Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact

L'Europe et l'empire américain face à l'Islam

 

Il n'était jamais arrivé qu'une civilisation eût à en initier une autre, non point à son propre degré d'évolution intellectuelle, mais à l'avenir de l'intelligence humaine dont elle a tracé le chemin et dont elle préfigure les promesses. Une telle entreprise exige des analyses nouvelles de l'évolution de l'encéphale de notre espèce et de son dédoublement entre des mondes imaginaires et le réel . L'Islam ouvre ce gigantesque chantier à l'anthropologie critique de demain.

1 - L'Europe et l'empire face à l'Islam
2 - Le confusionnisme théologique et l'empire américain
3 - Radiographie d'une stratégie
4 - Qu'est-ce qu'écrire sa propre histoire ?
5 - Regardons-y de plus près
6 - Eloge de la dialectique
7 - Le génie dialectique et l'Europe
8 - Une civilisation en situation de légitime défense
9 - Le premier cinéaste de la philosophie

1 - L'Europe et l'empire face à l'Islam

A quelle stratégie de l'affrontement avec le messianisme de l'empire américain l'Europe doit-elle recourir pour tenter de gagner la gigantesque partie où se joue la formation intellectuelle, donc l'avenir politique du monde arabo-musulman ? C'est une entreprise entièrement inédite de concevoir une politique de rattrapage et de relance d'une civilisation que son gigantesque retard dans les sciences humaines laisse tragiquement désarmée dans le monde moderne. Jamais encore l'histoire de l'humanité n'avait fait face à une situation qui laisse la politologie sans voix. Les civilisations qui avaient éliminé leurs rivales les avaient terrassées par la force des armes. Puis, le plus souvent, les vainqueurs découvraient que l'esprit était du côté des vaincus et tentaient de s'affiner sans perdre les prérogatives du glaive.

Le cas de l'Islam est entièrement différent: après avoir civilisé une Europe décervelée par la foi et qui, dès le IIIe siècle, ne connaissait plus le principe d'Archimède, les disciples d'Allah sont retournés aux ténèbres pour n'avoir pas pris, à la fin du XVe siècle, le tournant de l'esprit critique qui allait féconder l'Occident jusqu'à la conversion de l'Europe aux démocraties décébralisées dans l'ordre politique et qui tentent de retrouver leur tête. La nouvelle alliance de l'Amérique avec un messianisme impérial interdit encore aux États laïcs de soulever la question de la nature des croyances religieuses . A l'occasion de l'adoption d'un embryon de constitution européenne, Rome n'ose plus se réclamer de l'existence de Dieu, mais de l'identité acéphale du Vieux Monde, à la manière de Simmaque face à saint Ambroise au IIIe siècle. Du coup, la raison se trouve bâillonnée par une orthodoxie culturelle, qui croit prouver une théologie par la beauté de la musique de Bach ou de la peinture sacrée. Toute esthétique prouve le ciel dont elle se réclame. Qu'importe l'idole, pourvu qu'on ait l'encens.

Du coup, un Islam devenu aveugle demande à l'Europe de se souvenir du sens du terme de " Renaissance ". Du seul fait qu'ils substituent l'autorité de la " parole de Dieu " à celle du génie humain, c'est par nature et au nom de leur logique interne que tous les monothéismes sont nécessairement les sépulcres des Lettres, des sciences et des arts. Au XVIe siècle, une Europe ensevelies sous les sacerdoces est revenue sur terre pour retrouver les armes de la sculpture, de la peinture, de la musique, de la poésie. Sitôt les droits du génie humain reconquis dans les Lettres et les arts, l'essor des sciences en découle inévitablement, notamment l'astronomie, les mathématiques, la mécanique et la physique. Or, l'Islam est venu trop tard pour étouffer à son tour la science des nombres conquise depuis mille ans par les Grecs, puis sous les Ptolémée ; mais cette religion a maintenu fermement l'interdit originel dont le Dieu de la Genèse a frappé la peinture, la sculpture, la musique et la littérature, ce qui a mis, dès l'origine, les fidèles d'Allah dans un porte-à-faux inconfortable entre deux mondes.

