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Correspondance
Premier contact : La maternologie face à l'anthropologie critique

 

1 - Jean-Marie Delassus à Manuel de Diéguez , 27 juin 2004
2 - Manuel de Diéguez à Jean-Marie Delassus, 3 juillet 2004
3 - Jean-Marie Delassus à Manuel de Diéguez , 2 août 2004

 

1 - Jean-Marie Delassus à Manuel de Diéguez , 27 juin 2004

Le 27 juin 2004
Monsieur,

Le devenir actuel de la médecine est préoccupant dans la mesure où elle devient un mécanicisme du soin, qu'il soit physique ou mental. II ne s'agit plus de soigner mais de modifier et d'approprier. Cela est particulièrement évident au niveau de la reproduction humaine, de plus en plus soumise à l'emprise des technobiologies.

La tâche de la maternologie est de soigner les difficultés maternelles en-dehors de tout réductionnisme psychiatrique et, pour cela, d'explorer ces domaines anthropologiques fondamentaux que sont la vie prénatale et la naissance psychique.

II y faut un peu de ce courage philosophique dont vous parlez et dont vous êtes un exemple. J'ai trouvé, depuis des années, dans votre pensée et votre démarche, sinon ce courage, tout au moins un encouragement.

Venant d'achever un essai de synthèse de nos recherches en cours qui, par certains côtés, peuvent rejoindre vos préoccupations ?, je me permets de vous adresser ce texte, intitulé "Les logiciels de l'âme" , avant même de le confier à l'édition.

Je ne sais si vous aurez le temps ou quelque intérêt à le parcourir, mais l'idée m'est venue très spontanément de vous en faire part. Je souhaite, en tout cas, vous témoigner par là l'intérêt que je porte à votre couvre et la grande utilité qu'elle revêt pour moi.

Vous remerciant d'accueillir ce travail, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de ma considération très respectueuse.

Docteur J.M. DELASSUS

 

2 - Manuel de Diéguez à Jean-Marie Delassus, 3 juillet 2004

Le 3 juillet 2004

Monsieur,

C'est un grand honneur que vous me faites de m'adresser avant sa parution l'exposé si clair et si rigoureusement construit que votre talent d'écriture vous a fait appeler " Les logiciels de l'âme ". Je suis d'autant plus sensible à votre geste que vos positions philosophiques et éthiques sont nécessairement partagées par le service prestigieux que vous dirigez au Centre hospitalier Charcot. Bien que la maternologie soit une discipline nouvelle, sa vocation éducative est pleinement reconnue par le Ministre de la santé. De plus, votre recherche se situe à l'articulation de la philosophie avec l'anthropologie et de l'anthropologie avec une psychologie de plus en plus ambitieuse d'éclairer l'inconscient de la condition humaine elle-même, donc la généalogie cérébrale d'une espèce en évolution.

Comment une science qui se propose rien moins que de rendre intelligibles les conditions de maturation de l'homme depuis le fœtus jusqu'à l'âge adulte ne serait-elle pas focale ? La maternologie est l'Émile du XXIe siècle. Pour la première fois depuis Rousseau, l'éducation se situe à nouveau au cœur des problèmes politiques et moraux que soulève une époque entière; mais elle est désormais en mesure de les examiner à la lumière des connaissances scientifiques les plus récentes, puisque vos recherches s'enracinent dans les découvertes de la psychobiologie. L'examen de la philosophie qui donne son assise à votre vocation si riche et si féconde est donc aussi décisif que du temps des encyclopédistes. Vous faites, en outre , de la question du statut de notre tête l'objet même de votre anthropologie. Telle est sans doute la raison principale pour laquelle vous voulez bien me demander quel est mon accueil à vos travaux et aux principes fondamentaux qui les inspirent ; car votre discipline tire sa richesse des difficultés mêmes que rencontre sa méthode. Sa fécondité résulte donc de l'ampleur des objectifs qu'elle poursuit.

Le champ philosophique qui donne à votre réflexion et à celle de votre brillante équipe son aire d'envol et sa problématique est celui d'une raison que vous qualifiez de participative. Ses référents principaux sont Heidegger, que vous avez tout particulièrement étudié, Angelus Silesius, que l'auteur de Sein und Zeit cite souvent, saint Thomas, auquel il doit sa formation première, Parménide, dont l'Un donne discrètement la réplique à " l'être " du grand existentialiste allemand. Quant aux notions d'harmonie et de totalité (das Ganze), elles se situent à la source de cet univers métaphysique et de son interprétation de l'irruption de l'angoisse dans l'"étant", ce qui vous conduit à Spinoza, à Darwin et à Freud.

