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Médecine et philosophie

A propos des travaux du Dr Jean-Marie Delassus sur l'univers prénatal

 

La médecine moderne d'avant-garde trace une première esquisse du statut transzoologique des descendants d'un quadrumane à fourrure, parce que les travaux de précurseur du Dr Jean-Marie Delassus sont en mesure de rendre expérimentale sur le fœtus l'anthropologie critique de demain.

L'enjeu d'une telle recherche est de taille : il s'agit de rien moins que de conquérir une connaissance psychobiologique de l'animalité et de la transanimalité propres à l'homme. Si Hippocrate a rendez-vous avec l'évolutionnisme, la révolution philosophique qui en résultera sera parallèle à la naissance d'une psychanalyse de la condition humaine. De plus, l'approfondissement de la réflexion sur l'histoire conduira à une spéléologie fondée sur l'alliance de la médecine avec une éthique de la politique à l'échelle de la planète. Rien ne répond davantage à l'attente d'une époque où la géopolitique est à l'épreuve des convulsions cérébrales dont les croyances religieuses présentent à nouveau le spectacle. Plus que jamais, le cerveau humain devient l'interlocuteur exclusif du "Connais-toi" .

Introduction
Correspondance
1 - Votre recherche médicale et la philosophie
2 - Votre futur Que sais-je ?
3 - La maternologie et la paternologie dans l'histoire
4 - Le mythe de l'origine
5 - Le mythe de la totalité et la socialisation
6 - La différenciation des encéphales et la maternologie
7 - La guerre des cerveaux et la politique
8 - La maternologie et la paternologie dans le champ anthropologique
9 - L'avenir philosophique de la paternologie
10 - Le statut anthropologique du Saint Esprit
11 - L'animalité spécifique de l'homme
12 - La médecine et la question du sens

Introduction

Quand une recherche médicale inédite accède à un certain degré de maturité de la problématique qui la pilote, quand elle a formulé les principes qui fondent sa méthode et récolté des résultats expérimentaux probants, elle entre dans le champ philosophique , tellement il n'est pas de discipline nouvelle de la connaissance qui n'étende le champ de l'intelligibilité telle que la science la prédéfinit à l'école du prophétisable depuis les Grecs. La maternologie que le Dr Jean-Marie Delassus élabore depuis 1987 modifie le tracé de la frontière entre le rationnel et l'irrationnel. Ce chercheur vient de publier son dernier essai chez Dunod, intitulé Psychanalyse de la naissance, qui fait suite à son Les Logiciels de l'âme, paru chez Encre marine. Ces deux ouvrages ont fait l'objet d'un débat entre médecins, psychanalystes, psychiatres, docteurs ès sciences , pédiatres, socio-ethnologues, gynécologues, historiens, linguistes, sociologues et philosophes au Palais des congrès de Versailles les 19 et 20 mai 2005.

Mes lecteurs savent que j'ai fait plusieurs fois référence aux travaux de ce chercheur et qu'il est intervenu sur le forum de ce site. Comme il se trouve que, le 30 juin, une émission d'une heure et demie sur France-Culture a été consacrée à un dialogue serré entre le Dr Delassus et Mme Francesca Piolot , philosophe, au cours duquel les prolégomènes de la maternologie ont été passés au crible de la critique épistémologique classique et utilement précisés, le moment me semble opportun d'exposer clairement la position stratégique que cette discipline occupe virtuellement dans le champ philosophique contemporain, parce que l'objet et l'originalité des découvertes de ce médecin d'avant-garde est de cerner la spécificité d'une espèce en devenir, ce qui fait également tout l'objet de mon anthropologie critique .

Il est dommage que les relations épistolaires entre intellectuels, qui fleurissaient si courtoisement au XVIIe siècle, puis dans un style plus piquant au siècle des Lumières, aient passé de mode dans notre culture ; mais internet se prête à la résurrection de ce genre semi littéraire et rebelle aux artifices. Je rappellerai donc seulement que le Dr Delassus s'est interrogé sur les fonctions vitales qu'exercent des zones non finalisées dans le cortex du fœtus; qu'il a décelé une maturation cérébrale intra-utérine de l'embryon humain et observé qu'on ne retrouve pas ce matériau génétique chez les autres mammifères ; qu'il s'est demandé ce qu'il advient de ce capital fécondable ou soumis à une rapide atrophie selon la réussite ou l'échec des relations de la mère avec son enfant au cours des toutes premières heures après l'accouchement, puis tout au long des premiers mois du nouveau-né ; qu'il a interprété la nature et le destin psychique de l'univers prénatal de l'enfant et qu'il a tenté de suivre à la trace les manifestations réussies et les avortements de l'Eden biologique équilibrant inscrit dans la vie intra-utérine ; qu'il en a conclu à l'existence d'un inconscient psychobiologique antérieur à l'apparition des pulsions dont la psychanalyse explorera les données; qu'il s'est demandé si la mère remplit les fonctions de médiatrice psychobiologique des rêves fondamentaux de l'espèce dite pensante, notamment la croyance en une harmonie préétablie de l'univers, dont on sait qu'elle a focalisé l'attention de toute la pensée philosophique occidentale de Pythagore à Heidegger et qu'elle a inspiré la physique vitaliste et musicale, puis mathématique de notre civilisation jusqu'à l'explosion einsteinienne de l'espace et du temps, donc jusqu'à l'anéantissement des repères mentaux et topographiques fondés depuis la logique d'Aristote sur un sens commun garanti par les " lumières naturelles " dont était censée bénéficier notre espèce.

