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interrogé par Gérard Khoury
Quelques pas dans l'anthropologie expérimentale
c - La destruction de la civilisation du droit

 

La régression morale de la politique internationale se caractérise par le naufrage d'un droit de la guerre qui s'était relativement civilisé. La diabolisation ou la pestifération de l'adversaire reconduisent à un manichéisme antérieur à l'apparition du christianisme.


Gérard Khoury : Notre premier entretien nous a permis d'avancer de quelques pas dans l'analyse des sources théologiques de la guerre en Irak et des fondements anthropologiques du messianisme américain. Pouvez-vous préciser ces points et expliquer comment ce que vous considérez comme le retard intellectuel de l'Europe dans la connaissance post freudienne de l'inconscient religieux de l'Histoire paralyse aujourd'hui la diplomatie française ?

Manuel de Diéguez : Le pilotage d'une ère nouvelle des déguisements cérébraux de l'espèce humaine revient à un empire dont la puissance d'extermination du droit international d'autrefois demeurera inintelligible à la raison politique européenne aussi longtemps que nous ne nous serons pas initiés à une connaissance rationnelle des fondements anthropologiques du sacré - c'est-à-dire des cerveaux scindés entre le réel et l'imaginaire. Pour tenter de le comprendre, il convient d'observer que nous entrons dans une étape entièrement de l'histoire de l'immoralité politique. Pourquoi l'Amérique a-t-elle attaqué l'Irak sans seulement lui avoir déclaré la guerre, donc en violation du droit international public européen depuis des siècles - celui qu'on appelle traditionnellement le " droit des gens ", c'est-à-dire des gentes, des peuples, le jus gentium ?

Dans le passé, l'interlocuteur du vainqueur, donc le seul habilité à signer la fin des hostilités était le gouvernement de la nation qu'on déclarait terrassée loyalement sur le champ de bataille. Cette règle était si ancienne qu'au IIIe siècle avant notre ère, le Sénat romain avait refusé de racheter ses citoyens faits prisonniers après la bataille de Cannes pour le motif qu'ils avaient déshonoré le peuple de la Louve. Pourquoi avaient-ils refusé de se frayer de nuit et par la force des armes un passage au travers des troupes carthaginoises victorieuses, mais fêtardes, comme le tribun Metellus le leur avait demandé, lequel y parvint avec trois mille légionnaires ? Vingt-trois siècles plus tard, les Ministres d'un gouvernement légitime sont recherchés comme des malfaiteurs, y compris le ministre des Affaires étrangères, qui était estimé dans le monde entier. Mais il s'est fait mettre la main au collet quasi au sortir d'un entretien avec le pape pour avoir eu l'imprudence de se rendre. Les nouveaux barbares s'ingénient à faire oublier la convention de Genève, en arguant qu'elle ne s'applique que si la guerre s'appelle une guerre . Si elle n'a pas été officiellement déclarée, on ne rendra pas les prisonniers rebaptisés des criminels et l'on pourra juger et condamner à mort le général vaincu si seulement on réussit à capturer ce malfaiteur.

L'ONU a été récusée pour hérésie : son indocilité lui avait fait refuser de légitimer une agression au mépris du droit international. Après la bataille, elle sera sommée de placer la tiare de la justice et de la conscience universelle sur la tête du vainqueur. Pourquoi le pays vaincu a-t-il été gouverné un court instant par un baroudeur à la retraite désigné par Washington ? Ce théologien des guerres démocratiques aurait-il été jugé par trop maladroit pour avoir proclamé que la guerre chrétienne en Irak vengeait enfin l'attentat d'Allah du 11 septembre 2001 ? Son successeur, un diplomate de choc, ayant interdit le parti Baas, bras droit d'un dictateur sanguinaire, ne savait comment administrer un pays privé de fonctionnaires et de policiers: même en Pologne, le parti communiste s'était contenté de changer de nom et d'idéologie pour replacer ses membres à la tête de la nation. Le remplacement d'un messianisme politique par un autre ne suffit pas à faire surgir de terre une nouvelle classe dirigeante.

Une religion qui partage souverainement l'Irak entre l'Amérique, l'Angleterre et dix-sept États intéressés à servir l'occupant , est irréaliste d'en appeler sans vergogne à des juges à sa solde et de les charger de punir les méchants, alors que, pour sa part, l'Amérique refuse de reconnaître la juridiction d'un tribunal pénal international devant lequel elle craint de se voir appelée à comparaître. Mais pourquoi exterminer les vestiges d'une civilisation de la guerre qui avait du moins réussi, au cours de trois millénaires, à arracher aux glaives les règles de droit capables de soumettre un vainqueur et un vaincu aussi sauvages l'un que l'autre à des procédures solennellement acceptées et garanties par des serments, afin d'éviter, par le recours à des procédures de la reddition sacralisées et encadrées par la loi, que le chaos, les pillages et le massacre des prisonniers suivent les désastres militaires?

