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Langue, culture et civilisation

 

En juin dernier, j'avais adressé au Monde un long article sur l'avenir philosophique commun de la France et de l'Allemagne si ces deux nations profitaient de la défection de l'Italie et de l'Espagne catholiques dans la construction de l'Europe ; mais je démontrais que, pour cela, le sauvetage de l'identité linguistique allemande était indispensable.
Cet article a été réduit par M. Eric le Boucher , qui a su en conserver l'essentiel et qui l'a publié en première page dans son édition datée du 2 août 2003 dans le cadre d'une suite de trois " Points de vue " sur l'avenir de la culture française, l'un de M. Jack Ralite, le 4 août, l'autre de M. Jean-Pierre Raffarin , le 6 août .
Je crois utile de mettre le texte complet sur mon site à l'intention de mes lecteurs .


1 - Une tragédie invisible
2 - Qu'est-ce qu'une langue de civilisation ?
3 - Histoire de l'écolier limousin
4 - L'aliénation linguistique
5 - L'exemple romain
6 - Sociologie de l'aliénation
7 - Généalogie d'une décomposition
8 - Les souffrances de la solitude
9 - Structure sociale et civilisation
10 - Les terroristes de la logique
11 - La cécité culturelle franco-allemande
12 - La seconde révolution du cogito
13 - L'alliance franco-allemande
14 - Quelques exemples concrets
15 - L'Europe et l'avenir pensant du monde

1 - Une tragédie invisible "

A l'heure de l'effacement politique de l'Italie européenne, une nouvelle vie du Traité de Rome commence, parce que le continent qui incarnait le destin de la pensée sur les cinq continents et qui en pilotait les méthodes depuis les Grecs est appelé à une réflexion sur l'avenir de l'espèce d'une humanité née avec les exploits de l'intelligence rationnelle et dont la véritable histoire est celle des progrès de son cerveau. Un Vieux Continent qui se pelotonnerait autour de la défense de ses coutumes oublierait qu'une civilisation ne repose pas sur le bon usage et l'utile jardinage de ses traditions culturelles et que, depuis vingt-cinq siècles, l'Europe guidait l'aventure de notre boîte osseuse sur cette planète. C'est pourquoi la défection de l'Italie et de l'Espagne catholiques et leur asservissement à un souverain étranger appelle un rééquilibrage en profondeur de la vie cérébrale du Vieux Monde et à une redéfinition de ses chemins face à un empire religieux.

Dans ce contexte, le drame le plus caché, et assurément le plus pervers dont souffre la civilisation fondée sur la critique des dieux est le naufrage inaperçu de la langue allemande. Si la nation de Goethe et de Schiller perdait son identité linguistique, la France serait bien incapable de revivifier à elle seule la vocation à l'universalité qui avait donné sa grandeur civilisatrice à l'introspection socratique.

Quelles sont la nature et les causes de la liquéfaction de la langue allemande ? (voir Qu'est-il arrivé à la langue allemande ? ) Comment expliquer que ce désastre ne réponde à aucun modèle connu d'évaporation d'un idiome unifié dans sa grammaire et sa syntaxe, comment expliquer que l'événement se déroule sous nos yeux dans un silence assourdissant, comment expliquer, enfin, qu'il présente des caractéristiques tellement inédites qu'elles appellent non seulement une description exacte de leur spécificité, mais, si possible, une explication de la logique interne qui leur donne les apparences de la fatalité?

2 - Qu'est-ce qu'une langue de civilisation ?

Les langues conditionnent les " cultures " définies comme l'ensemble des rites et des coutumes locales ou tribales d'une communauté ; mais seules les œuvres mémorisées par l'écrit enfantent l'intelligence et la beauté. Le titre de " langue de culture " implique la capacité privilégiée dont jouissent quelques idiomes de dépasser le statut d'un outil " culturel " chargé seulement d'assurer la communication banale entre les membres d'une population retranchée du capital testimonial des oeuvres. Pour que des écrivains s'emparent d'un parler rudimentaire et inculte et lui donnent la grandeur et la gloire d'enfanter des feux durables, il faut que naissent ces creusets du discours qu'on appelle des civilisations. Celles-ci ne sont pas des fruits de la correction grammaticale ; elles permettent à des incendiaires de la voix humaine de transcender les travaux et les jours et d'allumer des lumières mémorables.

L'Histoire accouche seulement des événements. Comment les arracher au mutisme et à la stérilité de leur évanouissement dans les sables du temps ? Ce n'est pas Salamine qui a enfanté la civilisation grecque, mais les plumes d'Eschyle, de Sophocle et de Platon ; ce ne sont pas les mœurs, usages et traditions de l'Angleterre, mais Shakespeare et Swift qui ont donné au peuple britannique ses titres de noblesse; ce n'est pas l'esprit de mesure du français, mais les Descartes, les Molière, les Voltaire qui ont fait à la France le cadeau inouï de métamorphoser son lopin de terre en un royaume qu'éclairent des étoiles; ce ne sont pas les conquistadors qui ont situé l'Espagne dans un ciel à défier les tombeaux, mais Cervantès et Jean de la Croix ; ce n'est pas le glaive des légions romaines qui a donné au peuple de la Louve le trésor de l'alliance des armes et des lois, mais Cicéron et Tacite.

