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interrogé par Gérard Khoury
Quelques pas dans l'anthropologie expérimentale
d - Aux sources anthropologiques du tartufisme


Dans la postérité de Darwin et de Freud, l'anthropologie expérimentale remonte aux origines psychobiologiques d'un mythe de la délivrance armé de la croix, du croissant et de l'étoile de David. Ces trois emblèmes ont conduit à l'évangélisation politique de la planète depuis deux millénaires. La théologie de l'appel fonde l'individualisme religieux protestant sur l'angélisation planétaire du culte de la " liberté". J'analyse la greffe de cette forme de la croyance sur la légitimation des guerres modernes. Celles-ci se métamorphosent en héroïsme religieux dans la conscience des fidèles. Cette sublimation masque le but réel des conflits armés. Il s'agit de mettre la main sur un butin qui s'appelle aujourd'hui l'or noir.


Gérard Khoury : Vous disiez qu'il existait une universalité de l'esprit messianique et que le génie latin n'avait pas encore conquis un regard anthropologique sur le sacré. Comment rattachez-vous le Dieu américain aux mentalités européennes ?

Manuel de Diéguez : L'Europe, tant latine que germanique, se détourne de l'étude des masques titanesques qu'arborent les trois messianismes - le judaïque , l'islamique et le chrétien. Pourquoi se refuse-t-elle à les radiographier, sinon parce qu'elle est à la fois effrayée par l'ahurissante mauvaise foi d'une théologie déguisée en conquérante des puits de pétrole de l'Irak et incrédule devant un masque aussi grossier? La perspicacité du génie latin est respectueuse de ses interlocuteurs ; elle a tout juste conquis le degré de lucidité des La Bruyère ou des La Rochefoucault, qui font crédit au bon sens de leurs lecteurs.

C'est que la connaissance critique des investitures que le ciel accorde à ses hérauts doit savoir que le croyant n'a pas les pieds sur terre. Aussi est-il difficile à l'esprit latin de décrypter les secrets psychiques d'un esprit de croisade qui vous fait délirer à quelques pieds au-dessus du sol. Il fallait un Cervantès pour déceler la démence sous la foi de don Quichotte. Ni Rome, ni Athènes ne sont en mesure d' accéder aux racines du protestantisme casqué, lequel se fonde sur un " appel " religieux déracinant , un " Beruf " sans repos, qui se confond avec une activité professionnelle messianisée au quotidien et qui change du matin au soir et du soir au matin le croisé en vase d'élection d'une divinité censée se trouver en marche dans l'histoire : rire du chevalier du ciel et de sa Dulcinée est l'expression du sacrilège absolu.

Gérard Khoury : Quelles sont les sources anthropologiques du messianisme ?

Manuel de Diéguez : Pour les comprendre, il faut se souvenir que la religion de l'appel du ciel est d'origine grecque et qu'elle remonte à la Pythie délirante sur son trépied. Toute la philosophie de Platon est pénétrée de son frémissement. Socrate se déclare l'envoyé de la Pythie aux Athéniens. Le monde gréco-latin obéit en secret à la trépidation vaticinante: le poète est un vates, un inspiré des dieux. Quand l'individualisme originel des sorciers a pu se placer sous la bannière du créateur vétéro-testamentaire du cosmos, il a passé dans le christianisme des possédés de l'appel, où il fonde la vocation d'une nation entière, qui se proclame seule prédestinée à évangéliser le monde. Tout croyant de ce type est censé bénéficier d'une grâce qui lui est accordée à titre personnel et qui n'est confusible avec nulle autre.

La Pythie s'est universalisée dans le monde anglo-saxon. La course à marches forcées vers le Canaan des croisés de la liberté démocratique sera conduite d'une main de fer par les capitaines des nations appelées à assurer le salut du monde et qu'incarnent désormais côte à côte l'Amérique et l'Angleterre. C'est pourquoi la civilisation latine ne puisera la pénétration critique qui seule lui permettra d'observer les fondements hyper individualistes de la notion pourtant éminemment collective de guerre sainte qu'à la faveur d'une métamorphose planétaire de la pensée philosophique en une généalogie critique du cerveau onirique de l'humanité. Cette révolution est inscrite dans la postérité commune à Darwin et à Nietzsche .

