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interrogé par Gérard Khoury
Le 11 septembre 2001, un séisme philosophique

 

Manuel de Diéguez observe les métamorphoses de l'intelligence depuis cinq mille ans , c'est-à-dire depuis l'invention de l'écriture. L'évolution de notre espèce n'étant pas achevée - il serait catastrophique qu'elle le fût précisément en cet instant - il s'agit d'observer le cerveau divisé entre deux mondes, un réel et un imaginaire, dont notre évasion partielle de la zoologie nous a dotés. Cet examen permet de placer l'histoire de la pensée et des religions dans une description suivie des chemins de l'intelligence simio-humaine , ce qui pose un problème de méthode nouveau : comment apprendre à nous regarder de l'extérieur et avec des yeux encore à demi fermés ? Ce second entretien avec Gérard Khoury soulève un coin du voile.


1 - Peut-on observer l'humanité de l'extérieur?
2 - A condition de conquérir un regard d'anthropologue sur l'histoire de la philosophie
3 - Comment regarder de l'extérieur le problème de la connaissance et la théologie?
4 - De l'animalité de "Dieu"
5 - La nouvelle distanciation de la raison
6 - La simianthropologie et les interprétations actuelles du 11 septembre 2001
7 - Baudrillard
8 - Régis Debray
9 - Le sacrifice et le meurtre
10 - Psychanalyse du meurtre sacrificiel
11 - L'avenir du "Connais-toi"
12 - L'éthique de la pensée


1 - Peut-on observer l'humanité de l'extérieur?

Gérard D.Khoury : Dans votre anthropologie historique, vous observez la généalogie de l'intelligence humaine, comme vous aviez commencé de le faire dans votre "Histoire de l'intelligence". Pour conquérir un regard de l'extérieur de ce type sur notre cerveau actuel, on ne peut, dites-vous, présupposer que cet organe serait au terme de son parcours et que son évolution est achevée. Comment conquérez-vous un regard sur cet inachèvement ? Où situez-vous la raison qui serait capable de peser la "simio-humanité"?

Manuel de Diéguez : Karl Barth disait que le théologien est un homme étonné de son pouvoir de parler de Dieu et Aristote que le philosophe cesse de s'étonner d'un problème de géométrie à l'instant même où le géomètre en a trouvé la solution. De même l'anthropologue et le psychanalyste ne s'étonnent plus de ce que des hommes tenus pour sensés s'imaginent entendre des dieux leur parler depuis qu'ils ont découvert que les Lycurgue du cosmos sont enfantés par l'imagination des demi évadés de la zoologie ; car il est logique qu'une espèce située à mi-chemin entre l'animal et une humanité encore à naître se dédouble pendant quelques millénaires sous la figure de personnages qu'elle charge d'expliquer l'origine et la finalité de l'univers et, à titre collatéral, les fondements éternels de la morale et de la politique. Puisque l'encéphale simio-humain est frappé pour l'instant d'une dichotomie qui le condamne à flotter entre deux mondes, il est inévitable qu'il connaisse un état intermédiaire au cours duquel il croit entrer en dialogue avec diverses figures de sa propre identité collective qu'il met en suspension dans les airs et dont il cherche à cerner les effigies.

Pour comprendre la véritable origine et la généalogie de l'intelligence des fuyards du monde animal, il faut privilégier les documents écrits. La mise sous écoute et le décryptage de leurs dépositions depuis cinq millénaires donne une dégaine un peu désinvolte à la raison. Il est d'autant plus prudent de se livrer à une réflexion soupçonneuse sur la mutation de la méthode critique que l'évolutionnisme et la science de l'inconscient introduisent dans l'histoire de la philosophie.

2 - A condition de conquérir un regard d'anthropologue sur l'histoire de la philosophie

Gérard Khoury : C'est donc l'histoire entière de la philosophie qui doit être mise à distance par une raison qui a intégré sa double origine.

