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Clinique hippocratique et clinique socratique : Correspondance

Manuel de Diéguez - Jean-Marie Delassus

 

Le 8 février 2006

Cher Dr Delassus,

En septembre 2005, vous étiez apparu en position d'orateur à la télévision. Sur France-culture, Mme Piolot a su mettre en évidence votre vocation tranquille de magistrat du vivant. Votre belle émission m'a beaucoup enrichi. Elle m'a également permis de comprendre comment votre personnalité charismatique confère son rayonnement spirituel à votre recherche de grand poète de l'amour. Le texte sur Martha est superbe et je me réjouis de le retrouver bientôt en librairie.

Il se trouve que la première encyclique de Benoît XVI, Deus caristas est, qui vient de paraître, résume deux millénaires de la politique de l'amour et expose la place du don dans l'histoire de l'Occident chrétien. On y voit l'amour jouer un rôle fusionnel de nature à perpétuer une politique de la dépendance du sujet à l'égard de l'Eglise et de l'Etat dont les échecs illustrent le conflit entre le désir d'autonomie de l'homme, d'une part, et la constance du mythe édénique, d'autre part.

Je vais donc poursuivre notre dialogue vivant et chaleureux par une réflexion sur la notion d'extériorité et d'intériorité de la connaissance rationnelle, donc par une pesée du regard du dehors qui fonde le savoir rationnel et la philosophie en m'essayant à soustraire le regard scientifique sur le don à la subjectivité d'une rationalisation des mentalités infantiles - ce qui rejoint également vos préoccupations les plus profondes. Puisqu'il existe un monde de la politique indépendant de l'élan missionnaire qui inspire un volet de votre recherche, je pose la question de savoir si le diagnostic médical et le diagnostic socratique renvoient à la même clinique. Autrement dit, le regard de l'extérieur que la pensée critique porte sur les notions de santé et de maladie est-il identique pour l'intelligence des philosophes et pour celle d'Hippocrate ?

A cette question, votre lettre du 26 janvier 2006 me paraît encore plus instructive que celle du 27 juin 2004, dans laquelle, vous avez souligné qu'aux yeux du médecin, les verdicts de la clinique sont souverains, donc impératifs et qu'il est impossible à la science médicale de se soustraire à l'autorité des sentences infaillibles de ce tribunal de la santé et de la maladie. Et voici que cette thérapeutique se trouve contredite par la plus saisissante révolution de la clinique de tous les temps, celle de Socrate : comment se fait-il, se demande ce premier suicidaire de l'intelligence, que les Athéniens croient savoir ce qu'ils ignorent et que cela paraisse leur donner une excellente santé tant civique que mentale ?

Aussitôt, les hommes politiques sont entrés en scène ; et ils ont démontré que la santé mentale et la santé physique se confondent si bien et si nécessairement que l'enseignement du philosophe pervertit la jeunesse d'Athènes ; car si l'ignorance devenait consciente d'elle-même, la vérité se révèlerait mortelle et entraînerait la ruine de l'Etat ainsi que de tout ordre public. Que se passerait-il, se demande l'accusateur Mélétos, si les citoyens découvraient non seulement qu'ils ne savent rien mais, pire encore, que c'est précisément et exclusivement la logique interne de leur ignorance qui leur fournit l'argumentation " logique " qui consolidera leur folle certitude de posséder le vrai savoir , parce que l'ignorance qui s'ignore en tant que telle et qui demeure enfouie dans l'inconscient sécrète nécessairement ses preuves les plus assurées à l'école même de ses illusions. Comment l'esprit militaire n'en serait-il pas anéanti, comme il sera clairement démontré par la défaite de Chéronée, tellement la vaillance du guerrier sur le champ de bataille doit demeurer aveugle si elle entend conserver son efficacité; car si le soldat devenait intelligent, il saurait qu'il ignore ce que sont les dieux, la vertu, le patriotisme - bref, tous les fondements de la bonne santé mentale qui arment la politique et assurent la survie des nations. Que vaut une clinique philosophique qui déclare saine d'esprit une connaissance si profonde de l'ignorance qu'elle conduit à la destruction des peuples ? Qu'est-ce qu'une intelligence grosse de tous les malheurs de la patrie ?