Mais encore faut-il laisser à l'éloquence, à la sévérité, à la souveraineté des ciseleurs du temps des nations le terreau du parler naturel d'un peuple. Or, la langue allemande offre le spectacle d'une éradication, celle de l'identité vocale qui seule permet ensuite la mutation du langage quotidien en instrument du destin intellectuel d'une nation et qui lui apporte une vitalité inspirée. La langue allemande va-t-elle perdre son souffle pour avoir détruit ses souches ?

Hitler hurlait dans l'arène de la guerre : " Wir sind diffamiert " (Nous sommes diffamés). Dès 1933, Victor Klemperer, philologue et spécialiste de la littérature française, se voyait privé de sa chaire à l'Université de Dresde parce qu'il était juif et fils d'un rabbin. En 1947, son essai La langue du IIIe Reich connaissait un grand succès: il y démontrait que le nazisme n'avait fait que prendre le relais de l'adultération continue de la langue allemande depuis le XVIIIe siècle et de sa dilution progressive au profit d'un sabir franco-allemand. Un demi siècle après la seconde guerre mondiale, la contamination du parler de tous les jours des Allemands dans leur presse et à la radio est-elle devenue irréversible ou bien est-il encore temps, pour l'intelligentsia allemande, de prendre le relais de Victor Klemperer?

Pourquoi cette nation jette-t-elle systématiquement à la poubelle les mots que tant de générations avaient appris dès le berceau? Pourquoi récrit-elle l'histoire des écoliers latinisants qui, nous raconte Rabelais, dédaignaient de se promener dans Lutèce pour " déambuler par les compites et les quadrivies de l'urbe " ? C'est un fait que la langue de Rilke et de Nietzsche ambitionne désormais de se rendre inintelligible à toute la classe moyenne allemande. Si une victoire sur l'inexorable est possible, ce sera par un éclairage impitoyable de la généalogie d'une catastrophe.

3 - Histoire de l'écolier limousin

Prenez le résumé en deux pages de la presse française du jour précédent que l'ambassade d'Allemagne diffuse quotidiennement à ses abonnés sur internet. Pour le 17 juin 2003, vous trouverez des Chancen (chances), des ignorieren (ignorer), des Klientel (clientèle), des fragil (fragile). Pour le 19 juin, vous découvrirez des Korrektur (correction), Image (image), Gest (geste), exilieren (exiler) , Debat (débat), Radikalisierung (radicalisation), pratikabel (praticable), Resistance (résistance), offensiv (offensif), Fusion (fusion), Koordinierung, (coordination), riskant (risqué). Pour le 16 juin, frottez-vous les yeux : vous lirez Dissens (dissension), agieren (agir), solid (solide), akceptabel (acceptable), intervenieren (intervenir) , demonstrieren (démontrer), plädieren (plaider) , Appel (appel) , lancieren (lancer), sensibel (sensible), repräsentativ (représentatif) , premiere (première) , diktieren (dicter), Konterkarieren (contrecarrer), kontestieren (contester), investieren (investir), sensibilisieren (sensibiliser), etc.

4 - L'aliénation linguistique

La France aurait le plus grand tort de s'imaginer qu'elle tirerait un bénéfice politique de la réduction de la langue vécue et native d'une grande nation à la désuétude d'un patois à l'usage du petit peuple. Au contraire, le pays de Descartes serait la première victime, non seulement intellectuellement , mais dans l'ordre diplomatique, de la disparition d'un langage enraciné dans l'esprit allemand et qui demeure la source naturelle du génie d'une grande littérature. Souvenons-nous que la philosophie européenne est née de la révolution luthérienne, qui a commencé de libérer l'esprit critique du joug d'une théologie dont les dogmes avaient plus de quinze siècles d'âge, ce qui a permis à la pensée mondiale de retrouver quelques vestiges de ses origines grecques C'est grâce au génie allemand que l'échec intellectuel de la Renaissance n'est pas devenu irréversible et que l'avenir est demeuré ouvert à une mise en cause radicale des affirmations doctrinales de toutes les religions du monde. Mais qu'aurait été le XVIIIe siècle français si Kant, Schopenhauer , Nietzsche et Freud n'avaient pris le relais de la légèreté voltairienne et anéanti la théologie du concile de Trente? On ne pèse pas l'encéphale des fuyards de la nuit sur la balance des bons mots du patriarche de Ferney.

Le retard philosophique de la France résulte de ses victoires trop hâtives . Inutile de brûler les étapes. Ce grand timide de Montaigne n'a pas fondé d'école française de la critique de l'humanisme religieux: Budé et Lefèvre d'Étaples demeureront de pieux philologues. Il aura fallu attendre Renan pour que l'enquête historique devienne l'arme d'une réflexion encore embryonnaire sur la psychologie des rédacteurs des mythes sacrés - mais Renan est resté déiste, et il était trop peu poète et psychologue pour se demander quelle forme d'animalité de Dieu lui-même le singe-homme s'ingénierait à mettre en scène afin de se prouver qu'il n'est pas demeuré un animal et de doter son ciel d'un cerveau naïvement hypertrophié, mais calqué sur le sien.

