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Clinique hippocratique et clinique socratique : Correspondance

Jean-Marie Delassus à Manuel de Diéguez

 

Saint-Cyr-l'Ecole, 27 janvier 2006

Cher Monsieur de Diéguez,

J'ai pris le temps de me laisser pénétrer par votre grande lettre du 19 janvier que j'ai relue au moins cinq fois, lentement, laissant résonner et faire son chemin ce que vous dites ou que vous suggérez.

Avec le recul, je voudrais surtout me limiter à revenir sur une phrase de votre 2ème paragraphe, car il y a là comme la clé des principaux développement ultérieurs.

L'espèce inguérissable

Vous diagnostiquez "une pathologie" que je crois, dites-vous, "immanente à notre espèce, donc inguérissable par définition, puisque c'est habités par les contradictions inhérente à notre encéphale dichotomique que nous débarquerons sur cette terre… otages d'un monde que nous tenons pour réel, mais qui nous scinde d'avance entre les rêves qui nous assiègent… (jusqu'à aboutir) dans le fantasmagorique " et donc dans toutes les déviations que décrypte votre anthropologie critique.

Rien n'est plus vrai, le diagnostic est on ne peut plus exact. Le fondement de la réalité humaine de base est là. Et c'est de là qu'il faut en effet partir, alors que généralement la réflexion philosophique ou religieuse part du rêve achevé pour le retourner sur les hommes en contraintes, en systèmes d'aliénations destructrices, en " gigantesques scansions entre l'irénisme apparent et le sanglant qui rythment notre planète ".

Autrement dit, scindés d'avance, nous reproduisons cette scission. Nos institutions ne font pas autre chose que nous appliquer, non pas directement la peine de mort, mais la peine de vivre, celle de ne développer que nos contradictions natales et de les étendre à toute la vie. Le mal devient notre évidence et notre condition.

Tout se passe comme si nous n'avions retenu que la part négative de notre scission. Vous démontrez, par l'exemple de saint Bruno, comment " l'esprit de dévotion " essaie d'échapper à cette situation et dans quelles apories il tombe et se trouve enfermé.

L'aliénation à l'idole

Ne faut-il pas, n'est-il pas possible de revenir à notre scission de départ si bien imagée par Isaïe : l'homme qui coupe du bois, se chauffe avec la moitié de son bois et, avec l'autre moitié, se taille une idole et se prosterne devant elle ? D'où, comme vous le dites plus haut, " l'origine de sa socialisation ultérieure sur le mode onirique ". Le grand mot, le grand diagnostic est lâché : nous vivons sur le mode onirique ce que nous ne sommes pas et que nous ne savons pas que nous sommes. L'onirisme de l'être est la maladie de l'homme, à la fois son inconscience et la cause de son inconséquence. Marx ("Contribution à la critique du droit de Hegel") le disait clairement sans que personne n'ait pu encore vraiment l'entendre quand il dénonce " la réalisation fantasmatique de l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de réalité vraie ". Pour sa part, il a voulu établir cette réalité par une reconquête de l'homme fondée " sur une catégorie sociale particulière ", le prolétariat, mais nous sommes retombés dans une autre forme de religion avec les terreurs à quoi cela aboutit.

Mais si nous nous en tenons à cette première phrase de Marx citée, on y trouve l'indication fondamentale : l'opposition entre la réalisation fantasmatique (prise pour le vrai) et le fait de ne pas posséder de réalité vraie. N'est-ce pas, encore une fois, le but de votre anthropologie critique et, par elle, le pas fait au-delà de Marx et de tous les vendeurs ou fabricants d'idoles ?

Le réflexe de projection

D'où votre affirmation initiale selon laquelle l'homme est inguérissable par définition. Mais ne peut-on aussi voir là une interrogation et une réponse ? L'homme est inguérissable à la mesure de ce que vous diagnostiquez : un cerveau simiohumain, un être scindé fantasmant dans l'autre moitié du bois ce qu'il n'arrive pas à être et s'assommant avec cette bûche. Littéralement, trébuchant ? Doit-on tenir cela pour inéluctable ?

On revient à la question de la réalité vraie. Comment pourrait-elle ne pas être onirique ? L'homme projette comme réalité du monde la réalité inversée de ce qu'il n'arrive pas à être. La question devient ainsi celle de la projection. Cela vaut d'être réfléchi. La projection est un mécanisme psychique identique à une réaction immunitaire, à un réflexe qui consiste à se débarrasser sur autrui ou l'extérieur ce que l'on ne supporte pas pour soi ou en soi. Cependant, il faut ajouter une précision capitale : la projection est irréfléchie, immédiate et sans appel. C'est un réflexe, il est hors de la possibilité de la réflexion. Il ne la supporterait pas, il l'évacue si on la lui propose, il en dénie aussitôt les arguments. Ce réflexe n'entend rien que de se débarrasser.

