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interrogé par Gérard Khoury
Quelques pas dans l'anthropologie expérimentale
a - La politique internationale et la morale

 

L'anthropologie expérimentale vise à connaître le cerveau religieux de l'espèce humaine tel qu'il se manifeste dans l'Histoire, donc dans le politique. Elle observe la rechute de la civilisation dans une immoralité de l'action diplomatique internationale étayée par des théologies, c'est-à-dire par des masques sacrés. L'exemple américain illustre les formes de ce camouflage dans le monde anglo-saxon et plus particulièrement dans une sotériologie protestante qui a réussi à messianiser la démocratie sur le modèle vétéro-testamentaire.


Gérard Khoury : Il y a une dizaine d'années, vous avez commencé d'élaborer une anthropologie expérimentale que vous jugez aujourd'hui parvenue à maturité. Depuis quelques semaines, vous diffusez sur votre site des analyses anthropologiques des relations entre les États. Ce mode de communication de la pensée politique me semble répondre à un besoin de notre époque du seul fait qu'il permet à une démarche scientifique insolite d'user d'un instrument de diffusion inaccessible aux hebdomadaires, à l'édition, à la radiodiffusion et à la télévision. A la fois indiscrètes et précises, iconoclastes et sereines , vos dissections atteignent un honnête homme virtuel du XXIe siècle.

Dans vos deux dernières communications, vous avez théorisé une distinction au scalpel entre la science historique réduite au descriptif et une science historique transnarrative, explicative et d'avant-garde à laquelle seul l'examen du cerveau des hommes libérés de leur pensanteur animale permettra d'accéder. Il nous faudra désormais des spectrographies d'une espèce que son évolution a rendue schizoïde et entraînée dans des mondes imaginaires.

Pouvez-vous nous donner un exemple des méthodes de l'anthropologie expérimentale appliquée à l'analyse de la dichotomie cérébrale dont témoignent plus particulièrement les événements mondiaux contemporains ?

Manuel de Diéguez : L'anthropologie expérimentale considère la morale politique internationale comme un objet d'observation accessible à l'analyse psychobiologique de l'histoire cérébrale d'une espèce bipolaire. A ce titre, cette discipline analyse l'oscillation entre deux pôles de l'éthique mondiale bifide dont la planète offre le spectacle sous le règne de l'empire religieux américain.

La nouveauté technique et l'efficacité psycho-politique de l'attentat du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center de New-York , puis le bombardement et l'incendie de Bagdad censés venger deux milliers de victimes américaines dans le sang d'un peuple de vingt-quatre millions d'âmes, mais dont le malheureux pays regorge de pétrole, a fait basculer la juridiction des glaives sacrés d'autrefois dans une ère entièrement nouvelle de l'immoralité proprement théologique de la nouvelle politique internationale. La spécificité de la civilisation de demain sera de fonder ses valeurs sur la " rédemption " démocratique de la planète. Elle se caractérisera par la cruauté justicière d'un messianisme américain qui arborera une auréole sanglante, celle dont le pieux objectif sera d'anéantir l'éthique ancienne de la guerre, dont on se souvient que seule l'autorité juridique attribuée aux " nations unies " pouvait la légitimer.

Cette mutation radicale de la science des carnages guerriers et de leur innocentement par l'intervention du ciel de l'endroit appelle une analyse anthropologique de leur valorisation religieuse, non seulement parce qu'il convient d'en distinguer l'immoralité théologique de celle qui régissait les conflits sacralisés antérieurs, mais parce qu'à la nouveauté du coup de main que figurait une apocalypse en miniature - celle qui s'est illustrée par une attaque suicidaire contre des symboles bétonnés - a répondu une titanesque dévotion militaire. Un empire a évangélisé son propre suicide moral et l'a rendu non moins apocalyptique que le premier dans l'ordre de l'immoralité : pour la première fois, une démocratie puissante a recouru sciemment à l'affublage en Lucifer de l'État dont il convoitait l'or noir. Ses théologiens ont répandu la rumeur selon laquelle le diable menacerait d'ensevelir tout l'univers sous une montagne de décombres si les croisés d'une sainteté appâtée par les cavernes d'Ali Baba n'y mettaient bon ordre. Cette révolution dans la théologie traditionnelle de l'agression mythifiée dispose, à l'appui de son auto glorification, du sceptre d'une sorte de nouveau jugement dernier, lequel se trouvera à jamais placé entre les seules mains de Washington. Toute métamorphose théopolitique du péché et de la peur inaugure le lancement dans l'histoire de masques religieux nouveaux de l'immoralité politique militarisée.

