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interrogé par Gérard Khoury
Quelques pas dans l'anthropologie expérimentale
b - L'avenir du "Connais-toi" et la politique

 

La sacralisation américaine de la politique et sa métamorphose en un messianisme rédempteur bloque l'introspection qui permettait de fonder la civilisation mondiale sur les progrès du "Connais-toi" . Elle conduit à un naufrage de la pensée au profit d'une résurgence des mythes d'autopurification par l'autel.


Gérard Khoury : Pouvez-vous illustrer de quelques exemples le parallèle entre la théologie politique de l'Amérique et l'inconscient religieux de la raison cartésienne et française ? Peut-on observer une symbiose et est-il possible, si c'est bien le cas, de préciser, en outre, les limites de cette symbiose?

Manuel de Diéguez : Même dans son pays, le Ministre de la Justice des États-Unis est un esprit jugé ultra religieux. Il est venu à Paris afin de se concerter avec d'autres États sur la meilleure mise au point possible des diverses techniques d'identification corporelle des terroristes dont dispose la science moderne. Mais il a laissé ostensiblement vide la chaise qui lui avait été réservée à la conférence de presse finale, de crainte de paraître maculer de compromis suspects la politique du Bien et du Mal de l'Amérique. Un contact trop affiché avec les hérétiques, donc les impurs aurait pu contaminer la doctrine.

Mais comment expliquer la capacité stupéfiante qu'a manifestée un sceptre théologique victorieux sur le champ de bataille de frapper ensuite de paralysie une diplomatie française et allemande pourtant expérimentée et durcie au feu ? Comment expliquer que des Européens cartésiens aient accepté sans rire de se laisser métamorphoser en hérétiques à châtier et qu'ils ne se soient pas rebellés ?

Pour que l'Amérique puisse déclarer relaps et renégat quiconque se refusera à falsifier, toute honte bue, et sous les ordres impératifs des pétroliers, les poids et les mesures de la justice internationale, il faut bien que l'Europe dite pensante se trouve non moins désarmée par le retour de l'esprit théologique dans la politique mondiale actuelle que l'antiquité païenne s'est trouvée décontenancée par le débarquement du mythe du salut par la croix. Pourquoi ramener à un " différend " diplomatique mineur avec " nos amis américains " le plus gigantesque séisme théologique que le monde ait enregistré depuis la Réforme, quand Luther a pu accuser, " preuves à l'appui ", le catholicisme romain de se présenter dans l'arène de l'histoire en champion exclusif de l'immoralité et du mal aux côtés de l'Antéchrist - la papauté ?

Visiblement, faute d'une anthropologie capable de peser le cerveau humain sur une balance placée sous garantie et de préciser la station où notre entendement se trouve présentement arrêté, la raison laïque et française se révèle aussi peu à la hauteur d'un événement cérébral de type théologique que le sorbonicole Jonatus de Bragmardo sous les quolibets des humanistes du XVIe siècle dans le Gargantua. La France de Descartes demeurera-t-elle désarçonnée, réduite à quia et quasi balbutiante face aux nouveaux héros de leur bréviaire ? Deux siècles après la Révolution française et un siècle après la loi de séparation de l'Église et de l'État, la pauvreté des armes proprement intellectuelles de la France a été démontrée : elle ne dispose pas encore du savoir qui lui permettrait de décortiquer, aux yeux de tout l'univers et de ridiculiser la titanesque malversation qui transfigurait l'immoralité la plus spectaculaire des guerriers de leur idole non seulement en géants de la vraie éthique du monde , mais en hérauts de l'esprit de justice. L'anthropologie expérimentale psychanalyse l'hébétude cérébrale de la civilisation latine devant le sacré, donc son retard scientifique dans la pesée post freudienne de l'encéphale humain.

Gérard Khoury : En Europe, on peut dire ue nous vivons une crise de la raison depuis les dérives du XXe siècle. Comment expliquez-vous le "blocage" de la raison européenne?

Manuel de Diéguez : Je l'explique, entre autres, par soixante dix ans de règne d'une parathéologie, celle du marxisme, dont les sciences humaines n'ont pas su scruter les fondements dans l'évangélisme des trois religions du Livre, qui sont toutes trois, à l'instar du marxisme, des eschatologies en marche dans l'Histoire et des promesses de délivrance par une rédemption. Les historiens et les anthropologues de demain diront que le pouvoir pétrifiant des convictions messianiques avait été démontré dans le monde entier et à nouveaux frais lorsque la dogmatique du " processus historique " s'était présentée sous les traits d'une sotériologie aussi globalement finalisée par l'Histoire universelle que la théologie de Grégoire de Nysse.

Mais " gouverner, c'est prévoir ". Pourquoi la science politique classique est-elle empêchée de prévoir plus de deux ou trois coups de l'adversaire au jeu des échecs qu'on appelle la politique ? Pourquoi la France et la Russie n'ont-elles pas su exploiter leur apparente victoire morale à l'ONU ? C'est que leur science de l'homme manque de la profondeur nécessaire pour démasquer les racines anthropologiques de la piété d'un empire assoiffé de pétrole ; c'est donc que l'humanisme occidental est en panne du "Connais-toi" . La science politique occidentale est désormais prise à la gorge. Si l'Europe devait échouer à élaborer une vraie science du fonctionnement religieux de l'encéphale de l'humanité, elle se trouverait marginalisée par les Huns du ciel américain.

