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interrogé par Gérard Khoury
Le 11 septembre 2001et l'avenir d'une science des religions

Les événements du 11 septembre ont replacé la question du statut psycho-politique des mythes religieux au cœur de la politique internationale et également au centre de la réflexion sur l'avenir intellectuel de l'Europe ; mais ce thème, qui a inspiré tout le XVIIIe siècle, se plie désormais aux armes nouvelles de la pensée critique - notamment à la découverte de l'évolution des espèces il y un siècle et demi et de la psychanalyse il y a un siècle. Dans un questionnement serré, le philosophe et romancier franco-libanais Gérard D. Khoury interroge Manuel de Diéguez sur la philosophie et la psychologie modernes face à l'énigme des évadés du monde animal que deux millions d'années ont suspendus à mi chemin entre le réel et le songe. Les classes dirigeantes actuelles peuvent-elles se prévaloir d'une science politique rationnelle aussi longtemps qu'elles n'auront pas conquis un regard scientifique sur une espèce qui habite deux mondes à la fois? L'après 11 septembre ouvre la voie aux retrouvailles de l'Occident avec la pensée.

La note adressée dès le 13 octobre 1997 au conseiller culturel du Premier Ministre est intitulée Pour une connaissance d'Etat des croyances ( Section Réflexions sur l'après 11 septembre)

1 - Le 11 septembre 2001 dans l'histoire de l'Europe

Gérard D. Khoury : Le 13 octobre 1997, vous aviez adressé à l'hôtel Matignon une note d'une dizaine de pages dans lesquelles vous souligniez que les États occidentaux ne disposaient d'aucune connaissance réellement scientifique des croyances religieuses qui régissent le conscient et l'inconscient des mythologies de la majorité de la population du globe. Dès cette date, vous insistiez sur les dangers proprement politiques du titanesque retard anthropologique qu'a pris la science gouvernementale dans les démocraties laïcisées .

Manuel de Diéguez : Il se trouve que cette note n'est entrée dans l'actualité politique que le 11 septembre 2001. Sa signification anthropologique ne peut donc apparaître qu'à la lumière d'une interprétation de l'effondrement des buildings du World Trade Center. Aussi, dès le 15 septembre ai-je mis sur le site que je consacre depuis six mois à l'avenir intellectuel de l'Europe une analyse de l'inconscient religieux ou parareligieux de l'Amérique, sous le titre Apostrophe de l'Europe à l'Amérique et au dieu de G. W. Bush. Ce n'est pas le lieu de résumer ce texte ; mais pour que notre entretien trouve son sens dans une cohérence de nature à démontrer l'étroite conjonction entre la nouvelle donne qui régit désormais la politique internationale et le destin de l'Occident de la pensée, donc de la raison, il faut tenter de prendre l'exacte mesure de ce qui s'est réellement passé le 11 septembre 2001.

Pour cela, il faut comprendre que ce jour-là, l'empire américain s'est effondré, et entendre les cloches qui sonnent le glas d'une puissance mondiale dont le règne n'aura duré qu'un demi siècle. Pour s'en apercevoir, il convient de résumer ce bref intermède et pointer du doigt les dangers nouveaux qui résulteront, pour l'Europe, de l'écroulement de l'un des trônes les plus provisoires qu'aura connu l'histoire du monde .

La classe politique européenne, surprise et prise au dépourvu, se plaît maintenant à souligner qu'entre 1945 et l'effondrement du mur de Berlin, il aurait régné une sorte d'équilibre mondial relativement détendu et qui serait résulté d'une rivalité des armes de la terreur entre Moscou et Washington. Cette tension largement verbale aurait laissé à l'Europe une marge de manœuvre confortable entre deux géants matamoresques. C'est oublier que depuis 1950 , l'Europe se construisait dans l'ombre et le silence, en raison de l'impossibilité idéologique d'informer clairement les opinions publiques de la finalité politique du traité de Rome. Il ne faut donc pas se laisser tromper par les discours officiels et attendus, donc superficiels de l'Europe d'aujourd'hui. On juge habile d'affecter d'ignorer les travaux d'Hercule de Charles de Gaulle, d'Adenauer , de Pompidou, de Giscard d'Estaing, de Mitterrand , qui ont conduit au traité de Maastricht et au miracle de la monnaie unique.

Les classes politiques européennes rappellent avec la feinte bénignité des bons diplomates, qu'à partir de 1990, la puissance américaine aurait régné sans rencontrer de contestation sérieuse - en réalité, sans partage - alors que le seul événement auquel personne ne s'attendait - le Président Mitterrand moins que tout autre - semblera , avec le recul, incroyable aux historiens : à savoir que les nations européennes, étroitement enserrées dans le corset de l'Otan et dominées par la nouvelle Rome censée les protéger contre la menace russe, ont continué de placer leurs armées sous le commandement suprême d'un général américain, sans qu'aucune menace militaire parût à l'horizon, transformant ainsi de plein gré une tutelle autrefois inévitable en un joug institutionnalisé par les idéaux mêmes de la démocratie.

Mais la France, qui avait quitté l'Otan en 1966 et renvoyé dans leurs foyers les troupes étrangères installées sur son territoire, poursuivait patiemment son gigantesque effort de libération de l'Europe au sein de l'Alliance atlantique, à laquelle elle demeurait attachée, puisqu'elle groupait des États souverains. Dans le même temps, le monde islamique commençait de gronder. Les deux tiers de la planète haïssaient maintenant le sceptre nouveau. En 2001, les États-Unis perdaient la présidence de la commission des droits de l'homme à l'Onu et se voyaient attaqués de tous côtés pour leur rôle de pollueurs de la planète et aussi pour leur retard culturel : les exécutions capitales, qui s'étendaient aux débiles mentaux et aux adolescents, faisaient perdre au continent américain son rang de démocratie civilisatrice, qui remontait à Tocqueville.