Le monde arabe d'aujourd'hui se trouverait donc entièrement relégué au XIIIe siècle si sa scission cérébrale native ne l'avait laissé accessible aux sciences et aux techniques à la suite du malentendu qui a marqué sa naissance décalée. Mais l'Islam se voit désormais contraint de recevoir également de l'étranger l'enseignement des sciences qui s'est développé en Europe depuis la Renaissance. D'où le spectacle saisissant qu'offrent de nos jours des Universités arabes où l'on enseigne ensemble la relativité générale et une cosmologie mythique , comme l'Espagne d'Aznar voulait remarier la physique mathématique avec la mythologie de saint Thomas.

2 - Le confusionnisme théologique et l'empire américain

Dans le chassé-croisé entre la mécanisation de la terre et l'ensommeillement dans le sacré dont témoigne l'histoire du monde, l'empire américain n'y va pas par quatre chemins : souffrant, lui aussi, d'un immense retard dans la connaissance scientifique des machineries célestes dont le cerveau humain se veut la proie , il tente d'imposer à l'Islam un melting pot théologique proportionné à la faiblesse de sa propre raison. Fidèle aux recettes d'un confusionnisme religieux qui s'est longtemps révélé profitable à son expansion commerciale, ce Polyphème moderne s'est d'abord efforcé de faire croire à l'Islam que l'Allah de Mahomet, le Dieu de la Croix et le Jahvé de Moïse bénéficiaient des services d'un seul et même globe oculaire.

Mais il se trouve que les trois idoles qui se partagent la tête de l'humanité n'ont en commun qu'un récit de la Genèse composé de pièces de styles divers et qui, mises bout à bout, se changent en un amas hétéroclite d'archives littéraires. A l'origine, ni Jahvé , ni Allah ne songeaient à conquérir un monopole qui les priverait de confrères dans le cosmos; puis ils se sont réparti les continents, ce qui les a spécialisés à l'échelle de la géographie, à l'instar des rois, dont le tempérament répond nécessairement au climat qui règne dans leur royaume et au caractère général dont témoignent leurs sujets. Quant aux attributs et aux exigences de l'idole des chrétiens, elle est la seule qui, à l'instar de Zeus, ait fécondé une mortelle, mais par sa seule parole, et aussi la seule dont les fidèles mangent et boivent le cadavre ressuscité de leur dieu, ce qui pose à ses autels la question des relations que le symbolique entretient avec le réel et dont témoigne le cerveau fractionné dont notre espèce se trouve affligée. Il s'agit de décrypter la politique des sacrifices, donc les secrets des offrandes de l'homme à sa propre image gigantifiée. L'anthropologie du sacré la plus avancée commence seulement d'élucider ces mystères.

Dans un si grand embarras des sciences humaines, l'Occident ne saurait demander à l'Islam de franchir les siècles d'un seul bond, alors que la majorité des Européens eux-mêmes n'y sont pas préparés : au contraire, l'écart cérébral entre les phalanges de la connaissance rationnelle de demain et l'ignorance des masses , loin de se combler, ne cesse de se creuser au sein même des nations du Vieux Monde, et inégalement de surcroît.

3 - Radiographie d'une stratégie

C'est pourquoi la déclaration du Président Chirac selon laquelle " nous n'avons pas besoin de missionnaires de la démocratie " exige une pesée de la nature de l'avance intellectuelle dont disposent les élites cérébrales d'avant-garde de l'Occident, tellement ce serait condamner le monde arabe à une terrible régression mentale de lui donner à consommer l'oecuménisme confus que réclame le chaos théologique dont l'inconscient de Polyphème est la proie. On ne retire pas une civilisation de son enlisement cérébral à lui faire brûler les étapes : c'est pourquoi l'Europe de la pensée de demain doit défendre un Islam provisoirement devenu acéphale, mais du moins préservé, au prix de ce lourd tribut, de sa chute dans le pire : la cohabitation des masses musulmanes avec une messianisation du commerce est inassimilable par une société dont la divinité a fait alliance avec les tribus.