Manuel de Diéguez : On sait que, depuis Platon, notre cerveau courait l'aventure de la connaissance sur trois routes principales. Sur la première, on se demandait quel était le fondement ultime du monde, la matière, la vie ou l'esprit. Sur la seconde, on baptisait de " problème de la connaissance " la question un peu fruste de savoir si notre entendement saisit le monde réel ou s'il ne capture que des ombres. Sur la troisième, on traitait de l'éthique : quelles étaient, se demandait-on, l'origine, la nature, la finalité, l'immutabilité, la nécessité, l'étendue de ses règles et quelles relations cette discipline entretenait-elle avec les divinités de l'endroit ? Le décodage de l'encéphale poussif de notre espèce à la lumière d'une généalogie critique du désengluement progressif de cet organe soumet désormais la conception classique du destin de la pensée aux métamorphoses suivantes.

En premier lieu, la provenance mythologique de la métaphysique traditionnellement tripartite - matérialisme, vitalisme, spiritualisme - se démasque : il s'agissait seulement de savoir quel était le principe unique d'où le monde était censé avoir jailli et dont il continuait de procéder , ce qui perpétuait la hantise de l'origine propre à toutes les cosmologies religieuses. Mais les trois branches de cette excroissance théologique de la philosophie renvoyaient, en réalité, à des valeurs différentes, donc à des tempéraments distincts: depuis Épicure et Lucrèce, le matérialisme faisait naître l'univers d'un jeu d'atomes aveugles, sourds et muets, le vitalisme accordait la prééminence au sceptre d'un " principe vital " réputé plus loquace et destiné à se substituer subrepticement à la parole de la divinité et le spiritualisme s'arc boutait à une parole surnaturelle dont la fonction mythique survivra jusque dans le " logos " de la théorie physique de Copernic à Freud.

Dès lors que les trois chemins de l'explication verbifique du monde que la métaphysique classique avait empruntés renvoient à la psycho physiologie de leurs énonciateurs, cela suffit à illustrer la révolution du discours de la méthode qui résulte de la fécondation de la postérité conjointe de Darwin et de Freud : car la connaissance scientifique désormais puissamment instrumentalisée des modernes est suffisamment descendue dans les arcanes des atomes et des particules élémentaires pour que Démocrite se révèle plus proche des connaissances du IIIe millénaire que la Genèse. Mais il se trouve que la spécificité de la vie et de la pensée n'est nullement réfutée, bien au contraire, par la seule antériorité de l'apparition de la matière ; car ce n'est plus le mystère de l'origine, mais la suite mouvementée de l'histoire de notre boîte osseuse qui intéresse une philosophie fondée sur l'examen critique de l'entendement des transfuges de la zoologie.

3 - Comment regarder de l'extérieur le problème de la connaissance et la théologie?

Gérard Khoury : La philosophie classique ne se réduisait pas à la métaphysique : comment vous distanciez-vous du traitement traditionnel du problème de la connaissance ?

Manuel de Diéguez : La même mutation psychique frappe la seconde partie de la philosophie d'école, celle qui s'attachait à consolider ou à ébranler la validité du savoir humain ou tenu pour divin; car si la science actuelle démontre que nous ne sommes ni leurrés par nos sens, ni trompés comme des chasseurs dont les proies échapperaient aux filets qu'on leur tend, le " problème de la connaissance " perd beaucoup de sa naïveté pour se déplacer vers une aporie impossible à surmonter: comment rendrons-nous jamais réellement intelligibles nos harponnages grossiers ou détaillés d'un monde dans lequel nous sommes des prédateurs comblés si nous demeurons capturés dans une durée et une étendue inintelligibles et si nous savons pertinemment que nous ne nous évaderons jamais de la cage dont nous secouons les barreaux avec frénésie ?

Gérard Khoury : Ce que vous nommez la simio-humanité commence donc de se rendre visible dans son animalité spécifique, c'est-à-dire cérébralisée, quand elle parvient à connaître sa cécité - ce qui était en germe chez tous les Pères de l'Église. L'histoire de la philosophie, ainsi que l'histoire des religions se situent-elles, après Darwin, dans une problématique évolutionniste ?

Manuel de Diéguez : La réflexion sur le temps doit féconder l'histoire du sacré et celle de la philosophie ancienne à l'aide des moyens d'une véritable psychanalyse de la condition humaine et de l'histoire. Car le temps s'est révélé un traquenard énigmatique que nous tend la matière. Sa ruse engendre une étendue que nous ne voyons pas davantage que la durée que nous coupons bien inutilement en tranches. Nous n'apercevons que des corps en mouvement au sein de l'impénétrable empire où les heures scellent alliance avec l'espace. Je suis propulsé et tué par ces deux géants confondus - et c'est en vain que je me ronge à scruter les secrets qui m'encapsulent. Je suis aussi aveugle qu'une musaraigne - simplement je puis dénoncer le mystère qui me frappe de cécité et savoir que je ne le cerne en rien à m'imaginer que je le désigne par son nom.