Alors, de ce fait, on comprend mieux pourquoi l'homme est inguérissable. En raison de ses réactions projectives, il hait la réflexion. Toute vraie philosophie est condamnée comme Socrate, que vous évoquez souvent, l'a été. La projection ne supporte pas d'exception à sa règle de survie animale. Telle serait la raison de la prégnance de notre part simiesque.

La possibilité de l'extériorité

Mais voilà qu'inversement nous avons un terrain de réflexion : c'est-à-dire cette volonté congénitale de nous débarrasser de la question de la vérité vraie en réagissant d'emblée, en agissant immédiatement, finalement en taillant des idoles et en généralisant le meurtre et le sacrifice.

Alors, il faut - comme vous le dites dans votre texte sur les éditeurs, les livres et la politique - se tenir à l'extérieur de l'extériorité. (Récemment, dans une lettre à un ami, j'ai employé ces mêmes termes, l'idée s'imposait à moi…) Or, se tenir ainsi a un double effet : non seulement se donner les moyens de voir autrement, mais d'abord échapper au réflexe de projection qui hait la pensée, l'empêche et la condamne par avance. En fait, c'est une stratégie. Celle que vous montrez à l'œuvre chez ces écrivains indétectables par avance, y compris à eux-mêmes (Balzac découvrant qu'il avait écrit La Comédie humaine !).

Donc, pour la vérité vraie, il y a l'écriture vraie, l'art en tant que démarche où l'on s'expose sans compter et sans se protéger. Le problème est que ce travail doit se trouver sa forme, son langage et tout refaire en faisant.

L'autre voie est celle de l'anthropologie critique. Elle est bien sûr aussi écriture, mais elle a des matériaux : elle est critique de ce qu'elle voit et parce qu'elle reconsidère les choses en étant également à l'extérieur de l'extériorité. Elle décrit le cerveau scindé, simiohumain. Et nous voilà au fait. À l'origine, il y a une double origine. Non pas un être unique et facilement projetable dans le mythe, dont alors nous dépendons, mais une part de nous qui n'est pas cet être que nous pensons, qui est d'avant la pensée et que tout discours sur l'être falsifie. Cela renvoie à l'histoire de la philosophie.

La double origine

La philosophie a cru qu'elle pouvait penser l'être. Elle ne savait pas qu'elle le projetait dans son ombre. L'être est d'avant la pensée : l'autre morceau du bois taillé n'est pas l'être réel s'il a été taillé pour s'y substituer. L'être est d'avant la taille, et donc impensable sous peine de projection et de déformation. Le recul qu'implique le fait d'être à l'extérieur de l'extériorité implique encore un plus grand recul. Et sans doute s'agit-il alors de sortir de notre vie natale, de revenir en deçà, de se confronter au cerveau simiohumain lui-même. C'est alors que la négativité, " l'inguérissable ", apparaît sous un nouveau jour, son jour ; lequel est encore notre nuit, mais qui peut être éclairée de biais, en reconstituant cliniquement les modalités de notre double origine et en tenant compte, positivement, de cette partie de l'homme qui, en somme, n'était pas faite pour naître.

Alors, n'est-il pas possible de la considérer comme telle, comme " innatale ", tout en étant là, nous structurant et réclamant, sans que nous le sachions, de la tenir enfin pour le vrai réel, la réalité vraie ? On ne se convertit à rien, on sait seulement que rien ne lui équivaut que de la savoir exister, ceci dans la totale inconnaissance qui est la plus pure connaissance. L'anthropologie critique ne devient pas dogmatique, elle est encore davantage critique : elle met le doigt dans la plaie. L'anthropologie critique Mais, est-ce vraiment une plaie ?

L'anthropologie critique

Mais, est-ce vraiment une plaie?

Elle ne l'est que pour la conscience projective, non pour la conscience réellement introspective, celle dont l'introspection va jusqu'à l'origine et découvre là notre scissure fondamentale qui apparaît alors positive ; car l'être, compris en ce sens d'origine au-delà de tout concept, peut demeurer sa propre possibilité si nous arrivons à nous démarquer des institutions projectives qui nous l'ont masqué et fait manquer.

Est-ce que je parle en langage d'utopie ? Sans doute, mais seulement aux yeux des utopistes réactionnaires, ceux qui veulent nous faire passer leurs projections pour la réalité. Si le cerveau humain veut se dégager de sa composante simiesque, il est nécessaire qu'il reconnaisse l'égarement qu'elle provoque en nous faisant vouloir ce qui ne peut être que donné, que nous devons nous donner à nous-mêmes et qui nécessite pour cela une éthique des institutions.

Cette éthique serait alors l'aboutissement de l'anthropologie critique.

À vous, cher Monsieur de Diéguez.

J-M Delassus

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mise en ligne 14 février 2006