Gérard Khoury : L'anthropologie expérimentale procède donc à une évaluation de la complexion psychique qui caractérise à leur tour les diverses formes de la raison d'origine grecque et pythique et dont témoigne toute la postérité pythagorique de la science occidentale.

Manuel de Diéguez : Parfaitement. Mais une anthropologie capable de spectrographier le mythe religieux de la délivrance débouche sur une psychanalyse de l'héroïsme religieux, donc de la vaillance guerrière que l'élection divine sera censée inspirer. La théologie de la prédestination convainc en outre le croyant de ce que le masque sacré qu'il arbore possède le pouvoir magique de cacher au monde entier l'enjeu réel de la prétendue " guerre sainte ". L'appel que Dieu est réputé adresser à chaque élu le sanctifie à ses propres yeux au point qu'il croit ne plus compter que des aveugles devant lui.

Ce n'est pas le lieu de descendre encore de quelques marches dans ce caveau. Je dirai seulement que le parallèle entre saint Ignace le guerrier et don Quichotte le chevalier est connu depuis longtemps. Seule une psychanalyse anthropologique peut observer l'origine de la cécité militaro-religieuse, donc les sources ultimes du tartufisme. L'hypocrisie religieuse tisse un voile suffisamment épais pour cacher à Tartuffe lui-même le vrai but d'une guerre pour le pétrole. Et pourtant, la raison latine n'est pas tombée de la dernière pluie. Elle sait bien que le mouchoir d'Elvire est une gaze si fine qu'elle cache mal le sein nu que Tartufe fixe ardemment des yeux.

Il se trouve qu'avec les siècles, l'esprit juridique, d'abord complice des rituels du sacré, est devenu progressivement soupçonneux à l'égard des dévotions intéressées. Il se veut aujourd'hui aussi lucide à l'égard des subterfuges de la piété que Cicéron à l'égard de la loi des Douze tables. Il n'en reste pas moins qu'à l'origine, c'était avec une attention de comptable scrupuleux que le formalisme juridique avait mis en place ses procédures payantes.

Gérard Khoury : Votre anthropologie expérimentale est-elle aussi une analyse psychobiologique du tartufisme?

Manuel de Diéguez : Assurément. Il se trouve que la culture française se veut à se point fondée sur la fameuse clarté d'esprit de Descartes qu'elle attribue, depuis Voltaire, à une hypocrisie religieuse délibérée et lucide, les " saints appels " de la piété à la délivrance du monde , alors que la cécité religieuse est " sincère " à sa manière, en ce sens qu'elle est secrètement voulue, couvée et protégée par l' inconscient de la " grâce ". C'est par une sorte de pudeur intellectuelle que la raison latine n'ose dénoncer les titanesques simulacres d'une religion qui se croit de bonne foi et qui change quasi sans s'en apercevoir le pétrole d'Ali Baba en pain bénit de la démocratie.

Beaucoup de hauts responsables américains ont réellement cru en l'existence des armes que le diable aurait mises entre les mains de Saddam Hussein, le satanique, précisément parce qu'elles venaient à point nommé servir de masques aux ambitions de l'empire. Puis les horreurs commises par Saddam Hussein ont servi de nouvelle justification " sincère " à la guerre. Il faut savoir que l'hypocrisie religieuse n'est jamais consciente qu'à demi. Observer cette arme cérébrale dans sa fonction d'auto défense naturelle requiert déjà un regard d'anthropologue post nietzschéen sur la psychobiologie de l'homme. Je n'en dirai pas plus. Mais la raison de demain n'est pas aussi isolée qu'on l'imagine. Elle a pour elle l'opinion indignée ou moqueuse, furieuse ou hilare de tous les peuples du monde, Le théâtre de la théo-politique américaine s'est révélé le masque international de la sainteté démocratique. Des milliers d'yeux ouverts et d'oreilles averties observent la postérité politique mondiale du Tartufe de Molière.