Pour que la langue allemande étudie l'encéphale grossi du dieu des singes et pour qu'elle en analyse le logiciel politique, il faut qu'elle apprenne à peser la notion d' " intelligibilité " dans la postérité de Kant et qu'elle fasse de cette pesée l'axe central de toute anthropologie de la connaissance simiohumaine. Car la langue allemande présente l'avantage de distinguer l'entendement pris au sens de la capacité de comprendre, le Verstand, de l'entendement pris au sens de la capacité de se montrer équilibré (vernünftig). Afin d'échapper au flottement du verbe comprendre entre Verstand et Vernunft, Kant a recouru plus de soixante-dix fois au français… intelligibel dans la Critique de la raison pure. Mais intelligibel ne va pas au fondement du problème de la connaissance : le jeu des échecs est " intelligible " à partir des règles convenues du mouvement des pièces.

Mais jamais un Rilke ou un Chamisso de demain ne réussiront à donner du souffle à une langue artificielle et changée en un article d'importation inassimilable. Une langue meurt de la désertion de l'ensemble de la classe dirigeante d'un peuple. Quand M. Schröder déclare " inakceptabel " les propos germanophobes de M. Berlusconi devant l'Assemblée de Strasbourg, il rend risible une franchise, une fierté, une fermeté de la langue qui méritaient mieux que leur asphyxie dans une contrefaçon française du viril " unannehmbar ". Ce n'est pas dans une langue étrangère à ses cordes vocales qu'on redresse l'échine d'une nation humiliée. Mais le tragique prend la relève du ridicule quand les poètes se voient enfoncer dans la gorge un vocabulaire allogène à leur génie.

5 - L'exemple romain

D'Hadrien à Constantin, les empereurs romains ont mieux su le grec que le latin. Alexandre Sévère était éloquent, mais dans la langue de Platon. Même Claude, le débile époux d'Agrippine, était un brillant helléniste. Aussi le déclin du latin fut-il bien antérieur à l'ascension du christianisme et aux grandes invasions. Encore la langue des Quirites ne recourait-elle au grec que par nécessité , parce que seule une civilisation athénienne ouverte à l'expression de la pensée et de la science était en mesure de fournir le vocabulaire du savoir scientifique à un idiome encore dépourvu de termes techniques, comme toutes les langues vernaculaires de l'Europe le sont demeurées jusqu'au XVIe siècle.

Mais puisque l'Allemagne est engagée dans une tout autre entreprise, celle d'exterminer son vocabulaire originel , la simple description du drame de substituer un bas français aux mots originels du peuple allemand ne suffit pas à expliquer le phénomène, parce qu'il y avait longtemps que l'allemand de la Renaissance avait su puiser dans le trésor grec le vocabulaire scientifique et philosophique qu'ignoraient les langues d'un Vieux Monde coupé depuis plus d'un millénaire de ses origines grecques et latines au profit de l'autel : saint Augustin ignorait le principe d'Archimède, vieux de sept siècles et attribuait au péché attaché au bois pourri que Dieu le fît piteusement couler, tandis qu'il faisait flotter un vase de plomb par un miracle de sa bonté.

Pourquoi la destruction des mots quotidiens des Germains succède-t-elle à l'initiation rapide et féconde de ce peuple au vocabulaire de la littérature, de l'histoire et de la philologie à partir de Reuchlin, ce maître d'Érasme? Pourquoi les foules allemandes d'aujourd'hui acceptent-elles de n'entendre goutte à un vocabulaire massivement importé de France dans la presse et les médias? Certes, une fraction de lecteurs parviennent à retenir des bribes de ce salmigondis. Un dictionnaire récent aide nos voisins à comprendre Urne (urne), Kampagne (campagne), profitieren (profiter), Privatisierung (privatisation), reparieren (réparer), global (global), identificieren (identifier), principal (principal), initial (initial), Koncret (concret), lokal, (local), Konflikt (conflit), Krise (crise), importieren, (importer), attractiv, (attractif), Konsequent (conséquent), Zone (zone), qualifizieren (qualifier). Même le public sportif a fini par digérer engagieren, Kompetition, Rekord, etc. Mais ce laxisme ne fait que souligner l'ampleur d'une déroute de la langue nationale qu'entérine désormais le plus complet, le plus récent et le plus prestigieux des dictionnaires germano-français, le Sachs-Villatte (Langenscheichts Grosswörterbuch, 1979). On y trouve un sabir germano-français de plus en plus généralisé.