C'est dans ce contexte que la puissance américaine a reçu le coup de grâce le 11 septembre 2001 au milieu d'un concert de condoléances des chancelleries occidentales et sous des tombereaux de fleurs de rhétorique - mais les dithyrambes diplomatiques ne sont jamais que des épitaphes. L'observateur sérieux ne saurait se laisser tromper par cet assaut versaillais d'éloges funèbres. Le seul fait que la fragilité, l'impréparation, la légèreté, la forfanterie ou la fausse assurance du Nouveau Monde apparaissaient soudainement à tous les regards comme des formes d'une vaine arrogance démontrait avec force que les empires modernes ne s'effondrent plus quand leurs légions sont défaites, comme celles de Varus par les Germains, mais à l'heure où, sous leurs gesticulations dérisoires et surtout incapables de donner le change, ils se révèlent vulnérables, désemparés et en état de choc.

2 - Les dangers nouveaux pour l'Europe

Gérard D. Khoury : Quels sont, à vos yeux, les dangers nouveaux qui menacent l'Europe ?

Manuel de Diéguez : Les signes avant coureurs sont apparus depuis dix ans, quand l'effondrement du mur de Berlin avait conduit le Président Mitterrand à en appeler au Président Bush afin de brider précautionneusement les ambitions nouvelles et inévitables de l'Allemagne réunifiée. Le plus grand péril qui menace le Vieux Continent à l'heure de la monnaie unique n'est autre que la renaissance de la vieille rivalité franco-allemande au milieu des ruines de l'innocence et de la bonne conscience américaines. Il faudra des prodiges d'imagination pour forger un équilibre entre les fortes identités nationales et une identité européenne titubante sur la scène internationale.

C'est dans ce contexte qu'une Allemagne redevenue le pays le plus peuplé de l'Europe et ambitieuse d'utiliser le levier de la démocratie pour conquérir des pouvoirs proportionnés seulement à sa population - mais non à son passé politique, à son rayonnement culturel dans le monde, à son identité divisée entre le protestantisme et le catholicisme - fasse jeu égal avec une France que les événements du 11 septembre ont confortée dans son rôle d'héritière du siècle des lumières et de leader mondial de la raison ; car l'éloignement inespéré du péril que représentait l'asservissement institutionnalisé du Vieux Continent à l'Amérique montre soudain l'autre danger, celui de la renaissance de la lutte entre les Gaulois et les Germains pour l'hégémonie au sein des Quinze.

C'est pourquoi les événements du 11 septembre éclairent ma note du 13 octobre 1997, qui était d'ordre culturel : si la classe dirigeante européenne, disais-je, et surtout celle de la France, ne renouvelaient pas leur connaissance scientifique d'une espèce onirique de naissance, elles ne disposeront tout simplement pas d'un approfondissement anthropologique de leur politique qui leur permettrait de prévoir et de gérer le retour des fanatismes religieux, qui reviendront les armes à la main. Il s'agissait donc, pour l'Europe de la raison, de se colleter avec une aporie politico-culturelle immense, celle de préparer l'avenir intellectuel d'un milliard deux cent millions de musulmans modérés qui, en un seul jour, ont fait débarquer Allah dans l'arène de la politique internationale et dont seul l'apport civilisateur peut fournir aux descendants affaiblis de Périclès un levier de taille à faire contrepoids à l'empire américain.

Un tel destin de la France cartésienne m'a semblé à l'échelle du génie philosophique de l'Europe et de ses retrouvailles avec les travaux de la raison qui ont fait sa gloire depuis Montaigne. Ma note du 13 octobre 1997 et mon commentaire des événements du 11 septembre 2001 sur internet ne sont que des cris d'alarme étouffés. J'ai voulu rappeler que nos élites gouvernementales sont formées dans un séminaire où l'apprentissage du fonctionnement des organes de l'État remplace la conquête d'un regard en profondeur sur une humanité au cerveau dichotomique. On n'y enseigne ni l'Histoire, ni la lecture prospective des chefs d'œuvre de la littérature, ni la philosophie, ni le droit, qui sont les clés du regard des hommes d'État sur le genre humain.

3 - Les élites dirigeantes dans l'histoire de la raison

Gérard D. Khoury : Croyez-vous que la conquête d'une connaissance rationnelle de notre espèce et de son cerveau sont accessibles à la science politique actuelle ou bien pensez-vous que l'on ne peut aujourd'hui se livrer qu'à des travaux d'approche de ces terres inconnues ?

Manuel de Diéguez : Il a toujours existé un abîme entre, d'une part, l'embryon d'une science psycho philosophique des croyances que chaque siècle se conquiert et, d'autre part, l'opinion des hommes politiques du moment, qui se contentent en tous lieux et à toutes les époques de partager le sentiment général sur les dieux locaux ou sur le Dieu censé administrer un plus vaste territoire; car, pour tout gouvernement, il s'agit seulement de gérer les pratiques religieuses usuelles de la masse de la population. Mais la profondeur du fossé cérébral entre les savants et le peuple n'a pas toujours été la même: quand Anaxagore, Prodicos ou Protagoras niaient l'existence des dieux grecs, ils demeuraient tellement isolés que Périclès n'a pu les soustraire à la fureur des Athéniens qu'en les aidant discrètement à s'enfuir. De plus, les rares esprits imperceptiblement plus rationnels que le plus grand nombre ne disposaient d'aucune science proprement dite des mythes sacrés dont ils dénonçaient l'absurdité intrinsèque d'un haussement d'épaules.