Gérard Khoury : Et puis, il y avait une théologie de la guerre.

Manuel de Diéguez : L'entreprise de juridifier une espèce barbare avait trouvé son pendant dans une légalisation de la rédemption: le créateur avait été battu à plate couture sur le champ de bataille du péché. Conformément aux lois de la guerre, le malheureux était condamné à acquitter au Démon victorieux la rançon la plus lourde, celle de livrer son fils unique à son vainqueur. Impossible de trouver sur cette terre un tribut moins coûteux. Comment la créature aurait-elle pu proposer un congénère d'une taille suffisante pour racheter une humanité terrassée par la catastrophe de la chute originelle ? Au XIe siècle, saint Anselme tentera de réfuter cette adaptation maladroite de la théologie de la croix au droit de la guerre: la souveraineté de Dieu, dira le logicien inspirateur de Descartes, ne devait pas débourser un seul liard au profit du Diable et de sa besace. Comment serait-il ligoté à une loi forgée sur les enclumes de sa créature et plongée dans le sang des batailles ? Comment serait-il mis en demeure de racheter le salut du genre humain à son pire ennemi?

Vous voyez par un exemple si méritoire à quel point la science historique occidentale ne comprendra goutte ni au comportement théopolitique de l'Amérique messianisée, ni à la manière dont elle a succédé au Dieu du XIe siècle sur les champs de bataille du péché, ni à l'esprit qui inspirait encore la théologie catholique au début du second millénaire si nous n'acquérons au préalable une connaissance anthropologique de l'inconscient vétéro testamentaire qui commande toute la démarche sotériologique de l'Amérique protestante. L'oncle Sam est devenu à lui-même le Dieu dont l'omnipotence ne saurait rendre des comptes à son ennemi, le démon un instant triomphant.

Gérard Khoury : Votre anthropologie expérimentale tente de radiographier l'inconscient de l'Histoire à la lumière des révolutions internes des théologies. Mais vous allez donner le vertige au lecteur si vous n'expliquez comment une théologie fondée sur le sacrifice du Christ a viré vers une théologie qui permet aux hommes politiques américains de légitimer les carnages par une bonne conscience immaculée et par définition inébranlable.

Manuel de Diéguez : L'anthropologie expérimentale radiographie les apories qui régissent la condition humaine et qu'illustrent les théologies d'une géhenne qui s'appelle l'histoire. La mythologie de la guerre antérieure à saint Anselme éclaboussait l'idole du sang des nations, mais lui permettait de saisir à bras le corps un salut qui conviait le créateur à payer de sa personne dans les massacres et les égorgements. La théologie postérieure à saint Anselme innocente la divinité, mais lui confère l'arrogance de la sainteté américaine. Autrement dit, quand Dieu mouille sa chemise, il démontre son impuissance ; et quand il s'auto sanctifie, il fait dire à Pascal que celui qui fait l'ange fait la bête.

La théologie est le scanner de l'humanité. Voyez Saddam Hussein : ce n'était nullement un chef d'État, n'est-ce pas, mais l'incarnation d'un Lucifer revanchard . Voyez l'Irak : c'était un pseudo État dès lors qu'il ne jouissait en rien du rang d'une nation sur l'échiquier de Belzébuth. Voyez son territoire: c'était seulement un théâtre du péché du monde. La place qu'il occupait dans l'immense empire du Mal demeurait relativement modeste, mais regorgeait de trésors sur lesquels faire main basse. Voyez comme le Dieu du pétrole se colletait avec le diable sur toute l'étendue de la terre - cherchez donc un lopin aussi fructueux que celui où un gouvernement illusoire agitait ses fantoches !

Gérard Khoury : Dans la filiation avec vos travaux antérieurs - Et l'homme créa son Dieu et Jésus - votre anthropologie expérimentale est une psychanalyse de " Dieu " . L'Histoire est le miroir dans lequel Dieu se donne à décrypter . L'entrée des théologies dans le champ psychanalytique post-freudien, pour reprendre votre pensée, ne devrait-elle pas armer la politique des instruments d'analyse d'une nouvelle Renaissance. Quel est le rapport que vous établissez entre la politique et la pensée de demain ?

Manuel de Diéguez : Ce Continent oubliera-t-il que le sceptre des hégémonies durables est toujours celui de la pensée ? La victoire politique sur le messianisme américain sera cérébrale ou ne sera pas. Les pyramides des Pharaons sont devenues des aveugles dans les sables d'Égypte. Où sont passés l'or, la pourpre et les songes sacrés de la Perse ? Un modeste buveur de ciguë murmure depuis deux millénaires aux oreilles des civilisations disloquées par leurs dieux que l'homme est l'animal du "Connais-toi". Seul il montre du doigt à l'humanité les idoles qui lui servent de miroirs.

26 mai 2003