6 - Sociologie de l'aliénation

Le français est devenu le bas latin de l'Allemagne. Une classe doctorale se donne le rang et les prérogatives d'une cléricature censée détenir les armes d'une caste du savoir, donc jouir des privilèges locutoires attachés à la classe dirigeante. Si des Béotiens poussaient l'audace jusqu'à se souvenir des mots de la langue vernaculaire, ils se verraient dévalorisés par le tout venant de la pseudo culture au pouvoir et rejetés par le consensus des pédants dont l'aliénation s'est solidifiée en un " esprit de corps ". Le complexe de supériorité que nourrissent les nouveaux " latinisants " est devenu un acquis sociologique que seul un sursaut culturel rendra réversible, mais qui sera tellement lié à un renouveau de la fierté nationale qu'il ne pourra se produire qu'à la faveur d'un sursaut politique dont il faudra éviter les dérives ; car ce sursaut sera nécessairement lié aux retrouvailles de l'Allemagne avec sa pleine souveraineté. Mais nul ne peut ignorer que celle-ci n'est pas compatible, à la longue, avec la présence de troupes étrangères sur le sol d'une nation : on n'a jamais vu une occupation militaire se prolonger indéfiniment, alors qu'aucun ennemi ne se montre à l'horizon et que la servitude vous protège seulement contre un adversaire évanoui.

7 - Généalogie d'une décomposition

Seul un regard d'anthropologue sur les relations que les langues modernes entretiennent avec une " culture ", la " culture" avec des " valeurs " et ces " valeurs " avec une civilisation permettra de détecter les causes secrètes pour lesquelles une littérature et une philosophie dont la gloire demeure impérissable, mais dans une langue que personne ne parle plus, peut continuer de se saborder au cœur d'une Europe dont l'éclat était encore celui d'un phare de la raison du monde il y a moins d'un siècle. Pour le comprendre, demandons-nous pourquoi Goethe fut le premier " écolier limousin ", puisqu'on lui doit précisément le remplacement du mot Spaziergang par Promenade.

Le prédécesseur immédiat de Goethe à Weimar, Wieland, avait été le premier poète allemand à imposer à la jeune littérature nationale une tâche d'écolier indispensable à l'intronisation des Germains dans la culture gréco-latine, celle de faire lire toute l'antiquité dans la langue de Siegfried - le nom de ce héros mythique signifie la " paix par la victoire ". Bien avant le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce de l'abbé Barthélémy qui fut le dernier succès de librairie de l'Ancien Régime, en 1788, Agathon, roman pseudo grec en plusieurs volumes, mettait en scène une Hellade déjà romantique . Puis, en polyglotte infatigable, Wieland traduisit les Lettres à Atticus de Cicéron ; et puisque Voltaire avait salué le génie de Shakespeare, bien que ce géant fût aux antipodes du bon goût du XVIIIe siècle, il le traduisit également tout entier.

Mais cet effort immense et tardif d'assimilation des écrits du monde pensant laissait un sentiment de frustration à l'Allemagne du siècle des Lumières. Pourquoi, se disait-elle, les Gaulois lisaient-ils les Anciens en gaulois depuis Amyot, alors que, trois siècles après eux, nous lisons Atticus en allemand, au lieu d'élever une littérature qui nous appartiendrait à la hauteur d'âme dont témoigne notre destin de guerriers? Tacite ne nous a-t-il pas fait figurer dans la littérature latine ? Ce sera à Schiller qu'il appartiendra, dans la postérité de la Révolution de 1789, de porter le théâtre à la température de la nation germanique. Mais, auparavant, le coup de tonnerre de Werther, roman tragico-sentimental, avait fait de Goethe le barde du débarquement dans la littérature mondiale d'une petite bourgeoise aussi banalement vertueuse que la Virginie de Bernardin de Saint Pierre et entourée d'enfants roses et babillards, ce qui donnait une couleur aussi peu héroïque que possible à la nouvelle littérature allemande. Du coup, l'esprit bucolique d'une nation soudainement pétrie d'honnêteté champêtre débarquait avec ses héroïnes de bergerie dans le champ d'une littérature européenne que Marie-Antoinette avait préparée à respirer des parfums virgiliens.

8 - Les souffrances de la solitude

Mais la naissance de l'idiosyncrasie culturelle allemande dans des Géorgiques de la bourgeoisie n'a pas étouffé le besoin viscéral de ce peuple de s'intégrer à l'Europe des Lettres et de la raison à l'école de l'héroïsme militaire que ressusciteront les opéras de Wagner; et puisque la vie cérébrale du monde passait désormais par la médiation de la France des philosophes, Goethe a surgi à point nommé pour confier désormais aux descendants de Descartes et de Molière la mission pédagogique à laquelle Wieland avait appelé la Grèce et Rome avec trois siècles de retard sur la Renaissance.

Mais, pour l'auteur du Faust, l'Allemagne mettrait un siècle ou davantage à civiliser le génie qui lui appartenait en propre et qui lui donnerait sa véritable vocation créatrice . Lassé par le vain défrichage du désert de la germanité, le poète est allé chercher sa résurrection en Italie. Depuis lors, l'Allemagne est demeurée tragiquement privée d'une classe sociale comparable à l'aristocratie cultivée de la France de la fin du XVIIIe siècle , puis relayée au XIXe siècle par une bourgeoisie peu à peu dégrossie sous les amers sarcasmes des Baudelaire et des Flaubert.