Quand, après une longue éclipse, la liberté de penser est timidement réapparue en Europe, c'est-à-dire seulement vers le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes et les psychologues ne pouvaient encore s'attacher à conquérir une connaissance réelle, donc critique, d'un animal tellement énigmatique qu'il naissait livré d'avance à des mondes imaginaires; et comme on continuait de croire que les descendants d'Adam et d'Ève appartenaient à une espèce dotée de raison soit par la volonté de son créateur, soit par un verdict bienveillant de dame nature, notre intelligence se reconnaissait à notre capacité de fabriquer des outils et d'obéir à notre souverain sis dans le ciel. Tout le XVIIIe siècle demeurera convaincu qu'il suffisait d'alerter l'encéphale endormi ou devenu paresseux du genre humain pour qu'il se réveillât tout subitement et qu'il découvrît par lui-même non point l'absurdité de la croyance en l'existence d'un maître fabuleux du ciel et de la terre, mais l'indécence, le ridicule, la férocité ou la monstruosité de certaines représentations de notre géniteur dont nous avions trop calqué le portrait sur celui de sa créature. Plus Voltaire niait que la divinité fût vengeresse, furieuse ou sotte, plus il renforçait la conviction qu'il suffisait de la déclarer juste, sereine, savante et glorifiante non seulement pour qu'elle se mît à exister réellement, mais encore pour qu'elle se vît confirmée dans son attribut politique principal, celui d'avoir créé l'univers , donc de mériter son titre de directeur attitré du cosmos.

C'est pourquoi le fossé entre des élites armées d'une distanciation intellectuelle encore très faible, mais toujours qualifiée " de pointe " d'un côté, et la quasi totalité de la classe politique et du peuple de l'autre, est demeuré si peu profond depuis Platon jusqu'à nos jours : le philosophe grec se prenait pour un kamikaze de l'intelligence à seulement moraliser quelque peu le Zeus de son temps. Le XVIIIe siècle ne traitera pas autrement le génocidaire du déluge ou le gestionnaire du camp de concentration souterrain commun aux trois religions du Livre que le maître de Socrate ne redressait l'éthique du roi des dieux grecs, dont les saintes tortures étaient, du reste, loin d'égaler celles de Jahvé, d'Allah ou du dieu de Dante.

Si j'ai écrit un peu candidement le 13 octobre 1997 à M. David Kessler, conseiller culturel de Matignon, afin de tenter de le prévenir des prochaines explosions de la planète dans le sacré et de la sous-information anthropologique des classes dirigeantes de l'Europe dans un domaine aussi fondamental que celui de la connaissance scientifique de la vie de notre espèce dans le fantastique, c'est seulement parce que la ligne de démarcation entre les connaissances approximatives de la science moderne sur l'histoire de notre évolution cérébrale depuis le paléolithique et la pratique politique moyenne des démocraties dites rationnelles s'effaçait dangereusement face à la montée d'un Islam tout entier abaissé et humilié par l'inculture vertigineuse de l'empire américain. L'impréparation politique des classes dirigeantes mondiales allait conduire à une déflagration planétaire, qui changerait d'un seul coup les paramètres et les repères de la vie internationale et nous ferait pour ainsi dire subitement changer d'astéroïde, au point de rendre obsolète une gestion idéologique et superficielle de la planète, tellement l'horizon cérébral de l'idéalisme démocratique me paraissait limité.

Quel serait le désarroi intellectuel et culturel de ces démocraties auto satisfaites quand elles découvriraient brusquement l'ignorance de leurs classes dirigeantes, donc le flou moyenâgeux de leur connaissance de la condition humaine ? Alors, dans un premier temps, l'Occident renforcerait seulement la récitation compassée de ses litanies culturelles les plus rassurantes. On l'entendrait réaffirmer haut et fort ses valeurs morales, sans qu'elle pût prendre conscience en rien de son immense retard dans la science de l'évolution de notre boîte osseuse depuis notre escapade hors de la zoologie.

En vérité, il n'est pas nouveau que le fossé entre la distanciation conquise par le savoir relativement rationnel d'une époque et la myopie des élites dirigeantes provoque une réaction en chaîne. L'histoire est jalonnée de ruptures d'équilibre de ce type - mais leur ampleur était sans commune mesure avec celle qui se prépare aujourd'hui entre les religions et la science.

4 - La science face à l'imaginaire

Gérard D. Khoury : Pouvez-vous préciser en quoi le fossé actuel entre le regard scientifique et la courte vue des classes politiques vous paraît plus profond et plus dangereux qu'au cours du conflit, par exemple, entre le christianisme et le paganisme au IIIe siècle ?

Manuel de Diéguez : Le bouleversement actuel du savoir mondial résulte de ce que seule une révolution anthropologique radicale est désormais en mesure de fournir au savoir scientifique les fondements et la méthode d'une connaissance réellement explicative de l'existence même du phénomène de la croyance et de son universalité. Cette mutation décisive de la réflexion critique n'a été rendue possible qu'à la suite du débarquement d'une science anthropologique post-freudienne, mais inscrite dans la postérité, encore à féconder, de Darwin et de Freud.

Pour sortir définitivement des siècles consacrés seulement à assagir ou à civiliser le ciel de l'endroit ou de l'époque, il fallait que la notion même d' " histoire " changeât de dimension. Désormais, l'anthropologie que je qualifie d' historique appelle histoire le destin d'une espèce qui a mis deux millions d'années à basculer très lentement hors de la zoologie et qui s'est mise à sécréter des êtres imaginaires de plus en plus complexes, d'une durée de vie variable et soumis à une croissance, à une apogée et à un déclin observables. Comment expliquer ce dédoublement vertigineux entre deux mondes, l'un réel, l'autre onirique ? Comment rendre compte de l'oscillation inexorable de cette folie collective entre la gloire et la décadence ?