Que deviennent les relations de la pensée philosophique avec le tragique auquel notre espèce est livrée de naissance si la maternologie n'est pas une para-théologie, mais, au contraire, une ascèse intellectuelle et un refus vigoureux des euphorisants ataviques et mythiques de la condition humaine ?

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Correspondance

Cher Docteur,

Comme je n'ai cessé, dans notre correspondance antérieure, de rappeler l'esprit philosophique qui inspire vos travaux, je n'ai pas été surpris de vous entendre dialoguer avec Mme Francesca Piolot ; mais j'ignorais que vous aviez entrepris des études de philosophie avant de bifurquer vers l'étude médicale de la généalogie de l'esprit humain. Vous êtes donc un rescapé, puisque vous avez réussi à éviter le piège d'un enseignement scolaire de l'histoire de la philosophie - celle dont nos lycées dispensent une connaissance chronologique, donc frappée d'aveuglement face aux paramètres toujours à repenser qui nourrissent une véritable mise en ordre de l'histoire de la philosophie.

Vous savez que, depuis une trentaine d'années, les professeurs de cette discipline , dont Socrate disait à Théétère qu'elle ne pouvait être enseignée à ceux dont " l'âme n'est grosse de rien ", se sont mis à s'auto-qualifier de philosophes. Mais l'on a réappris depuis Hegel que tout le matériau de la pensée fait une constellation dont l'errance en appelle à des auriges sans cesse plus avertis ; et il nous est revenu en mémoire que, depuis Aristote, il n'est pas de pensée philosophique sérieuse qui n'ait commencé par réécrire entièrement l'histoire apparente et trompeuse de la philosophie, pour le simple motif que penser, c'est connaître le véritable itinéraire de la logique qui donne à la raison sa légitimité. Il en résulte que le philosophe égaré dans une histoire chaotique de la philosophie et rédigée par des pédotribes soucieux seulement de former la jeunesse à un certain athlétisme intellectuel, ressemble à un historien de la littérature qui se prendrait pour un écrivain. Telle est la raison pour laquelle le suicidaire de la pensée surnommé la Torpille renvoyait au sophiste Prodicos les jeunes gens étrangers à la musique de l'intelligence rigoureuse qu'on avait appelée la philosophie à Athènes.

1 - Votre recherche médicale et la philosophie

L'enseignement universitaire a reçu des professeurs de théologie du Moyen-Age le tropisme de traiter les grands philosophes du passé en pères de l'église et en apôtres de la pensée. Mais les pédagogues-apologètes ne se collètent pas avec un problème philosophique qui les prendrait aux tripes, alors que les penseurs agonisent et triomphent sur le gril de la question qui les consume. Comment sauraient-ils que les philosophes sont des stratèges de la raison ? Ces missionnaires vous démontrent comment le cerveau humain doit mener campagne pour remporter ses victoires. Ils connaissent l'histoire de la philosophie mieux que personne, mais à la manière dont Alexandre lisait l'histoire des batailles pour apprendre à les refaire. C'est pourquoi vous êtes philosophe à changer le plan de guerre d'un vaste secteur de la pensée médicale, donc à mettre non point en accusation, mais en question l'espèce de philosophie mécaniciste de l'embryogenèse humaine dont les principes sous-tendent la notion de naissance depuis la Renaissance et dont la problématique a culminé dans une interprétation darwinienne et lamarckienne aujourd'hui dépassée aux yeux de tous les spécialistes.

Votre émission a achevé de me confirmer, s'il en était besoin, que vous avez ouvert la voie à une exploration et à une réflexion inconnues de la clinique avant vous . Mais si notre regard sur la mystique et sur l'art y gagnent un autre angle de prise de vue - parce que les notions d'amour et de don, tenues pour subjectives par définition, auront trouvé leurs référents psychobiologiques - je crois que l'Occident de l'intelligence critique, qui place la plus haute conscience intellectuelle au sommet de la hiérarchie des valeurs, s'en trouvera seulement confirmée sur le long terme, parce que la véritable postérité anthropologique d'un Pascal se trouve encore devant nous : en s'essayant à ramener ses semblables aux autels par le moyen d'un type nouveau d'apologétique, qui dressait le tableau le plus idyllique de la foi et le plus effrayant de la lucidité de l'athée, cet anthropologue avant la lettre a présenté un spectacle aussi tragique qu'irréfutable de la finitude d'une espèce errante entre ses déserts et ses ciboires : " Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même ; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses ; je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même et qui ne se connaît pas non plus. " (194 (B) 213)

2 - Votre futur Que sais-je ?

La nouveauté théorique que vous esquissez dans votre Que sais-je ? et que vous m'avez fait l'honneur de me donner à lire dans un état rédactionnel encore provisoire - avec une invitation à vous adresser mes observations philosophiques - cette nouveauté théorique, dis-je, me paraît résider dans le dévoilement de quelques aspects de votre future paternologie, qui se placera à la charnière entre la maternologie et la réflexion sur la politique et sur l'histoire. Sur ce point, votre problématique sera décisive aux yeux des futurs philosophes-anthropologues, parce que la psychanalyse se serait depuis longtemps réduite à une forme restreinte et bien oubliée de la pensée médicale si elle ne s'était évadée de l'enceinte des névroses - auxquelles la famille monogame occidentale offre un champ d'observation privilégié - pour jeter des ponts vers d'autres disciplines ; le même destin attendrait une maternologie et une paternologie qui n'essaimeraient pas dans le champ culturel mondial. Je vous communique donc quelques considérations sur le sens des notions de maternologie et de paternologie dont l'anthropologie critique dessinerait les contours si tel était l'objet premier de cette discipline.