C'est pourquoi Goethe se présente à la fois comme le metteur en scène de l'identité civilisatrice de l'Allemagne et comme le premier fossoyeur de la langue encore intacte des Wieland et des Lessing. Mais pour mesurer la profondeur du complexe culturel dont l'Allemagne demeure prisonnière au début du troisième millénaire, il faut se souvenir que Nietzsche lui-même avait commencé de farcir sa prose de mots français après son long séjour à Nice, alors qu'il se vantait d'avoir amélioré l'allemand de Goethe ; et que l'on trouve des " infantil " et des " enorm " dans Freud.

L'Allemagne surmontera-t-elle sa frustration de fille tard venue de l'Europe des Lettres et des arts, alors que sa souffrance s'enracine dans une solitude psychique sans égale ? Car sitôt qu'elle tente de retrouver son identité linguistique, elle éprouve le sentiment de s'enfermer dans un passé antérieur à son débarquement dans la littérature mondiale; et sitôt qu'elle s'imagine aller de l'avant et se désentraver des tutelles, elle s'évanouit dans un monde étranger aux sonorités de son idiome natal. Entre l'enclos des origines et la prison de l'anonymat linguistique dans une langue artificielle et contrefaite, l'Allemagne est devenue le Robinson culturel de la planète.

9 - Structure sociale et civilisation

Pour l'instant, ni la raison, ni le cœur de cette nation juvénile - elle ne s'est unifiée que dans la postérité bismarckienne de Napoléon - n'ont enfanté des témoins universels de son destin littéraire et intellectuel : Faust est une figure mythique et un symbole théologique. Mais se forger la langue qui universalisera le génie allemand n'est pas encore un pari perdu. Il y suffirait de l'entrée en scène du même pédagogue qui se moque des Sorbonne et qui a acculturé la France, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre : une classe sociale dont l'aisance financière et le bon goût sont supérieurs à ceux de la caste enseignante et qui se rend experte à détecter le talent ou le génie. Les Sorbonne sont suiveuses. Ce ne sont pas les pédants qui ont applaudi Ionesco ou Beckett , mais des amateurs éclairés. La bourgeoisie allemande n'a pas donné naissance à une élite lettrée et consciente de sa vocation culturelle: la Kultur est demeurée entre les mains des professeurs et de leurs régiments de Herr Doktor.

A Athènes, les pièces d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide étaient montées aux frais de la ville sur décision d'un comité municipal de détecteurs "professionnels" du talent ; en France , les comités de lecture des grandes maisons d'édition étaient des " détecteurs " de ce type avant que la civilisation de masse eût donné à des " conseillers commerciaux " le pas sur la compétence des comités de lecture. On sait que l'Europe de la pensée mourra de l'industrialisation du livre.

10 - Les terroristes de la logique

Jamais un vrai poète ne pourra s'exprimer en franco-tudesque. Mais le sacrilège dont l'Europe se rend coupable n'est-il pas l'ignorance avec laquelle elle se place à son tour sous le joug des seules " cultures ", comme tous les Bas-Empire, alors que, depuis Périclès , toute civilisation créatrice est une insurrection de l'intelligence et non un encensoir des cultures tribales éparpillées sur toute la terre ?

Depuis vingt-cinq siècles, les vraies conquêtes de la civilisation sont iconoclastes , depuis vingt-cinq siècle les semeurs sont des profanateurs , depuis vingt-cinq siècles , le génie est à l'école des terroristes de la logique. Est-il un seul grand écrivain et un seul vrai philosophe qui ne soit le géniteur d'un blasphème? Sacrilèges, les Molière, les Kafka, les Cervantès. Mais leur père à tous n'est-il pas Eschyle, le chantre de Prométhée, le voleur de feu ? Depuis deux millénaires et demi, le génie est le suicidaire qui substitue les armes des kamikazes de la pensée à celles des dieux. Si l'Allemagne de l'intelligence retrouvait la parole, la sienne, celle de tous les jours, mais affûtée , aiguisée et mise à l'école des guerriers de la raison, l'Europe aurait des chances de retrouver le souffle transculturel des penseurs.

11 - La cécité culturelle franco-allemande

Le déclin cérébral du Vieux Monde place désormais la langue de Goethe au cœur d'une réflexion prospective sur le destin intellectuel du monde et sur l'avenir des sciences humaines sur les cinq continents : car la philosophie n'a jamais progressé que parallèlement à la connaissance de l'homme et la vraie connaissance de l'homme passe par la pesée de son encéphale.

Or, en tant qu'États, la France et l'Allemagne témoignent de la même titanesque déroute du savoir critique. Les deux gouvernements s'imaginent que la politique de la culture est un moyen nouveau et plus efficace que le précédent de catéchiser la nation , une forme améliorée de l'évangélisation de l'espèce, l'instrument indolore d'une cohésion sociale et d'une convivialité semi édénique. Mais, comme disait André Gide, " les bons sentiments font la mauvaise littérature ". Les deux classes d'État oublient que l'Histoire est née avec le tragique et que toutes les grandes œuvres sont des défis que lance l'intelligence à l'animal dédoublé dont la sauvagerie naturelle s'est armée de masques sacrés.