Je crois donc répondre à votre souhait et au privilège que vous m'accordez d'ouvrir un dialogue avec vous sans me dérober à la discussion de fond sur l'enjeu, philosophique au premier chef, qu'illustrent Les logiciels de l'âme ; car c'est une grande nouveauté , donc une audace qui mérite de s'appeler le courage que de réintroduire dans les sciences aujourd'hui si abusivement qualifiées d'"humaines" , le thème théologique de l'âme , qui est aussi l'âme de la philosophie tout entière, donc la vraie source d'inspiration de la pensée occidentale depuis Platon. Dans les nombreux articles que j'ai publiés sur Heidegger, Parménide ou Freud, je n'ai cessé de souligner qu'un dépassement de l'existentialisme heideggerien devra se donner le regard d'une anthropologie digne de ce nom, donc parvenir à observer de l'extérieur l'univers incantatoire et angoissé de la théologie. A ce prix seulement, me semble-t-il , la maternologie accompagnera le " sujet de conscience " de l'ovulation à l'âge adulte.

Quel est statut anthropologique des notions de totalité et d' harmonie ? Ne sont-elles pas demeurées inconsciemment marquées par leur berceau dans le sacré? Ne commandent-elles pas d'avance la notion de régression vers l'autisme ? Ne sont-elles pas de nature à rendre difficile l'accès de l'anthropologie à la connaissance de la féconde solitude des hommes du génie dans tous les ordres ? Ne courons-nous pas le danger d'enfermer d'avance l'exception intellectuelle dans un monde semi infantile, celui d'un " capital de plénitude " ouvert sur la vertu édénique du " don " et du " cycle du don ", lesquels exorciseraient le " mal ", dûment identifié au "travail du négatif " ? Peut-il exister un " bien " en soi et un " mal " en soi un siècle et demi après Durkheim ?

Vous savez que la sociologie est devenue la catéchèse et la pastorale de notre temps et que j'ai souligné les ravages de ces disciplines pseudo scientifiques sur le site que je consacre à l'avenir politique et intellectuel de l'Europe . La véritabl 'éthique de la pensée me paraît donc aussi étrangère au manichéisme des croyances qu'au relativisme moral des premiers sociologues.

Pour l'instant, et dans la mesure où elle pèse la statut de l'enfant et les conditions de son développement moyen, donc " normal ", la maternologie est évidemment une science pleinement légitimée. Elle étudie l'évolution générale d'un homme réputé universel et en quête de la plénitude dont la nature est censée avoir déposé les promesses dans son berceau ; mais votre analyse de l'angoisse et de la régression autiste demeurent grandes ouvertes sur le vrai destin de la maternologie , celui de peser le " mal de tête " des hommes de génie et les armes qui leur permettent de s'attaquer à l'ignorance et à la stupidité de leurs congénères jusqu'à la mort incluse. La philosophie est née d'un martyr de sa propre tête .

Depuis Platon, l'arme des suicidaires de la raison est la dialectique , sans laquelle la logique ne dispose pas des maillons d'une chaîne impossible à rompre. Mais qu'est-ce donc qui soutient toute votre recherche, sinon l'intrépidité et la solitude de votre dialectique ? Il ne ressortit pas à la raison participative, le souffle qui inspire votre enquête sur la formation de l'âme métazoologique. Cet élan-là laisse sur place l'homme universel et non hiérarchisé par le qualitatif que la science médicale dite expérimentale est obligée d'exposer au public, mais qui n'expérimente précisément jamais le singulier. Je constate que la vraie postérité de Freud a encore rendez-vous avec celle de Charcot dans une maternologie créatrice, et que les grands cerveaux sont des conquistadors échappés du zoo. Ils brûlent leurs vaisseaux afin d'explorer un monde qui leur interdit le chemin du retour, .

En ce sens, j'observe également que la maternologie, que vous prolongez jusqu'à l'étude de l'adulte , fait d'ores et déjà exploser l'Eden de l'innocence originelle . Au XVIIIe siècle, c'était encore une faiblesse bourgeoise que de materner les enfants. Célimène a toute sa tête à seize ans, le grand Condé n'a pas été materné et le précepteur de Saint-Simon lui écrit pour ses sept ans : "Monsieur, comme vous avez atteint l'âge de raison… ". Au reste l'instinct maternel est une invention tardive, même dans la bourgeoisie : on mettait les adolescents en pension jusqu'à ce qu'ils eussent leur tête à eux - ce qui n'a pas empêché Balzac d'y installer la Comédie humaine.