Votre futur Que sais-je ? confirme la nouveauté révolutionnaire que vous introduisez dans la science médicale: non seulement vous posez à votre discipline la question de tous les philosophes : " Qu'est-ce que c'est ? ", mais vous démontrez à Hippocrate qu'il est de bonne méthode de la poser, parce qu'aucune recherche fondamentale dans aucun ordre ne saurait oublier cette interrogation-là sans tomber dans la stérilité. Vous vous êtes donc demandé : " Qu'est-ce que le fœtus ? Qu'est-ce que l'accouchement ? Qu'est-ce que la naissance ? Qu'est-ce que la maternité ? ".

A la question : " Qu'est-ce que la maternologie ? ", vous avez proposé dans le Robert de 2002 la définition suivante : " Démarche thérapeutique qui s'attache à la dimension psychique de la maternité et qui prend en compte les difficultés de la relation mère-enfant ". A la fin de votre Que sais-je ? vous proposez une définition très brève, mais frappante: " La maternologie est l'obstétrique de la maternité ".

Ces deux définitions donnent au verbe être son sens généalogique. L'une et l'autre excluent que la maternologie, en tant que thérapeutique, dépasse l'âge de l'adolescence, tandis que la spécificité psycho-cérébrale de notre espèce fait tout l'objet de la discipline qu'on appelle la philosophie depuis Platon. L'anthropologie critique étudierait donc la maternité et la paternité dans le champ entier de la durée historique. Dans cette optique, elle remarquerait, en premier lieu, qu'il existe des mères-chattes qui se désintéressent de leur rejeton bien avant l'adolescence et des mères-sangsues qui s'attachent à lui leur vie durant, ce qui nous renvoie au cas extrême de l'assassinat d'Agrippine par Néron, son fils trop chéri, qu'elle avait placé à la tête de l'empire au prix de l'empoisonnement de Claude, son troisième mari. De même , il est des pères qui préparent une niche à leur progéniture, d'autres qui la rejettent. L'anthropologie critique situerait la maternologie et la paternologie dans une dramaturgie multimillénaire de la condition dite humaine . Cette place n'y serait donc pas accessoire, mais centrale, et demeurerait du ressort d'une thérapeutique.

3 - La maternologie et la paternologie dans l'histoire

Il se trouve que depuis un demi siècle, la science historique tente en vain de se rendre réflexive. Pourquoi ses tentatives ont-elles toutes échoué, sinon parce que les historiens qui s'y sont essayés n'avaient pas l'esprit suffisamment philosophique pour se demander d'abord : " Qu'est-ce que l'histoire donne à penser ? " Sinon ils se seraient dit qu'on ne saurait répondre à cette question sans se demander en tout premier lieu sur quels chemins il convient d'interroger l'histoire pour qu'elle nous dise ce qu'il en est de l'homme. A ceux qui lui demandaient si l'escrime était utile à la formation du soldat, Socrate répondait, en profanateur, qu'il fallait se demander ce qu'est le courage proprement militaire afin de peser son intelligence ou sa stupidité, ce qui nous apprendrait si l'homme est une bête sauvage ou un animal pensant.

C'est que la politique et l'histoire sont le territoire sur lequel la philosophie expérimente ses remèdes, et cela non point depuis Darwin et Freud, mais depuis les stoïciens. A ce titre, cette discipline a inventé un poison et un remède qu'on appelle la pensée et qui se demande si le mythe du père ne serait pas à la fois une maladie et une thérapeutique dont le mélange commanderait l'histoire universelle. C'est pourquoi, plus de deux siècles avant la victoire du christianisme , les Romains ont donné le titre de " pater omnipotens " à leur Theos tout ensemble guérisseur et avide de sacrifices.

Au sens anthropologique, la paternologie renvoie donc à la connaissance philosophique de la " parole du père " dans la politique et dans l'histoire ; et cette " parole " change de contenu et de tonalité au gré des régimes politiques, de sorte que la paternologie est une " pharmacie " au sens grec du terme : à la fois le poison et le remède d'une humanité semi valétudinaire. Aussi la vie en général n'est-elle pas une entité bienfaitrice ou une instance pleine de grâces.

4 - Le mythe de l'origine

Ces considérations nous reconduisent à la réflexion sur le statut philosophique, donc anthropologique , d'une origine dont la mère figurerait le centre et même le noyau. Mais, comme vous le savez, les travaux de Bachofen, cet éminent contemporain de Burckhardt et de Nietzsche, ont démontré depuis plus d'un siècle que ce mythe est lié au matriarcat, lequel n'illustre nullement une glorification parareligieuse de la mère, mais au contraire, la condition misérable de cette dernière : à l'origine, les femmes étaient un bien commun à tous les mâles. Devant leur demeure, on plantait un bâton pour signifier qu'il fallait attendre son tour.

Certes, l'institution du mariage a permis une émancipation sociale décisive de la femme ; mais elle ne l'a pas conduite aussitôt à une sacralisation de sa fonction de génitrice. Sa vocation de prêtresse de la vie est apparue beaucoup plus tardivement, comme en témoigne la déesse-mère des Grecs, Gaïa , qui n'a pu empêcher Zeus, le super mâle, de lui ravir sa fille Proserpine. Il se trouve seulement que, sitôt devenue la propriété d'un seul mâle, la femme s'élevait à une dignité nouvelle et capitale, celle de fondatrice de la famille monogame et de la cité construite sur ce modèle de la paternité et de la maternité. A l'opposé, le mythe des Amazones symbolise la prise de possession de l'empire masculin par des guerrières censées s'être coupé un sein afin de tirer à l'arc aussi efficacement que les hommes. Un historien aussi sérieux que Quinte-Curce raconte la rencontre d'Alexandre avec la reine des Amazones, qui lui demande de la féconder. Mais la promotion guerrière de la femme était fort développée à Lacédémone, où l'entraînement militaire des jeunes filles et même des jeunes mères dépassait ce qu'il est devenu aujourd'hui, par exemple dans la guerre américaine en Irak, où l'on a vu des soldates humilier et même torturer des prisonniers.