Mais si la France souffre d'une panne internationale de l'esprit critique, l'Allemagne pâtit, de surcroît, du gigantesque handicap de n'avoir pas retrouvé sa capitale cérébrale, alors que seule une mégapole nationale parvient à doter les civilisations d'un regard victorieux des provinces : on sait que Berlin a dû renoncer, au profit des Länder, à la souveraineté du regard sur l'humanité entière sans laquelle le génie se sent à l'étroit: on n'imagine pas des enclos - Francfort, Dresde ou Stuttgart - ouvrir l'œil terrifiant des Swift ou des Shakespeare du XXIe siècle sur l'Europe asservie à un empereur du pétrole et démantibulée d'une pichenette par un gaucho du Texas.

En cette aube d'un troisième millénaire titubant dans une servitude hébétée, quel est le tragique en attente du regard des Christophe Colomb de la pensée de demain ? Il est dans la prise de conscience de ce que la simiohumanité actuelle ne dispose pas encore d'une identité cérébrale aux contours clairement discernables, de sorte qu'elle tente désespérément de cerner ses propres traits dans un miroir fiable ; il se cache, ce tragique, dans la prise de conscience taraudante de ce que la réussite d'une sortie définitive de l'empire de la zoologie s'inscrit dans un avenir hasardeux et lointain; il se cache, ce tragique, dans la prise de conscience de ce que le singe-homme trace son effigie cérébrale rêvée sous l'effigie du Dieu spéculaire qu'il élabore et façonne de siècle en siècle ; il se cache, ce tragique, dans la prise de conscience de ce que le regard du singe-homme sur le roi qu'il colloque dans un ciel des singes prend, de génération en génération, une imperceptible avance sur l'encéphale de ce personnage et qu'il conquiert peu à peu l'œil qui lui permettra un jour d'observer les complexions psychiques successives des monarques éphémères des cerveaux que chaque époque s'applique à mettre en oeuvre.

La faculté de connaître le singe-homme en tant que tel et de l'observer comme un animal en attente d'une mue de son encéphale rudimentaire; la faculté de le décrire dans l'accouchement douloureux d'un roi du ciel des singes un peu moins stupide et aveugle que celui du siècle précédent, tout cela fera débarquer des Isaïe de l'intelligence dans la postérité de Darwin et de Freud. Les semi évadés de la caverne de Platon sont sur le point d'acquérir un système optique qui les placera sur le chemin d'un regard moins rudimentaire sur les idoles de leurs ancêtres et sur celles de leurs contemporains.

12 - La seconde révolution du cogito

Depuis 1637, date de la parution du Discours de la méthode, la philosophie occidentale avait cru comprendre que le singe-homme existe, puisqu'il pense. Il est fort étrange qu'un animal se découvre la victime de l'impérieuse nécessité de se démontrer à lui-même qu'il existe en chair et en os, mais il est plus étrange encore qu'il n'en découvre qu'une seule preuve, irréfutable : sa capacité cérébrale de douter qu'il a des bras et des jambes. Mais où l'étrangeté atteint son paroxysme, c'est dans l'exercice de conjurer le fantasme de se découvrir la proie d'une hallucination collective quand il s'imagine qu'il existe. Derrière le naïf : " Je pense, donc je suis ", la seconde révolution du cogito pointe déjà l'oreille, celle de savoir sur quoi porte le doute si, comme le rappelle notre Cartésius, " penser, c'est douter ".

L'interrogateur devenu imperceptiblement trans-animal se demande maintenant : " Qui suis-je quand je m'imagine que je pense ? Qu'est-ce qu'un animal réellement pensant ? Décidément, il ne me suffit plus de me prouver que j'ai un corps pour que je me persuade que j'ai appris ce qu'il faut appeler la pensée. Car, dans le cas où je serais un animal en marche vers l'humanité, ' Dieu ' serait nécessairement fait à mon image et fidèle à ma propre effigie. Je ne saurais donc devenir homme que si je parviens à conquérir un regard sur le super singe que j'aurai placé dans un ciel à ma convenance; mais si j'y parviens, je jouirai du grand avantage de suivre ce personnage à la trace de ses pas et je parviendrai à me retourner sur mon histoire la plus cachée, celle des aventures de mon encéphale ; et au fur et à mesure que mon Dieu se manifestera à mes yeux et que je le verrai comme une idole pétrie de mes mains, je découvrirai le vrai secret de tout mon long passé de singe-homme ; et je saurai, dans une lumière surplombante, que je deviens homme peu à peu et de siècle en siècle; et je saurai également que seule la connaissance de l'évolution de ma boîte crânienne me fera connaître l'itinéraire qui m'aura conduit de l'animal jusqu'à l'homme ; car je sais d'ores et déjà que ma véritable histoire est celle de ma conque osseuse. "

Une lecture anthropologique du cogito était en germe dans le Zarathoustra de Nietzsche ; et si Heidegger a pu écrire un " Que veut dire penser ? " (Was heisst denken ?), c'est à la suite de sa patiente initiation à Nietzsche, auquel il a consacré deux forts volumes. Malheureusement, le singe-pensant des deux philosophes n'était encore qu'un vitaliste triomphant. Il s'appelait le " surhomme " chez Nietzsche , le " berger de l'être " chez Heidegger . Mais pourquoi la révolution philosophique du XXIe siècle sera-t-elle nécessairement franco-allemande ? Pourquoi seule l'alliance du génie de ces deux nations parviendra-t-elle à doter le cogito d'un œil réellement transanimal ? Parce qu'il s'agira d'inventer le système optique qui permettra d'ouvrir une exposition des effigies célestes du singe-homme; parce qu'il s'agira de faire défiler les dieux simiohumains dans une galerie de ces acteurs, donc de présenter leurs portraits dans la continuité logique de leur apparition et de leur extinction ; parce que la découverte de la succession des représentants célestes de l'encéphale simiohumain ne pourra que bouleverser les méthodes d'interprétation actuelles de la science historique.