Dans cette situation, il n'y a plus à perdre son temps dans des démonstrations stériles de l'inexistence de Zeus, d'Osiris, de Mithra, de Wotan, ou d'aucun autre de leurs trois successeurs actuels, même s'ils ont été artificiellement concentrés en un seul personnage - au demeurant, disloqué entre plusieurs théologies en contradiction radicale entre elles : il s'agit désormais d' observer pas à pas la généalogie d'une boîte crânienne que la nature a peu à peu disjointe des corps qui la véhiculent. Qu'en est-il d'une existence devenue relativement - mais d'autant plus mystérieusement - séparée et autonome ? Bientôt cet organe se dote d'un souverain, d'un protecteur et d'un maître qu'elle se promet de vénérer et auquel elle s'engage à se soumettre. Naturellement, quand l'abîme entre l'audace des découvertes de la recherche scientifique et le savoir prudent et même craintif des élites gestionnaires de la mythologie d'une société devient infranchissable, tout l'arsenal du combat contre le blasphème ou le sacrilège entre sauvagement en action - mais la science est née profanatrice. Ce kamikaze a fait son apparition au Ve siècle avant Jésus-Christ.

Si l'informatique, les armes chimiques et l'aviation avaient existé à l'époque où saint Ambroise ridiculisait les dieux romains en plein Sénat, les suicidaires de la croix, qui s'étaient mis en tête d'abattre la déesse de la Victoire dressée depuis tant de siècles dans l'enceinte de l'auguste assemblée ne se seraient pas gendarmés pour la faire retirer: ils l'auraient dynamitée et elle se serait effondrée comme un vulgaire building.

5 - La notion d'idole

Gérard D. Khoury : Comment se fait-il que la question de fond posée aujourd'hui par l'anthropologie historique, celle de la nature et de la généalogie de la croyance en l'existence de trois dieux dits uniques, ne puisse se poser qu'à partir d'une connaissance du genre humain déjà située dans la postérité anthropologique de Darwin ? Autrement dit, pour observer de l'extérieur un animal dont l'organe central - le cerveau - évolue, la science ne doit-elle pas témoigner de sa propre avance sur le degré d'évolution moyen de notre espèce ? Cet a priori n'est-il pas gênant ? N'est-il pas évident aujourd'hui que le sacrifice d'Iphigénie au dieu Éole ne répond plus au niveau de raison moyen de nos congénères ? Et pourtant, cette immolation, que Victor Hugo qualifiait de " vieux meurtre idiot ", n'est vieille que de trois mille ans. Les progrès réels de notre encéphale s'étendraient-ils sur une période extraordinairement courte - disons les cinq mille ans qui nous séparent de l'invention de l'écriture ? Mais les anthropologues se gardent bien d'observer à la loupe le degré de raison d'un Grec du temps de Platon, ou d'un Arabe à l'époque d'Averroès, ou encore celui d'un croisé sous Louis IX, ou enfin celui de Swift observant l'encéphale des Yahous !

Manuel de Diéguez : Pour que l'on sache déjà que, par définition, aucune divinité n'a jamais existé et n'existera jamais ailleurs que dans l'encéphale de ses adorateurs, il faut qu'une unification encore provisoire du champ de la réflexion et de la recherche se soit opérée. Ce premier pas rend possible et surtout autorise à observer et à comprendre le fonctionnement d'une idole privée de bras et de jambes. Cela signifie qu'il est maintenant permis à la science de livrer la notion d'idole à une spectrographie capable de filmer un personnage devenu cérébral et éthique. La caméra qui fixera sur la " pellicule " les gestes d'un acteur mental par définition sait donc déjà qu'il lui faudra expliquer la croyance en l'extériorité d'une pure effigie, donc d'une figure intérieure par définition. Or, le cerveau simio-humain a besoin d'extérioriser ses représentations : il se produira nécessairement un mélange confus entre les idoles dotées d'un corps et les autres .

C'est ainsi que le christianisme n'a pas tardé à se redonner une idole fondée sur cet amalgame: le catéchisme romain le plus récent (1992) confirme que Jésus possède un estomac, un foie et une rate de divinité, comme Mars, Artémis ou Vénus, tout en se trouvant armé de l'ubiquité et de l'éternité attribuées à des divinités rendues abstraites et principielles. Comment les organes du Christ sont-ils consubstantiels à son " père " selon l'article 468 du catéchisme : " Tout dans l'humanité du Christ doit être attribué à sa personne divine comme à son sujet propre " ?

Une radiographie des idoles mixtes exige que nous expliquions pourquoi, dans l'état actuel de l'évolution de son encéphale, notre espèce a besoin d'opérer un mélange irrationnel entre la réalité et le symbolique. Cet imbroglio théologique est seulement plus saisissant dans le christianisme que dans l'islam ou le judaïsme ; car une divinité qu'on proclamera purement " spirituelle " et principielle sera nécessairement censée se situer à son tour de quelque manière dans l'espace - sinon elle ne serait pas réputée localisée à l'extérieur de son adorateur.

Vous comprenez bien qu'aussi longtemps que nous ne serons pas en mesure de nous interroger sur les causes psycho physiologiques de ce salmigondis, nous n'acquerrons aucune connaissance réelle de l'encéphale simio-humain. C'est pourquoi Swift a manqué son portrait des Yahous. Osiris, Mithra, Zeus, Wotan sont morts, mais seulement pour faire place aussitôt à d'autres idoles. Ce qu'il faut donc expliquer en tout premier lieu, c'est pourquoi un dieu se met à exister hors de l'entendement de ses fidèles seulement à l'instant où il a atteint un certain degré de célébrité et pourquoi il trépasse sitôt que le nombre de ses adorateurs s'est réduit au point qu'il ne parvient plus à fonder une identité collective. Toute divinité répond donc à un besoin social par nature et par définition. De ce seul fait, c'est nécessairement qu'il renvoie la pensée à une psychophysiologie scientifique de la croyance.