Certes, Pascal et Machiavel s'étaient rencontrés pour rappeler que les armes dictent leur loi au droit et le chargent de cacher à tous les yeux le vrai visage de la force. La leçon la plus antique et la mieux vérifiée de l'Histoire était déjà un constat certifiant que la politique est un théâtre de l'inconscient: à savoir que la justice se présente toujours en faux nez du glaive qui la commande. L'habileté ou la maladresse des déguisements de la mort fait toute la différence entre les divers apprêts chargés d'embellir les époques, les cultures et les civilisations. C'est pourquoi l'anthropologie expérimentale étudie les somptueux vêtements censés innocenter des ciels rivaux les uns des autres dans leurs atours, mais tous habillés en séraphins.

Gérard Khoury : L'anthropologie expérimentale entretient donc des liens étroits avec la psychanalyse de l'Histoire, puisque les camouflages angéliques de la violence armée sont largement élaborés dans l'inconscient de la politique. Mais la psychanalyse de l'histoire est demeurée dans les limbes pour des raisons de prudence méthodologique, mais aussi faute d'une réflexion suffisamment poussée de Freud sur la politique proprement dite, comme ses héritiers.

Manuel de Diéguez : L'anthropologie religieuse actuelle raconte les comportements croyants sans jamais entrer dans le domaine de la foi et sans seulement tenter d'en percer les secrets . Freud est le premier anthropologue qui ait franchi la frontière entre le réel et l'imaginaire pour se poser la question centrale de la généalogie de l'imaginaire religieux. Mais en ramenant l'examen de la genèse psychique de la divinité à une sublimation du père de famille dans l'esprit de l'enfant, il a laissé la politique et l'Histoire en friche. Le IIIe millénaire sera celui de la vraie sortie du Moyen Âge - celui de la connaissance de l'imaginaire, y compris celui de l'imaginaire scientifique de Freud.

Gérard Khoury : Vous dites que les chemins de la raison historique seront trans-freudiens. Comment l'entendez-vous ?

Manuel de Diéguez : Du seul fait que la plupart des masques des États se veulent moraux, l'anthropologie expérimentale greffe la science historique sur une psychanalyse de l'éthique politique. C'est dire que, depuis les origines et par définition, toute vraie connaissance du passé renvoie à une psychanalyse des formes de la morale dont se pare la conscience publique. L'approfondissement de la science de l'inconscient exige un décodage des embellissements qui métamorphosent les manifestations de la force en conquêtes de l'esprit de justice. Les siècles offrent un tableau des déguisements célestes dont l'Histoire s'est successivement dotée.

Mais les habillages solennels et sacrés dont la guerre se revêtait autrefois ne mettaient encore en scène ni des superstructures théologales provisoires et adaptées aux formes changeantes que la peur a prises chez les modernes, ni des arguments du salut forgés au coup par coup par les services divins dont un empire militaire s'est doté. C'est au gré des circonstances que l'Amérique camouflée en un empire du ciel emprunte désormais dans la garde-robe des anges les parures éphémères qu'elle juge favorables à son expansion mondiale du moment . Les trois cosmologies messianiques - la juive, la musulmane et la chrétienne - disposaient d'une fixité doctrinale et d'une manière d'inaltérabilité de leur credo qui privait leur dogmatique des ressources de la souplesse catéchétique que le Nouveau Monde s'est procurée. La démocratie religieuse se fabrique sa cosmologie mythique au jour le jour. Il en résulte une tout autre psychophysiologie de l'alliance immémoriale de la justice avec la gloire théologique que la force prétend lui donner .