La simianthropologie convertit le vieux " problème de la connaissance " aux retrouvailles avec les abysses psychogénétiques de la question posée par la complicité effrontée de l'espace avec le temps. Le problème à résoudre étant insoluble par définition, je puis seulement découvrir quelques ingrédients de la candeur multicolore que j'introduis dans le verbe comprendre. Je dois apprendre à passer mon cerveau au scanner afin de radiographier et d'isoler les composantes psychiques les plus naïves qui servent d'armatures à mes systèmes probatoires.

Gérard Khoury : Et la morale ?

Manuel de Diéguez : Reste la troisième partie de l'héritage. Avec les Grecs, et après un trou de mémoire de quinze siècles, la Renaissance nous a appris à observer derechef les mœurs et coutumes des divers peuples de la terre. Du coup, nous avons péniblement réappris que la morale n'est pas un moule uniforme et divin, mais un distributeur fantaisiste des notions bariolées de bien et de mal que les théologies avaient congelées et durcies à l'école de leurs divers Olympes. Enfin, au milieu du XIXe siècle, la sociologie a pris acte de la labilité permanente dont leur multiplicité et leur diversité frappe les doctrines morales monochromes.

Alors, nous sommes tombés dans une forme nouvelle et plus pernicieuse que jamais de l'esprit d'orthodoxie ; certes, c'est à bon droit que nous avons rêvé d'une éthique impavide et que nous l'avons fondée sur un culte universel de la vie ; mais il se trouve que ce vœu dévot n'a pas tardé, à l'instar de nos piétés d'autrefois, de sanctifier un obscurantisme nouveau, faute que nous ayons pris la précaution de rendre souverains et inaliénables les droits de la pensée. Le respect de la vie interdisait fort légitimement qu'on offensât la crédulité de son prochain ; mais cet interdit, bénéfique dans son principe, réclamait à cor et à cri la mise à égalité de dignité et de mérites de toutes les cultures du monde, ce qui, dans la foulée, exigeait la mise à parité préalable des droits de la raison et de son ennemie, la superstition. Du coup, nous voyons se rallumer une guerre anarchique entre le savoir et la connaissance dont nous croyions avoir mis les belligérants à l'abri des caprices et de la volatilité de notre esprit.

La simianthropologie reprend un combat redevenu hasardeux contre les " théologies " fondées sur les millénaires d'une " sainte ignorance ". Elle se demande ce qu'il adviendra des armes du pays de Descartes s'il est à nouveau punissable de commettre le péché d'orgueil que combattent toutes les Églises - celui de distinguer la vérité de l'erreur en se mettant à l'écoute de la raison - et si c'est déclencher les foudres d'un nouvel aveuglement sacré, celui d'une religion des droits de l'homme, de seulement rappeler que toutes les civilisations sont nées des élites et jamais des masses. Un panculturalisme acéphale remplacera-t-il les catéchismes ? Les démocraties se changeront-elles en Saint Offices larvés ?Une démagogie intellectuelle deviendra-t-elle la nouvelle arme planétaire de l'inquisition ? Comment l'effacement de toutes les hiérarchies conquises dans les périls de la lucidité ne conduirait-il pas à un nivellement universel sous le joug des bien pensants ? Aussi la recherche " théologique " des origines qui fait la fierté de l'ancienne philosophie et le " problème de la connaissance " conçu par des enfants comme une simple vérification de la fiabilité de nos saisies d'huissiers et de nos mises sous scellés de l'univers ressortissent-ils désormais à une anthropologie critique. Le champ de la recherche s'ouvre sur l'étude de l'évolution de la notion d'intelligibilité. La nature même des questions que nous nous posions autrefois en est transformée.

4 - De l'animalité de "Dieu"

Gérard Khoury : Votre anthropologie historique est une généalogie de l'imaginaire religieux. Comment voyez-vous la "double nature", animale et irénique, de Dieu ?

