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Aux sources grecques de l'anthropologie critique

 

L'anthropologie critique se situe au cœur du sauvetage de l'intelligence européenne. Mais il y faudrait une politique du livre. L'idée commence de préoccuper le Ministère de la culture après le rachat de la civilisation de Gutenberg par des industriels qui feront du livre une marchandise cotée en bourse.

Odile Jacob conteste en justice la vente d'Editis au groupe Lagardère, mais la Commission de Bruxelles lui répond d'avance que sa compétence se limite à " évaluer les capacités du repreneur à conduire une concurrence efficace ". Ce ne sera pas à partir de cette conception-là de l' " efficacité culturelle " que le vendeur et l'acheteur seront incités à éditer les Proust et les Valéry d'aujourd'hui. Du coup, le Ministère fondé par André Malraux est au pied du mur.

En attendant, la vraie recherche intellectuelle continue de se porter sur Internet, comme c'est déjà largement le cas pour l'information politique. Aux dernières nouvelles, l'étude du cerveau schizoïde de l'humanité se poursuit à la suite de l'enregistrement sur CD de quelques grands textes de la littérature grecque. Dans cet esprit, je signale l'initiative de Jean-Pierre Guglielmi , linguiste et orientaliste.

1 - La logique des déclins
2 - Les rêves extrêmes du singe-homme
3 - Les espoirs d'une résurrection
4 - L'avenir intellectuel de l'Europe et la science anthropologique
5 - Petite histoire de la philologie grecque
6 - La révolution de Jean-Pierre Guglielmi
7 - Le cerveau dichotomique grec
8 - La nature et l'objet de l'anthropologie du sacré
9 - Histoire et nature
10 - Vers une anthropologie générale du sacré
11 - La sortie de l'âge théologique des civilisations

1 - La logique des déclins

Alors que Gengis Kahn a fini par franchir la muraille de Chine, que les Goths et les Wisigoths sont descendus jusqu'en Afrique où saint Augustin inventait un Dieu indifférent aux invasions des barbares et que les guerriers d'Allah, montés jusqu'à Poitiers, n'ont quitté Séville qu'en 1501, la civilisation européenne est la seule qui se replie sans se trouver agressée de l'extérieur par le fer et le feu, mais seulement par la paralysie des combattants de la pensée qui avaient fait sa gloire de Platon à Freud et de Pythagore à Einstein. Et pourtant, l'agonie cérébrale d'un continent qu'aucun glaive ne menace peut se changer en une promesse de résurrection, parce que les trêves des guerriers laissent à la méditation le temps de pondre les couvées de l'intelligence. Il arrive que les renaissances mûrissent dans l'ombre où les décadences ont cessé de faire entendre aux oreilles des nations le cliquetis des armes de leurs vainqueurs.

La lucidité rappelle que les civilisations ont toutes péri dans la revanche des foules sur les élites du savoir. La dernière victoire des barbares ne date que de quelques semaines: les masses gavées d'images et étourdies de sons ont provoqué le naufrage de Gutenberg dans l'industrialisation de l'écrit. L'édition est devenue un marché coté en bourse. Mais cette répétition générale d'une tragédie bien connue de l'Europe - la civilisation grecque l'avait inaugurée avec les impresarii de la littérature, du théâtre et des jeux sous les Ptolémée - n'a été rendue possible qu'en raison de l'épuisement du génie des visionnaires de la condition humaine. L'inculture des masses vient seulement prendre le relais des léthargies de la raison. Il y aurait place pour un Shakespeare , un Molière, un Balzac : c'est la sève qui ne monte plus sous l'écorce.

2 - Les rêves extrêmes du singe-homme

Mais pourquoi ce tarissement, sinon parce que le XXIe siècle a besoin de géants d'un autre type que le Dostoïevski des Frères Karamazov ou le Soljenitsyne de l'appel au Dieu des chrétiens ? Notre temps voudrait enfanter des visionnaires de l'encéphale de notre espèce dont la distanciation à l'égard de cet organe s'inscrirait dans la postérité des Swift et des Cervantès. La réhabilitation de ces premiers Titans du recul intellectuel favoriserait de surcroît l'éclosion parallèle d'un regard nouveau sur quelques saints qui, ayant osé prendre appui sur le cerveau supérieur dont ils avaient doté leur idole, ont observé du plus loin qu'il était possible les gesticulations et les prouesses des évadés de la zoologie. De quel encéphale étonnant avaient-ils donc doté la divinité imperceptiblement transanimale qu'ils avaient imaginée pour abaisser un regard souverain sur leurs congénères et sur eux-mêmes? L'Europe souffre des douleurs d'un enfantement : elle accouche d'une anthropologie critique désireuse d'observer les rêves extrêmes du singe-homme. Or, de ceux-là, les théologies sont les fidèles miroirs.