C'est dire que, pour l'anthropologie critique, on n'accède pas à la connaissance de l'origine si l'on suit seulement la piste antique de la déesse-mère, parce que l'objectif à atteindre est de cerner la transanimalité propre à l'humanité, alors que le culte d'une naissance idéalisée par une cosmologie religieuse conduit tout droit à angéliser notre espèce, tâche à laquelle l'Eglise catholique s'attellera pendant des siècles par la divinisation effrénée d'une vierge fécondée par la seule parole du chef du cosmos - ce qui est contradictoire, mais bien révélateur aux yeux de l'anthropologie philosophique, puisque la purification de l'humanité par la médiation de la vierge-mère prend le contrepied du processus de la fécondation et de la parturition naturelles chez les mammifères. Aussi le premier pas de la réflexion sur le transzoologique nous est-il imposé par le fait que nous sommes des mammifères sociaux, ce qui signifie que le théâtre le plus décisif de notre accès à une transanimalité relative ne peut être autre que celui de la socialisation qui nous est propre et qui présente la singularité de ne pas répondre à des critères figés, mais virtuels. Les zones non différenciées du cerveau du fœtus attendraient-elles qu'une socialisation en marche et évolutive les finalise ?

5 - Le mythe de la totalité et la socialisation

Si les animaux sociaux disposaient d'une conscience de leur appartenance à leur espèce, nul doute qu'ils concevraient leur " totalité" psycho-biologique comme celle de leur symbiose avec leur propre perfection , donc sur le modèle d'un achèvement du vivant sur le modèle de sa clôture sur lui-même. C'est également ainsi que l'homme conçoit la " perfection " de " Dieu " - et cela quand bien même ses théologiens échouent avec une constance bimillénaire à concevoir une idole capable d'unifier le spirituel et l'action. Aussi ne cessent-ils de construire leur divinité sur l'écartèlement de la créature entre la bête politique et le " surhumain " - le ciel et le diable, le paradis et l'enfer .

Mais si notre socialisation se révèle le champ d'expérimentation de notre évolution d'animal schizoïde, ne faut-il pas nous demander comment et pourquoi ce champ est ouvert, donc dynamique et prospectif chez l'homme et comment la mère qui " rate " sa maternité est celle qui tente d'intégrer son enfant au statisme de notre espèce, tandis que la vraie mère dynamise un vivant devenu évolutif et l'introduit dans la socialisation bipolaire, donc proprement humaine de notre espèce. Elle se fait alors l'agent naturel de la " nativité " de l'enfant - celle qui l'initie à la totalité créatrice et propre à la transanimalité virtuelle de l'humanité.

Les mammifères non sociaux, comme le tigre, le lion ou le chat, ne nourrissent sûrement pas, à l'état fœtal, les prémisses psychogénétiques réservées aux espèces appelées à s'intégrer à leur future socialisation. Si vous observez une chatte après son accouchement, vous remarquerez qu'elle lèche son petit, lui enseigne la propreté, le suit du regard dans ses premiers ébats d'animal appelé à un destin solitaire et statique; et sitôt que le destin autonome de sa progéniture lui paraît assuré, elle l'abandonne à un sort figé par son capital psychogénétique. Du reste les petites dents pointues du chaton blessent ses mamelles - ce qui ne serait pas le cas si le chat était un animal socialisable ; car, dans ce cas, la nature n'aurait pas dressé cet obstacle à son accès à son statut normal d'animal " tribal ", donc sujet à une éducation prolongée par la mère, puis par le groupe.

Mais, encore une fois, le genre humain échappe à la socialisation statique : il appartient à une espèce auto propulsive, parce que dichotomique, ce que l'anthropologie critique vérifie siècle après siècle par l'étude suivie d'un encéphale auquel ses idoles biphasées donnent la réplique et dont elles reproduisent le modèle. Nous pouvons radiographier l'encéphale dédoublé des habitants de Tyr assiégés par Alexandre, par exemple, parce que le récit des péripéties du siège de la ville dans Quinte-Curce est étroitement lié aux relations que toute la population entretenait avec ses idoles bicéphales, notamment avec Apollon, qu'elle avait attaché à Hercule par une chaîne d'or, parce que le songe d'un habitant avait révélé que ce dieu menaçait de s'enfuir. Nos paléontologues se donnent le faux luxe de jongler avec les millénaires de nos tibias et de nos fémurs, parce qu'ils seraient bien empruntés d'observer les métamorphoses de notre tête siècle après siècle. Pour cela, il leur faudrait se poser la question : " Que signifie penser ? "

6 - La différenciation des encéphales et la maternologie

Un mammifère non social ne saurait évoluer cérébralement. Mais la socialisation animale demeure en deçà de la capacité de dynamiser une espèce. Les loups placent à leur tête un chef capable d'appliquer à la meute une stratégie innée d'encerclement des troupeaux. On en retrouvera le principe dans l'art militaire d'Alexandre à nos jours ; mais les loups ne perfectionnent pas un art militaire inscrit dans les gènes qui assurent leur socialisation statique. Les chimpanzés, en revanche, disposent de plusieurs rituels de réconciliation après le combat . Leur cérémonial s'est perpétué dans le duel jusqu'au XVIIe siècle. On le retrouvera dans les félicitations officielles du vaincu au vainqueur dans les élections présidentielles américaines : il faut que le verdict des urnes soit avalisé par le perdant. Mais il arrive que ces documents anthropologiques conduisent l'anthropologue à observer bien davantage les ressemblances que les différences entre les primates selon qu'ils sont devenus bimanes ou demeurés quadrumanes.