La nature humaine est si peu capable d'une mutation intellectuelle subite et définitive que la France ahane jour après jour sur le chemin de l'avenir de la raison qu'elle a ouvert en Europe il y a deux siècles et demi. En revanche, associer d'ores et déjà les rares éclaireurs qui commencent de germer au sein de l'Islam aux manipules des combattants encore clairsemés d'une connaissance spectrale du cerveau biphasé de notre espèce, ce sera féconder la voie des lents mûrissements, ce sera susciter une solidarité prometteuse entre deux civilisations, ce sera fonder une égalité sommitale qui interdira la suffisance à des Européens demeurés eux-mêmes en apprentissage permanent, ce sera sauver la vocation internationale de la pensée scientifique et son universalité, ce sera condamner l'Islam de l'intelligence à prendre à son tour de l'avance sur ses pédagogues, ce sera refuser de lui faire parcourir inutilement un chemin déjà parcouru.

Voltaire est devenu le Ptolémée de la science historique depuis que l'histoire des religions a dû changer de caméra, Copernic est devenu le Ptolémée de l'astronomie depuis qu'Einstein a bousculé l'espace et le temps. Après tout, la province française a passé d'un seul coup du téléphone à manivelle à la fibre optique, et cela il y a un quart de siècle seulement ; pourquoi l'Islam d'avant-garde ne passerait-il pas de l'observation des idoles montées sur les piles de leurs rites à une psychobiologie spectrale des trois monothéismes ?

Il y a urgence : aux dernières nouvelles , nous avons appris que Polyphème s'est entouré de fils d'Ulysse qui lui ont fait dire aux peuples arabes : " Vous écrivez votre histoire ". On prétend également que l'ex-président Clinton aurait glissé à l'oreille de G.W.Bush qu'il valait mieux se demander dans quel recoin la raison a couru se cacher que de chercher où passe " l'axe du mal ". L'Europe n'a pas partie gagnée face à un adversaire de mieux en mieux conseillé.

4 - Qu'est-ce qu'écrire sa propre histoire ?

En vérité, les nouveaux Ulysse de l'Amérique tendent à l'Europe un piège aussi redoutable que le cheval de bois laissé par les Achéens sur les rivages de Troie. Car le propre de la foi est précisément de n'avoir pas d'histoire : le croyant se demande seulement si son bref passage par l'éphémère a été pieux ou impie et s'il mérite l'éternité des félicités célestes, ou celle des tortures infernales. Ce type d'histoire se trouve entièrement entre les mains secourables ou vengeresses de l'idole : c'est elle, l'historiographe unique, la narratrice solitaire et la récitante exclusive du destin de ses sujets. Tout le jansénisme se réduit à la question de savoir si le croyant sera privé de sa capacité propre d'assurer son salut ou s'il sera autorisé par le ciel à se mettre à son compte, même petitement et de tirer son épingle du jeu aux côtés des Jésuites.

On comprend la léthargie politique et la condamnation radicale des Lettres, des arts et des sciences que brandissent inévitablement les trois monothéismes aussi longtemps qu'ils conservent leur identité cérébrale originelle, puisque l'histoire sans surprise d'un monde livré à des péripéties connues d'avance ne peut que contaminer la pureté de leur sceptre: la seule existence tenue pour cohérente et digne d'être vécue par les croyants sera celle qui se déroulera dans leur tête . Les religions du Livre sont les systèmes immunitaires que l'humanité a sécrétés afin de se protéger des tempêtes et des malheurs de l'histoire.