3 - Les espoirs d'une résurrection

Dans cette attente, la liquéfaction de l'Europe de la pensée est riche des espérances et des promesses d'un renouveau. A l'heure où un fabricant d'armes provisoirement empêché de s'emparer de toute l'édition française parvient à passer le relais à un pseudo concurrent non moins attaché à seulement rentabiliser un marché, à l'heure où le spectacle que présentent aux actionnaires de la démocratie, l'odeur de la torture qui monte du Tigre et de l'Euphrate, qui peut imaginer qu'aucun philosophe et aucun anthropologue ne se poseront la question de savoir à quelle espèce nous appartenons ? Il est significatif que les idéalités de 1789 servent aussi bien de masque sacré à l'évangélisation sanglante de la terre que le gibet du Golgotha, les tables de la loi dictées à Moïse sur le Sinaï et les saints commandements du Coran. Tout cela n'appelle-t-il pas une anthropologie un peu plus profonde que celle qu'illuminent les torches de quelques concepts angéliques ?

Il est dans la nature des choses que les masses américanisées s'en moquent autant que les foules du XVIe siècle riaient des exploits de l'inquisition; mais que des États dont l'un des organes principaux s'appelle le Ministère de la culture n'ait aucune politique de sauvetage d'une civilisation de l'intelligence, donc aucune stratégie du salut du livre, voilà un fait historique dont la portée n'est pas si désespérante qu'on l'imagine : car il est difficile de croire que l'apathie d'une civilisation tombée dans le plus profond sommeil politique et placée sous l'égide d'un État acéphale ne produira aucun électrochoc. On observera bientôt dans l'œil du dinosaure le sûr allumage d'un clignotant de la pensée . Internet y mettra moins de temps qu'il n'a fallu à Ulysse et à ses compagnons pour rougir au feu le pieu qui creva l'œil de " Personne ".

Le 6 juin 2004, une page de l'histoire de l'Europe a été tournée , mais déjà le passé prend un sens nouveau sous nos yeux, tellement les flammèches d'une interprétation nouvelle de l'histoire nous appellent à méditer sur l'espèce semi onirique qui avait longtemps fondé non seulement le sens de son destin, mais la définition même de son identité et de son devenir sur son interprétation du sort glorieux d'un torturé à mort .

4 - L'avenir intellectuel de l'Europe et la science anthropologique

Puisque l'avenir intellectuel de l'Europe passera nécessairement par un approfondissement décisif de la connaissance scientifique de l'espèce humaine, nulle autre science qu'une anthropologie nouvelle ne sera en mesure de faire fructifier l'ambition originelle de l'Occident . Mais dès lors que l'objet de la spéléologie cérébrale sera nécessairement de faire progresser à grands pas la connaissance de la raison elle-même, il y faudra une spectrographie non seulement en mesure d'observer l'encéphale simiohumain, mais capable de peser la notion même d'intelligence qu'aura forgée un vivant dont l'étrangeté est précisément de s'auto-proclamer transzoologique par nature.

Comment sommes-nous censés armés d'avance du pouvoir de tracer une frontière incontestable entre notre espèce et toutes les autres réunies ? Une entreprise de ce genre suppose une préconnaissance de la spécificité cérébrale réputée séparer les deux espèces à titre difinitif, ce qui contredit le fait que notre encéphale est en voyage et ne saurait donc tenir l'état actuel de son outillage pour un critère adéquat et sans recours. De plus, l'encéphale simiohumain se caractérise par une coupure qui le scinde entre le réel et des mondes imaginaires dont les idéalités démocratiques sont précisément partie prenante. Cet organe schizoïde ignore en outre comment il faut qu'il se divise toujours entre deux mondes, quelles relations il appartient à l'un et à l'autre de ces royaumes d'établir entre eux, comment et dans quelles circonstances les verdicts respectifs du saisissable et de l'insaisissable exerceront une prééminence toujours passagère et fragile, comment il convient de tenter de stabiliser des échanges précaires et instables entre deux empires soumis à de profonds bouleversements au gré des époques , des climats et des lieux , mais également au gré des événements heureux ou malheureux qui en font la proie de circonstances largement imprévisibles.