Mais si la bonne santé mentale est celle qui conduit aux victoires de l'animalité cérébrale du simianthrope sur les champs de bataille, les fondements de la raison seront tout politiques; et si Socrate introduit dans la cité une clinique du vrai et du faux fondée sur des critères radicalement opposés à la définition simiohumaine de l'entendement de notre espèce, qu'en sera-t-il du coup de tonnerre d'un "Connais-toi" qui fera retentir le verdict suivant de l'intelligence dans le ciel des sacrilèges de la philosophie : " Le cerveau qui croira savoir ce qu'il ignore sera reconnu pour malade , même si cette maladie le conduira aux triomphes politiques les plus retentissants ? "

C'est ici que je rejoins votre réflexion sur le diagnostic dont se nourrit votre philosophie du don, donc de l'amour. Car l'illusion de savoir ce qu'on ignore repose toujours sur l'évasion mentale des semi évadés de la zoologie dans des mondes enchantés, ce que vous exprimez dans des formulations saisissantes et inspirées de Karl Marx : l'homme est livré, écrivez-vous " au réflexe de projection ", lequel repose sur " la réalisation fantasmagorique de l'être humain ". Vous ajoutez à mes côtés que la " projection hait la pensée ", qu'elle est " irréfléchie, immédiate et sans appel ", qu'elle dénie toute argumentation et qu'elle ne " supporte pas d'exception à la règle de la survie animale " .

Cher grand ami, dites-moi maintenant quelle clinique nous allons choisir d'un commun accord, celle du médecin ou celle du philosophe, puisqu'elles se regardent en chiens de faïence. Ne campent-elle pas sur des positions si radicalement opposées que les critères mêmes de la bonne santé morale et mentale de l'une seront ceux de la pire des maladies aux yeux de l'autre - la maladie de nous plonger dans l'animalité au point de nous y enraciner à titre définitif ? Qu'est-ce que la philosophie du "Connais-toi" , celle que Socrate déclare médicale par nature et par définition , dès lors qu'elle ne dispose justement en rien du remède qui nous guérirait de notre condition semi animale, ni même d'une thérapeutique dont l'efficacité nous permettrait du moins de nous en extraire quelque peu?

Et pourtant, une découverte d'anthropologues du contradictoire nous réunit déjà jusqu'à la complicité: à savoir que les religions sont, en réalité, des signes de révolte, donc d'insubordination du cerveau simiohumain à l'égard de son statut animal, tellement notre boîte osseuse semble en état d'insurrection " naturelle " au spectacle de la simiennité qui la pilote. Voilà un embryon de notre transanimalité dont il nous faut flairer l'indocilité virtuelle, tellement il serait difficile à l'animal logicien qui s'appelle Socrate de se regarder comme animal si un germe de transanimalité intellectuelle n'habitait son cerveau et ne lui accordait un embryon de regard sur sa propre animalité .

Pas de doute, la dialectique est un terroriste qui nous a conduits au fondement psychobiologique de ce que les théologiens appellent le " spirituel " ou " l'esprit ". Du coup, notre anthropologie a rencontré la plus antique scission de notre capital génétique, celle qui nous signale que nous sommes une espèce scindée de naissance entre l'homme et l'animal. Notre clinique adaptera-t-elle la créature à l'histoire et à la politique de l'homme-animal ou lui administrera-t-elle l'antidote mortel de la pensée ? Comment Hippocrate précise-t-il le statut simianthropologique du cerveau actuel de notre espèce, puisque vous usez tour à tour de deux positivités immanentes à la notion de clinique, donc de pathologie, selon que vous écoutez Claude Bernard ou Jean de la Croix, Darwin ou saint Bruno ? Et pourtant, vous savez que la dialectique est le forceps de l'intelligence qui fait accoucher le singe-homme de sa transanimalité virtuelle.

