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Gérard D. KHOURY

Gérard D. Khoury , franco-libanais, est romancier ( Mémoire de l'aube, chroniques libanaises, Éditions Publisud, La maison absente , Éditions Noël Blandin), poète, historien (La France et l'Orient arabe, Naissance du Liban moderne, Éditions Armand Colin).

Il a publié entre autres des entretiens remarqués avec Maxime Rodinson, sous le titre Entre Islam et Occident aux Belles Lettres et des entretiens avec Erich Fromm dans un livre intitulé Revoir Freud, Pour une autre approche en psychanalyse, aux Éditions Armand Colin. A publié aux Éditions Geuthner et Dar An Nahar (2001) Les carnets d'Urbain de Valsère, Beyrouth-Mont Liban 1860-1862.

Gérard Khoury a publié (octobre 2002) aux éditions Albin Michel un livre à trois voix avec Jean Lacouture (journaliste et écrivain) et Ghassan Tuéni (successivement ministre du Liban, ambassadeur à l'ONU, président de l'université Balamond et directeur de An-Nahar: Un siècle pour rien, Le Moyen-Orient arabe de l'Empire ottoman à l'Empire américain.
Dans ce livre, les auteurs, " ardents partisans de la paix au Moyen-Orien, s'interrogent sur le désarroi actuel du monde arabe en retraçant les grandes étapes du siècle écoulé: la naissance des Etats du Levant, la politique des mandats, les luttes d'indépendance, la création de l'Etat d'Israël , la succession des conflits israélo-arabes, la guerre au Liban, les guerres du Golfe, les Intifadas, le choc du 11 septembre et l'exacerbation du terrorisme."

Voir également : Vergers d'exil, hommage à Gabriel Bounoure, sous la direction de Gérard D. Khoury, Éditions Geuthner, Paris, 3 ème trimestre 2004, et Sélim Takla, une contribution à l'indépendance du Liban , sous la direction de Gérard D. Khoury, Éditions Karthala, Paris, septembre 2004. Un siècle pour rien, le Moyen orient arabe de l'Empire ottoman à l'Empire américain, avec Jean Lacouture et Ghassan Tuéni a été repris en Livre de poche en juillet 2005.

Dernier ouvrage paru, Une tutelle coloniale, le mandat français en Syrie et au Liban . L'ouvrage contient également une biographie professionnelle et politique de Robert de Caix et ses Ecrits politiques , Belin 2006. L'auteur y analyse pas à pas les fondements et les conséquencs de la politique française au Moyen Orient après la première guerre mondiale . A l'heure où le Liban , la Palestine et Israël , l'Irak et peut-être demain l'Iran et la Syrie, constituent les foyers brûlants de la politique mondiale , les analyses et les documents que fournit G. Khoury éclairent utilement les origines des drames politiques qui se jouent dans la région

 

Sensible aux problèmes d'identité posés par la rencontre entre la culture arabe et la culture occidentale et infatigable conciliateur, Gérard Khoury suit de près les travaux de Manuel de Diéguez depuis près de quinze ans et il en est aujourd'hui le meilleur connaisseur. Il a enregistré une somme de conversations avec ce philosophe qui constituent des documents d'archives utiles aux continuateurs d'une réflexion anthropologique dont Manuel de Diéguez se déclare seulement un modeste précurseur.


Gérard D. Khoury : Erich Fromm , in Encyclopaedia Universalis

(…)

Ce qui caractérise l'œuvre d'Erich Fromm (1900-1980) , c'est d'abord une approche pluridisciplinaire des problèmes, à une époque où les sciences humaines faisaient de la spécialisation et de la quantification leur méthode essentielle. C'est ensuite le refus du langage hermétique et exagérément technique de " ces hommes qui parlent des choses sans les ressentir, dont le lien aux êtres et au monde est purement cérébral, qui manipulent des pensées au lieu de laisser libre cours à la fusion créatrice des sentiments et des pensées ". Il veut aborder tout l'homme et s'adresser à tous les hommes. Néanmoins, la grande diffusion de ses idées - Fromm en était tout à fait conscient - a fait ressortir davantage leur aspect libéral, au détriment de la théorie critique radicale et de la tendance révolutionnaire qu'elles comportaient.