Pour fonder une anthropologie scientifique dont le recul critique à l'égard du matériau à interpréter la distancie de l'espèce actuelle tout en ouvrant un champ nouveau à la connaissance rationnelle des instruments dont elle dispose, il est préférable de lui fournir des cerveaux hors d'usage ; car si la torture est un outil transanimal , il est dédoublé par l'idéalité démocratique qui en accroît les performances pratiques, mais dont la mémoire s'est exactement conservée et dont le mode de fonctionnement renvoie aux encéphales actuels d'une manière suffisamment saisissante pour que leur comportement se rende immédiatement reconnaissable aux intelligences encore en service de nos jours. Il faut, de surcroît , que le matériau d'autrefois, dûment observé et décrit par la nouvelle discipline, jette de lui-même des ponts vers les cerveaux contemporains. Or, un réservoir considérable et inexploré d'encéphales à la fois périmés et parlants attend les nouveaux anthropologues : celui dont toute la littérature et toute la philosophie grecques nous présentent les trésors.

Pourquoi cette gigantesque réserve de boîtes osseuses n'a-t-elle pas été recensée et soumise à l'examen depuis Darwin et Freud, sinon parce qu'elle est réputée avoir été mise hors circuit par le triomphe de trois divinités qui se sont substituées aux anciennes depuis deux millénaires à peine et qui ont rendu sacrilège l'examen anthropologique de l'imaginaire religieux simiohumain en général, donc hautement périlleux , primo, toute interprétation scientifique de la soumission de la totalité de notre espèce d'autrefois aux personnages fabuleux que sécrétait la moitié onirique de son encéphale ; et secundo, tout examen de la perpétuation de cette caractéristique psychogénétique au sein de l'humanité actuelle.

5 - Petite histoire de la philologie grecque

C'est pourquoi la Renaissance de la philologie grecque et latine à la fin du XVe siècle a passé outre sans seulement y songer à tout examen préscientifique de l'encéphale de Xénophon ou de Sophocle, de Platon ou de Pythagore, de Périclès ou d'Alcibiade, parce que l'observation semi critique du cerveau de saint Ambroise ou de saint Augustin à la chandelle de la raison encore fort désarmée de l'humanisme de l'époque l'aurait sans doute conduite à inventer, dans la foulée, une balance rudimentaire pour tenter de peser l'entendement théologique de saint Anselme au XIe siècle et même de saint Thomas d'Aquin au XIIIe . Toute la civilisation occidentale en aurait pris un autre cours. Mais jamais les hellénistes européens ne sont parvenus à féconder leur discipline et à en faire un instrument nouveau et révolutionnaire de la connaissance en profondeur de l'espèce humaine. Tout le XVIIIe siècle les a laissés sans voix. Quant au XIXe , l'enseignement du grec et du latin dans les lycées a seulement servi à exalter les idéaux de la révolution de 1789, parce que l'enseignement public est fatalement idéologique et ne pouvait que tenter de tirer parti des tableaux idylliques et pseudo scientifiques de la Grèce ancienne hérités de la philologie allemande et de la mythologie hégélienne.

Sous la troisième République, les frères Alfred et Maurice Croiset , nés respectivement en 1843 et 1846, ont régné sur l'histoire de la littérature grecque. Renan et Anatole France étaient à l'écoute de leur savoir immense et de leur bon goût. Ils cherchaient, disaient-ils, à " ressusciter l'esprit des âges disparus ". Malheureusement, il pesaient le degré de raison d'Hérodote ou de Thucydide à relever avec la plus grande attention les superstitions auxquelles ils avaient renoncé, mais sans jamais s'interroger sur la signification de celles qu'ils avaient conservées, faute de science du cerveau des hommes et des dieux. Alfred Croiset est mort en 1923 et Maurice seulement en 1935. Ni l'un, ni l'autre, n'ont entendu parler d'un certain Sigmund Freud, alors que la connaissance de l'inconscient est née d'une analyse, certes encore balbutiante de l'Œdipe de Sophocle, ni même , semble-t-il, d'un certain Darwin, dont L'Évolution des espèces avait paru en 1859. A l'exceptionn de Nietzsche, aucun helléniste professionnel n'a seulement tenté d'observer l'humanité dans un autre miroir de la Grèce que celui du rationalisme superficiel de son temps. Le XXe siècle s'est essayé tantôt à l'esthéticisme , tantôt à l'eschatologie marxiste, tantôt au structuralisme inauguré par Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss en 1955 . On sait que le structuralisme, décédé en 1968, se fondait sur une " pensée sans sujet", puisque " ça pensait " tout seul .