Or, l'Amérique a l'air de changer subitement de stratégie et de philosophie à l'égard du monde arabe : aux dernières nouvelles, nous avons appris qu'elle demande maintenant aux fidèles de l'Islam de prendre en mains leur propre histoire, donc de se réveiller de sept siècles de sommeil et de se mettre à l'école de l'Europe de la Renaissance à laquelle le monde entier doit le retour de l'humanité à sa propre histoire. Comment le Vieux Continent répondra-t-il aux nouveaux conseillers de la Maison Blanche qui font soudainement tenir à leur marionnette du Texas un langage politique plus informé et plus sérieux que le précédent?

5 - Regardons-y de plus près

Mais regardons-y de plus près : l'empire américain ne convie pas vraiment le monde musulman à se mettre à l'école de sa tête. Il s'agit seulement, pour Washington, d'appeler les fidèles d'Allah à faire preuve du type d'activisme politico-religieux qui a permis au Nouveau Monde de faire bénir par le dieu de la Croix une industrialisation et une mécanisation frénétiques de la terre. Or, la théologie d'un Golgotha paniqué avait entraîné une neurasthénie profonde des marcheurs vers l'Ouest, tellement les esprits ballottés entre la potence du Golgotha et le feu de Prométhée ne savait plus comment faire couler le sang du meurtre de l'autel dans les sillons de la Providence.

Aussi le Dieu du sacrifice humain retrouvé est-il bien le dernier qui puisse jamais séduire un Islam guéri par Abraham de l'offrande d'Isaac à la fureur du ciel: dès la fin de la guerre de Sécession, l'Amérique invente un " évangile de la richesse " dont les héros et les saints s'appellent les chemins de fer, la banque et l'industrie. On a écrit que la visite de Freud à l'Université de Clark en 1909 ressemblait à la visite d'un médecin au chevet d'un malade . C'est que l'Amérique est une civilisation prise en étau entre l'assassinat cultuel et le combat contre le " péché originel " : à force de volonté et de bonnes œuvres , le mythe de la chute sera terrassé. Les saintes écritures converties à l'industrialisation d'un Continent par la volonté expresse du Dieu de la croix ne savent plus comment sauver l'autel des chrétiens.

L'empire américain exporte le Golgotha en caissons. Il a greffé son interprétation de la psychanalyse sur sa vocation à convertir la planète à une maffia du gibet. Putman l'explicitait fort clairement dès le lendemain de la visite de Freud. Pour cela, il faut évangéliser l'Amérique par l'industrialisation forcenée de la Croix. Putnam l'explicitait fort clairement dès le lendemain de la visite de Freud en Amérique :

" Dès lors que j 'étudie mes malades et m'efforce de les soulager de leurs symptômes, je découvre qu'il me faut également chercher à améliorer leur personnalité morale et leur caractère. Ils doivent vouloir souhaiter se "sublimer". Il leur faut donc consentir à faire des sacrifices afin de se conformer à leurs idéaux les plus nobles. Je considère qu'un patient n'est pas réellement guéri s'il ne devient pas moralement meilleur, plus ouvert, et inversement, je crois qu'une régénération morale contribue à éliminer les symptômes " (Hale, 1968, 145).

La grâce divine mise à l'école des chaînes de montage produira une sublimation générale du surmoi collectif de l'Amérique, donc l'élévation et le transport de l'âme du monde dans les saintes vapeurs des idéalités de la démocratie. Mais Freud répond à Putnam dans sa Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique de 1914:

" Cédant aux grandes exigences morales et philosophiques de sa nature. M. Putnam a cependant cru devoir demander à la psychanalyse plus qu'elle ne pouvait donner et a voulu la mettre au service d'une certaine conception éthico-philosophique du monde. " (1914d, 104)

Rien de plus étranger à la religion de la soumission à la fatalité que demeure l'Islam. Le Coran est viscéralement étranger au prosélytisme chrétien, parce qu'Allah est un gestionnaire sédatif du cosmos et un organisateur énergique des masses à demi sauvages de son temps, dont il fallait discipliner l'anarchie à l'école des rites, des prescriptions alimentaires et de l'encadrage de la vie sexuelle . Toutes les théologies portées par la nécessité d'éduquer des foules désordonnées et de les armer d'une volonté politique articulent étroitement leur code juridique avec leurs prescriptions sacrées .