Aujourd'hui , l'éducation nationale et le Ministère de la santé s'affolent : 15% des enfants trop maternés se sentent abandonnés à l'adolescence, au point qu'on ouvre d'urgence des centres pour les soigner. En revanche, une loi récente interdit désormais aux parents narcissiques de materner leurs enfants à l'âge tendre, puis de les lancer désarmés dans la brousse. Le code civil leur impose le devoir de les aider dans leurs études au delà de leur majorité et jusqu'à la trentaine si leurs ressources le leur permettent. On ne verra plus des fils de riches bourgeois condamnés à servir de plongeurs dans les restaurants pour financer les frais de leur accession au rang de leurs géniteurs. C'est par la voie de la procédure judiciaire que les enfants peuvent les contraindre à les soutenir financièrement. La notion de " non assistance à personne en danger " déclare que le danger véritable menace l'adulte livré à la jungle sociale .

C'est pourquoi je suis vivement frappé de ce que votre étude des logiciels de l'âme est écrite, en réalité, sur le mode d'une sortie de la cage théologique inconsciente dans laquelle la " plénitude de l'être " , les notions d' " harmonie naturelle " et d' " universalité de la conscience " adulte pourraient enfermer la maternologie. Qu'est-ce que votre refus de " l'indexation croissante de l'homme aux choses ", qu'est-ce que votre rejet de l'homme banalisé comme un " produit fini ", qu'est-ce que votre abomination pour une pseudo liberté " souvent revendiquée pour exister au jour le jour dans une abstraction qui confine à la méconnaissance ", qu'est-ce que votre conseil d'approfondir la notion de liberté, qu'est-ce que votre rappel constant que l'homme est un être contrarié à titre psychobiologique, qu'est-ce, enfin, que votre analyse métaphysique de l'ennui parallèle à celle de Heidegger, sinon l'expression de l'âme même de votre maternologie comme la science d'une humanité auto-projetée par sa tête et conquérante d'une liberté qu'on appelle un destin ?

J'en viens à une réflexion qui portera sur le nœud même de notre accord, ce qui exige un examen serré de la manière dont s'effectue le passage entre les notions parathéologiques de " totalité " et de " plénitude " et l'élaboration d'une véritable science du développement cérébral de notre espèce. Car vous ne fondez évidemment pas la maternologie sur une entité métaphysique, la "totalité ", dont la vertu se confondrait avec celle de la surabondance de la grâce divine dans l'extase et qui a essaimé jusque dans la physique quantique avec Heisenberg, dont vous connaissez l'ouvrage intitulé Der Teil und das Ganze ( La totalité et la partie) . Pour échapper à cette aporie, il faut démontrer en quoi et pourquoi les notions de " totalité " et de " plénitude " ne sont précisément pas des entités métaphysiques et comment elles trouvent leur origine et leurs répondants à l'échelle fœtale.

Pour ma modeste part, je tente d'éclairer l'articulation entre le génétique et le théologique. Il y faut une anthropologie qui tente de rendre compte de la généalogie de la dichotomie cérébrale de notre espèce - donc de démontrer en quoi cette scission est originelle. Or, le fœtus se trouve en relations avec la " totalité " du fait que notre espèce est socialisée ab ovo et à titre psychogénétique. A l'instar de certaines espèces animales, nous ne pouvons survivre que dans le " communicationnel ". Si la communication est totale chez le fœtus, c'est parce qu'il se trouve branché sur le cosmos qu'il habite et qu'illustre sa connexion organique avec le corps maternel.

Quand l'enfant débarque dans le " temporel ", il bascule dans un monde scindé, parce que subitement séparé de " l'absolu ", et devenu fuyant, insaisissable, dangereux . C'est précisément parce qu'il se trouve éjecté du jardin originel qu'est le corps de sa mère que celle-ci remplit la fonction vitale d'assurer la continuité de la symbiose psychoorganique brisée à la naissance, et donc de remédier au traumatisme originel que subissent les fuyards de la nuit animale. C'est tout cela que la théologie exprime inconsciemment par le récit de la chute , donc par une mise en scène mythologique de la coupure ou de la scission liée à la parturition. Aussi une anthropologie fondée sur une véritable généalogie du cerveau de l'espèce à partir du fœtus a-t-elle vocation à décrypter le discours théologique qui sous-tend la " totalité " et la " plénitude ". Vous êtes le premier observateur des fondements psychobiologiques de la " chute ".