6 - La révolution de Jean-Pierre Guglielmi

Mais pour que l'imaginaire religieux de la Grèce devienne un moteur nouveau de la civilisation de la pensée et une source abondante de documents cérébraux aux yeux d'une anthropologie ambitieuse de conquérir un regard de l'extérieur sur notre espèce, il faut que la connaissance de la langue grecque anime à nouveau des minorités ferventes et agissantes. En février 2004 une révolution linguistique prometteuse a été amorcée par M. Jean-Pierre Guglielmi, orientaliste, chef de projet dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication au Conseil de l'Europe, qui a mené à bien une idée extraordinaire et fort peu professorale, celle de rédiger une grammaire et une syntaxe grecques pour la célèbre collection Assimil, consacrée aux langues vivantes, mais surtout de faire lire les textes et les exercices de ce manuel par des acteurs assidûment formés à la prononciation reconstituée du grec ancien.

Une révolution de la méthode aussi considérable n'a évidemment été rendue possible que par l'invention du CD, qui permet d'enregistrer l'Anabase ou Œdipe à Colonne . On sait depuis longtemps que les langues ne s'apprennent vraiment qu'à l'audition - sinon, comment les enfants les apprendraient-ils au berceau - parce que seule l'oreille perçoit la cadence et la prononciation et parce que celles-ci expriment l'âme des langues et la manière de penser de chacune. C'est dire que la raison n'emprunte pas les mêmes parcours en allemand et en français . Le " tour d'esprit ", comme on dit, exprime des chemins de l'entendement inscrits dans des modèles cérébraux tellement divers selon les races et les peuples que les humanistes de Florence s'étaient exercés à retrouver la prononciation du grec du temps de Périclès, ce qui n'allait pas de soi pour des oreilles italiennes accoutumées à rythmer la parole au pas lourd des légions.

Érasme, qui avait rédigé un traité de la prononciation du latin, raconte , dans l'une de ses lettres, comment il a travaillé à la prononciation du grec ; et Budé lui confesse qu'il a écouté un Grec de Salonique . Mais, dès le XVIe siècle, les accents nationaux ont couvert la voix des Cicéron et des Tacite. Du coup, le latin a connu un second naufrage, bien que toute l'œuvre de Descartes soit rédigée en latin, et que les historiens allemands de la philosophie soient revenus à cette langue au XVIIIe siècle. Érasme se moque, dans une lettre désopilante, de la présentation des vœux annuels des ambassadeurs des États européens au Vatican : le latin d'un Allemand était déjà devenu inaudible à un Espagnol. Certes, si une poissonnière du Pyrée corrigeait l'accent ionien de Démosthène et si le grec de Sparte n'était pas celui d'Athènes, nous ne devons pas rêver . Le débit, surtout, est à reconquérir ; mais s'il est trop rapide, il y faudra des oreilles déjà bien exercées.

Et pourtant, si l'invention du CD pouvait faire naître du moins une prononciation accentuée du grec ancien chez tous les hellénistes européens, parce qu'ils ne pourraient ignorer des voix uniformément transmises par la technique moderne d'enregistrement et de conservation de la parole, peut-être leurs phalanges averties s'ouvriraient-elles à une réflexion anthropologique manquée depuis la Renaissance. A titre de timides prémices d'une analyse de la dichotomie cérébrale de notre espèce, lisons un texte de Xénophon que l'on appelle la " digression de Scillonte " au chap. III du livre V de l'Anabase.