Manuel de Diéguez : Du seul fait que la simianthropologie est une science, elle est critique ou n'est pas. Elle observe l'intelligence suspecte de nos ascendants dans le miroir de l'encéphale schizoïde dont la nature nous a dotés depuis le paléolithique. Une espèce déboîtée seulement à demi du règne animal s'est armée d'une identité magiquement dédoublée et ensorcelée, dont elle s'est fait un levier pour répondre à deux devinettes principales : quelles sont la genèse et la finalité du monde et comment dois-je me comporter si j'entends me conformer aux intentions censées fort raisonnables que l'univers manifeste à mon égard? Pour tenter de répondre à des interrogations aussi puériles, les transfuges de la nuit se sont placés progressivement sous l'autorité de trois dieux aux tempéraments distincts et ils ont négocié pied à pied leurs apanages et ceux de leurs maîtres. Cette distribution à la fois prudente et terrifiée des attributs, des dignités et des rangs se trouve démontrée par les milliers de documents écrits que cinquante siècles seulement ont suffi à nous procurer. Leur masse témoigne de l'évolution la plus récente de notre cerveau encore en bas âge, donc de nos manières de penser et de raisonner depuis que nous nous déclarons civilisés.

5 - La nouvelle distanciation de la raison

Gérard Khoury : Mais en quoi l'approche post darwinienne et post freudienne du "Connais-toi" change-t-elle la définition même du savoir sûr et de la vérité certifiée dont la philosophie de nos ancêtres s'était fait une panoplie?

Manuel de Diéguez : En ce que la distanciation intellectuelle dont disposera la raison critique à venir n'est plus fondée sur le présupposé selon lequel l'intelligence proprement humaine serait déjà apparue, mais sur l'évidence qu'un cerveau de marmot divisé entre le réel et le rêve se situe nécessairement à mi-chemin entre l' " homme " et l' " animal ". Si la pensée post simienne de demain entr'ouvrait un œil et conquérait un regard de l'extérieur sur un enfant affligé d'une boîte crânienne partagée entre la platitude et la folie, et cela, selon des coefficients aussi divers que changeants, elle nourrirait nécessairement l'ambition de connaître les dialogues tendus que les deux cerveaux entretiennent entre eux. Comment se chicanent-ils, comment échangent-ils leurs recettes et leurs jeux, comment se partagent-ils le pouvoir dans leurs préaux, comment ouvrent-ils un globe oculaire et le ferment-ils au gré de leur fragilité et de leur inconstance? Les relations diplomatiques entre nos deux lobes frontaux sont non seulement querelleuses, arrogantes et rusées, mais tumultueuses ; non seulement tumultueuses, mais guerrières ; non seulement guerrières, mais sanglantes.

Du coup, la raison nouvelle se demande quel est le véritable enjeu d'une bataille entre le rêve et le réel qui a commencé il y a deux millions d'années ; et elle découvre que l'histoire en images transitoires que notre espèce se bâtit à l'échelle du cosmos impénétrable qu'elle habite est la condition de son existence proprement mentale, donc de sa survie dans un surréel arraché à la noirceur; car c'est un surréel multiple, précaire et sporadique qui perpétue les repères de notre tragique escapade de la zoologie. Pourquoi la pérennisation de notre identité flottante et illusoire dans un imaginaire riant ou tragique est-elle ressentie comme tellement indispensable à la solidification de notre effigie qu'elle engendre en retour le moteur le plus fondamental de l'Histoire : le sacrifice de l'autel, cette oblation permanente de chacun à la conservation, au renforcement et à la purification d'une victime mythique ? La simiohumanité est condamnée à se colleter en permanence avec ses doublures versatiles. Celles-ci nous situent à mi chemin entre l'animal aux chromosomes bien définis et l'homme aux gènes instables. La philosophie nouvelle observe le leurre auto transfigurant qui nous transporte dans un monde de songes révélateurs d'une évolution devenue aléatoire.

Gérard Khoury : Pourquoi ce type de distanciation de la raison demeurait-il entièrement hors de portée de l'ancienne philosophie ?