Or, l'existence propre à la peinture, à la musique, aux mathématiques, à la morale est collective, elle aussi ; mais elle n'est pas extériorisée sur ce modèle. De même , l'existence de la loi ou de l'État est extériorisée par les agents censés incarner leur autorité - mais l'autorité de l'Église ne concrétise qu'une moitié de la divinité, celle qui est censée corporelle. Il ne s'agit pas non plus d'un type d'existence universelle dans l'imaginaire qu'illustrent Hamlet, Gulliver, don Quichotte, Gargantua ou les Yahous. De plus, la croyance en l'existence des nombreux dieux d'autrefois, tous défunts, puis des trois dieux d'aujourd'hui,qui sont décédés aux yeux de millions de femmes et d'hommes, fut partagée jusqu'au martyre inclus par les plus grands esprits au cours des siècles. Puisque Socrate s'est cru envoyé par le dieu de Delphes qu'il avait enfanté, comme Jésus par le dieu de l'Ancien Testament qu'il a revu et corrigé, il s'agit d'une donnée anthropologique par définition et dont le décryptage demeure la clé de toute connaissance véritable et en profondeur des transfuges de la zoologie.

En quoi l'homme est-il mis au monde par son imaginaire, comme Cervantès par don Quichotte ? Pour l'apprendre, il faut conquérir une distanciation du regard de la science sur le genre humain que seuls les milliers de millénaires de notre sortie titubante du règne animal peut nous fournir. La fabrication de cette longue vue nous contraint à nous demander à quel moment nous serons autorisés à nous déclarer devenus des hommes - des " fils de l'homme imaginaire " - c'est-à-dire à quelle heure nous parviendrons à survivre sans céder au besoin vital de confondre le réel avec l'irréel, et cela jusqu'à la fureur. Qui sont les " fils de la République " si la République est le personnage imaginaire qui fabrique des Français ?

Pour l'instant nous appartenons à une espèce qu'il convient de qualifier de simio-humaine, parce qu'elle fonctionne sur un capital psychogénétique leurrant, selon lequel la République en tant que telle aurait des bras et des jambes. Cette illusion semble indispensable à l'équilibre psychique des croyants, et cela au point qu'ils ne peuvent que tuer ceux de leurs congénères qui se risquent à leur ouvrir les yeux. N'oublions pas que nous étions encore coulés dans ce moule il y a moins de deux siècles. L'Europe ne redeviendra le précurseur de la pensée mondiale que si elle parvient à enseigner à un milliard de musulmans qu'ils sont des " fils d'Allah " et qu'il leur appartient de donner à Allah une existence digne de leur futur encéphale.

6 - Qu'est-ce qu'un fils d'Allah?

Gérard D. Khoury : Pourriez-vous expliquer comment l'Europe s'y prendrait pour cet enseignement et pourquoi devenir " fils d'Allah " constituerait un progrès pour l'Islam ?

Manuel de Diéguez : Pour cela, il faudrait précisément que l'Europe conquît une science de la vie onirique de l'humanité qui lui permettrait de comprendre comment un chrétien est un " fils " du " Dieu " construit sur le modèle christique - c'est-à-dire livré à une dichotomie inguérissable entre son corps et son esprit ; et comment cette scission se situe dans l'histoire de notre lent basculement hors de la zoologie. Alors, nous saurions qui est un " fils d'Allah " : un être qui maintient grand ouvert l'abîme entre l'homme et l'animal , un homme qui conserve la béance entre son corps et l'absolu insaisissable vers lequel il tend. Si l'Islam devenait pensant, il comprendrait mieux Nietzsche que l'Occident : car l'islam c'est " la corde tendue sur l'abîme " du Zarathoustra .

7 - La laïcité et la science de l'homme

Gérard D. Khoury :Vous insistez sur la fragilité de l'espèce humaine en raison de sa cécité à l'égard du fonctionnement réel de l'encéphale chosifiant qui la pilote et vous avez analysé ailleurs, et en profondeur, la psycho physiologie d'un fanatisme- celui qui a cours encore dans d'autres sociétés - qui substantifie des signes et des symboles. Dans nos démocraties occidentales y-a-t-il une connaissance laïque de l'homme ?

Manuel de Diéguez : Il n'y a pas encore de science laïque de l'homme. Les démocraties modernes reposent sur une idéocratie confuse, fondée sur la diffusion vague de leurs idéalités politiques. Mais ce qui m'intéresse davantage que d'étudier ce type superficiel de mythologie de l'abstrait, c'est de savoir pendant combien de temps une civilisation peut arborer ses masques : le masque païen a tenu plus de deux millénaires, le masque chrétien également. Mais prenez un ouvrage tel que Mythologies du monde entier, publié en 1995 sous la direction d'un savant éminent, Roy Willis et préfacé par Robert Walter, directeur de la fondation Joseph Campbell. Vous y trouverez les religions anciennes de l'Égypte, du Proche Orient, de l'Inde, de la Chine, du Tibet , de la Mongolie, du Japon, de la Grèce, de Rome, du monde celtique, de l'Europe du nord, centrale et de l'est, des régions arctiques, de l'Amérique du Nord, de l'Amérique du Sud, de l'Afrique, de l'Australie, de l'Océanie, de l'Asie du Sud Est - mais vous n'y trouverez pas un mot sur le judaïsme, l'islam et le christianisme. Pourquoi cela, sinon parce qu'il n'existe pas de télescope qui permette d'observer les religions encore en état de marche, et cela pour le motif qu'il s'agit d'un centre névralgique tellement décisif qu'il n'est pas moins impossible d'en parler que d'élaborer une science psychologique des sorciers parmi les tribus dirigées par des sorciers. Du coup, les religions mortes sont toutes subsumées sous la rubrique inoffensive de " mythologies ". Quelle dimension fondamentale de la politique et du psychisme humain se trouve-t-elle donc prudemment occultée par le silence retentissant de toute la science moderne sur les religions crues vraies ?