Gérard Khoury : Du coup, nous entrevoyons comment le militarisme conquérant se greffe sur le messianisme américain dans l'inconscient.

Manuel de Diéguez : Parfaitement. La version militarisée et édénique du calvinisme américain est la plus récente des versions jésuitiques du christianisme de combat. Son messianisme exprime la brutalité et l'énergie des Ignace de Loyola du protestantisme. Le catholicisme, en revanche, agonise dans un pacifisme léthargique. Le spectacle de l'Histoire du salut façonnée sous les fenêtres de Saint Pierre et à l'échelle du monde par les nouveaux théologiens de la politique du christianisme semblait avoir tiré un instant la ville éternelle de son sommeil religieux. Victime d'un électrochoc au sein de sa sotériologie endormie, Jean Paul II avait pris une position inhabituelle contre la guerre en Irak. La papauté allait-elle se rebeller tout de bon contre les croisés de la Révolution française reforgée sur les enclumes de la rédemption américaine? On sait que la Curie est allée jusqu'à envoyer à Bagdad un cardinal à la retraite et, en désespoir de cause, elle avait délégué auprès du Président des États-Unis un second chapeau rouge, non moins respectable par son grand âge.

Mais à peine le verdict des armes de ce monde était-il tombé que le Saint Siège retrouvait les aises du ciel assoupi dans lequel un christianisme inoffensif déploie ses ailes de séraphin fatigué. Depuis que le Tibre a déserté les berges de l'histoire, Rome répand ses bénédictions endormies. Mais la jeunesse espagnole a boudé la visite à Madrid du chef d'un ciel livré à une banalisation inexorable de la théologie de la Croix. Aux dernières nouvelles, cette théologie se proclame grandement amie de la paix dans le monde et fort ennemie de la mort. La scission du christianisme entre une démocratie guerrière et un ciel de la passivité politique est peut-être le phénomène psychopolitique auquel s'applique le mieux l'accusation de sénilité que Donald Rumsfeld a adressée à l'Europe. La réflexion politique européenne sur l'inconscient de l'Histoire a pris un siècle de retard. Mais pour combien de temps les nouveaux définisseurs planétaires du Bien et du Mal bénéficieront-ils du désarmement intellectuel de la France et de l'Allemagne ?

Gérard Khoury : J'ajouterai, pour ma part, que la politique américaine actuelle illustre non seulement la notion orwellienne de "double langage", mais aussi et surtout, celle, bateseonienne, de "double bind". Les néoconservateurs américains utilisent à la fois la démocratie pour légitimer leur intervention en Irak, et agissent comme hyperpuissance en bafouant les valeurs démocratiques! Pour conclure ce quatrième entretien, croyez-vous à la résurrection d'une politique qui ferait entendre la voix de la raison ?

Manuel de Diéguez : Quelle raison ? C'est elle qui demeure à découvrir. Pour apprendre à la connaître, il faut observer les pièces qui entrent dans la fabrication d'une théologie. On cherche les confesseurs des idoles. Quels sont les rois du glaive et du sang dont le ciel se nourrit ? L'Amérique des annonciateurs trépidants du ciel de leur pétrole ne résisterait pas longtemps à la douce ironie et aux sarcasmes souverainement feutrés d'un chef d'État armé des ressources intellectuelles et stylistiques du cerveau de l'Europe de demain. La raison fait appel à des accoucheurs d'une parole tranquille et cruelle. Comment l'idole résisterait-elle à la démonstration des artifices cousus de fil blanc à l'aide desquels l'Histoire américaine du monde déroule heure par heure une pellicule apostolique falsifiée ? Si des milliers d'archers de la plume accablaient le faux dieu sous leurs traits, le monde cesserait de tituber entre les Mongols de la démocratie et une Rome affaissée. Pourquoi les flèches de la pensée de demain restent-elles dans leurs carquois ?

26 mai 2003