Les chimpanzés qui inventent des outils et qui en enseignent l'usage au groupe sont déjà des individus ; mais leurs performances solitaires ne déclenchent pas pour autant une évolution sociale de leur espèce, tandis que le genre humain est exclusivement propulsé par des cerveaux hyper sélectionnés et hautement spécialisés. C'est parfois au prix de leur vie qu'ils imposent leur empreinte à la totalité du corps social. Quand ils métamorphosent le cerveau et la complexion entière de l'idole bicéphale qui les surplombe, ils sont généralement tués : on les appelle des prophètes.

Parce que les sociétés modernes se caractérisent par des inégalités cérébrales incommensurables entre les individus, les idéaux schématisés de la démocratie conduisent à une science anthropologique fondée sur la valorisation des dénominateurs communs, donc à une universalité fondée sur l'uniformisation de la vérité. Du coup, il est interdit de seulement décrire les différences, pour ne rien dire du tabou qui frappe l'interprétation du fonctionnement parazoologique du cerveau humain, ce qui nous conduit au spectacle de la stratification des encéphales à des niveaux divers de leur scission interne entre le réel et le rêve : chaque catégorie se compose de dizaines de millions de boîtes osseuses révoltées par le retard de dizaines de millions d'autres - mais le crâne de l'espèce tout entière demeure l'otage de lignes de démarcation flottantes entre le fantastique et le réel.

7 - La guerre des cerveaux et la politique

La transanimalité relative de toutes les sociétés humaines se donne donc nécessairement à observer sur un fonds animal commun, ce qui facilite une recherche inévitablement iconoclaste, mais devenue urgente dans l'ordre politique, et cela à l'échelle mondiale. Vous avez sûrement remarqué que, depuis deux mois, la presse est remplie d'articles pseudo scientifiques en ce qu'ils prennent systématiquement la question à l'envers . C'est à l'unanimité qu'ils mettent l'accent sur la nécessité pressante d'apprendre ce qu'est l'homme par l'observation minutieuse du chimpanzé, et cela au point que nos anthropologues officiels semblent pris de panique devant la menace de voir disparaître les derniers spécimens d'une espèce soudainement devenue tellement précieuse que, sans elle, l'humanité serait privée du document indispensable au "Connais-toi" des modernes. Mais, en même temps, l'achèvement du décodage des gènes de cet animal laisse nos pseudo anthropologues tout désarmés et piteux, parce qu'ils ne savent quelles questions leur poser . Comment le sauraient-ils s'ils ne sont pas plus renseignés sur ce que nous sommes que les Athéniens qui ignoraient si le courage militaire était plus efficace s'il se voulait intelligent sur le champ de bataille ou si l'on avait intérêt à le laisser à l'état sauvage et aveugle afin de remporter des victoires dues davantage à une fureur animale qu'à la raison des stratèges ?

Quoi qu'il en soit, la question des relations entre les cerveaux pionniers et celui de la classe politique au pouvoir sur les cinq continents a débarqué dans l'histoire mondiale avec le refus de la classe dirigeante internationale d'observer le statut anthropologique de la bombe thermonucléaire , de sorte que la guerre des cerveaux est devenue le moteur central de la géopolitique.

- Révolution politique et révolution intellectuelle : La géopolitique aujourd'hui ; science historique et anthropologie; le cerveau de la fourmi géante ; théologie de la fourmi ; comment observer la raison de l'extérieur ; la Perse parle à l'Europe ; l'islam et nous ; émergence d'une éthique transzoologique, 27 juillet 2005

- Les hommes d'Etat de l'intelligence, 3 janvier 2005

- Le pavois des "belles âmes", 1er septembre 2005

- Le savoir et l'action. L'Europe vassalisée face à l'Iran révolté, 1er sept.2005

8 - La maternologie et la paternologie dans le champ anthropologique

Les sociétés primitives nous fournissent une indication précieuse sur le passage de la maternologie à la paternologie, c'est-à-dire sur la transition entre le monde parafoetal de l'enfance, qui demeure lié au double statisme de son origine et d'une perfection censée achevée, d'une part, et le monde des adultes, d'autre part, dont la vocation naturelle se rendra observable dans l'enceinte d'une politique et d'une histoire devenues mémorisables parce qu'en mouvement. Vous savez que dans les sociétés tribales originaires, la rupture avec l'univers maternel est l'objet d'un rite dont la symbolique est éloquente : l'adolescent est censé noyé par immersion dans un lac ou un fleuve et sa mère est réputée le pleurer. Alors le jeune mâle entre dans la tribu ressuscitative, c'est-à-dire dans le monde socialisé où il acquerra le statut de membre à part entière du groupe et de participant actif à son surmoi.