8 - Le sacrifice chrétien et le sacrifice musulman

Gérard D. Khoury : Vous ne pouvez nous exposer le contenu de l'anthropologie à laquelle vous travaillez depuis dix ans et dont l'introduction devait paraître chez Calmann-Lévy - mais elle a été interdite de publication dans des conditions que vous exposez sur internet. Pourriez-vous quand même nous en livrer les axes et les objectifs majeurs ?

Manuel de Diéguez : L'anthropologie historique comporte deux volets ; l'un, que j'appelle la théopolitique, est accessible à la classe dirigeante moyenne, l'autre requiert une spectrographie des croyances, ce qui exige une critique généalogique du cerveau transsimien. Notre capital génétique enfante encore, pour l'instant, un animal schizoïde. Dans ma note du 13 octobre 1997, je me suis contenté d'exposer les fonctionnements respectifs du sacrifice chrétien et du sacrifice musulman parce que je prévoyais que la logique interne du second conduirait à une explosion planétaire dont le lieu et les formes n'étaient évidemment pas prévisibles.

Je rappelais au conseiller culturel de Matignon, qui m'avait d'ailleurs aimablement accueilli, que le sacrifice chrétien est biface, parce que la croix symbolise et exalte tantôt la victoire sur la mort, tantôt la résignation, la patience et l'attente dans l'affliction. Il s'agit donc d'une machine politique complexe et adaptée aux deux visages principaux que présente l'histoire - la triomphale et la vaincue. Il n'y aura pas de blocage interne du système : il est préconstruit pour intégrer tous les événements qui surviennent dans l'arène des nations. Il n'y a pas de suicidaires chrétiens parce que la croix n'est jamais en péril . En 1940, l'Église a aussitôt appelé les Français à la pénitence et à la repentance : les péchés de la nation avaient appelé le juste châtiment de Dieu. C'est que la défaite des croyants sur les champs de bataille est habilement programmée par l'informatique du mythe.

Le sacrifice islamique, en revanche, est monoface en ce qu'il n'y a pas de théologie assimilatrice de l'humiliation et de la défaite d'Allah, pas de doctrine ni de catéchisme de digestion de la ruine et du désastre, pas de dogmatique de récupération de la mise à mort de l'esprit, d'où la fatalité de l'explosion de la foi dans la révolte quand les armées des fidèles du ciel ne subissent que des défaites sur toute la surface de la terre. Il est alors inévitable qu'une fraction des croyants les plus ardents de cette religion se sacrifient pour la sauver de la capitulation, faute d'une prudente ambiguïté de sa théologie.

Les religions antiques étaient seulement sacrificatrices - on achetait le dieu avec des offrandes. Puis Socrate inventa l'auto sacrifice. Le christianisme et l'islam ont greffé sur le héros de la ciguë et sur les prophètes juifs l'auto immolation sanctifiante de l'humanité et son rachat par la douleur et la mort, mais seul le christianisme est allé jusqu'à inventer l'auto exécution de la divinité elle-même. Son agonie sur une potence est réputée salvatrice, sa mise à la torture glorifiante. La crucifixion est un moyen de paiement décisif du péché originel. L'idole est devenue à elle-même sa monnaie d'échange insurpassable, son offrande la plus précieuse. Ce solipsisme théologique est un catoblépas génial : le dieu feint de se châtier lui-même afin de se donner à tous en modèle sacrificiel - ce qui fait de tout croyant un martyr potentiel, mais toujours doublement récompensé : qu'il triomphe ou qu'il échoue, il contribuera à glorifier tantôt une face, tantôt l'autre du dieu biphasé.

9 - La théopolitique

Gérard D. Khoury : Au fond, après les avancées de Machiavel, les rapports de la science politique à la religion sont redevenus superficiels. Vous voudriez porter la science politique à une compréhension du ressort sacrificiel qui fonde toute politique. Vous ne traitez pas la théologie comme un adjuvant de l'ordre politique, de la discipline collective et du respect de l'autorité, ce qu'elle est également ; vous l'étudiez comme un guide capable de conduire l'homme politique à une compréhension plus profonde de son propre domaine, celui de la politique.

Manuel de Diéguez : Il me semble essentiel, en effet, de rendre accessible aux classes dirigeantes d'un monde redevenu onirique jusqu'au vertige un approfondissement au moins relatif de leur connaissance d'une espèce biologiquement biphasée. La théopolitique réarme la pensée rationnelle face aux croyances. Elle permet à l'homme d'action laïc de comprendre le sacré en ses mécanismes alternés - celui du défoulement sacrificiel - son exutoire - et du refoulement - le blocage - d'une religion. Après Freud, qui tentait encore de démontrer que Dieu n'existe pas, parce que cela n'allait pas sans dire en 1926, où parut l'Avenir d'une illusion, l'homme politique endormi sur l'oreiller de paresse d'une laïcité acéphale découvre qu'il n'est pas en possession d'une connaissance rationnelle de la pensée mythologique et du réglage interne des sociétés religieuses - donc du dispositif qui tantôt les préserve, tantôt ne les préserve pas de l'explosion de leur théologie ; et s'il se tourne vers Freud, il s'aperçoit que la psychanalyse du grand Viennois ne lui fournit aucune clé de l'inconscient de l'Histoire et de la politique, parce qu'il y faut une spéléologie de la condition humaine elle-même.