Gérard Khoury : Mais l'histoire de l'Europe n'est-elle pas théologique, elle aussi ?

Manuel de Diéguez : Si elle ne l'était pas, l'anthropologie expérimentale ne serait pas scientifique . Mais il s'agit précisément d'observer l'évolution du cerveau humain et notamment de celui de l'Europe. A la fin du XVIIIe siècle, les armées de la République avaient légitimé la démocratie des droits de l'homme, puis, au début du XIXe siècle, les victoires de Napoléon avaient sanctifié l'alliance de l'Empire des autels avec la déclaration de 1789. En 1814, les rois de la Sainte Alliance avaient légitimé derechef le trône et la croix dans toute l'Europe - mais déjà la démocratie théorisait un catholicisme enrichi des dividendes de la dévotion que le capitalisme industriel lui assurait. Puis, la victoire de Bismarck sur le pacte du ciboire avec le libéralisme économique a converti l'intelligentsia française aux méthodes de la science historique allemande.

Du coup, le triomphe sur le champ de bataille n'entraînait plus celui des ostensoirs du vainqueur. En 1940 , la victoire des armes allemandes sur la France a conduit des millions de Français et d'Européens à saluer l'avènement du " nouvel ordre mondial " - mais une partie seulement du clergé français y vit un juste châtiment de la France : la divinité irritée par la troisième République avait frappé de sa foudre la fille aînée de son Église . Quant à l'évangélisme marxiste, il n'a été vaincu ni par l'iniquité de ses conquêtes militaires, ni par l'horreur de ses camps de concentration, ni par la réfutation de ses idéaux ensanglantés, mais seulement par le désastre économique dans lequel sa sotériologie l'a précipité - l'utopie est l'expression fatale des débarquements du ciel dans l'Histoire.

La nouveauté qui caractérise la régression américaine vers l'évangélisation armée et solitaire de la politique réside dans les retrouvailles de la théologie du salut du monde avec la sotériologie protestante. Celle-ci se trouve désormais placée sous le sceptre courroucé de Washington. Ce type de sauvetage de l'univers sous l'égide d'un seul nationalisme apostolique remonte à l'Ancien Testament. Il illustre le retour de l'euphorie chrétienne à ses racines dans l'utopie militaire - celle qu'exprimait l'élection d'un peuple favorisé à titre exceptionnel par le dieu des batailles de l'époque. Les conséquences qui découlent de ce monopole théologique sont parfaitement observables dans le temps de l'histoire, mais seule une interprétation anthropologique de la logique originelle de la guerre qui sous tend le mythe du salut, tant dans un protestantisme au couteau entre les dents que dans un catholicisme devenu languissant me semble susceptible de rendre intelligible la volonté conquérante des convertisseurs modernes dont la diplomatie de croisade de la Maison Blanche illustre les exploits.

Gérard Khoury : Par delà l'exemple américain, c'est donc toute la sotériologie protestante qui trouve son origine dans l'Ancien Testament, ce qui singularise l'Amérique par rapport à une "vieille Europe" qui, dans son ensemble, est ancrée dans le dogme catholique romain et le Nouveau Testament.

Manuel de Diéguez : La mystique calviniste de la rédemption repose sur la croyance en la conversion tragiquement hasardeuse, donc aléatoire des pécheurs du monde entier. La sotériologie américaine en prend le relais ; mais la piété de l'Amérique est édénisée à titre exclusif par la grâce gratuite de Dieu. Il faut bien comprendre que nous sommes entrés dans un monde dont toute la politique est à nouveau fondée sur un prodige religieux, donc mythologique par définition, celui de clouer au banc des accusés les défenseurs d'une morale universelle et d'un droit international qui ne seraient pas façonnés par le verdict des armes évangélisatrices, libératrices et rédemptrices des démocraties impériales. Le renversement des notions anciennes de bien et de mal est le baromètre de toutes les révolutions religieuses. Seules des certitudes politiques forgées sur l'enclume du mythe messianique - celui d'un salut du monde - sont censées en mesure d'opérer un retour de la civilisation vers une catéchétisation de la politique internationale sous le sceptre du nouveau peuple élu.