Les sociétés primitives répondent ainsi à une coupure psychobiologique fondatrice du social humain en tant que tel ; et à cette fin elles ont solennisé la séparation radicale entre l'enfant enclos dans le monde harmonieux qu'il partage avec sa mère et l'intronisation dans un destin collectif plus rude - ce que vous observez, du reste, dans votre maternologie et que vous appelez un matricide. Cela suffit , s'il en était besoin, à démontrer que la rupture entre la mère et l'histoire - donc entre l'originaire et le social - a longtemps paru congénitale à notre espèce. Simplement, l'enfant passe du statisme originaire que symbolise le milieu amniotique au statisme tribal - ce que l'on retrouve dans le rite ecclésial de l'intronisation dans les ordres, où l'impétrant accède au statisme euphorisant de la foi et retrouve le sein maternel symbolisé par l'Eglise.

C'est dire qu'aux yeux de l'anthropologie critique, la paternologie devient, comme il est dit plus haut, l'étude de la fonction paternelle et de son évolution dans l'histoire transzoologique de l'humanité. On retrouve en chemin la réflexion de Lacan sur l'autorité publique, qu'il rattache à la socialisation de l'espèce par la médiation ou le relais de la fonction paternelle élevée au symbolique - mais il a manqué à ce psychanalyste une problématique anthropologique qui aurait fécondé ses intuitions , et notamment rendu fructueuse son interprétation partielle du " stade du miroir ", qu'il a puisé chez saint Augustin et qui aurait pu le conduire à une connaissance anthropologique de la fascination de notre espèce par des idoles.

Quelles sont les limites de la socialisation évolutive ? C'est peu de dire que les grands mystiques honnissaient la noyade de l'individu dans un ego collectif sublimé et tenu pour secourable : tout au contraire, on les voit horrifiés par la vulgarité et la bassesse de tout le " temporel ". Bien plus : le regard du mystique sur l'animalité spécifique du singe-homme commençait par un recul intellectuel dûment explicité à l'égard de l'individu banalisé par son immersion dans un social semi animal. Les deux principales arènes de la dévalorisation du temporel s'appelaient rien moins que la politique et l'histoire. Du Bouddha à Jean de la Croix ou de Socrate à Jésus, l'intelligence éveillée à une éthique métazoologique éclairait l'animalité propre à une espèce dont la médiocrité se révélait précisément de nature politico-historique.

9 - L'avenir philosophique de la paternologie

Laissons votre paternologie franchir la frontière que vous lui avez provisoirement assignée et observons la fonction médiatrice du père et son évolution d'une manière qui nous permettra de cerner davantage la spécificité de la socialisation proprement humaine et de son dynamisme évolutif. Les sociétés primitives, dans lesquelles le moi paterno-social est demeuré totalisant sur le modèle tribal, accèdent difficilement à une paternité figurée . Aussi le symbolique y est-il réduit à se focaliser sur des totems. Mais bientôt le père monogame devient le symbole de l'autorité publique, celle qui donne son identité politique à une société totalisée à ses propres yeux par son corps collectif, devenu, en réalité, un " corps mental ". C'est ainsi que le père romain du temps des guerres puniques ou de Cincinnatus n'est pas le pater familias émacié ou agonisant sous Hadrien ou Trajan, où il n'occupe plus le rang que le régime républicain lui avait conféré et qui lui permettait d'incarner l'autorité cérébrale que le social est à lui-même dans ce type de gouvernement. C'est que le vrai père, c'est désormais l'empereur . Du coup, le père de famille, au sens domestique du terme, devient le modeste médiateur qui introduit son fils auprès du mâle suprême .

Il est intéressant d'observer ce rituel dans la monarchie française. Saint-Simon raconte sa propre intronisation en ces termes: " Mon père me mena donc à Versailles où il n'avait encore pu aller depuis son retour de Blaye, où il avait pensé mourir. Ma mère l'y était allée trouver en poste, et l'avait ramené encore fort mal, en sorte qu'il avait été jusqu'alors sans avoir pu voir le Roi. En lui faisant sa révérence, il me présenta pour être mousquetaire, le jour de Saint-Simon saint Jude, à midi et demi, comme il sortait du Conseil. Sa Majesté lui fit l'honneur de l'embrasser par trois fois , et , comme il fut question de moi, le Roi me trouvant petit et délicat , lui dit que j'étais encore bien jeune : sur quoi mon père répondit que je l'en servirais plus longtemps. " (Mémoires, t.I, Pléiade, p. 17-18)

Il arrive également que la mère se substitue au père mort. " Ma mère, qui avait beaucoup de vertu et infiniment d'esprit de suite et de sens, se donna des soins continuels à me former le corps et l'esprit. Elle craignit pour moi le sort des jeunes gens qui se croient leur fortune faite et qui se trouvent leurs maîtres de bonne heure . Mon père, né en 1606, ne pouvait vivre assez pour me parer de ce malheur, et ma mère me répétait sans cesse la nécessité pressante où se trouverait de valoir quelque chose un jeune homme entrant seul dans le monde, de son chef. " (Ibid ., p.16)

Avec la République, la nation sera symbolisée par une Marianne de plâtre qui perpétuera le statut maternel attribué à la patrie depuis les Romains et que symbolisait la louve aux nombreuses mamelles ; mais dans le monde entier, le pouvoir politique est demeuré exclusivement masculin jusqu'à la naissance du féminisme au début du XXe siècle. Et pourtant le symbole suprême de l'autorité, à savoir le Dieu unique, se maternisait progressivement dans l'Eglise catholique, où la Vierge devenait prédominante au point qu'elle s'est vu attribuer le rang de " reine du ciel ", ce qui, en toute logique devrait lui conférer le titre d'épouse du créateur, tandis que l'Eglise orthodoxe et le protestantisme demeuraient axés sur la virilité d'un démiurge géniteur d'un seul fils. Dans un siècle, la trinité sera devenue une quaternité dans laquelle la théologie du filioque s'étendra à la mère ; puis à tous les saints, puis à l'Eglise, puis au peuple croyant tout entier.