Aussi l'alliance de la politologie avec le "Connais-toi" de demain confirme-t-il pleinement l'avance de la science anthropologique européenne sur celle du reste du monde: car jamais l'Islam de l'abolition de l'individualisme par de quadruples agenouillements quotidiens ne placera aux côtés d'Allah le Dieu des actionnaires d'une démocratie messianisée par la marchandisation maffieuse du sacré et par la cotation en bourse des évangiles par l'american way of life. Demander une collaboration étroite entre un dieu des fonds de pension du salut et un dieu du désert et les convier à s'épauler en confrères ressortit à la cécité d'une raison dépourvue de tout regard critique sur le fonctionnement de l'encéphale simiohumain.

Observer les trois dieux calqués sur la géographie que l'espèce au cerveau bipolaire a forgés au gré des époques, des lieux et des climats requiert une science des diverses boîtes osseuses que notre espèce a logées dans le ciel. Un messianisme de la passivité est tellement inconciliable avec le ciel fébrile des parrains de la croyance que ces deux cultes se feraient dérailler l'un l'autre s'ils entraient en collision. Si la pensée européenne redevenait le phare du "Connais-toi", elle permettrait à la religion du Coran de s'autoféconder à l'écoute de sa voyance.

6 - Eloge de la dialectique

Quel est le véritable moteur de la liberté intellectuelle que l'Europe a construit? Rien d'autre que la dialectique, c'est-à-dire l'art de discipliner la logique dont la philosophie occidentale a commencé de s'assurer la maîtrise à partir de Platon.

A la vérité, si le génie de la dialectique est la source de l'individualisme cérébral de l'Occident, c'est pour la raison fort simple qu'il s'agit d'un pilotage qui s'empare vigoureusement et, pour ainsi dire, d'autorité de l'entendement libéré et qui le conduit sur un chemin tracé par une suite de propositions si irréfutables qu'elles ne tolèrent ni écart, ni faux pas de leur conducteur. Pour que le cerveau qui en possède la trempe s'arme de surcroît du rare courage de s'extraire de la collectivité semi animale et pour qu'il suive la voie sévère qui lui permettra de déjouer les pièges de la raison coutumière, il faut un pédagogue totalement intériorisé et inflexible : la dialectique est le pédotribe des philosophes. Elle forge autant le caractère que le jugement de l'enfant. Mais pour qu'elle mette le cocher qu'elle est à elle-même au service de propositions étroitement articulées entre elles, il faut une énergie et une volonté qui conditionnent l'apparition même de l'individu promis à la déesse de la pensée.

C'est pourquoi une civilisation qui n'a pas déchiffré l'inscription qui figure à l'entrée des jardins d'Académos, et qui avertissait les candidats que nul n'entrerait en ces lieux s'il n'était géomètre n'a pas encore appris à penser au sens propre du terme, faute de cerveaux dégagés du limon des us et coutumes. Une tête armée de la boussole de la dialectique dispose d'une raison profanatrice par nature. Tout vrai philosophe occidental est issu du mutant inaugural que fut Platon. Rendu iconoclaste par la dialectique, il se trouve en péril de mort , comme les prophètes - mais c'est de l'intelligence qu'il est le prophète. Pourquoi jamais la chrysalide qu'est l'intellectuel arabe ne se change-t-elle en papillon, c'est-à-dire en électron libre, tels que Descartes, Einstein, Galilée, Copernic, Spinoza ou Richard Simon, sinon parce que la raison tribale n'est qu'un flair au service de l'instinct de conservation du groupe. Aussi tous les vrais intellectuels arabes d'aujourd'hui sont-ils condamnés à l'exil intérieur ou à l'émigration par les représentants officiels du cerveau collectif - les mollahs. Du monde arabe on peut dire qu'il ne maîtrise pas l'arme de la logique solitaire et martyre qui a fondé l'Occident de la pensée.