Mais si la santé de la philosophie est celle d'une raison véritable, l'étude anthropologique de la projection conduit maintenant l'homme à la ciguë au vertige de se demander quelle est l'animalité propre à l'imaginaire religieux, autrement dit, l'animalité la plus étrange, celle d'une espèce en proie à des mondes fantasmagoriques. Que vaut l'évasion de la geôle de la zoologie si la porte de sortie est celle d'un délire? Comment se fait-il que notre entrée dans la politique et dans l'histoire ne nous délivre de l'animalité que sur le mode le plus illusoire qui se puisse concevoir, celui qui nous ouvre seulement, et toutes grandes, les portes de nos rêves ? Qui habite la cage de notre démence originelle? L'obstétricien de l'homme transanimal devra donc apprendre à connaître l'animalité des anges ; sinon, il ne connaîtra jamais le tragique simiohumain , celui de la politique et de l'histoire chues dans une sauvagerie proprement séraphique.

De Salluste à Darwin et d'Epicure à Descartes, la pensée occidentale n' a cessé de comparer l'homme à l'animal - et c'est ce parallélisme que vous refusez en iconoclaste socratique de la médecine. Mais voici que cette problématique change radicalement de nature et de sens, parce que nous sommes conduits à dresser le constat le plus traumatisant : à savoir que si l'animalité propre à l'homme se trouve elle-même dichotomisée d'avance d'une part entre les critères psychobiologiques de la " vérité " qui caractérisent les animaux et que nous partageons avec eux et les critères qui nous installent dans une transanimalité tout imaginaire, nous croirons savoir déjà ce qu'est la nature animale , alors que nous ignorons nécessairement quelle sorte d'animaux nous sommes à transporter notre animalité dans des mondes angéliques.

C'est avec cette ambiguïté originelle que votre médecine se collète et qu'elle féconde. Mais c'est dire également que toute vraie méditation, tant médicale que philosophique devra nous conduire sur le chemin de la découverte d'une clinique de la folie qui seule nous permettra de contempler l'animalité sui generis d'une espèce " qui fait l'ange ", dit Pascal et qui, ce faisant, fait précisément la bête. Par bonheur, les vrais philosophes sont des suicidaires de la dialectique ; et leur dialectique féconde les sacrilèges. Quelles seront les moissons du plus saint des poisons , la dialectique de la crucifixion du singe-homme sur la croix de son intelligence ?

Tentons d'observer de plus près une animalité comparable à nulle autre. Pour l'apercevoir, ne faudrait-il pas que nous conquérions un regard sur nous-mêmes qui nous manque nécessairement? Comment mettrons-nous la main sur un trésor auquel nous n'avons aucun moyen d'accéder ? Mais si le " spirituel " est condamné à boire à une fontaine inconnue et inaccessible, quelle eau de l'esprit saint Bruno buvait-il pour refuser de rédiger les règles monastiques de l'ordre des Chartreux qu'il avait fondé ?

Il nous faut cerner davantage la question avant de nous essayer à y répondre : l'Eglise sait-elle que l'homme est un animal onirique? A-t-elle acquis une science politique en mesure de gérer la dichotomie cérébrale des descendants d'Adam ? Observons à quel point les créatures se laissent massivement équilibrer par d'heureux accommodements de leur encéphale tantôt aux contraintes en provenance de leur existence terrestre , tantôt aux dévotions qui leur assurent un vol aisé vers des royaumes merveilleux. La banalisation du cerveau d'une espèce dédoublée par une habile adaptation de ses rêves d'immortalité au train du quotidien renforce une éthique docile aux besoins de la cité simiohumaine, donc une discipline fondatrice de tout ordre public.

Cher Dr Delassus, ne croyez pas que je m'éloigne du problème de la connaissance : je tente de faire bouillonner une définition de la clinique qui rendra thérapeutique l'extériorité d'un regard sur le simianthrope que je voudrais rendre commun à la philosophie et à la thérapeutique . Pour vous comme pour moi, cette extériorité n'est pas celle de Micromégas, mais celle qui pose la question politique de savoir ce que nous ferons des spécimens dont l'imagination religieuse s'alimentera d'un si grand besoin de s'évader de la zoologie que leur survie s'en trouvera menacée . Quand le nourrisson se couvre instantanément de boutons parce que sa mère ne l'allaite pas à l'école du don , votre clinique est irréfutable, parce que la pathologie constatée a beau trouver son origine dans le psychisme de la mère, la nosologie s'observe à l'échelle des corps. Mais que devient l'observation clinique quand la politique et l'histoire contraignent Hippocrate à céder aux exigences d'une science anthropologique attentive, de son côté, à observer de l'extérieur le jeu changeant des valeurs qui guideront la clinique maternologique, et qui fonderait la légitimation d'une définition de la santé et de la maladie dont la problématique imposera ensuite son regard au champ de la médecine que vous défrichez depuis vingt ans?