La théologie se révèle donc un document anthropologique de tout premier ordre, en ce qu'elle nous présente " en miroir " le spectacle pathétique des tentatives du genre humain pour théoriser de siècle en siècle son écartèlement irrémédiable entre le " ciel" et la politique. Qu'est-ce que l'histoire d'une idole, sinon un témoin saisissant de son propre écartèlement et de celui de sa créature entre leur animalité collective commune et le rêve inaccessible qui les désarrime aussitôt de l'histoire ? Car sitôt que l'idole se veut aimante, elle cesse de faire peur, donc d'être respectée par l'animal craintif qui monte la garde en elle; et, faute de châtier cruellement afin de se faire obéir par la bête qui l'habite, elle s'évanouit dans le néant. C'est pourquoi les Grecs disaient déjà que la sagesse commençait avec la crainte des cieux. C'est cette aporie commune à la paternité et à toute politique céleste ou humaine qui fait d'une paternologie la clé de l'histoire simiohumaine .

10 - Le statut anthropologique du Saint Esprit

Et le statut de l'Esprit, quelle sera sa voix au cœur d'une paternologie anthropologique ? L'observation des relations entre le père, le fils et la mère mythiques au sein de la doctrine catholique devient à son tour un document anthropologique de tout premier ordre, en ce que l'histoire de l'évolution de ce trio cosmique se révèle parallèle à la paupérisation progressive et même à l'exténuation lente de toute théologie " sérieuse " du Saint Esprit. Du coup, le cerveau humain d'avant-garde prend le relais de celui de l'idole et devient individuel et solitaire à sa place, ce qui était déjà le cas avec Isaïe et Ezéchiel; et c'est lui seul, et non plus le " Saint Esprit " qui donne son regard, son inspiration et son souffle à une pensée philosophique ambitieuse de porter un regard imperceptiblement transzoologique sur la transanimalité embryonnaire, mais évolutive dont témoignent les sociétés proprement humaines. Le cerveau simiohumain est devenu critique dans la philosophie avec Platon - mais à la question : " Qu'est-ce que l'intelligence ? " , il n'est pas possible de répondre sans se demander quels sont les critères qui le feront entrer dans la transzoologie - ce qui exige la fabrication d'une balance à peser le cerveau du " Saint Esprit ". L'apparition aussi brutale que soudaine d'un regard sur l'animalité des trois Dieux uniques bouleverse la donne anthropologique, parce que la lucidité simiohumaine en marche vers sa transanimalité découvre que l'appartenance à la zoologie aussi bien de notre espèce que de nos dieux uniques se manifeste précisément par la croyance partagée du simianthrope et de son idole qu'ils se seraient évadés ensemble de l'animalité politique, alors qu'ils " font l'ange " de conserve. Du coup, la spectrographie capable d'observer l'animalité simiohumaine de " Dieu " et de sa créature, en tant que leur spécificité commune est de se rêver angéliques à qui mieux mieux, devient l'avenir du " Saint Esprit ", si je puis dire. Observer la rivalité entre l'idole et ses saints imitateurs, qui se haussent du col l'un après l'autre et se miment réciproquement, alors qu'ils ne parviennent pas à se passer de la géhenne qui bouillonne sous leurs pieds , c'est convier le " Saint Esprit " à faire la nique à l'imaginaire des deux personnages : car, depuis Isaïe, le " Saint Esprit " s'appelle l'intelligence, celle qui connaît le potentat symbolique dont l'animalité réside dans la pseudo " totalité " dont il se forge une sainteté truquée.

Puisque vos travaux ont vocation de conduire la science médicale à un diagnostic de la condition humaine proprement dite, donc d'aboutir à une obstétrique de la politique et de l'histoire , nous en attendons une maïeutique qui demanderait à Hippocrate de prendre le relais de Socrate .

11 - L'animalité spécifique de l'homme

Je crois que vos recherches introduisent dans la psychobiologie une réflexion sur les défenses immunitaires instinctives dont la nature a armé la condition dite transanimale - celle qui caractérise une espèce dont le premier exploit fut de vaincre, de domestiquer ou de marginaliser les " autres animaux ", comme disaient Epicure et Salluste. Les conséquences de cette révolution interne à la problématique de la raison médicale seront immenses et n'ont même pas commencé d'être aperçues, parce qu'il s'agira de conquérir une connaissance réelle de la frontière qui nous sépare de l'animal et donc d'élaborer une science de l'animalité spécifique de l'homme, puisque nous ne sommes nullement devenus des anges par le bienheureux effet d'une cérébralisation toute partielle de nos représentations mythologiques du monde.

Quelle est l'animalité spécifique qui nous donne des ailes de séraphins pour leurres? Si nous découvrions cette spécificité ardente et terrifiée sans la ramener rudement à l'animal, nous nous observerions sans doute de plus haut, parce qu'il nous faudra apprendre à porter un regard nouveau sur la ligne de démarcation que nous avions lentement tenté de tracer entre ce que nous appelions "l'absolu " et le " relatif " et qui nous égarait dans des songes de type religieux. L'animalité spécifique du sacré échappait tellement à notre vue que nous nous permettions précisément de " faire l'ange ", comme dit cet iconoclaste de Pascal.

