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interrogé par Gérard Khoury
Quelques pas dans l'anthropologie expérimentale
f - L'histoire des têtes

 

L'anthropologie expérimentale s'interroge sur les formes de la raison capables de construire un Dieu de plus en plus intelligent . Elle étudie la morale de la divinité née avec la Genèse et la régression éthique du Dieu américain. Elle s'étonne de ce que l'Amérique ne se souvienne pas du Dieu en dialogue avec un assassin et s'interroge sur le quotient cérébral d'une idole qui traque des Caïn en surnombre sur les pistes du pétrole qui nourrit son Eden.


Gérard Khoury : Encore une fois, je comprends qu'il serait vain, dans un simple entretien, de tenter d'approfondir la question des rapports complexes que l'homme entretient avec les doubles fantasmés qu'il façonne dans le ciel au gré de ses besoins. Mais pourriez-vous esquisser une approche qui suggérerait du moins l'espace ouvert à la recherche anthropologique après Freud ?

Manuel de Diéguez : La vocation de la France est d'approfondir la connaissance de l'homme. A l'image de la Grèce antique, c'est par la voix de ses écrivains qu'elle s'y est toujours exercée. Rabelais, Montaigne, Molière, Pascal, Voltaire, autant de témoins de la seule civilisation qui ait rivalisé avec les Aristophane et les Sophocle dans la peinture d'une espèce tragi-comique et souvent pathétique. Aujourd'hui, une Europe en miettes et une science historique désemparée par l'invasion du messianisme politique américain appellent la France de la pensée à renouer avec sa vocation la plus profonde , celle de faire progresser la connaissance du cœur humain. Non seulement la planète entière l'y convie, mais elle l'y contraint puisque un demi millénaire de travaux de l'intelligence n'ont pas réussi à conduire la raison dans les profondeurs où l'homme tantôt s'éveille et tantôt chancelle sous le sceptre de ses idoles. Or, la connaissance anthropologique des théologies nous permet d'observer comment l'homme rêve d'hypertrophier ses facultés intellectuelles, ce qui lui permet tantôt d'approfondir, tantôt de caricaturer sa raison. Que de surprises attendent les scrutateurs de l'encéphale de Dieu !

Gérard Khoury : Comment " Dieu " peut-il rendre l'homme plus intelligent ?

Manuel de Diéguez : Aussi longtemps que les spécimens les plus doués de notre espèce disposaient de la faculté de prêter à une divinité de leur choix le regard le plus pénétrant dont leur propre boîte osseuse les armait - donc de se procurer, par ce puissant simulacre, les moyens d'aller jusqu'au terme de leur propre génie - la connaissance de l'homme n'était-elle pas plus profonde que dans un monde où le suffrage universel et la démocratie réduisent la portée du regard auquel la raison critique est autorisée à s'exercer ? Quand la psychanalyse est condamnée à se terrer, la philosophie elle-même convertit son tranchant à une pastorale civique. Qui oserait aujourd'hui regarder l'homme avec la pénétration d'esprit que permettait le transfert de l'œil de la raison à un Olympe ? Qui oserait écrire avec Saint Paul que les hommes sont " remplis de fausseté et de mauvaise foi, tordus, cupides , envieux , meurtriers, chicaniers, faux jetons, dénonciateurs, médisants, impies, arrogants, hautains, forts en gueule, désobéissants, stupides, déloyaux, sans cœur et sans pitié " ? (Epitre aux Romains, I, 29-31)

Mais l'Europe est condamnée à approfondir la connaissance de l'homme si elle entend conduire son destin politique avec les armes de la raison dont le troisième millénaire aura besoin. Depuis Saint Paul, la créature a pris progressivement la relève de la pensée de Dieu. Elle en a considérablement aiguisé l'intelligence et redressé l'éthique un peu fruste. Cette idole n'en était pas moins la plus avisée de son temps. Observons donc à notre tour et du haut de nos cieux à nous une espèce dédoublée et tellement bivalente qu'elle parvient, par le recours à d'ingénieux artifices, à pallier les carences dont elle se trouve affligée de naissance. Il est clair que les fuyards de la zoologie sont incapables de se constituer, ab origine, en sociétés disciplinées, travailleuses et soumises dans l'œuf à des règles de fonctionnement stables et sévères, quand bien même ils sont capables de juger ces règles indispensables à leur prospérité.