7 - Le cerveau dichotomique grec

Alors qu'aujourd'hui encore, les peuples primitifs d'Afrique ne tracent aucune frontière entre le religieux et le réel , le cerveau grec du IVe siècle avant notre ère départageait déjà fort exactement les attributs et les responsabilités respectives des hommes et des immortels . Le Philèbe de Platon va jusqu'à préciser que les hommes ne sont pas habilités à intervenir dans les affaires des dieux, mais que ceux-ci ne sont pas autorisés, de leur côté, à se mêler de ce qui ne les regarde pas . Xénophon écrit , en disciple de Socrate:

" A Cérasonte on partagea aussi l'argent provenant de la vente des prisonniers. Sur cet argent, on préleva la dîme pour Apollon et pour Artémis d'Éphèse : chaque stratège en reçut une part à garder pour ces divinités. (…) Avec l'argent d'Apollon, Xénophon consacra au dieu une offrande qu'il plaça dans le trésor des Athéniens, à Delphes. Il y inscrivit sont propre nom et celui de Proxène, qui avait péri avec Cléarque : Xénophon avait été son hôte . Quant à la part d'Artémis d'Éphèse, à l'époque où il revint d'Asie avec Agésilas pour se rendre en Béotie, il la confia à Mégabyzos, néocore d'Artémis, parce qu'il prévoyait que cette route ne serait pas sans dangers pour sa sécurité. Il lui recommanda, s'il revenait sain et sauf, de lui remettre cette somme ; sinon de la consacrer à la déesse, en lui offrant ce qu'il jugerait lui être agréable. " (Anabase 3, 4-6)

Ce qui frappe dans ce passage, c'est que la croyance en l'existence d'Apollon et d'Artémis va autant de soi que celle des trois dieux uniques d'aujourd'hui . Mais le parfait naturel des décisions de Xénophon à l'égard de ces deux divinités est plus saisissant encore : le partage de l'argent entre Apollon et Artémis ressortit exclusivement aux prérogatives de leurs fidèles. Il en est de même des offrandes :

" Quand Xénophon eut été exilé, lorsqu'il habitait déjà Scillonte, où il avait été établi par les Lacédémoniens (près d'Olympie) Mégabyzos vint à Olympie pour assister aux jeux et lui rendit son dépôt . Xénophon l'ayant reçu acheta des terres pour la déesse à l'endroit où Apollon l'avait prescrit. Ces terres étaient traversées par le Sélinonte . De même à Éphèse, le long du temple d'Artémis, coule le Sélinonte. Dans les deux cours d'eau il y a aussi des poissons et des coquillages, mais dans le domaine de Scillonte se trouvent des terrains de chasse , où l'on prend tous les gibiers. Xénophon éleva aussi un autel et un sanctuaire avec l'argent sacré ; dans la suite, prélevant chaque année la dîme sur les productions de son domaine, il célébrait un sacrifice à la déesse. Tous les habitants de Scillonte et des environs, hommes et femmes, participaient à la fête . La déesse fournissait aux convives de la farine d'orge, du pain, du vin, des fruits secs , une portion des victimes élevées dans les pâturages sacrés, du gibier. " (Anabase, Livre V, chap. 3, 7-9)

Le partage des prérogatives entre la déesse et Xénophon est à l'abri de toute confusion. Puis l'auteur de l'Anabase ajoute:

" Une stèle est érigée le long du sanctuaire avec cette inscription : Ce terrain est consacré à Artémis. Il appartient à celui qui le possède et qui en a l'usufruit de lui offrir la dîme chaque année. Avec le surplus des dividendes, qu'il entretienne le sanctuaire. S'il y manque, la déesse s'occupera de lui. " (Anabase 3, 13)

La mise en garde est sévère : Xénophon rappelle à tout contrevenant éventuel que les dieux sont armés pour faire respecter leurs droits.

8 - La nature et l'objet de l'anthropologie du sacré

L'intérêt anthropologique de constater que notre espèce se veut radicalement séparée à la fois de l'animal et des dieux censés la surplomber découle de l'évidence que la confusion, chez les peuplades les plus primitives, entre le rêve et le réel interdit de soulever la question de la nature du cerveau bipolaire de notre espèce. C'est pourquoi il est décisif que , chez les Grecs, la séparation des deux cerveaux se révèle déjà si radicale qu'une psychanalyse anthropologique peut observer l'articulation de la solitude et de la peur des évadés de la zoologie avec les ressorts fondamentaux de leur politique.