Dès ses premiers écrits d'Allemagne apparaissent les lignes majeures de sa pensée, synthèse originale du marxisme et du freudisme, que développeront plus de vingt livres et de nombreux articles (sur le matriarcat, le féminisme, la bureaucratie, la politique étrangère, le désarmement, etc.). Dans La Caractérologie psychologique et sa signification pour la psychologie sociale (1932), Fromm s'applique à dégager les traits caractéristiques propres aux hommes d'une société et aboutit au concept original de " caractère social ". À la même époque, dans Méthode et fonction d'une psychologie sociale analytique, il se distingue de Freud et de Reich, en préconisant une psychologie sociale analytique qui chercherait à " comprendre la structure pulsionnelle d'un groupe et son attitude libidinale inconsciente dans une large mesure à partir de sa structure socio-économique ".

Fromm a toujours su préserver, dans sa réflexion critique, les acquis d'une pensée, comme une base à partir de laquelle il découvrait les limites mais aussi les prolongements possibles de cette pensée. Tout en s'intéressant aux traditions religieuses telles que le judaïsme, le bouddhisme, le christianisme, il dénonce, par exemple, le dogmatisme de celui-ci quand il s'écarte de son inspiration primitive et prend la forme d'un pouvoir quasi politique en remplaçant le concept révolutionnaire de la divinisation du messie - l'homme devenu Dieu - par le dogme du Verbe préexistant, " le Dieu-homme " (querelle d'Arius et Athanase lors du concile de Nicée). Dans de telles études (Le Dogme du Christ, 1930 ; Psychanalyse et religion, 1950 ; Bouddhisme zen et psychanalyse, 1960 ; Vous serez comme des dieux, 1966), Fromm ne rejette pas pour autant les valeurs spirituelles véhiculées par les grandes religions.

Quand il critique Freud, c'est à partir d'une reconnaissance du génie de celui-ci et de ses découvertes essentielles (l'inconscient, centre de son système psychologique; les mécanismes du transfert ; les analyses du narcissisme et du caractère; l'importance de l'enfance; l'interprétation des rêves), qui furent malheureusement limitées dans leurs prolongements révolutionnaires par la personnalité même de Freud et à cause du matérialisme bourgeois qui a marqué le fondateur de la psychanalyse (La Mission de Sigmund Freud, 1959). Dans Grandeur et limites de la pensée freudienne, ouvrage posthume publié en 1980, Fromm écrit: " Étant donné les prémisses dont partait Freud et selon lesquelles les passions sont d'origine sexuelle et la famille bourgeoise le prototype de toutes les familles, il ne pouvait pas concevoir que le phénomène originel n'est pas la famille, mais la structure de société qui crée le type de caractère indispensable à son fonctionnement et à sa survie [...). Le caractère social est la structure de caractère commune à la plupart des membres d'une société donnée; son contenu repose sur la nécessité où se trouve la société de façonner le caractère des individus de telle sorte qu'ils aient le désir de faire tout ce qui est indispensable à son fonctionnement." L'influence de Marx fut sans doute plus déterminante encore pour la pensée de Fromm. Il retient non seulement les analyses économiques, politiques et sociales (matérialisme historique, théorie de l'aliénation, etc.), mais aussi la psychologie dynamique et la philosophie (d'après les manuscrits philosophiques et économiques de 1844). Dans La Conception de l'homme chez Marx (1961,), Fromm écrit : " Le but de Marx est l'émancipation spirituelle de l'individu, il veut le libérer des chaînes du déterminisme économique, lui redonner son intégrité humaine et l'amener à trouver l'unité et l'harmonie avec ses semblables et avec le monde. " Fromm pense toutefois que Marx et Engels ont sous-estimé la résistance du capitalisme à l'avènement de la " bonne société ", de même qu'ils ont eu tort de considérer la socialisation des moyens de production comme étant la condition non seulement nécessaire mais suffisante de la transformation de la société capitaliste.