Les verdicts de la nature ne sont donc pas impitoyables et sans appel à l'égard d'un vivant capable de mettre sur pied les outillages coercitifs nécessaires à sa survie. Les rescapés de la nuit se distinguent, entre autres, des fourmis ou des abeilles, en ce qu'ils parviennent à remédier à la désastreuse infirmité de leur nature par de rudes contraintes qu'ils exercent de sang froid sur eux-mêmes. Ils ont même réussi l'extraordinaire exploit de mettre sur pied et d'entraîner un corps de surveillants spécialisés et armés jusqu'aux dents, qui font feu sur leurs congénères en cas de nécessité. Ce puissant palliatif aux carences dont souffre leur capital psychogénétique a permis à leurs premières cités, qualifiées de " policées " pour ce motif, de ligoter et de conduire à la barre des tribunaux les déviants que leurs gènes condamnent à se changer en destructeurs de la collectivité à laquelle ils se rattachent et de terrifier suffisamment la masse des meurtriers en puissance pour qu'ils réfrènent les instincts auxquels leur capital génétique les soumet.

Vous remarquerez que, dans une espèce de ce type, il existera fatalement des différences cérébrales fabuleuses entre les individus, puisqu'il faudra que les plus habiles d'entre eux, donc inévitablement les moins nombreux, conquièrent par la ruse le pouvoir de soumettre la masse de leurs congénères à leur autorité sans disposer de la force physique nécessaire. Une si grande performances des cerveaux minoritaires n'ira nullement de soi. Comment distingueront-ils la vérité de l'erreur? Une espèce dont l'existence même dépendra de sa capacité à surmonter ses propres malfaçons se trouvera entraînée par la force des choses à définir le bien public à l'école d'un type de réussite proprement civique. Le " vrai " sera censé se " vérifier " à vous laisser la vie sauve.

Gérard Khoury : Votre anthropologie expérimentale observerait donc la généalogie de l'intelligence de l'homme parallèlement à sa faculté de remédier à ses infirmités psychobiologiques.

Manuel de Diéguez : S'il en est ainsi, nous voici d'ores et déjà en route sur le chemin de la logique politique évoquée de Tite-Live ou Salluste à Rousseau. Du coup, la réflexion anthropologique nous guide vers une question un peu nouvelle : ne pourrions-nous couronner l'organisation sociale d'une espèce entièrement dépendante de l'ingéniosité de ses palliatifs par la mise en service d'un palliatif suprême ? Puisque tous les artifices auxquels ce vivant est appelé à recourir sont hors de prix et, de surcroît, insuffisants, puisque incapables de le guérir de sa bancalité naturelle, pourquoi n'imaginerions-nous pas de mettre à sa tête un maître capable de le foudroyer au besoin et qui ne lésinerait pas au chapitre des châtiments dont il le frapperait ?

Certes, il ne serait pas intelligent de lui permettre d'épouvanter à l'excès un animal sans défense; il serait encore plus sot de négliger le concours des esprits de bonne volonté. Ne pensez-vous pas que nous réaliserions de substantielles économies financières et techniques si nous mettions en place une jambe de force du cosmos dont nous modifierions la présentation et même le matériau de fabrication au fur et à mesure des besoins de " nos frères inférieurs "? Au début, nous armerions leur souverain des vociférations les plus terrifiantes. Les excès de sa fureur seraient nécessaires pour frapper nos congénères d'épouvante, parce que nous savons que l'effroi est le commencement de leur sagesse; puis nous rendrions leur monstre céleste de plus en plus fréquentable.