Manuel de Diéguez : C'est qu'un entendement lié à sa prédéfinition de lui-même n'est jamais que l'outil rudimentaire qui permettait à l'espèce de se reconnaître dans son miroir et d'enregistrer fidèlement ses traits. Un réflecteur de ce genre ne saurait se douter que la fiabilité même de l'image qu'il recopie platement est nécessairement la preuve qu'elle est trompeuse, puisque son exactitude reproduit les paramètres d'une approche tautologique par définition. Or, le singe actuel n'est réellement visible en tant que préhumain que si son profil apparaît dans un miroir qui le distancie de l'appareil banal et aveugle du photographe. Observer " l'homme " de l'extérieur, ce n'est pas prendre des instantanés à la manière de l'objectif d'une caméra assermentée, c'est le situer dans l'histoire de son évolution psycho-biologique; et cette histoire n'est précisément un miroir fiable que si elle réfléchit une machinerie cérébrale cosmique par nature, c'est-à-dire leurrée par sa propre reduplication dans le personnage fantastique qui l'affuble d'une identité onirique.

6 - La simianthropologie et les interprétations actuelles du 11 septembre 2001

Gérard Khoury : Dans notre précédent entretien ( Le 11 septembre et l'avenir d'une science des religions) nous avons fait le constat que les événements du 11 septembre ont confirmé vos travaux mais vous étiez dubitatif, et même franchement sceptique sur la possibilité naturelle d'une culture d'assimiler avec une relative rapidité une problématique dérangeante et des paramètres inconfortables. Que pensez-vous de la floraison des interprétations dans la presse ? Par exemple, celle de René Girard ?

Manuel de Diéguez : J'admire la réceptivité et l'instantanéité des réactions, mais elles démontrent comme à plaisir qu'il est impossible d'aller au fond du problème sans recourir désormais à une psychogénétique de l'évolution de l'imaginaire humain. C'est ainsi que Girard tente désespérément d'appliquer le deus ex machina de la " rivalité mimétique " à l'attaque suicidaire du World Trade Center : le croyant musulman serait tellement jaloux de la civilisation américaine qu'il voudrait l'anéantir pour seulement se montrer son égal. Naturellement, une interprétation n'est pas réfutée par sa superficialité, parce que l'écume des choses est utilisable, et même profitable - et elle peut plaire de ne pas se révéler traumatisante. Mais la " rivalité mimétique " ne peut se vérifier par aucune analyse d'aucun événement historique précis dans l'histoire multiséculaire des religions et par aucun démontage ajusté et convaincant d'un mécanisme psychique censé agir motu proprio - il s'agit d'un Sésame, d'une nouvelle clé magique du cosmos, d'un dernier paraclet verbal. C'est que les mentalités religieuses changent seulement de forme et subissent des transferts, comme Régis Debray le souligne fort justement dans son dernier essai Dieu, un itinéraire.

7 - Baudrillard

Gérard Khoury : Que pensez-vous du texte : "L'esprit du terrorisme"de Baudrillard (Le Monde du 3 nov. 2001)?

Manuel de Diéguez : C'est la meilleure interprétation qui ait paru jusqu'à présent, parce qu'elle souligne qu'il s'agit d'une guerre des symboles et que les empires meurent quand ils ont perdu leur symbolique. La conclusion est d'une ironie féroce: " La guerre comme prolongement de l'absence de politique par d'autres moyens. " Mais la problématique demeure celle d'un affrontement politique au sens classique: toutes les puissances enfantent des ennemis qui les haïssent et qui veulent les détruire. Ce n'est pas erroné, mais hors sujet, parce que le religieux n'est pas seulement un masque de la rage ou de la jalousie. Ici encore, l'interprétation passe sous silence et laisse en suspens les fondements du sacré simio-humain : la pulsion purificatrice dont le sacrifice est l'instrument immémorial et le messianisme, son véhicule préféré depuis le judaïsme tardif. Baudrillard note simplement que les chrétiens d'autrefois étaient aussi intéressés à se faire transporter au paradis à titre posthume que les kamikazes musulmans au paradis d'Allah - mais si l'on n'étudie pas les fondements anthropologiques de cette mystique, on passe outre à toute connaissance psychophysiologique réelle de l'histoire du monde. Les événements du 11 septembre ont démontré que tout déchiffrage de notre espèce qui se voudra rationnel et qui prétendra faire l'économie d'une connaissance scientifique de la surexistence viscéralement onirique des demi évadés de la zoologie manquera tout simplement des informations nécessaires pour rendre intelligible l'histoire d'un encéphale que la nature a dédoublé.