La préoccupation centrale de Fromm concerne la situation de l'homme du xx° siècle et ses chances de survie physique et morale. Dégagé des liens de la société primitive, qui le limitaient et le rassuraient à la fois, l'homme moderne n'a pas encore pleinement conquis son indépendance. La liberté provoque chez lui un sentiment d'isolement qui l'angoisse. II cherche alors des moyens de fuite : l'autoritarisme, la destructivité, le conformisme, la consommation. Dans La Peur de la liberté (1941), Fromm tente de montrer que " les mouvements totalitaires font appel à cette tendance profondément enracinée qui pousse l'homme à fuir la liberté acquise par lui dans le monde moderne. Libéré des liens médiévaux, cet homme n'est pas apte à construire une vie significative fondée sur la raison et sur l'amour et il cherche une sécurité nouvelle dans la soumission à un chef, à une race, à un État. "

À l'approche purement critique de La Peur de la liberté correspondent les suggestions concrètes de Société aliénée et société saine (1955) : entre le dirigisme capitaliste et la dictature totalitaire, il faut lutter pour une autre voie qui aboutirait à une société où personne ne serait un moyen pour les fins d'autrui, où l'homme serait le centre des activités économiques et politiques qui seraient subordonnées à son développement, seule une planification humaniste pourrait accomplir des changements simultanés dans les divers domaines économique, socio-politique et culturel, car tout progrès limité à l'un de ces domaines est destructeur du progrès de l'ensemble.

Dans L'Homme pour lui-même (1947), Fromm montre que l'homme ne peut pas vivre sans un système de valeurs et que le relativisme moral le fait régresser vers des systèmes irrationnels, vers "une position qu'avaient dépassée la pensée grecque, le christianisme, la Renaissance et le siècle des Lumières ". " Les exigences de l'État, l'enthousiasme pour les qualités magiques de chefs prestigieux, les machines puissantes et le succès matériel deviennent les critères de ses jugements de valeur. "

L'indifférence de l'homme pour lui-même est le corollaire de sa passion de l'" avoir ", dans un monde de plus en plus régi par la puissance matérielle et par l'agressivité. La Passion de détruire, anatomie de la destructivité humaine (1973), série de recherches de neurophysiologie, d'éthologie, de biologie et de psychanalyse, montre que l'agressivité humaine, contrairement à ce qu'en disent Freud et Lorenz, doit être comprise non en termes d'instinct ou de pulsion mais en termes de caractère à partir de certaines conditions sociales. Dans le dernier livre publié de son vivant, Avoir ou Être (1976), Fromm, sans se faire beaucoup d'illusions, évoque les conditions d'un changement de la société : " Notre seul espoir se situe dans l'attraction dynamique d'une nouvelle vision. Proposer telle ou telle réforme qui ne change rien au système est inutile à long terme faute de la force contraignante d'une puissante motivation. L'objectif utopique est plus réaliste que le réalisme des dirigeants d'aujourd'hui. L'avènement de la société nouvelle et du nouvel Homme n'est possible que si les anciennes motivations - le profit, le pouvoir et l'intellect - cèdent la place aux nouvelles - être, partager, comprendre -, que si le caractère de marketing est remplacé par le caractère productif, aimant, que si la religion cybernétique est remplacée par un nouvel esprit humaniste-radical. La question essentielle est le passage à une " religiosité " humaniste sans religion, sans dogmes ni institutions, une religiosité préparée depuis longtemps par le mouvement d'une religiosité sans théisme, de Bouddha à Marx. "

De l'ambiance médiévale de son adolescence à cette fin du xx° siècle pleine de périls, Erich Fromm n'a pas cessé d'affirmer sa foi en l'homme, qu'évoque encore ce dernier message: " La culture de la fin du Moyen Âge était florissante parce que les gens se laissaient. guider par la vision de la Cité de Dieu. La société moderne a été florissante parce que les gens étaient animés par la vision de la croissance de la Cité terrestre du Progrès. Pendant notre siècle, toutefois, cette vision a dégénéré en une tour de Babel qui commence aujourd'hui à s'effondrer et finira par nous ensevelir sous ses ruines. Si la Cité de Dieu et la Cité terrestre d'autre part étaient la thèse et l'antithèse, une nouvelle synthèse est la seule alternative au chaos : c'est la synthèse entre le noyau spirituel de la fin du Moyen Âge et le développement de la pensée rationnelle et de la science depuis la Renaissance. Cette synthèse est la Cité de l'Être. "

Gérard D.KHOURY