Comme il se trouve que vous êtes aujourd'hui le seul médecin au monde à élaborer une philosophie des notions de santé et de maladie fondée sur le don et comme c'est cette option focale de votre médecine qui vous rend précieux dans le champ actuel de la thérapeutique, examinons de près la mutation des critères de la nosologie occidentale qu'elle comporte, afin de mieux comprendre comment seule une anthropologie historico-critique sera en mesure d'en élaborer la critériologie.

Jacqueline Pascal s'exerce à mourir de consomption, et elle y réussit; Thérèse de Lisieux s'acharne saintement à contracter la tuberculose dans son couvent et elle réussit si bien dans sa conquête de la mort que sa canonisation battra tous les records de vitesse - elle battra saint Jean de la Croix de deux siècles, saint Bruno de trois. Rancé fait agoniser ses moines sur une croix de cendre semée à même le sol . Aucune autre espèce que la nôtre n'est révoltée par sa condition biologique, aucune autre ne fait de son auto-immolation sacrificielle l'instrument de sa migration vers un royaume du " salut ", comme elle l'appelle. Mais que se passerait-il si une partie majoritaire du genre humain préférait soudainement se donner la mort que de demeurer enfermée dans la geôle de la biologie ? Que se passerait-il si la passion de déserter le règne animal devenait subitement universelle ? Que ferait l'Eglise face à une créature emportée dans la tombe par une épidémie de la sanctification suicidaire ?

Le cas s'est produit avec les Cathares, dont le refus de se reproduire a témoigné de leur passion inattendue et publique de se délivrer d'une animalité qui colle à la peau de notre espèce depuis notre sortie du paléolithique. Vous savez que cette hérésie a ravagé ou embrasé des populations jusqu'alors fort pieusement soumises à la férule d'une église convertie aux médiocrités d'un ciel tombé en panne de martyrs. L'étude anthropologique des hérésies offre donc un champ d'analyse axial de la politique simiohumaine de l'Eglise, parce que Rome a poursuivi devant les tribunaux de l'Etat théocratique et brûlé vifs des milliers de Cathares exagérément auto purificateurs, alors qu'elle reléguait sagement dans des monastères protégés des dangers du dehors des milliers de moines et de moniales non moins enragés à quitter la zoologie, mais préservés du bûcher par leur fonction d'illustrer la sainteté chrétienne tout seuls, donc sans danger mortel pour la survie animale de l'espèce. L'Eglise dispose donc d'une politique de gestion du salut minoritaire, donc aux moindres frais, sinon à bas prix.

Quel sera le statut anthropologique d'une clinique rendue tributaire des verdicts du tribunal de la santé et de la maladie qu'une civilisation de l'ascèse est devenue à elle-même ? L'entourage conventuel de Thérèse de Lisieux serait-il aujourd'hui condamné aux assises pour non-assistance à une personne connue pour vulnérable par les psychanalystes et dont la folie a entraîné la mort ? Rancé serait-il poursuivi pour abus de position dominante à l'égard de subordonnés soumis à son autorité et pour sévices sur des mourants ? Mais qu'est-ce que l'obscurantisme dans une civilisation elle-même obscurantiste en diable, puisque l'anthropologie dite scientifique ne connaît pas un traître mot de l'encéphale angélisé des semi évadés de la zoologie et proclame anormaux les cerveaux bipolaires dont elle ne connaît pas les secrets psychobiologiques , alors qu'à l'inverse, la foi voit dans la cécité religieuse des laïcs une perversion à exorciser?