La logique interne de la maternologie est également la mienne. A l'âge adulte, le cerveau simiohumain souffre d'une nostalgie inguérissable de la " totalité " biothéologique qu'il a goûtée à l'état fœtal. Vous savez qu'en grec nostos signifie retour et algos la souffrance. Sans doute mon analyse du cerveau grec est-elle celle qui vous a paru la plus proche de votre recherche. J'interprète les théologies au titre de systèmes immunitaires substitutifs ou subsidiaires dont l'armature onirique constitue le mode d'expression propre aux premières alliances de l'image avec le langage. Ces systèmes élaborent une logique et une éthique à la fois prophylactique et hautement politique ; puis la discipline salvatrice qu'elles instaurent se sclérose et paralyse le progrès scientifique et intellectuel des sociétés.

C'est pourquoi toute mon anthropologie observe l'encéphale schizoïde de l'espèce livrée aux compensations mythifiées qu'elle se procure afin de tenter de remédier à la perte de son cordon ombilical. D'où sa reduplication symbolique en un dieu dont la théologie est tout entière dichotomique et biphasée à son tour. La maternologie, elle aussi, met le doigt sur l'articulation originelle entre le biologique et le psychique, donc sur le passage de l'animal au cérébral ; elle aussi sait bien que les thèmes de la " totalité " et de la "plénitude " sont à la fois théologiques et vitaux. Mais j'observe ce qu'il advient des évadés du jardin. Quel est le sort des cerveaux sommitaux ? Comment survivent-ils ? J'étudie Heidegger, Angelus Silesius ou saint Thomas dans leur signification psychobiologique.

J'ai rédigé une relecture entière de l'histoire de la philosophie et de l'histoire de la théologie dans une perspective anthropologique que vous enracinez pour la première fois dans le fœtal. C'est pourquoi je suis si attentif à votre discipline ; c'est pourquoi j'insiste sur les problèmes de méthode qu'elle rencontre afin d'embrasser le champ qui répond à l'ampleur de sa vision . A mes yeux, l'articulation de la maternologie avec sa continuation naturelle dans la spectrographie anthropologique du sommital répond à la symbolique qui commande toute la philosophie occidentale, celle de la sortie de la caverne et de la montée vers le soleil de la connaissance. Rompre le cordon ombilical signifie désormais entrer dans l'aventure de l'intelligence désarrimée. Si la vocation fondamentale de la maternologie est de rendre compte , pour la première fois, du devenir cérébral de notre espèce à partir du fœtus, la logique interne de cette discipline lui commande d'inaugurer la première philosophie vraiment scientifique de l'évolution et de l'introduire dans le champ des sciences humaines.

C'est dans cet esprit que j'essaie de porter un regard sur l'angélisme de la politique, donc sur les relations, même latentes et inconscientes que notre séraphisme originel entretient avec les monothéismes. Vous le savez peut-être, si vous avez lu mon texte sur L'inconscient religieux américain pris au piège de la torture qui figure sur mon site, que je tente de radiographier les croyances au titre de documents cérébraux schizoïdes, ce qui me situe, me semble-t-il, dans la logique de la véritable postérité anthropologique de Heidegger, que j'ai connu personnellement.

C'est pourquoi je formulerai quelques observations sur les relations que le langage entretient avec la recherche de la vérité. Car notre loquacité n'est pas, me semble-t-il, un si beau cadeau des dieux qu'elle permettrait à tout un chacun de connaître les oracles de formes diverses que prononce la raison " participative " selon les époques et les lieux. Ne les croyez-vous pas toutes subjectives par définition? C'est un fait que quatre vingt quinze pour cent des humains parlent pour ne rien dire. C'est encore leur faire trop de crédit de prétendre que la parole est faite pour cacher la pensée. En ce sens, Claude Lévi-Strauss a raison de dire que la tribu, " ça pense tout seul " et au service d'une " conscience sans sujet ". Pour que le langage passe du rang de " structure " langagière irréfléchie à celui d'une parole de vérité, il faut qu'il accède à la pensée. Mais la pensée est l'arme du tragique, la pensée est le glaive des solitaires expulsés du jardin d'innocence que les sociétés sont à elles-mêmes, la pensée ne cesse d'arracher l'humanité à l'irréflexion infantile que lui dicte son instinct de conservation, la pensée déteste le vide cérébral dans lequel flottent les simples cultures, la pensée honnit l'acéphalie de leurs revendications identitaires.