Les Grecs divisaient leur vie onirique de type religieux entre deux territoires relativement disjoints et soumis à des impératifs distincts . Dans la Digression de Scillonte, on peut lire qu'à la fête de l'Artémis de l'endroit, la chasse avait lieu sur le terrain sacré: " C'étaient des sangliers, des gazelles, des cerfs " (Anabase 3, 10). Mais parallèlement à une foi quasiment bucolique, la religion grecque régnait sur la guerre. Dans l'Anabase, Cléarque, Chirisophe et Xénophon ne cessent de consulter les entrailles des bœufs sacrifiés, afin de connaître exactement les dispositions des dieux à l'égard de l'armée. A Calpé, les Célestes s'étaient révélés hostiles si longtemps que toutes les bêtes de trait y passèrent.

Mais, dans le même temps, les dieux châtient les impies. Après l'assassinat des généraux grecs conviés, sous la foi des serments, à partager un repas avec Tissapherne, Xénophon se réjouissait fort de ce qu'à l'avenir, les dieux allaient nécessairement se montrer favorables aux Hellènes. De plus, Zeus fait bénéficier Xénophon de rêves prémonitoires : un songe lui ordonne de haranguer les soldats et de réarmer les courages après la traîtrise du massacre de six de leurs généraux. De même , c'est un songe qui lui annonce que l'armée échappera aux Cardouques et passera indemne en Arménie.

L'extrême actualité de l'anthropologie de l'encéphale humain résulte de ce qu'il n'est plus possible de donner une signification à la vie religieuse des Anciens ni à la lumière de la théologie chrétienne, qui se trouve hors jeu depuis la mort de Hegel en 1831, ni à la lumière de la raison superficielle de la IIIe ou de la IV e République . L'urgence est donc grande de prendre acte de ce que le cerveau schizoïde de type grec, chrétien, musulman ou juif ne livre évidemment pas ses secrets sous la lentille d'un microscope électronique dont l'humanisme européen disposerait d'ores et déjà , mais seulement à la lumière d'une hypothèse scientifique nouvelle, comme il est démontré dans toutes les sciences depuis cinq siècles. L'anthropologie expérimentale, dont la vocation est d'étudier les comportements religieux collectifs de l'encéphale schizoïde de notre espèce, n'a donc pas à rappeler l'apport théorique définitif de L'introduction à l'étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard parue en 1865 - puisque ce savant fut le premier auquel la IIIe République a réservé des funérailles nationales en 1878, ce qui valut indirectement à Darwin un sépulcre à l'Abbaye de Westminster en 1882.

La vocation de la nouvelle discipline est de se mettre modestement à l'écoute des matériaux oniriques que sécrète l'encéphale simiohumain et qui sont non seulement des théologies aussi schizoïdes que l'organe qui les produit, mais également des théories scientifiques bicéphales, fondées sur la transsubstantiation des constances de la matière en un discours rationnel de la nature, donc sur la métamorphose des rendez-vous du monde avec lui-même en une eucharistie des redites rentables de l'univers - le prophétisable se transfigurant en une logique du signifiant. L'informatique commence seulement de mettre un terme à la mythologie qui compénétrait la physique classique. En l'espèce, l'énigme à expliquer est la mutation subite et radicale d'une dichotomie cérébrale construite sur le modèle grec en une autre, qui déplacera en direction de la vie posthume le centre de gravité du sacré bipolaire de notre espèce. On vérifiera, à cette occasion, que l'encéphale actuel de l'homme demeure biphasé dans tous les mythes religieux connus, parce que le dédoublement de cet organe entre deux mondes lui fournit un habitat, donc la protection d'un toit.

9 - Histoire et nature

L'anthropologie expérimentale du sacré prend acte de ce qu'il appartient à l'histoire et à elle seule d'engendrer des transfigurations ou des mutations de la scission cérébrale native de notre espèce . Elle constate que si l'empire romain ne s'était pas écroulé, jamais l'Occident religieux n'aurait connu une hypertrophie subite et irrépressible de la vie après la mort. Cette titanesque métamorphose du sacré égyptien et perse transportera dans un royaume transtombal devenu non seulement prédominant, mais souverain, une divinité unifiée sur le modèle d'un pouvoir impérial pharaonique à son tour. L'agonie de l'empire romain a provoqué un glissement du cerveau schizoïde de l'Europe entière vers une hypervalorisation de la vie posthume . Il a également fondé une individualisation intense de la foi : tout croyant sincère devient un privilégié et mérite, à ce titre, l'attention extrême du ciel.