Deux siècles après Voltaire , nous vivons dans une civilisation privée de regard scientifique, donc anthropologique sur les religions. Nous ne disposons donc pas d'une clinique de la condition humaine, donc d'une espèce dont le cerveau dichotomique oscille depuis des millénaires entre le monde tangible et des empires de l'imaginaire, donc d'une clinique de la folie proprement onirique. Prenez le cas des caricatures de Mahomet . Quel scandale, n'est-ce pas, de lui mettre une bombe sur la tête, comme si l'Islam n'était pas une religion de paix. Mais une science, même rudimentaire des religions sait que tous les dieux sont nécessairement scindés entre l'irénisme et le génocide, parce que sans la bonté, tout pouvoir politique est éphémère, mais que si l'on prive les idoles de l'arme de leurs châtiments éternels, jamais le singe-homme ne respectera un maître dont il n'aura rien à craindre .

Décidément une anthropologie ne devient scientifique qu'à l'heure où elle conquiert un regard de l'extérieur sur la folie proprement onirique d'une espèce qui se proclame sage pour le motif que ses dieux lui font peur ; décidément, il n'est pas d'anthropologie qui puisse se qualifier de " religieuse " dès lors qu'elle s'enclôt dans les présupposés d'une science elle-même simiohumaine, ce qui la prive nécessairement et d'avance de tout regard de l'extérieur sur la simiohumanité en tant que telle.

Voilà qui nous reconduit à la question du statut anthropologique du " spirituel " que vous soulevez à l'école et à l'écoute d'une clinique fondée sur la distinction entre le psychisme animal et celui de la trans-animalité - ce qui fait toute votre originalité de précurseur d'une thérapeutique nécessairement philosophique. Mais comment la médecine pourrait-elle conquérir un regard de l'extérieur sur l'animalité propre à l'homme sans recourir à une anthropologie ambitieuse de se construire un observatoire approprié?

Quel sera le glaive d'acier qui armera le médecin de l'humanité ? L' intelligence dont le tranchant brisera les cuirasses les mieux trempées de la cécité animale est en chemin depuis Darwin, parce que nous ne pouvons nous déclarer en évolution sans nous demander comment nous devenons de plus en plus intelligents, donc sans nous poser la question de Socrate : " Qu'est-ce que l'intelligence ? " Nous sommes encouragés à emprunter ce chemin difficile, parce que tout le socratisme inaugure, en réalité, une psychanalyse de la certitude, donc une exploration de l'inconscient de la raison théorique occidentale.

Quel sera donc l'englobant intellectuel de la maternologie, donc le regard de l'extérieur sur l'état de dépendance du fœtus qui permettra d'observer la politique et l'histoire du singe-homme d'hier et d'aujourd'hui ? J'ai déjà rappelé que l'homme adulte se veut indépendant, que les Etats, les peuples, les langues, les cultures témoignent de la diversité des autonomies psychiques , tandis que le thème religieux de l'amour se fonde entièrement sur un retour frémissant et tremblant à l'Eden fœtal . A ce titre, quel document anthropologique que l'encyclique Deus caritas est, dans laquelle le Christ sert de focalisateur universel à un univers fusionnel, donc mythique. Comment notre anthropologie observera-t-elle l'univers mental propre à l'amour maternel s'il nous faut transcender une médecine inspirée par une clinique angélique ? Nous ne pouvons enfermer toute la politique et toute l'histoire de l'humanité dans l'univers édénique de l'enfance, parce que cette couveuse paradisiaque est construite sur le modèle du rêve ecclésial et ne régit pas le monde réel, celui où l'autonomie des individus fonde un univers du pouvoir.

J'aime la noblesse, l'humanité, l'élévation de l'esprit et du cœur dont témoigne votre regard sur la sainteté de l'enfance . Vous êtes le fondateur d'une science de l'intronisation du petit de l'homme dans l'univers de sa naissance psychique , le poète de la médecine qui en appelle à une mystique du don. Comme philosophe, je souffre autant que vous de ce que l'humanité ne soit pas une prêtresse de l'amour. Si le temple qu'elle habite était celui du don vivifiant, de l'abandon salvateur, du pardon miraculé par la gratuité de la grâce divine, l'Eglise ne serait pas née du désastre de la chute de l'empire romain, et elle ne serait pas condamnée à véhiculer le gigantesque traumatisme psychique d'une humanité appelée seulement à conjurer en vain le naufrage universel du temporel. Hélas, le refuge craintif dans l'enfance et dans la sanctification d'un berceau n'y changeront rien.