Depuis un peu plus de cent trente ans, nous bénéficions des avantages d'ordre intellectuel que présente le régime démocratique . Le joug sous lequel les tyrannies policières plaçaient la recherche étaient si spectaculaires que nous croyons avoir débarqué au paradis. Mais la démocratie jouit-elle pour autant d'une vraie liberté de la pensée, alors qu'elle repose encore de nos jours sur la définition, onirique par définition, que Thucydide en a donnée? " Nous appelons démocratiques, écrivait-il, les cités dans lesquelles le pouvoir n'est pas exercé par une minorité, mais par le plus grand nombre. " Quels sont les effets de la définition orthodoxe de la démocratie sur la maternologie et comment conjurez-vous ce péril ? Je crois avoir compris que le courage intellectuel que vous évoquez dans votre lettre ne demeure pas étranger à ce problème, tellement il se situe au cœur de votre méthode.

Impossible de réconcilier une définition plus normative qu'objective de la démocratie avec unehiérarchisation sévère des intelligences et des talents sans laquelle aucune civilisation n'aurait pu naître, mais seulement un statisme perpétuel et qui enfermerait le genre humain dans l'auto domestication animale dont le pédagogue s'appelle la nature. Même chez les chimpanzés, dont vous soulignez que nous différons par 0,6% de notre capital génétique, jamais une invention n'est collective, mais seulement et strictement individuelle, puis progressivement assimilée par le groupe, et non sans résistance. Aussi n'a-t-on jamais vu aucun régime politique se fonder sur un autre pouvoir de fait que celui des minorités. Hitler et Staline ne sont pas tout seuls. Les sociétés humaines, y compris dans les tyrannies, sont toutes oligarchiques par définition : c'est seulement le type d'oligarchie et leur mode d'accession à l'autorité politique qui diffère d'Auguste àTibère.

Ce n'est pas le lieu de comparer les ravages qu'exercent les oligarchies féroces et rivales les unes des autres dans les régimes autoritaires avec les désastres que provoquent les démagogies déchaînées, ni d'évoquer les appels des uns et des autres à l'arbitrage des masses. Mais si une science de la formation de l'homme en général se voyait condamnée à forger un bébé universel, puis un homme universel, puis un cerveau universel, puis une plénitude universelle et si cette discipline interdisait d'aboutir à une pesée des cerveaux créateurs qui seuls commandent l'évolution réelle de l'espèce depuis le paléolithique, comment la maternologie exercerait-elle la responsabilité intellectuelle d'une anthropologie réellement scientifique, celle, entre autres, d'observer les entraves qui pèsent insidieusement sur la recherche scientifique au sein des démocraties ? Car ce régime s'interdit d'avance telle ou telle recherche pourtant fondamentale. L'autocensure y constitue le type spécifique de tyrannie qu'il exerce sur les sciences de l'homme.

Mais précisément, la maternologie se situe tellement au carrefour de toutes les questions cruciales que pose ce début de IIIe millénaire qu'on ne saurait refuser de peser l'étendue de ses responsabilités scientifiques et la nature particulière de l'angoisse qui peut s'emparer d'elle . Par sa méthode même, l'Émile d'aujourd'hui se présente nécessairement en pédagogue éthico-cérébral du siècle ; et c'est également par son projet méthodologique qu'elle est contrainte, à l'instar de Rousseau pour son temps, de poser la question de la définition et du destin du politique. Quel sera le langage civique et laïc de la science à l'heure de nos retrouvailles avec les mythes religieux désormais portés à l'échelle de la planète ? Les empires théologiques qui se disputent à nouveau le monde, comme au XVIIIe siècle, nous posent la question centrale que toute anthropologie sérieuse est condamnée à revendiquer, celle du statut cérébral de l'étrange espèce que son évasion du règne animal à rendue schizoïde .

Il me semble, dès lors, que le dialogue entre nous s'ouvre sur la question dont la maternologie est porteuse, celle de savoir en quoi les hommes de génie sont des travailleurs du négatif et comment ils échappent à l'autisme. C'est qu'ils ouvrent la pensée à un monde transcendant à l'harmonie précaire, contrefaite et infantile de l'Eden originel dont s'enchante la raison banalement "participative ", celle qui demeure du ressort de l'ethnologie et de la sociologie. Cette question n'est autre que celle de savoir ce qu'est le cerveau parvenu à maturité et quel est le degré de rareté de l'âge " adulte " auquel cet organe accède quelquefois. Du point de vue philosophique , donc non médical du terme, avons-nous intérêt - et avons-nous le droit - de sacraliser une masse innombrable de " cerveaux adultes " dont la stérilité nous interdit l'étude des exceptions créatrices qui seules donnent un destin aux fuyards du monde animal ? Mais alors, n'échappons-nous pas au statut des sciences de l'homme dans les démocraties, qui exigent une égalité virtuelle et prénatale de tous les cerveaux et un âge d'or potentiel, où règnerait la " totalité " et la " plénitude " d'un sujet idéal censé s'incarner majoritairement ?