Car le sacrifice est toujours un meurtre. Qu'aurait été le sacrifice d'Isaac si Abraham avait offert réellement son fils à Jahvé, sinon un meurtre ? Qu'est-ce que le sacrifice d'Iphigénie, sinon un meurtre ? Qu'est-ce que le sacrifice chrétien, sinon le meurtre du Christ sur l'autel ? Ce meurtre est même tellement désiré, selon la théologie catholique, qui exprime ici le véritable inconscient des sociétés, et tellement effectif que les chrétiens veulent déglutir la chair de la victime et faire descendre son hémoglobine dans leur estomac, comme Rome l'a encore expressément rappelé en 1947, puis dans le catéchisme de 1992.

8 - Régis Debray

Gérard Khoury : " Dieu, un itinéraire ", le dernier livre de Régis Debray trouve un éclairage particulier à la lumière de l'événement. Qu'en dites-vous?

Manuel de Diéguez : Cet essai a paru en librairie le 7 novembre. Debray n'a donc pas disposé du gigantesque matériau d'observation que constitue le séisme culturel du 11 septembre. Il s'agit du plus alerte et du plus percutant ouvrage du philosophe depuis la Critique de la raison politique. Le médiologue y répond enfin à la question qui nous divisait - celle de savoir quelle méthode historique, donc quelle interprétation des faits sous-tendra l'enregistrement supposé neutre des moyens de transmission matériels et des métamorphoses internes d'une doctrine religieuse. Or, le texte " médiologique " est maintenant véhiculé par une pensée profondément marquée par le XVIIIe siècle voltairien. Le ton est insolent, amusé, piquant, désinvolte, plein de banderilles et de raccourcis dévastateurs, chargé jusqu'à la gueule de décharges électriques et entrecoupé de puissants électrochocs.

La philosophie du sacré, qui sous-tend l'histoire de " Dieu " considéré comme un personnage mental véhiculé par ses moyens de transport depuis Abraham, démontre en outre que le premier des médiologues n'est autre que Renan, dont Debray féconde désormais la véritable postérité. Mais le chapitre terminal se réfère à un vague " besoin de transcendance " d'un genre humain désireux de combler son " incomplétude " , ce qui permet à Debray de mettre une majuscule révérentielle à " Il " ou " Le " désignant la divinité partielle dont il s'est fait le compagnon de route, usage qui n'appartient qu'à la fraction catholique de la chrétienté. De plus, des pans entiers du parcours de l'idole sont passés sous silence, de sorte que sa face sauvage n'est pas éclairée par une analyse fouillée de sa structure politique. Si, sous le prétexte que le besoin de " transcendance " est universel, viscéral, multiforme et toujours renaissant, on cesse d'approfondir l'analyse et donc de penser, cela reconduit à une occultation du problème qu'illustre Girard.

Gérard Khoury : Vous appréciez Régis Debray . Croyez-vous qu'il renoncera, comme vous dites, à tenter de concilier deux discours incompatibles par définition, le scientifique et le pastoral ?

Manuel de Diéguez : J'apprécie Debray pour trois raisons. D'abord, parce que les faits médiologiques sont des signaux, donc des messages. A ce titre, ils renvoient nécessairement à des signifiants, donc à des médiations dont il faudra bien expliciter et interpréter le contenu - sauf à vider la médiologie de toute substance. Ensuite, parce que, pour l'instant, la médiologie s'autocensure à ne pas examiner la médiation centrale qu'est le rituel du culte, donc la gestuelle de la messe et ses instruments médiologiques. Ce refus ne peut que conduire Debray soit à se soumettre à la pastorale générale de notre temps et à renoncer à la connaissance réellement scientifique de son sujet , soit à devenir un iconoclaste, comme tout penseur sérieux depuis vingt-cinq siècles. Et enfin, parce que la médiologie embrasse tous les faits socieux: si elle se libère de ses tabous , elle pourra donc servir de rampe de lancement à la connaissance en profondeur de l'homme qu'appelle le XXe siècle. Ou bien le veuvage du messianisme marxiste nous reconduit à l'obscurantisme religieux, ou bien nous entrons dans une nouvelle renaissance, qui sera, au départ, élitiste comme la précédente.