Quel regard pouvons-nous donc conquérir sur le mythe d'une politique de l'amour ? Dans sa dernière encyclique , Benoît XVI écrit, comme vous, que l'homme ne saurait toujours seulement donner, il doit aussi recevoir: " L'homme peut, comme nous le dit le Seigneur, devenir source d'où sortent des fleuves d'eau vive (cf Jn 7, 37-38). " Mais il y faut un fédérateur mythique. Jésus jouera le rôle du "cœur transpercé duquel jaillit l'amour de Dieu " (Jn 7, 19,34) " (Lettre encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est, n°7) . Celui qui refusera de boire à cette " source " sera chassé du jardin originel et ne deviendra jamais l'" eau vive du Seigneur ". Décidément, Nietzsche s'est trompé : le christianisme n'est pas une religion pour les esclaves, mais pour les enfants et les enfants sont cruels et menteurs, disait La Fontaine. Depuis que " les enfants ne mentent pas " - ceux qui le disent ont oublié leurs mensonges d'enfants - il faut faire passer en justice un juge qui a cru en leur sainteté.

Aussi, le philosophe de l'amour est-il bien obligé de se demander ce qu'il adviendra du nourrisson sevré dont la mère va harceler la fausse innocence dans l'attente d'une récompense amoureuse proportionnée à la sainteté de son " sacrifice ". Vous ne vous êtes pas dérobé à cette question tragique , puisque vous avez évoqué le drame du matricide . Je cherche le regard de l'anthropologue sur une Eglise de l'amour censée convertir l'humanité aux retrouvailles avec la béatitude de sa dépendance fœtale . Dans une lettre précédente, j'ai évoqué la sagesse, mais aussi l'extraordinaire science du genre humain dont témoignent les cultures les plus primitives, celles qui mettent en scène un rituel de la mort de l'enfant et de sa résurrection dans le monde déchiré et cruel des adultes. Quelle étonnante illustration des métamorphoses que la condition humaine subit tout au long de son parcours ! Dans une autre lettre, je déplorais la féminisation et l'infantilisation de l'homme par sa réduction au rôle d'un accompagnateur de l'univers maternel.

Voyons ce qu'il advient de la problématique de l'amour maternel élaborée par une Eglise . Pourquoi cet amour devient-il si rapidement revendicatif , sinon parce que le nouveau-né est entièrement désarmé et qu'il ne survit que si l'on se précipite à son secours. Le proto regard est un appel à l'aide auquel on ne saurait résister - celui d'un vivant dont l'identité en attente sera collective ou ne sera pas. C'est pourquoi les ratages de son accueil dans son espèce mettent non seulement son existence en péril, mais peuvent l'assassiner, puisqu'il ne dispose d'aucun ego autre que celui qui lui sera conféré par son appartenance future au groupe, donc par son premier entourage. Mais j'ai vu des familles dans lesquelles la détestation réciproque entre les géniteurs et leur progéniture augmentait au fur et à mesure que l'enfant n'avait plus besoin de recevoir et les donateurs de donner.

Certes, l'homme qui ne donne plus court au suicide, comme vous l'avez rappelé, mais seulement parce que celui qui se projette vers l'avenir demeure un donateur, en avance sur lui-même en tant qu'objet non arrêté. En ce sens, la projection est le refus de l'immanence. J'ai connu un vieux chanoine qui, à quatre-vingt seize ans, m'a dit : " Je ne progresse plus ". J'ai aussitôt compris qu'il allait mourir . Mais l'individu est scindé entre son désir d'autonomie psychique et la servitude de son appartenance à une espèce dont l'identité collective demeure semi animale. Telle est la maladie psychobiologique du simianthrope.

Quelle sera donc la récompense d'une clinique socratique - donc en cours d'évasion de la zoologie ? Celle d'enfanter des visionnaires des idoles. Celles-ci focalisent l'esprit simiohumain sur des diffracteurs fascinatoires du don . Elles enseignent que l'homme-singe se donne des identités fondées sur des référents en miroir. Celui qui connaît la sauvagerie des trois dieux simiohumains entre dans une éthique de la connaissance imperceptiblement trans-spéculaire.