A mon humble avis, l'avenir créateur de la maternologie est de comprendre les cerveaux moteurs et de brancher cette discipline de l'exception sur une philosophie nouvelle de l'évolution de notre espèce. Mais, pour cela, il faut accepter de hiérarchiser les encéphales . Il y a le vrai et le faux, il y a la sottise et l'intelligence . Quand Galilée s'attire les foudres de l'Inquisition, ce guerrier de son encéphale se livre à un " travail du négatif " qui l'exile à mille lieues de l'intelligence participative de son temps et de son parc d'attraction. Tous les créateurs sont des transfuges de l'harmonie, des titans du négatif, des autistes enragés, mais dont l'autisme volontaire et bien dosé est aussi l'armure de la lucidité qui les protège des ravages et des maléfices de la pensée bêtement collective et de tous les tribalismes cérébraux enfermés dans les félicités de l'enfance. En réintroduisant le thème de l'âme dans la connaissance scientifique de l'homme , vous y introduisez d'avance et par la force des choses la pesée du qualitatif ; et vous posez la question centrale. " Quelle est la balance à peser les têtes et comment la construire ? "

A l'instar de la psychanalyse, la maternologie se partage entre deux statuts distincts et non conciliables d'avance, celui d'une science médicale dont la vocation est de soigner et de guérir les patients au sein d'une culture déterminée, et celui d'une discipline philosophique au premier chef, donc vouée à conquérir une intelligibilité de l'humanité entière et de son histoire. Toute sa vie, Freud a souffert de ne pouvoir s'accomplir pleinement dans sa vocation première de philosophe - celle de l'auteur du Moïse et le monothéisme et de L'avenir d'une illusion. Mais cette ambiguïté est féconde : depuis soixante-dix ans, Freud forge à la fois l'avenir de la psychologie et de la philosophie, parce que Platon est tout ensemble le premier philosophe et le premier psychanalyste du seul fait que l'ignorance qu'il démasque est inconsciente et se fonde sur un savoir sûr de lui. C'est donc que la fausseté de la preuve est cachée dans l'inconscient de la démonstration. Je souhaite à la maternologie de continuer de se diviser entre la thérapeutique et la philosophie et de rencontrer toute sa vocation prospective dans l'accouchement de cette ambivalence créatrice.

Telles sont les quelques réflexions par lesquelles je vous exprime mon admiration pour la recherche centrale que vous conduisez et dont les promesses sont incluses dans la puissante logique qui vous inspire. C'est dans cet esprit que je vous remercie à nouveau de votre envoi avant parution des Logiciels de l'âme .

En m'excusant du caractère hâtif de ma rédaction - j'ai reçu votre texte mercredi dernier - je vous prie, Monsieur, d'agréer l'expression de ma considération très respectueuse.

Manuel de Diéguez

 

3 - Jean-Marie Delassus à Manuel de Diéguez , 2 août 2004

Cher Monsieur,

Votre lettre du 3 juillet m'est bien parvenue. J'ai mis longtemps à vous répondre, et je vous prie de m'en excuser, mais je n'arrivais pas à croire que cette lettre m'était adressée. Je l'ai lue tout de suite, bien sûr, et ensuite je n'ai pas osé la reprendre, remettant de jour en jour de le faire, à vrai dire confus. Votre texte merveilleux, éclatant de vie et de pensée, me paraît bien au?dessus de ce que je travaille laborieusement, à la seule lumière de la clinique et moyennant une réflexion qui n'a le mérite que d'être assidue.

Hier, j'ai terminé la correction des épreuves du texte que je vous ai fait parvenir (il paraîtra chez Encre marine, diffusé par les PUF) et le remords de ne pas vous avoir fait signe a fini par l'emporter : je vous réponds enfin.