Gérard Khoury : Comment l'anthropologie expérimentale explique-t-elle le pouvoir qu'exerce sur les esprits d'aujourd'hui et dans le monde entier une théologie qui remonte au XVIe siècle et qu'on croyait oubliée ?

Manuel de Diéguez : Pour le comprendre, il faut recourir à une contre analyse méthodique des carences intellectuelles dont témoigne la " saine " raison politique de l'Occident. L'anthropologie expérimentale observe en quoi l'esprit latin demeure sous informé, lui aussi, donc incapable de connaître les structures psychobiologiques de l'histoire mythifiée. Il y faut une connaissance spectrale de la panne dont souffre l'évolution cérébrale du genre humain, il y faut une connaissance raisonnée de l'incapacité des évadés des ténèbres à observer comment et à découvrir pourquoi leur boîte crânienne se peuple d'idoles.

Car il se trouve que le caractère tétanisant des convictions eschatologiques ne se manifeste pas seulement par la cécité politique dont elle frappe tout subitement l'entendement des croyants, mais également celui des incroyants. Le monde entier n'a-t-il pas assisté, médusé et d'abord incrédule, mais déjà subjugué en secret, à l'invasion de la planète de la raison critique par les prosélytes immaculés d'une foi de Martiens ? Avant même le déclenchement des hostilités, leurs saints n'ont pas craint d'offrir le spectacle de leurs efforts pour forcer à prix d'or la porte d'entrée du paradis de la justice américaine au bénéfice d'un peloton de petits États dont les suffrages achetés feraient basculer le ciel du côté de l'empire du Bien.

Le cynisme politique ne suffit pas à la réussite d'un exploit théologique aussi auguste: pour mettre des nations minuscules en demeure de visser l'auréole du droit international sur la tête des guerriers du pétrole, il faut une théologie de l'auto sanctification, donc une mythologie en quelque sorte universelle et innée de l'élection divine. L'anthropologie expérimentale observe une espèce armée de pied en cap et de naissance des ciels capables de truquer leurs propres balances.

C'est pourquoi les tentatives américaines d'acheter la conscience universelle n'ont pas semblé impies aux yeux de la morale religieuse ordinaire ; et si la corruption a pu échouer un instant par la seule volonté politique conjuguée de la France rationaliste et de la Russie post marxiste, la victoire du glaive n'en a pas moins couronné de succès la théologie de l'auto innocentement de l'agresseur, et cela à l'échelle de la planète. Bien plus : l'alliance des armes de la terre avec le glaive des anges a désarçonné un instant et rendu tout piteux les défenseurs d'une justice et d'un droit réputés transcendants aux convulsions du temporel. Le guerrier victorieux a disposé du pouvoir souverain dont seule la divinité était jusqu'alors censée disposer, celui de punir les justes et de blanchir les coupables à sa guise. Pour comprendre un État dont le sceptre renvoie sur les bas-côtés de l'Histoire les nations qu'il proclame pécheresses, qui se permet de les tancer ex cathedra et qui les objurgue de surcroît d'avouer leurs forfaits dans son confessionnal, il faut remonter au christianisme du haut Moyen Âge, qui a pu excommunier un Henri IV d'Allemagne et le contraindre à la repentance à Canossa.

Le triomphe jusque dans les États laïcs d'une théologie fulminatoire dans l'arène internationale d'aujourd'hui, fournit une démonstration éclatante, aux yeux de l'anthropologie expérimentale, de ce que les victoires et les défaites de la politique sont demeurées religieuses par nature et qu'elles l'ont toujours été sous des apparats divers. C'est pourquoi mes recherches depuis dix ans sont guidées par une spectrographie anthropologique des encéphales entre lesquels l'humanité se partage depuis la plus haute antiquité. Je n'ai jamais privilégié l'examen au scanner du messianisme protestant, parce que l'analyse des sécrétions mythologiques de la vie politique des évadés du monde animal exige une connaissance transconfessionnelle des liens psychobiologiques que les guerres transzoologiques entretiennent avec le cerveau religieux de l'humanité entière.

26 mai 2003