- Révolution politique et révolution intellectuelle, La géopolitique aujourd'hui ; science historique et anthropologie ; le cerveau de la fourmi géante ; théologie de la fourmi ; comment observer la raison de l'extérieur ; la Perse parle à l'Europe ; l'islam et nous ; émergence d'une éthique transzoologique 27 juillet 2005

- Le pavois des belles âmes, 1er septembre 2005

Votre postérité voudra apprendre à connaître l'humain à mi-pente. Elle partira d'une problématique moins réductrice que celle des "rationaux " du XVIIIe siècle, mais nullement absolutoire, parce qu'elle observera l'animalité propre aux anges truqués que nous appelons des idéalités. Elle ne comparera plus systématiquement et superficiellement l'homme aux autres vivants, comme si les interlocuteurs de ce dialogue étaient déjà connus et se trouvaient définitivement cloués sur une planche anatomique, ce qui évitera à vos continuateurs de choir injustement parmi les descendants mal dégrossis d'un quadrumane à fourrure ; mais elle se gardera bien de hausser l'humain à un séraphisme culturel. La vocation commune à la science médicale moderne et à la philosophie est d'affiner le modèle de l'espèce homo sapiens sapiens. C'est pourquoi vos travaux demeurent aussi étrangers aux euphorisants dévots qu'aux apologies de l'homme-machine.

La folie commune qui nous rapproche est le décryptage de la spécificité de notre espèce, donc la saisie de ce qu'elle comporte d'exceptionnel et de rare dans l'ordre éthique. Pour cela, il nous faut apprendre à construire une balance capable de peser l'immoralité de Dieu, donc élaborer une psychophysiologie des idoles. Notre animalité spécifique est de type séraphique et ce sont nos idoles qui nous la révèlent, parce que leur sauvagerie naturelle les situe au cœur de toute notre politique et de toute notre histoire. C'est dire qu'une anthropologie armée d'un embryon de regard trans-animal sur l'animalité angélisée de l'homme présuppose qu'il existe des traces décelables de notre évasion virtuelle de la zoologie.

- Lettre 14 à M. le Premier Ministre, 2 novembre 2005

12 - La médecine et la question du sens

La réflexion sur la finitude et l'inachèvement de notre espèce trouvera donc un souffle nouveau à s'inspirer de vos travaux et de ceux de vos successeurs, parce que vous leur aurez donné rendez-vous avec la véritable profondeur dont se nourrit la question du sens au cœur du problème psychogénétique que l'idéalisation de la politique et de l'histoire pose à l'anthropologie critique - puisque cette idéalisation constitue précisément notre animalité pseudo transzoologique.

- Révolution politique et révolution intellectuelle, 27 juillet 2005

Vos travaux sur la socialisation humaine font de vous un fécondateur de la réflexion sur la notion de transanimalité dont vous êtes un précurseur, parce qu'ils contribueront à l'élaboration d'une nouvelle hiérarchisation des intelligences. Vos continuateurs ne pourront fonder longtemps l'humain proprement dit sur la valorisation séraphique d'un " sujet de conscience " dûment normalisé et optimisé par les bienveillances ou les condescendances de la " nature naturante ", comme on disait autrefois. Les relations harmonieuses entre l'esprit et le corps qu'un capital psychogénétique semi divinisé était censé mettre heureusement en place ne sauraient préserver Pascal le visionnaire du scalpel auquel il se voit livré par son monstrueux encéphale. Il faudra se décider à observer de Sirius le désastre qui s'attache à la lucidité en tant que privilège, mais aussi en tant que sacrifice socratique. L'humanité progresse à l'école de tributs aux ténèbres qu'elle voudrait décrypter.

Qu'en est-il d'une " nature " qui aurait malicieusement hypertrophié l'encéphale des malheureux mutants que nous sommes, et cela à seule fin de nous larguer dans un néant douloureux? Voyez l'impuissance et l'inutilité de tous les efforts que " l'instinct vital " a maladroitement déployés pour tenter d'aveugler les apprentis-regardants qu'il a programmés! Rien ne redonnera sa cécité native au seul animal qu'elle a définitivement précipité dans le vide. Certes, l'art de prophétiser se réduit à n'extrapoler qu'à bon escient et à l'école du sens commun ; mais l'anthropologie critique se sera du moins armée d'une connaissance authentiquement psychobiologique des étapes du psychisme dit humain, parce qu'elle connaîtra l'itinéraire de l'embryogenèse mentale de notre espèce. La tâche de vos disciples sera d'explorer toutes les ressources psychiques auxquelles une nature plus ou moins adroite aura recouru au cours des siècles aux fins de colmater tant bien que mal la brèche qu'une lucidité en devenir a si imprudemment ouverte dans le tissu animal.

Vous livrez à l'observation clinique les auto équilibrages du psychisme mis en place par le foetus; mais ce faisant, c'est un nouveau recul de la raison de l'observateur que vous faites débarquer dans la philosophie, puisque vous rendez relatif et tout subjectif le mythe de l'Un parfait qu'enfante la vie prénatale et dont la métaphysique occidentale a poursuivi le rêve depuis Parménide.

Vous êtes le premier médecin à prendre acte de ce que la nosologie ancienne reposait sur une universalité approximative et de confection ; et le premier Hippocrate à vous dire : " Si ce sont les âmes et les cerveaux qui font les individus et si la connaissance des individus est l'avenir d'une médecine transartificielle , que savons-nous des âmes et des cerveaux allergiques à leur ascendance animale ? " Je salue le philosophe de la médecine que sa vocation a conduit à introduire le singulier dans la science médicale.

15 novembre 2005