13 - L'alliance franco-allemande

Mais pourquoi donc, encore une fois, seule la collaboration de la France pensante avec l'Allemagne de la postérité de Kant et de Nietzsche parviendra-t-elle à inaugurer une alliance radicalement nouvelle entre la philosophie et l'anthropologie scientifique ? Pourquoi la civilisation mondiale tout entière attend-elle l'irruption de la postérité de Darwin et de Nietzsche dans celle du cogito de Descartes ? C'est que, d'un côté, la France souffre du handicap majeur d'avoir perdu toute sa documentation théologique, alors qu'il est impossible de traiter des " faits religieux " sans évoquer ni " Dieu " en tant que mythe à soumettre à l'analyse anthropologique, ni les dogmes officiels d'une Église en tant que moyens d'expression de la doctrine d'un roi des singes installé dans l'espace, ni du sacrifice sanglant dont toute idole réclame le tribut.

L'Allemagne , en revanche, a gardé sa théologie en mémoire. D'où une double aporie: d'un côté, une France devenue amnésique s'est rendue virtuellement capable de conquérir les moyens proprement intellectuels de traiter de sa propre histoire, à la condition qu'elle retrouve sa propre trace ; de l'autre, l'Allemagne a conservé intact son capital religieux, mais elle s'interdit toute interprétation rationnelle du passé et du présent de sa tête. Il en résulte qu'aucun des deux partenaires n'est en mesure, à lui seul, d'accomplir la révolution mondiale de la connaissance du cerveau onirique de la simiohumanité qu'attend le XXIe siècle - celle sans laquelle le singe-homme demeurera une énigme aussi indéchiffrable que la théologie de saint Thomas sous la loupe des théologiens du XIIIe siècle.

L'avenir de l'Europe de la pensée est dans la gigantesque révolution du cogito post cartésien qui placera les théologies dans le champ de l'anthropologie critique et qui fera de l'étude de leurs doctrines une source inépuisable de renseignements sur l'évolution de l'encéphale simiohumain .

14 - Quelques exemples concrets

Pendant des siècles, le titre de théologiens appartenait aux professeurs chargés d'exposer la doctrine de la religion dominante dans les universités . Ce type d'enseignement demeure présent en Allemagne et dans le monde entier, alors qu'il a disparu en France. La nation de Descartes devra donc apprendre à lire Ambroise, Thomas d'Aquin ou saint Augustin , mais à l'école d'un double regard. D'une part, elle devra acquérir une compréhension anthropologique de la dogmatique du christianisme et de l'islam, afin d'en interpréter la signification politique et mythique ; d'autre part, elle devra décrypter les œuvres des saints avec le regard fixé sur la complexion psychique codée de la divinité concernée - donc sur les arcanes d'un personnage mental et d'un acteur politique reconnaissable à sa simiohumanité spécifique.

Le Dieu de saint Ambroise se rendra observable en sa structure cérébrale et son ossature locale, qui ne sont pas celles du Dieu de saint Augustin. L'anthropologie française devra donc s'initier à distinguer clairement le Dieu de Bossuet de celui de Fénelon, ou celui de saint Anselme de celui de Claudel : il y faut des moyens d'investigation intellectuels beaucoup plus aiguisé que ceux dont disposent les critiques littéraires dans leurs analyses banales de don Quichotte ou de Tartufe - car le regard de l'anthropologue des idoles devra porter constamment sur le niveau cérébral des évadés de la zoologie qui adorent telle divinité ou telle autre.

L'anthropologie française et allemande portera toute son attention à étudier le fonctionnement le plus vital des idoles, celui qui porte toujours sur deux mécanismes centraux de toute la politique simiohumaine : leur système des récompenses et des châtiments d'une part, leur système sacrificiel d'autre part, qui se révèle parallèle et complémentaire du premier. Ces deux logiciels sont calqués sur la situation existentielle de tous les dirigeants du monde, qui se trouvent contraints de négocier une " bonté " nécessaire de leur " cote d'amour " et une sévérité sans laquelle ils ne se feraient pas respecter - la crainte est la source commune de la sagesse religieuse et de la sagesse politique du singe-homme. L'étude des tortures éternelles que les idoles infligent aux récalcitrants est un instrument d'observation de leur évolution de siècle en siècle.