La révolution anthropologique que vous inaugurez sera sacrilège, donc féconde ou ne sera pas. Par bonheur, nous sommes servis par l'encyclique si révélatrice de Benoît XVI, qui n'est autre qu'un étonnant tableau des apories de l'amour tel que l'Eglise a cru pouvoir en réaliser les objectifs dans l'Histoire . Quel document sur les arcanes d'une utopie rusée ! Benoît XVI commence par rappeler les origines du rêve de l'amour tel que les protestants ont tenté de le ressusciter :

" Tous ceux qui étaient devenus croyants vivaient ensemble, et ils mettaient tout en commun; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous selon les besoins de chacun" (Ac 2, 44-45). Luc nous raconte cela en relation avec une sorte de définition de l'Église dont il énumère quelques éléments constitutifs, parmi lesquels l'adhésion à "l'enseignement des Apôtres", à "la communion" (koinonía), à "la fraction du pain" et à "la prière" (cf. Ac 2, 42). L'élément de la "communion" (koinonía), ici initialement non spécifié, est concrétisé dans les versets qui viennent d'être cités plus haut: cette communion consiste précisément dans le fait que les croyants ont tout en commun et qu'entre eux la différence entre riches et pauvres n'existe plus (cf. aussi Ac 4, 32-37). Cette forme radicale de communion matérielle, à vrai dire, n'a pas pu être maintenue avec la croissance de l'Église. " (n°20)

Quelles sont les causes de la catastrophe politique viscéralement attachée à la " croissance " de l'Eglise ? Pourquoi l'encyclique se termine-t-elle sur une théologie du renoncement de l'Eglise au combat pour la justice, lequel sera expressément abandonné aux Etats , comme je l'avais démontré d'avance ?

Benoît XVI condamnera-t-il la torture? L'atrophie spirituelle de l'Eglise, 2 janvier 2006)

Ecoutons :

" L'Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. (…) C'est Dieu qui gouverne le monde et non pas nous. " (…) ). Souvent, il ne nous est pas donné de connaître la raison pour laquelle Dieu retient son bras au lieu d'intervenir. (…)Notre protestation ne veut pas défier Dieu, ni insinuer qu'en Lui il y a erreur, faiblesse ou indifférence. Pour le croyant, il est impossible de penser qu'il est impuissant ou bien qu' "il dort" (1 R 18, 27) (…). Bien que plongés, comme tous les autres hommes, dans la complexité dramatique des événements de l'histoire, ils restent fermes dans la certitude que Dieu est Père et qu'il nous aime, même si son silence nous demeure incompréhensible. " (n°38)

Quelle théologie du défaussement patelin du croyant sur l'idole angélique qui le déchargera de ses responsabilités ! L'échec de l'amour tartufique de l'Eglise dans l'histoire n'est pas la véritable origine des malheurs du monde, mais seulement la démonstration a posteriori de ce que la connaissance de l'homme en est aux balbutiements. C'est pourquoi je voudrais tellement que nous réfléchissions ensemble sur le passage de la maternologie à une science du destin spirituel des peuples et des nations. Il y faut une optique telle que l'intelligence devienne le vrai feu de l' " esprit ".

C'est sur ce chemin que votre quête se situe à la charnière entre la clinique médicale et la clinique philosophique et qu'elle conduit à la seule question centrale, celle de savoir à quelle fontaine les saints boivent l' " eau de l'esprit ", celle qui fait dire à saint Jean de la Croix et à Me Eckardt , que " Dieu " est leur propre âme devenue donatrice . Qu'en est-il de la spiritualité de la solitude incandescente et auto suffisante, celle que l'idolâtre projette sur " Dieu " , faute d'en supporter le poids ? Qu'en est-il de la maïeutique de " l'homme-dieu " , si les chrétiens ne savent pas encore ce que le dieu absent qui les habite leur fait dire ? La mystique du don interroge la psychanalyse , la mystique du don interroge Freud et Darwin, la mystique du don interroge l'espèce qui se déclare " capax dei ", c'est-à-dire capable d'allumer les feux de l'incandescence de " Dieu ". Tels sont les modestes commentaires qu'appelle à mes yeux notre réflexion, que je voudrais commune, sur la clinique philosophique et la clinique médicale.

Avec toute ma chaleureuse amitié.

Manuel de Diéguez

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mis en ligne le 14 février 2006