La théopolitique demeure donc élémentaire. Elle voudrait seulement inaugurer une forme de science politique de l'irréel attentive à observer et à expliquer le logiciel des sacrifices à partir du code qui les régit. Mais pour accéder à la connaissance et à la compréhension du fait même que l'homme est un animal biphasé et auto sacrificiel - il s'immole à son propre dédoublement dans un autre monde - il faut accéder à une généalogie de la dichotomie paniquée qui paralyse notre encéphale, du moins depuis les quelque cinq mille ans, comme vous l'avez souligné, qui nous séparent de la découverte de l'écriture. Naturellement, la psychophysiologie d'une espèce schizoïde rejoint la science politique à un autre niveau de profondeur. Mais, encore une fois, la connaissance de l'angoisse et du tragique d'un animal déboîté du monde et de son propre corps n'intéresse pas les classes politiques: elles n'ont besoin que d'une connaissance toute pratique de la vie dans le fabuleux d'une espèce divisée de naissance entre deux mondes.

10 - Un séisme culturel

Gérard D. Khoury : Que pensez-vous des événements du 11 septembre 2001 dans la perspective que permettent vos travaux actuels ?

Manuel de Diéguez : Naturellement, ils ont actualisé mes travaux, mais d'une manière trop précipitée, donc dangereuse. Certes, la problématique générale qui régit mon anthropologie critique s'est brusquement vérifiée à une échelle visible . Cette rapidité représente un gain de temps dont les avantages immédiats et inattendus ne sont pas négligeables.

Les événements du 11 septembre ont été, en tout premier lieu un gigantesque séisme culturel. Nous vivions dans une mythologie qui n'était autre que la forme nouvelle et redoutable qu'avait pris l'esprit d'orthodoxie chez les modernes : le panculturalisme. Une vague théologie des valeurs sanctifiait tous les obscurantismes. Il était devenu de bon ton de mettre la raison et la superstition à égalité . Même au pays de Descartes, il n'était pas dévot, donc peu convenable , de distinguer la vérité de l'erreur. C'était une impiété de distinguer le savoir de la croyance et de rappeler que les civilisations naissent des élites, non des masses.

La réflexion sur la culture s'était métamorphosée en une forme planétaire de l'électoralisme. Les chefs d'État européens se présentaient en pasteurs d'une mollesse intellectuelle calquée sur le modèle ptolémaïque . Nous courions vers l'effacement de toutes les hiérarchies et vers le nivellement universel qui ont toujours caractérisé les décadences. Penser, c'était arborer la nouvelle bannière du péché, qu'on appelait maintenant "l'arrogance" : l'humilité avait retrouvé le prestige qui l'avait fait passer pour savante sous le règne de l'Église.

Ce gigantesque édifice de Bas-Empire s'est effondre comme un château de cartes : la France se veut à nouveau laïque et républicaine - mais avec les armes du troisième millénaire, qui s'inscrivent dans la postérité de Freud et de Darwin. On interrogera l'humanité sur les chemins d'une simianthropologie.

11 - L'avenir de la raison

Gérard D. Khoury : Et pourtant, vous n'êtes pas optimiste.

Manuel de Diéguez : C'est que l'accélération brutale des événements proprement historiques à l'échelle de la planète ne favorise pas le long mûrissement de la connaissance rationnelle. Quels sont les secrets du déphasage originel qui condamne notre boîte osseuse à sécréter des théologies du sacrifice ? Toute accélération de l'Histoire est inassimilable aux élites du moment, et avant tout l'accélération de la vie intellectuelle. Il est impossible qu'une société quelconque change subitement de paramètres. Le lieu et les formes qu'a pris l'explosion d'une culture lénifiante et édulcorante à l'échelle mondiale risquent même de provoquer des retours nostalgiques vers un passé de la facilité ou du moins de grands retards dans la prise de conscience de la portée dramatique, mais féconde de l'événement. Je crains des résistances tellement acharnées et désespérées qu'elles provoqueront des régressions désastreuses - durcissements sporadiques ou fossilisations durables.

Certes, la suite ne sera qu'une conséquence logique des prémisses : d'un côté les gouvernements occidentaux vont, dans un premier temps, continuer de brandir les critères superficiels et stériles de l'irréflexion auto valorisante - celle d'une Europe frappée de plein fouet et depuis longtemps par le déclin proprement philosophique de notre civilisation - tandis que quelques esprits commenceront, au milieu des embûches, de réarmer la pensée critique, donc la pensée debout, et de s'interroger sérieusement sur les structures politiques et religieuses d'une espèce dotée d'un cerveau dangereusement inachevé.

Mais d'un autre côté, il est rassurant de rappeler que la capacité de notre espèce de chercher où elle pourrait bien se trouver a commencé il y a cinq siècles, avec Copernic. Puis il a fallu attendre trois longs siècles jusqu'à Darwin, mais seulement un demi siècle jusqu'à Freud pour mieux connaître notre parcours tombé en panne. A cette allure , il suffira de moins de dix ans pour que je sois cloué au pilori de ma timidité par des continuateurs un peu plus audacieux que moi.

Aujourd'hui, on juge relativement vaillant de souligner combien il est irrationnel d'invoquer la bonté de l'idole et sa tolérance : tout pouvoir politique observé au télescope révèle une face gracieuse, parce qu'il faut tenter de se faire aimer pour durer, et une face répressive pour se faire craindre et respecter, sinon le pouvoir vous quitte encore plus rapidement. Les trois dieux uniques n'ont pas froid aux yeux au chapitre de l'épouvante éternelle qu'ils appellent, comme G. W. Bush, leur "justice infinie" : ils répondent évidemment au modèle politique de l'oscillation entre la terreur et les allures patelines que nous leur imposons ainsi qu'à nous-mêmes depuis le paléolithique. Une telle évidence ressortira demain aux balbutiements de la théopolitique ; et l'on me plaindra d'avoir vécu à une époque où des truismes de ce calibre faisaient encore froncer le sourcil aux gardiens d'une idole encagée dans la théologie de bergerie de nos démocraties acéphales.