Mais que vous dire, si ce n'est d'abord merci ! Toute votre ceuvre est là, avec sa force et son ampleur, dépassant de loin le domaine de recherche que je me suis assigné. Vous avez fort bien compris à quoi cela m'a engagé, mais la manière dont vous le formulez (" éclairer l'inconscient de la condition humaine ellemême, donc la généalogie cérébrale d'une espèce en évolution ") définit une tâche qui me dépasse infiniment. Ma démarche est clinique et elle va là où ce qui est constaté cliniquement me conduit. Elle y va sans que je le veuille, par nécessité. Une fois que l'on est sur ce chemin, il n'est plus possible de reculer ; il faut continuer et explorer des domaines, sans doute déjà balisés par la réflexion philosophique, mais, en même temps, voilés par les discours établis. Ceci implique à la fois, entre autres, ce que vous appelez la " sortie de la cage théologique inconsciente " avec ses " systèmes immunitaires substitutifs ou subsidiaires " et ce que vous pointez à juste titre comme " les entraves qui pèsent insidieusement sur la recherche scientifique au sein des démocraties ".

Mais, pour s'affranchir autant que possible de ces obstacles, il faut un maître, et c'est pour moi, je le répète encore, la clinique. Elle ne pardonne rien, elle ne se plie à rien : elle impose ses évidences qu'il faut décrypter, elle nécessite de sortir de nos visées a priori. II y a une école de la clinique, mais il faut aussi s'en donner les moyens. À l'oeil nu on ne voit rien, on voit selon ce que l'on sait déjà et que l'on cherche spontanément à reconnaître. Notre outil de travail ne peut donc se limiter à l'écoute et l'observation, il faut y adjoindre la possibilité d'une approche qui permette d'analyser d'abord les artefacts qu'instaure notre savoir préalable et qui puisse laisser apparaître ce qui est recouvert par nos interprétations spontanées ou figées. Aussi, avec mon équipe soignante, avons-nous beaucoup appris de l'étude vidéographique des nouveau-nés et de leur mère. Scruter les visages, entrer dans un monde qui nous est devenu étranger dans la mesure où nous croyons savoir, est utile pour que des questions et des domaines nouveaux viennent nous interpeller au-delà de nos limites que nous prenons pour des délimitations légitimes. Je vis cette clinique comme un laboratoire de l'anthropologie.

Voilà comment j'en suis arrivé au foetus, à sa nature particulière au niveau humain. La notion actuelle du " tout génétique " me semble une imposture, comme l'origine divine de l'homme était un mythe. Mais le mythe a au moins le mérite de provenir de la pensée intuitive et de dire les choses à sa manière, cachée. L'explication génétique entraîne sur la voie dangereuse de donner à croire que tout le vivant a son explication à ce niveau et elle fait régner un climat de subordination des autres voies de recherche. On aboutit ainsi à un cognitivisme radical et simpliste.

À quoi je voudrais opposer un point de vue que je développe dans un ouvrage en cours, Naissance et Inconscient, à paraître chez Dunod. Le propos est que nous vivons sur l'idée exclusive de l'existence d'un seul mode de reproduction vitale, lequel est un modèle darwinien valable sans doute pour la majorité des espèces, mais peut-être pas pour toutes. En tout cas, à partir de ce modèle unique, l'homme est établi dans sa supériorité rationnelle et, pour le reste, on n'aurait affaire qu'à un inconscient qui, en tant que reliquat pulsionnel animal, doit être maîtrisé. Mais pourquoi ne pas envisager aussi l'existence d'un autre mode de reproduction qui ne passe plus par les gamètes, mais par les neurones non programmés, qui - dans le milieu utérin réunissant normalement toutes les conditions de la vie - effectueraient et intégreraient une transcription directe de celle?ci ? Par ce processus, la part libre de notre cortex serait le reflet du vécu originel ; une structure nouvelle nous constituerait selon cette donnée épignétique à l'image directe de la vie. L'homme se caractériserait ainsi par un double mode de reproduction, gamétal et neuronal, génétique mais aussi épigénétique. Toute la question devient celle de tenir compte de cette double origine sans escamoter le sens et le réel de la seconde dans les évidences biologiques de la première.

Par contre, la naissance nous met devant le fait accompli et oblige à résoudre la question de la compatibilité entre ces deux voies de reproduction ; question qui ne se posait pas tant que les conditions en étaient simultanément assurées par le milieu utérin. Pour l'homme, il faut naître en même temps à deux niveaux différents. L'adaptation sommaire ferait réagir de manière " immunitaire ", conduisant à ignorer et/ou à transposer dans le mythe, l'idéalisme ou le conformisme ce qui pourtant nous constitue au moins aussi essentiellement que notre identité biologique. Ainsi la question de la totalité passerait à l'état de refoulé - ce refoulé originaire sur lequel Freud s'interroge - ; ce qui aboutirait à ce que la totalité soit le substrat véritable de notre inconscient et non les données pulsionnelles héritées de notre histoire phylogénétique.