Gérard Khoury : Mais comment ferons-nous jamais croire à nos semblables potentiels qu'une si gigantesque béquille existerait quelque part ? Au reste, quelle forme d'existence lui donnerions-nous ?

Manuel de Diéguez : Au début, nous l'installerions sur une montagne entourée de nuages, où elle se cacherait aux regards.

Gérard Khoury : Mais ensuite, si nous devenions sans cesse plus intelligents, nous serions bien embarrassés de ne savoir où la colloquer.

Manuel de Diéguez : Et pourtant, si vous réfléchissez à la définition du vrai et du faux dont usent nos malheureux frères depuis le paléolithique, ne pensez-vous pas qu'un subterfuge cérébral, même gigantesque, recueillera leurs applaudissements, parce qu'il sera jugé non seulement utile, mais nécessaire, non seulement nécessaire, mais indispensable, non seulement indispensable, mais inévitable ? Faites confiance à la définition semi animale de la vérité qui fera proclamer existant un palliatif dont dépendra pour longtemps la survie même de notre espèce ! Dites-vous bien que ce n'est pas l'imagination des théologiens qui engendre la croyance religieuse au plus secret de l'entendement du pithécanthrope, mais seulement le profitable. La raison du singe-homme se procure d'instinct le rêve dont son embryogenèse a besoin. Mais ne pensez-vous pas qu'il nous faudra choisir des spécimens d'une rare habileté pour que ce palliatif des palliatifs s'impose à la masse de nos congénères pendant les millénaires que durera leur psychogenèse ?

Gérard Khoury : Voilà qui nous reconduit à l'examen anthropologique de la politique américaine et de la divinité dont elle se nourrit.

Manuel de Diéguez : Il me semble que les procédés de fabrication de leurs théologiens témoignent d'une régression pathétique de leur art. Souvenons-nous de l'attentat religieux qui a fait trente-quatre morts en Arabie saoudite, dont sept Américains, un mois seulement après la guerre en Irak. Avez-vous entendu les fulminations que le dieu du Texas a aussitôt lancées à la face de la terre ? Elles m'ont paru contredire les dispositifs perfectionnés dont nous avons fait bénéficier notre propre invention . Le Président des États-Unis n'a-t-il pas proclamé urbi et orbi que la guerre contre " le mal " continuerait de plus belle et inlassablement sur les cinq continents? De notre côté, il y a belle lurette que nous ne lançons plus notre idole à la poursuite de Caïn sur toute la terre habitée . Qu'est-ce qu'un Dieu si ambitieux de sa gloire qu'il se donne des Caïn à la pelle et qui se promet de les pourchasser en tous lieux ? Qu'est-ce qu'un Dieu qui traque des Caïn en surnombre sur les pistes du pétrole dont il nourrira son Eden ? La politique internationale de l'Amérique fait dangereusement régresser l'embryon de divinité que nos ancêtres ont réussi à forger.

C'est pourquoi l'anthropologie expérimentale met la science historique contemporaine en demeure de retenir les leçons que la pratique théologique de la politique nous a permis d'acquérir en vingt siècles. Nous constatons que l'ordonnateur du cosmos auquel des générations et des générations ont travaillé sans désemparer et que nous avions lentement amélioré ne se livrait plus à une chasse haletante aux " terroristes ". Il y a trente siècles que nous avons imaginé de faire tenir à l'idole un dialogue civilisateur avec un assassin. Voici les propos que nous lui avons fait échanger avec Caïn : l'idole : " Tu seras errant et vagabond . Le meurtrier : Mon châtiment est trop dur. Je ne lui survivrai pas. Quiconque me découvrira m'assassinera. L'idole : Si quelqu'un te tuait , sept morts te vengeront. Je te marquerai d'un signe qui te fera reconnaître. J'empêcherai le premier venu de t'assassiner. " (Gn, 4, 12-15)

Gérard Khoury : Quelle avance nous avions prise dans l'art de faire des dieux !