Quand l'État s'écroule sous les assauts des barbares, quelle conception compensatoire l'idole sera-t-elle nécessairement appelée à se faire de l'histoire entière de sa créature et de celle du monde cataclysmique qu'elle est censée avoir enfanté pour que son omnipotence soit réputée non seulement demeurer intacte, mais s'illustrer précisément à jeter par terre les plus grands empires de la terre ? On sait que le titanesque naufrage de quatre siècles de la théologie chrétienne a condamné saint Augustin à bouleverser de fond en comble l'encéphale d'une divinité soumise à la plus gigantesque catastrophe de tous les temps, alors qu'elle paraissait avoir pris sans difficulté le relais de l'Olympe des Grecs et des Romains : tout le monde pensait qu'elle allait protéger plus efficacement l'empire que les dieux fatigués et vieillis des ancêtres.

L'évêque d'Hippone ne pouvait ni ressusciter le génocidaire du Déluge, ni réfuter la rédemption et le salut par la croix. Aussi la Cité de Dieu constitue-t-elle le document anthropologique le plus précieux et le plus actuel à l'heure de l'alliance du feu nucléaire avec la torture. L'exploration d'une théologie chargée de secourir un ciel expulsé de l'histoire demandera des années aux analystes de l'encéphale simiohumain. Car le Dieu à retirer des ruines n'a pas entièrement réussi à déplacer vers l'au-delà la vie onirique de l'espèce schizoïde : il faudra , comme dans Xénophon, mettre en place une piété au quotidien et une piété guerrière . Dans Bossuet, le ciel chrétien régira le destin militaire des dynasties avec une détermination supérieure à celle de Zeus. De Bourdaloue à nos jours, la théologie de la " guerre juste " - la guerre en Irak vient encore de le démontrer - peinera à trouver ses repères dans une mythologie désormais déhanchée par sa focalisation sur les félicités de l'au-delà. Mais l'encéphale scindé entre le rêve et le réel des transfuges des ténèbres n'obéit à aucune structure psychogénétique innée : il oscille sans cesse entre des configurations oniriques dictées par les tempêtes de l'histoire.

10 - Vers une anthropologie générale du sacré

Il existe une capacité universelle et innée , mais virtuelle , de l'espèce humaine d'apprendre la parole, mais ce sont toujours et exclusivement des circonstances extérieures qui décident du choix d'un idiome. De même, le cerveau simiohumain est un organe en évolution depuis huit cent mille ans, mais il est de la première importance de radiographier le degré de raison de notre espèce en tel lieu et en tel siècle. La même Artémis se trouve à Éphèse et à Scillonte où Xénophon l'a installée, mais dans un éclat aussi différent, dit-il, que celui de l'or et du cyprès. On remarquera que la Vierge de Medjugorge n'égale pas celles de Lourdes ou de Czestochowa, mais que Rome interdit aux particuliers de convier la Vierge à venir résider en tel lieu, de lui acheter une terre nouvelle, d'y célébrer un culte public ; il faut que la déesse soit censée être venue sur place de sa propre initiative. Et pourtant, on se souvient que, dans Xénophon, c'est Apollon dûment consulté qui a désigné la terre où un autel devait être dressé à Artémis.

C'est à partir de l'étude anthropologique du cerveau grec mémorisé par la plus illustre des littératures, qu'il devient possible de formuler une problématique originelle des relations que l'histoire entretient avec les glissements , les déplacements, les convulsions ou les hypertrophies de la vie enchantée du cerveau dichotomique de l'homme, puisque cet organe biphasé présente une bipolarité diversifiée d'Homère à Claudel. Comme toute science , l'anthropologie du surnaturel fonde une discipline en mesure de prévoir. Certes, il était prévisible que le naufrage du paradis soviétique provoquerait un retour aux icônes en Russie et en Grèce, que la chute du nazisme donnerait au catholicisme de l'Allemagne de l'Ouest l'occasion d'une profonde reconquête des esprits. Mais ce genre de prophéties ne présente pas un grand intérêt prospectif et demeure fort en deçà des moyens de l'anthropologie expérimentale, parce que les mythes religieux n'obéissent pas au principe des vases communiquants et parce que leur étiage commun n'est pas suffisamment prégnant pour qu'un modèle moribond ou enseveli ressuscite après un long effacement. C'est ainsi que le naufrage de l'eschatologie marxiste laisse vacants des millions de cerveaux bien résolus à ne pas retourner aux autels anciens, mais traumatisés à mort de voir leurs songes gisant à terre. Que va devenir la moitié de leur encéphale jetée dans un désert ?