7 - Le génie dialectique et l'Europe

Mais le génie dialectique est tellement rare, comme Platon le soulignait déjà, qu'il demeure fort inégalement réparti, même en Occident. La raison anglo-saxonne y accède seulement par l'initiation aux sciences exactes et aux mathématiques , mais non dans le droit, qui demeure foncièrement coutumier. Les écoles publiques anglaises ne dispensent aucun enseignement de la philosophie. L'adolescent entre à l'Université sans avoir seulement entendu prononcer le nom d'un philosophe, même anglais. Les cerveaux britanniques doués pour la dialectique ne sont donc pas éveillés dès l'enfance, alors qu'en France, le difficile apprentissage de la dissertation scolaire, même rudimentaire et artificiellement séparé aussi bien de la logique psychanalytique que de tout regard critique sur l'humanité, demeure une initiation de la jeunesse à la dialectique du seul fait que les maîtres imposent aux enfants les premiers pas de l'esprit de méthode , donc de la rigueur du raisonnement . Les pédagogues de la République contraignent les enfants à cesser de jouer avec les mots et à délimiter le sujet à traiter. Leur bâton est un couperet . Le verdict: " Hors sujet " est éliminatoire. La dialectique est l'autorité qui interdit à l'encéphale semi animal de courir en tous sens , à l'image des sociétés primitives que ballottent de ci, de là, leurs sentiments et leurs humeurs.

Où sont-ils les cerveaux politiques de l'Occident capables de cerner le sujet à traiter, qui est de savoir comment les empires se définissent et comment ils s'étendent ? On débat de la moralité et de l'immoralité de la guerre en Irak, de l'opportunité ou de l'inopportunité d'abattre tels tyrans et non tels autres, de l'état des arsenaux respectifs des belligérants, du degré de légitimité et d'illégitimité de la torture, des moyens d'amadouer les règles du droit international qui précisent le statut des prisonniers de guerre, de la pertinence d'une occupation militaire compte tenu du niveau de culture de l'occupant. Ménandre disait : " Si tu n'entraînes les enfants à penser, inutile d'y entraîner les adultes. " Aussi tous les grands chefs d'État furent-ils des visionnaires de la logique qui commande l'histoire, donc des prophètes de l'évolution des événements : bref, des dialecticiens de première force.

8 - Une civilisation en situation de légitime défense

Comment se fait-il que l'Islam n'ait jamais appris à développer la capacité d'enchaîner des raisonnements en acier trempé ? C'est que la raison magique n'est pas molle : elle se trouve entre les mains des sorciers de la terre . La théologie, elle aussi, a une main de fer. Sa poigne relie entre eux une succession d'arguments pareils aux maillons d'une chaîne, mais soudés les uns aux autres par voie d'autorité et sur le mode fascinatoire. Les sociétés primitives sont soumises à un carcan cérébral de première force. Seule la dialectique est de taille à le briser. C'est pourquoi, depuis des millénaires, la lutte à mort qui divise le genre humain entre les foudres de la dialectique et la thaumaturgie des sorciers fonde la liberté de la pensée sur une stratégie de la vérité plus sévère que celle du ciel des magiciens .

C'est à l'école des prétoires que la raison occidentale est devenue offensive, parce qu'il fallait contraindre la pensée tribale à regarder en face le tragique de ses contradictions si l'on entendait placer des innocents sous la sauvegarde des éclairs de la logique. Cicéron a défendu Milon contre des Sénateurs ridiculement agenouillés devant la sainte loi des douze Tables. Ces vénérables puritains de la sottise ne pouvaient accueillir la logique de la légitime défense, puisqu'elle n'était pas gravée dans la loi. Cicéron manie le tonnerre: " Vous condamnez Milon au choix de se trouver assassiné par son agresseur ou par vous. " La dialectique, c'est le feu du ciel de l'intelligence qui s'abat sur la loi tribale de Rome !