II me semble que ce point de vue rejoint ce que vous dites à propos des minorités qui ont à charge de penser. En effet, " la pensée est l'arme du tragique, la pensée est le glaive des solitaires expulsés du jardin d'innocence que les sociétés sont à elles?mêmes, la pensée ne cesse d'arracher l'humanité à l'irréflexion infantile que lui dicte son instinct de conservation... ". Comment accepter en effet, sans réflexe immunitaire et de conservation, sans mise à l'inconscient, le fait que nous ne sommes pas ce que nous sommes ? Comment les sociétés peuvent?elles ne pas s'organiser sur la base d'une forclusion de l'être - qui nous structure néanmoins - au point d'obliger à nous en détourner, contribuant ainsi à son maintien dans l'inconscient ?

Nous nous trouvons là devant une problématique quasi insoluble. La règle commune est de vouloir rester immunisé. C'est même une loi, définissant un interdit, plus essentiel et plus radical que celui de l'inceste. Tout se passe comme dans les systèmes qui restent fermés au " bruit " qui viendrait à les mettre en péril. Néanmoins, et je reviens à la clinique, dans le domaine du soin nous sommes contraints (ou nous devrions accepter de l'être) à intégrer ce " bruit " ; la naissance psychique des enfants dépend de ce que nous ayons quelque moyen de compréhension réelle et non seulement la possibilité univoque de nommer dépression ou psychose ce qui est un échec de naissance.

Voilà pourquoi, aussi, la question de la maternité est importante : elle est à envisager autrement que selon le registre primaire du maternage, avec quoi on l'a confondu, tant au point de vue moral que de l'explication par un prétendu instinct maternel. La maternité paraît plutôt comme l'état psychique qui soutient la naissance de l'enfant dans le cadre de l'antinomie introduite par les effets simultanés des deux modes de reproduction, et malgré cette antinomie. La maternité a pour sens caché d'assurer la possibilité d'un être et non seulement l'élevage d'un organisme et ses apprentissages sociaux. Telle quelle, cette maternité est un ferment révolutionnaire ; elle peut fournir les assises de la capacité de penser en fonction de la réelle totalité, distincte aussi bien des extrapolations métaphysiques que de l'intégrité ou de l'entiéreté (pour reprendre, je crois, le mot de Heidegger) biologiques.

Alors, à la question que vous posez de savoir si nous avons le droit de " sacraliser une masse innombrable de cerveaux adultes dont la stérilité nous interdit l'étude des exceptions créatrices qui seules donnent un destin aux fuyards du monde animal ", je répondrais qu'effectivement cette masse bloque, voire vérouille, l'accès à la compréhension du phénomène humain. Raison de plus, néanmoins, pour éviter de " forger un bébé universel, puis un homme universel, puis un cerveau universel, puis une plénitude universelle ", alors qu'il est possible de se positionner au moment critique de la naissance, là où l'universel immunitaire risque de prendre en main un cerveau dont la constitution originelle relève d'une autre dimension. Et la raison participative que j'évoque n'est rien d'autre que l'invitation à ce que le sens de la relation humaine tienne à la responsabilité d'établir la possibilité de la totalité par une entente à ce niveau. Ceci est évidemment très utopique, mais cliniquement nécessaire pour soigner précocement les bébés en danger de mauvaise naissance psychique. Pour le reste, il n'est pas de réponse, sauf dans la nécessité du maintien de la question elle-même qui, en tant que question maintenue par la raison participative, est en elle-même la réponse à ce qui n'est heureusement de l'ordre d'aucune solution pratique.

Cher Monsieur, je n'arrivais pas à relire votre lettre, mais vous voyez la résonance qu'elle a eue en moi. Je m'explique peut?être ainsi les raisons que j'avais de ne même pas oser vous relire. L'impact était trop fort. L'impact venait de votre force que je vous remercie infiniment d'avoir bien voulu distraire un moment de votre travail de pensée pour m'écrire.

Soyez indulgent, je vous prie, pour les thèmes et les termes de ma réponse à votre lettre et veuillez croire à ma reconnaissance émue et respectueuse.

Docteur J.-M. DELASSUS

mis en ligne le 14 décembre 2005