11 - La sortie de l'âge théologique des civilisations

Le défi à relever est de descendre dans les dernières profondeurs psychobiologiques des enchantements dont la conscience simiohumaine est la proie. Pourquoi le cerveau transzoologique est-il livré de naissance à des mondes imaginaires, comme s'il payait par le recours à de gigantesques stupéfiants cérébraux son évasion du monde sans recul des animaux? Aux leurres sacrés anciens a succédé le plus puissant de tous les ensommeillements collectifs, celui qui transporte l'espèce des rescapés de la nuit dans un monde de félicités posthumes tellement attractif que, pendant des siècles, des centaines de millions de spécimens de notre espèce ont traversé la " vallée de larmes " de la vie dans l'attente d'une récompense supérieure à toutes les félicités d'ici bas. Bien plus, toutes les épreuves subies au cours de leur bref passage sur la terre étaient à mettre au crédit de l'idole, laquelle tenait un livre de comptes minutieux et infalsifiable des heurs et malheurs de ses sujets. Même les catastrophes naturelles étaient des avances sur gages et des rémunération des investissements de la créature sur l'éternité.

Les trois dieux uniques sont beaucoup plus fantasmagoriques et plus vaporeux que ceux des Grecs , parce qu'ils se présentent en garde-fous branlants d'un monde menacé de désastres plus titanesques qu'autrefois. C'est pourquoi l'anthropologie des petits-fils de Darwin obéit à des contraintes de la méthode fort différentes de celles qui commandent l'anthropologie pseudo-scientifique des deux derniers siècles. Premièrement, il ne suffit plus de constater qu'il existe des croyants et des incroyants, mais de se souvenir que, selon Aristote, la philosophie commence avec l'étonnement . Secondement, il s'agit de renoncer moins aisément qu'Aristote à la capacité de s'étonner. Troisièmement, il convient d'élaborer une généalogie de l'imaginaire religieux moins superficielle que celle de Freud qui, ayant observé comment le creuset d'un Dieu se forme chez l'enfant, ne s'étonne ni de ce que ce personnage soit calqué sur le modèle des peuples, des lieux et des époques, ni qu'il se perpétue dans l'encéphale adulte, ni qu'il se révèle compatible avec des cerveaux normaux pour tout le reste, ni qu'il compénétre toute la politique et l'histoire selon le principe de Lamarck : " La fonction crée l'organe ". En quatrième lieu, il importe d'étudier les relations que les mythes religieux entretiennent avec le génie poétique et notamment comment l'enfantement de tous les signifiants passe par l'imagination, non seulement dans les religions et dans les littératures, mais également dans tous les arts et jusqu'au cœur des sciences théoriques de la nature.

Or, de tout cela, la Grèce nous présente une manne inépuisable de documents anthropologiques, notamment concernant les relations que la beauté entretient avec l'intelligence . Je n'en citerai qu'un seul. Un bellâtre se vantait de ce que sa beauté le rendait plus puissant que tous les raisonnements de Socrate. Jean-Pierre Guglielmi illustre sa sottise par un passage d'une chansonnette citée par Athénée dans le banquet des sophistes: " Ah ! si seulement j'étais une lyre de bel ivoire que les plus beaux garçons porteraient dans le chœur de Dionysos! "

Puisque le XXIe siècle nous annonce une récession théologique digne du Moyen Âge , peut-on imaginer une urgence plus pressante, pour l'Europe de la pensée à venir, que de proposer à la " nef des fous ", devenue la valse moderne des continents aux prises avec trois dieux, une science anthropologique capable de porter le "Connais-toi" à la hauteur de l'axe de la folie qui traverse notre tête ? Une civilisation initiée au tragique de l'histoire par sa maturité cérébrale cueillera-t-elle les fruits d'or d'un nouveau jardin des Hespérides - celui qu' habitait une idole capable de glisser à l'oreille de quelques saints : " Qui de nous deux regarde l'autre de dos" ?

Le 16 juin 2004