La dialectique illustre la légitime défense à laquelle la pensée véritable se trouve acculée. Arme fidèle au poste, inflexible, souveraine, mais dangereuse : Socrate, retranché dans la forteresse de la dialectique, ne cesse, depuis vingt-quatre siècles, de ridiculiser l'incohérence de toute pensée collective, celle qui, au cœur de nos démocraties, proclame encore que les majorités de l'ignorance auront raison contre les minorités de la connaissance. Le droit, dit Cicéron, c'est la dialectique appliquée.

9 - Le premier cinéaste de la philosophie

L'aigle de Meaux narrait l'histoire du monde en confesseur du Dieu des chrétiens. Les XIXe et XXe siècles ont remplacé l'éléphantiasis verbale des théologies par la pieuse écoute de juges à la tête plate. Entre l'obésité cérébrale des confidents du créateur et la faiblesse d'esprit des hommes courant en tous sens sous le fouet de la déesse de l'ignorance qu'on appelle l'Opinion, impossible de trouver la voie droite, parce que seule une raison vivante, donc portée par le souffle de la dialectique est en mesure de changer les plateaux et les poids de l'entendement humain, donc de modifier la balance à peser le monde.

Demain, une science de l'histoire et de la politique qui aura appris à se coller aux oreilles des écouteurs capables de décrypter l'encéphale de notre espèce tentera de présenter aux prisonniers de leurs dieux le film qu'a tourné, il y a vingt cinq siècles, le premier cinéaste de la philosophie. La caméra de Platon déroule sous nos yeux une pellicule qui n'a pas pris une ride. Elle nous dit que les captifs de leur caverne sont incapables de décoder la bande-son qui a enregistré l'histoire de leur tête. Mais si le scénario est muet, le réalisateur du film nous montre un défilé d'ombres en noir et blanc. Ces figurants s'imaginent conquérir la connaissance de leurs effigies à se redupliquer en leurs idoles. Mais la dialectique nous montre l'autre spectacle : nous voyons des acteurs dédoublés entre leur ciel et la terre et qui cherchent en tâtonnant à trouver leurs propres traces.

Quand la connaissance d'eux-mêmes des empires pressent la sclérose qui guette la chair, l'âme et le sang de leur ciel, ils courent vers la sortie de l'antre où les attendait autrefois un soleil. Mais le "Connais-toi" promis à la dialectique du XXIe siècle soumet la science politique à une autre attente. L'Europe ne pourra méconnaître longtemps la nature de la maladie dont tous les empires du monde ont été frappés depuis la tour de Babel. Il faut donc qu'à la manière des prisonniers de l'antre de Platon, elle apprenne à en reconnaître les symptômes et qu'elle invente les remèdes que réclame un monde aveuglé par la bannière étoilée. Les ombres qui défilaient derrière un " petit mur " ont découvert la dialectique. Ils lui demandent de soigner les artères de la statue de la liberté . Elle griffonne une ordonnance à l'intention de l'Amérique.

Que dit l'Hippocrate de l'empire ? Que le Nouveau Monde est devenu un astre sans feu. " Quel est, demande la dialectique, cette Amérique dont l'âme éteinte s'épouvante de la noirceur du monde ? Quel est ce drapeau hagard et titubant ? Qui sont ces nains rassemblés autour d'un sot ? Qui est ce fou qui court sous les huées d'un point du globe à l'autre ? D'ordinaire, c'est l'histoire qui prescrit les remèdes qu'il convient d'administrer à la politique ; maintenant, ce sont les serviteurs de Clio qui se rendent à son chevet. Le tour est venu, pour l'Europe, d'inaugurer l'ère copernicienne de la science politique.

le 8 juillet 2004