Manuel de Diéguez : Mais pourquoi aucune de nos Églises ne parvient-elle à dompter l'idole furieuse du Texas ? Pourquoi toutes les capitales du monde civilisé ont-elles docilement adressé leurs consolations au ciel vociférant de l'Amérique ? Pourquoi ont-elles toutes condamné Caïn l'insaisissable, le proliférant, l'insidieux meurtrier d'Abel le juste ? Qui arrêtera les vengeurs d'Abel et de son Eden ? Peut-être la science politique qui prendra la relève des Églises s'apitoiera-t-elle sur l'idioe américaine, peut-être lui dira-t-elle: " Ta violence ne sert à rien, ta violence ne fait jamais qu'envenimer les plaies. Au Vietnam, ta fureur s'est révélée vaine. Partout la politique d'un dieu sauvage s'empêtre dans le sang."

Ne trouvez-vous pas réconfortant que l'anthropologie expérimentale adresse à l'Histoire d'aujourd'hui le même discours que nous avions mis, il y a tant de siècles, dans la bouche d'Allah, de Jahvé et du dieu de la croix ? Ne trouvez-vous pas salutaire que la science politique du IIIe millénaire élabore une science plus profonde des secrets de l'homme ?

Gérard Khoury : Si l'Occident religieux est en retard d'une théologie et l'Occident scientifique en retard d'un humanisme, quel est l'avenir du "Connais-toi"?

Manuel de Diéguez : Dans le bras de fer entre l'éthique et la politique, la science de l'homme est l'instrument de la métamorphose de la faiblesse en force. Si Socrate n'avait pas bu la ciguë , la philosophie européenne n'aurait pas conquis la faiblesse qui a rendu victorieux le poison de la pensée. Aujourd'hui, les nouveaux humanistes voient que le vainqueur s'est dangereusement piégé lui-même pour s'être précipité sur le trésor qu'il convoitait. Il suffit d'attendre pour le voir s'enferrer sans cesse davantage. Peut-être son idole lira-t-elle les écrits des inventeurs du Dieu qui disait : " Caïn sera vengé sept fois " , peut-être l'histoire n'est-elle pas la roue où le meurtre renaît sans fin du meurtre, peut-être la résurrection n'est-elle pas celle de l'idole du Texas.

Gérard Khoury : Vous avez écrit que l'anthropologie expérimentale est la première science des idoles, ce qui relie tous vos travaux depuis L'idole monothéiste et De l'Idolatrie à votre Somme non publiée sur l'anthropologie expérimentale.

Manuel de Diéguez : D'autres étendront les conquêtes de la raison à la pesée du cerveau de tous les dieux d'hier, d'aujourd'hui et de demain, parce qu'on ne trouvera pas de témoin plus sûr de l'homme que la sagesse et la folie dont il a doté ses idoles. La théo-psychologie et la théo-politique observent les formes de la cécité et de la servitude de l'intelligence qui découlent des pannes et des dépannages successifs de l'introspection socratique dont l'histoire de nos encéphales est le théâtre depuis vingt-quatre siècles.

Une censure larvée aura longtemps interdit à la seconde Renaissance de se forger les armes d'une pensée capable d'observer l'évolution de notre espèce dans la courte durée mémorisée par l'écriture. Mais je suis convaincu que la vassalité intellectuelle de l'Europe sera brève . Quand le tricot bureaucratique des bas-empires aura fait long feu, l'échine voûtée du Vieux Monde se redressera. Peut-être le temps qui s'écoulera entre la mort incomprise, donc inutile d'un Dieu dont les secrets n'auront pas été décryptés et la réconciliation de l'Europe de la pensée avec les Isaïe du sacrilège accouchera-t-il d'une mutation des sciences humaines. Déjà des milliers de plumes de l'ombre fustigent la cécité des gouvernants privés de regard sur l'Histoire réelle, celle des têtes.

26 mai 2003