Gérard Khoury : Comment l'anthropologie expérimentale rend-elle compte du blocage de l'introspection socratique à laquelle vous attribuez une sorte de faillite de la raison occidentale ?

Manuel de Diéguez : J'essaie d'en comprendre les raisons par l'examen des rôles respectifs que les progrès de la connaissance de l'univers physique et les progrès de la connaissance de l'espèce humaine ont joué depuis la Renaissance. Au XVIe siècle, cette tâche s'est partagée entre Copernic et les philologues, qui, les premiers, ont conquis un recul nouveau du regard de l'homme sur lui-même - celui que symbolisera, à la fin du siècle, la spectrographie moqueuse du cerveau de don Quichotte. Au XVIIe siècle, Descartes et Pascal se sont réparti la mission, l'un de soumettre le cosmos aux mathématiques, l'autre de radiographier l'épouvante sous le masque de la foi. Au XVIIIe, Voltaire a inventé l'éclat de rire devant les soliloques du sacré et Newton la balance à peser les planètes. Au XIXe siècle, l'étude du crâne humain a débarqué dans la zoologie avec Darwin, tandis que Pasteur perçait quelques secrets des armes défensives dont la forteresse des corps est armée. Au XXe siècle, Freud et Einstein ont introduit respectivement l'inconscient dans la pesée des crânes et l'explosif de la relativité dans la physique du sens commun.

Mais, avec le XXIe siècle, le dialogue semi millénaire entre la connaissance de l'homme et celle de l'univers s'est grippé: d'un côté, la physique a forcé les portes de la biologie avec la découverte de l'ADN - mais le code à barre et le décryptage du génome ne font pas progresser d'un iota la science du cerveau bipolaire d'une espèce à cheval entre deux mondes, l'un réel, l'autre imaginaire. Du coup, l'avenir de la connaissance scientifique du cerveau schizoïde de l'espèce appartient à une anthropologie ambitieuse de décoder cette folle scission.

Gérard Khoury : Les décadences révèlent donc les relations que la recherche iconoclaste sur l'homme entretient avec les élites politiques.

Manuel de Diéguez : Assurément. Voyez comment l'Europe des élites a perdu en chemin l'infime fraction cogitante qui assurait, cahin caha, les progrès réels du "Connais-toi" au sein des classes dirigeantes. Au XVIe siècle, l'infime minorité des humanistes servait, à ses risques et périls, de moteur cérébral au vieux continent , au XVIIe siècle, l'infime minorité des radiologues du christianisme observait, à ses risques et périls, une espèce désemparée par l'infini, au XVIIIe, l'infime minorité des iconoclastes regardait, à ses risques et périls, l'homme dresser l'oreille sous son dieu dichotomisé, au XIXe, une infime minorité d'anthropologues avant la lettre fixait des yeux, à ses risques et périls, les singes déguisés en fils d'un créateur mythique du cosmos, au XXe, une infime minorité de pestiférés soupçonnait, à ses risques et périls, la pensée simiohumaine d'ignorer d'où lui venait son regard ; mais du moins, une classe dirigeante toujours majoritairement aveugle tolérait-elle la survie, dans son sein, d'un quarteron de fécondateurs impénitents de l'Europe de la pensée critique . Ils ont disparu, les électrons libres que la classe dirigeante acceptait dans son sein parce qu'elle savait que, depuis deux millénaires et demi, le décryptage de notre boîte osseuse n'a jamais pu progresser qu'à l'école des déroutes de la pensée mythique.

La Ve République ne se prépare nullement à reprendre la bataille de la pensée critique, parce qu'elle n'a aucunement pris conscience du caractère tragique de l'enjeu du combat politique que l'Occident mène depuis sa naissance pour devenir pensant. Au contraire, comme tous les bas empires, elle s'est fait un évangile d'État à prôner un panculturalisme convivialement acéphale. Seule la physique est entrée dans l'empire de la psychobiologie où elle poursuit sa progression les yeux bandés, parce que la réflexion sur l'évolution de l'encéphale d'une espèce déchirée par ses songes troublerait non seulement le confort mental des Églises, mais les aises d'une République censée avoir conquis définitivement les armes d'une raison et d'un savoir politiques censés confusibles.

A l'heure où la coalition théologique de l'Amérique et de l'Angleterre tentent de faire basculer la politique mondiale dans un messianisme qui interdira pour longtemps tout progrès scientifique de la connaissance du cerveau humain , la France se ralliera-t-elle à l'obscurantisme des modernes? Dans ce cas, nous n'armerons pas la diplomatie française de l'infime phalange des scrutateurs sacrifiés qui, du XVIe siècle au XXe, avaient permis à l'Europe de progresser dans une science de l'immoralité semi animale de l'histoire dont seuls les succès d'une anthropologie pourront assurer les progrès .

Gérard Khoury : Quelles sont, à vos yeux, les chances de la France dans un monde placé sous le sceptre du refus de la pensée ?

Manuel de Diéguez : Il est réjouissant de se dire que, pour la première fois depuis la fin du Moyen Âge , c'est de l'avenir intellectuel de l'Europe que dépend non seulement son destin politique, mais sa survie. La seule vraie chance de la France politique est de tracer les chemins de la raison de demain.

26mai 2003