Mais l'intelligentsia française ne dispose que du bloc opératoire, non du patient à opérer, parce que la République ne produit plus d'intellectuels informés de l'existence d'un matériau psychique délaissé et rejeté hors du champ de la culture nationale depuis plus d'un siècle. Quels sont les incroyants qui ont lu le De Trinitate de saint Augustin, ou le De Virginitate de saint Ambroise, ou le Proslogion de saint Anselme ou le De servo arbitrio de Luther ? Mais en Allemagne, les esprits qui connaissent ces textes sont tous des théologiens professionnels. Il serait aussi inutile de leur demander de changer de code d'interprétation de leurs documents qu'aux alchimistes du XVIIIe siècle de se convertir à la chimie de Lavoisier ou à la Curie romaine de renoncer au créationnisme.

La collaboration de la France avec l'Allemagne dans la révolution de la pensée critique que connaîtra le XXIe siècle rappelle la collaboration des encyclopédistes avec les protestants allemands au XVIIIe siècle : on sait que Voltaire en avait appelé aux fils de Calvin pour ridiculiser la doctrine de la transsubstantiation eucharistique , mais que cette parenté intellectuelle a aussitôt tourné court, parce que le siècle ignorait les fondements anthropologiques de l'esprit théologique du singe-homme. Il faut espérer que le siècle de l'évolutionnisme et de l'exploration de l'inconscient réservera un autre sort à l'alliance des deux nations à l'heure où le 11 septembre 2001 a fait retourner la planète à l'âge que l'on croyait révolu, où les rêves théologiques se révèlent la clé de l'encéphale biphasé des semi évadés de la zoologie !

15 - L'Europe et l'avenir pensant du monde

Pourquoi, depuis la Renaissance, l'Italie et l'Espagne n'ont-elles pas apporté leur contribution à la critique post socratique de la connaissance du cerveau humain, alors que l'Angleterre de Hume, l'Allemagne de Kant et la France de Descartes ont armé une philosophie qui aboutira un jour à une psychanalyse de l'encéphale euclidien lui-même ? C'est qu'à Rome et à Madrid, le poids immémorial du sacré, dont le catholicisme n'est qu'un avatar récent , mêle le tragique quotidien de la mort aux félicités transtombales de la foi et les parfums d'un ciel bienveillant aux ténèbres de l'enfer.

Les anthropologues sont des spéléologues de la nuit animale ; ils ne rôdent pas autour des négociateurs de l'épouvante et de l'éternité bienheureuse. Ce ne sont pas les prudences de Montaigne à l'égard de l'autel ou le rire de Voltaire qui descendront jamais dans la postérité anthropologique de Darwin et de Freud. Une civilisation de la pensée perce les cuirasses qui protègent le singe-homme de l'effroi. Seules, en Europe, la France de la vaillance cartésienne et l'Allemagne orpheline de l'éclat de armes cachent dans les profondeurs de leur génie les promesses des épées - celles d'un engagement profanateur sur le front de bataille des sacrilèges de l'intelligence. Jamais l'Angleterre de Shakespeare et de Swift ne descendra dans l'arène des blasphèmes créateurs ouverte par David Hume. Si l'Allemagne redevenait le géant iconoclaste qu'elle fut un instant avec Luther; si elle forgeait le glaive des défis de la pensée; si elle réveillait une Europe endormie dans le bercement des simples " cultures ", son alliance avec la France de la raison de demain ferait, des deux nations, le phare cérébral de la planète.

Mais le royaume de la réflexion sur l'encéphale schizoïde des rescapés de la simiennité originelle n'ouvrira ses portes à deux battants qu'aux nations qui auront forgé leur intelligence sur l'enclume de leur langue. Si la France n'aidait pas l'Allemagne à prendre conscience de ce qu'elle renaîtra dans le creuset de son identité linguistique retrouvée et que, sans elle, le fleuve de l'histoire de l'intelligence ne fera voir qu'un lit asséché, l'Europe de la pensée ne retrouvera jamais la place qu'elle avait conquise au XVIIIe siècle. Au plus profond du génie philosophique, il y la lourde évidence que jamais aucun Dieu n'a pu exister ailleurs que dans l'encéphale de ses adorateurs et que le pays de la logique ne serait plus logiciens s'il admettait le miracle du débarquement de trois dieux réels, dont les inventeurs respectifs seraient Moïse pour le plus ancien, Jésus pour l'intermédiaire et Mahomet par le dernier-né. Mais seule l'Allemagne est grosse de la question: "Comment se fait-il que le singe-homme croie en l'existence des dieux de son temps ? Si les trois célestes restants sont aussi éphémères que leurs prédécesseurs, comment notre regard sur ces idoles nous fera-t-il entrer dans le royaume de l'intelligence ? " Il faut un souffle " théologique " pour nourrir cette espérance. La France dispose du bistouri, mais elle n'a plus de mystique du devenir, tandis que l'Allemagne brûle encore des feux d'un destin sans lequel les civilisations perdent leur flambeau spirituel - mais il lui manque l'outil chirurgical. On appelait Socrate la Torpille, du nom d'un poisson qui tétanisait sa proie. Son venin a fécondé vingt-cinq siècles de la pensée occidentale. Puissent la France et l'Allemagne ressusciter ensemble ce poisson-là .

19 août 2003