Or Debray connaît de l'intérieur l'esprit messianique et sacrificiel. Il en parlera inévitablement un jour. Son génie y est prédestiné, pour parler comme l'Église, et son témoignage sera irremplaçable, parce qu'il sera existentiel. L'immense bénéfice intellectuel qui résulte des événements du 11 septembre, c'est qu'il ne sera plus possible à l'historien, au psychologue, au médiologue, à l'anthropologue, au philosophe et même à la prétendue " science des religions " - elle est encore indigne de se voir qualifiée de " science " - de jamais rendre l'histoire intelligible sans avoir étudié la généalogie du cerveau post-simien, ce qui exige un approfondissement de l'exploration de l'inconscient en direction de la politique. Nous devons désormais nous convaincre que la véritable histoire de l'humanité est celle de son cerveau et que cette histoire-là requiert la connaissance des étapes du basculement progressif hors du règne animal qui nous a provisoirement dotés d'un encéphale schizoïde .

9 - Le sacrifice et le meurtre

Gérard Khoury : Comment départagez-vous le sacrifice du meurtre ou vice versa dans le geste des Kamikazes du 11 septembre ?

Manuel de Diéguez : C'est évidemment dans la guerre que l'intime connexion du sacrifice et du meurtre est la plus spectaculaire : le soldat tue et en même temps, il se sacrifie pour la patrie. Le christianisme a inventé l'auto immolation à la fois volontaire et obéissante, c'est-à-dire le suicide sacré : aux yeux de l'Église, le Christ est le prêtre de son sacrifice sur l'autel du Golgotha, et son père reçoit au ciel l'offrande de bonne odeur qu'on lui apporte et qu'il a lui-même demandée avec une insistance pressante en échange de son pardon, que les théologiens appellent le " salut " ou le " rachat ". C'est qu'il s'agit d'armer les fidèles de l'arme de combat la plus efficace - celle de donner leur vie " pour la cause ", comme le dira le messianisme communiste, lequel a fait, lui aussi, des millions de morts semi volontaires. Le christianisme est guerrier ab origine du seul fait qu'il est messianique, donc kamikaze. Son expansion géographique s'est exprimée par le relais des croisades, sa discipline intérieure par l'Inquisition, puis par le Saint Office. Était-ce du terrorisme ?

Gérard Khoury : Dans le cas du sacrifice volontaire du 11 septembre, dont le modèle est dérivé de celui du christianisme, mais aussi d'Isaïe, me semble-t-il - les prophètes juifs ne sont-ils pas les premiers suicidaires sacrés ? - comment expliquez-vous, psychanalytiquement, l'alliance viscérale du sacrifice avec le meurtre ?

Manuel de Diéguez : Le premier suicide spirituel est celui de Socrate, qui s'enracine dans le courage d'Antigone. Mais le modèle illustré par Bel Laden et les siens n'est que la forme islamique du moteur auto sacrificiel que l'Histoire du monde est à elle-même. Allah ne peut battre en retraite. Mahomet envoie les croyants propager Allah et proclamer sa gloire. Ce modèle ressortit à un messianisme monophasé, mais il a nourri le christianisme pendant vingt siècles, parce qu'il est construit sur une politique de l'offensive et de la guerre dans le monde entier : le soldat de 1914 vengeait la patrie humiliée en 1870, le soldat allemand de 1940 vengeait l'Allemagne humiliée de 1918, le kamikaze actuel venge l'Islam humilié sur la terre entière et le Palestinien venge la Palestine humiliée par les implantations israéliennes. Le christianisme est désormais une religion vaincue - mais on ne juge pas une théologie sur son cadavre.

10 - Psychanalyse du meurtre sacrificiel

Gérard Khoury : Mais comment la conjonction intime entre le sacrifice et le meurtre est-elle vécue dans l'inconscient du sujet ?