12 - Comment maîtriser l'imaginaire?

Gérard D. Khoury : Considérez-vous que le danger que présente la formation anthropologique insuffisante des classes dirigeantes résultera essentiellement de leur impréparation aux explosions de la politique dans le "sacrificiel"?

Manuel de Diéguez : Oui et non. En vérité, le danger islamique est déjà derrière nous: seule une minorité de Talibans veulent encore appliquer le Coran dans sa lettre. Du Maroc à l'Égypte et de l'Iran à la Syrie en passant par la Libye, un processus irréversible de modernisation de l'Islam est engagé parallèlement à l'industrialisation de cette région du globe. En revanche, la science historique mondiale est encore tellement bucolique qu'elle ne sait comment interpréter le marxisme, qui fut une sotériologie, une doctrine de la rédemption et du salut, un messianisme calqué sur le catéchisme des trois religions du Livre. Qu'on nous laisse établir le règne de la justice sur la terre, disaient les croisés de Karl Marx, qu'on nous laisse seulement abolir le fléau des classes sociales ici bas et la malédiction de la propriété privée des moyens de production et nous verrons le paradis débarquer d'un seul coup en ce monde. Ce paradis était aussi fumeux à sa manière que le ciel chrétien ou le jardin d'Eden dans lequel Adam et Ève se prélassaient.

Or, il se trouve que nos classes pastorales s'imaginent que la ruine du marxisme aurait également guéri le cerveau humain de sa dichotomie originelle. Mais comme le capitalisme - rebaptisé libéralisme - n'a rien appris et que des millions de chômeurs se présentent comme la récolte naturelle du naufrage d'un gigantesque rêve évangélique, le vrai danger qui menace la formation politique partielle des clergés laïcs de l'Occident est celui de l'irruption d'un nouveau séraphisme et d'un nouveau culte de la délivrance. Si l'angélisation de la pensée et de la culture devait se poursuivre, l'antimondialisme serait-il le précurseur d'une nouvelle révolution de l'espérance eschatologique, qui prendrait le relais de l'utopie marxiste et dont la vocation sacrificielle réduirait au rang de modèle réduit le soubresaut théologique en miniature qui fit s'effondrer deux buildings new-yorkais ?

En vérité, l'inadaptation du monde actuel à la réalité politique ressemble à celle du Moyen Âge, où l'Église et l'État ne disposaient d'aucune connaissance réelle de la nature et de l'enjeu de l'enfermement de l'humanité dans un code théologique élaboré depuis saint Ambroise et saint Augustin. Il se trouve que l'obscurantisme des modernes est fondé sur une pseudo rationalisation de l'homme et de la politique dont la superficialité peint en rose un tragique oubli des enseignements cruels de l'Histoire universelle. L'oubli principal porte sur un gigantesque événement idéologique, donc théologique: à savoir que, deux siècles et demi après Voltaire, des centaines de millions d'hommes et de femmes communistes ont cru au débarquement prochain du paradis sur la terre - comme ils avaient cru à la résurrection d'un homme il y a deux millénaires - et cela en plein siècle de l'atome et du décryptage de notre capital génétique. Si un tel coup de semonce n'attire pas l'attention des classes dirigeantes du monde entier, on s'explique mieux qu'un demi siècle ait pu séparer la découverte de Copernic de l'expédition de Christophe Colomb. Mais, dans un monde mécanisé, les révolutions du rêve sont devenues plus instantanées et plus dévastatrices - d'où l'urgence d'une éducation anthropologique des élites politiques.

13 - Les religions et l'histoire du cerveau humain

Gérard D. Khoury : Croyez-vous à un progrès des mythes sacrés ?

Manuel de Diéguez : Je parie que, très bientôt, il sera devenu ridicule de prétendre qu'il n'existerait aucune différence qualitative entre les diverses étapes de l'histoire d'une religion, alors qu'elles ne sont, nécessairement, et de siècle en siècle, que des copies fidèles des mœurs politiques d'une civilisation. Érasme soulignait déjà que la doctrine de saint Augustin selon laquelle les enfants non baptisés étaient livrés aux flammes éternelles était devenue monstrueuse. Tous les États musulmans modérés refusent aujourd'hui d'appliquer la loi du Coran qui ordonne de couper la main droite aux voleurs. Les théologies sont des miroirs dans lesquels nous voyons défiler nos encéphales successifs.

La classe politique européenne sera obligée d'acquérir un minimum de connaissance anthropologique des trois religions du Livre et de leur sauvagerie dégressive: le sacrifice de la croix est à mille lieues du modèle d'Iphigénie, le sacrifice selon Bossuet à mille lieues de celui de Claudel et celui de Pascal à mille lieues de celui de Vatican II. Mais quels que soient l'art et le talent avec lesquels les écrivains et les poètes dressent le portrait le plus flatteur possible d'un maître édulcoré du cosmos et de sa politique, la psychophysiologie des religions renvoie à une histoire ambitieuse de répondre à la seule question décisive: " Comment se fait-il que la nature ait créé un être intermédiaire entre l'animal et l' " homme " ? Comment se fait-il qu'une espèce partiellement libérée des ténèbres de la zoologie demeure incapable de supporter la solitude et le silence de l'immensité ? Sommes-nous une espèce condamnée, pour des millénaires encore, à nous donner un œil craintivement semi ouvert et un œil résolument fermé ? Ce qui est sûr, c'est que notre espèce se trouve présentement à mi-chemin de sa marche vers l'humanité et qu'elle constitue, à proprement parler, la simio-humanité : l'homme ne naîtra qu'avec le courage et la lucidité de laisser à jamais inhabitée la nuit qui l'environne.

15 octobre 2001