Manuel de Diéguez : C'est ici, précisément, que la psychanalyse ne s'en sortira pas si elle ne remonte à Darwin, c'est-à-dire à notre évasion titubante de la zoologie, qui nous a progressivement dotés d'un cerveau dédoublé, l'un qui ouvre un œil sur le réel, l'autre qui transporte notre espèce dans un monde onirique. C'est que la conscience ne peut se rendre collective sans se réfléchir dans un monde que Freud appelait le surmoi et dont il n'a pas exploré les prodigieux prolongements dans la politique, donc dans l'Histoire. L'esprit de sacrifice du croyant à son propre surmoi collectif glorifié que j'évoquais tout à l'heure à l'école de la guerre ne s'éclaire qu'à la lumière d'une problématique de l'évolution de notre boîte osseuse: on croit se sacrifier à Jahvé, à Allah ou au Dieu des chrétiens humilié par la livraison de son tombeau aux infidèles - ou à Calvin, Luther ou Voltaire - mais l'idole de l'endroit n'est jamais que le porte-parole et le porte-sceptre d'un surmoi politique localisé. Ce surmoi était parcellisé par les dieux antiques ; il est devenu redoutable par la réduction des dieux à trois, dont les théologies rivales et les empires géographiques distincts embrassent quasiment la surface de la terre entière. Dans les monothéismes, l'auto immolation sacrificielle et guerrière est évidemment devenue titanesque : le 11 septembre a fait à nouveau débarquer dans l'Histoire réelle 240 millions d'Arabes et 1,2 milliards de musulmans.

11 - L'avenir du "Connais-toi"

Gérard Khoury : Vous avez écrit que la culture occidentale vit le drame de son effrayant oubli des témoins anthropologiques fondamentaux de l'espèce humaine que sont les documents théologiques. Vous pensez que ce gigantesque cratère au sein de la science historique des modernes entraînera la ruine de la recherche philosophique européenne par le blocage pur et simple du "Connais-toi" .

Manuel de Diéguez : Il faut savoir ce que l'on veut. Penser ne vous met pas sur un lit de roses, mais d'épines. Rappeler aux chrétiens d'aujourd'hui qu'un meurtre est censé se perpétrer réellement sur l'autel de la messe et que notre simio-humanité se perpétue à s'imaginer qu'elle renaît sans cesse d'un sang réputé régénérateur, c'est davantage les stupéfier que les indigner. Les ahuris de la croix diront que les bras leur en tombent, parce qu'ils ne savent tout simplement plus ce que l'Église leur ordonne de croire. Le fanatisme aveugle d'un côté, la superficialité ébaubie d'une culture amnésique de l'autre, c'est cela, la mort d'une civilisation qui avait rêvé d'enfanter l'homme pensant.

12 - L'éthique de la pensée

Gérard Khoury : La "pensée" n'a jamais eu d'autre ambition que la connaissance vraie; mais si le désir de se connaître soi-même se trouvait téléguidé par une éthique falsificatrice de la notion même de vérité, quelle sera l'éthique d'une anthropologie réellement "historique" et à quelle vérité nouvelle et adulte le regard de l'extérieur que la simianthropologie ambitionne de conquérir se référera-t-elle?

Manuel de Diéguez : En premier lieu , le fait même de l'évolution en appelle à une morale de l'espérance: on ne saurait se croire sur le parcours d'une évasion du règne animal certes inachevée, mais prometteuse, sans se juger armé de la croyance selon laquelle notre évolution cérébrale serait bienveillante à notre égard et emprunterait une direction tellement réconfortante qu'elle nous rendrait capables de conquérir un regard sur le sacré simio-humain, donc sur l'animalité qui lui appartient en propre. La simianthropologie introduit la " science des religions " dans une histoire des bévues et des demi succès d'une escapade à mi parcours. Elle observe le " Dieu " naïvement dichotomique des singes schizoïdes. Elle identifie le degré de simio-humanité qui caractérise le ciel spécifique aux trois religions du livre , en tant qu'elles se réfléchiront demain dans un " miroir de la connaissance " un peu moins déformant que le précédent - celui dans lequel le spéculaire simio-humain auquel nous voudrions brûler la politesse se réfléchira précisément en tant que tel.

Gérard Khoury : Toute éthique formule un devoir. Quel est le devoir d'un "Connais-toi" en attente de l'humain ?

Manuel de Diéguez : L'éthique de la connaissance vraie qui inspire le devoir de décrypter les attentes d'une pensée réellement transzoologique nous demande d'observer la psychophysiologie des théologies demeurées aveugles au spectacle de leur propre cécité. Cette " éthique de la vérité ", est angoissée et même traquée. Elle dialogue avec le vide, elle se donne le néant pour interlocuteur, elle retrouve le " silence des espaces infinis " qui effrayait Pascal. Peut-être la philosophie du troisième millénaire est-elle mûre pour se colleter avec le rien , pour y allumer une conscience, pour y donner un destin à l'esprit .

1er novembre 2001