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L'athéisme et la philosophie
Sur quelle balance peser notre tête?

 

Longtemps la philosophie s'est fondée sur le " commerce des idées " , comme on disait. Il aura fallu attendre Abélard pour observer comment nous nous fabriquons des concepts, Descartes pour légitimer une " raison naturelle " confusible avec notre " bon sens " , Kant pour découvrir que nos " lumières " fonctionnent sur la pile d'une causalité innée, mais manchote , Nietzsche pour remarquer que la laisse de la causalité nous entraîne dans l'infini et que nous demeurons insaisissables à nous-mêmes, Durkheim et Lévy-Brühl pour scruter nos us et coutumes comme ceux d'une espèce aveugle et moutonnière, Freud pour examiner comment nous enfantons Dieu sur le modèle du père de famille, Bergson pour se demander comment nous reconnaître pour des évadés embryonnaires, mais prometteurs de la zoologie, Einstein pour nous apercevoir que notre logique nous laisse penauds devant l'espace et le temps qui se jouent de nos sens.

C'est dire qu'en réalité notre philosophie est sur le chemin d'une anthropologie abyssale depuis Platon. Les lecteurs de ce site savent que l'anthropologie critique est désormais sur la piste de la connaissance de la simiohumanité de notre dieu unique et de la connaissance de l'inconscient de l'animal auto immolatoire , ce qui a fait débarquer cette discipline dans une politologie à l'échelle de la planète . C'est pourquoi la balance à peser notre tête exige un retour au dialogue de Socrate avec le devin d'Athènes Euthyphron.

1 - De l'origine de la philosophie
2 - L'année 1859 de la philosophie
3 - Le cerveau de nos pères
4 - Le déménagement de la philosophie
5 - Le théorème de Pythagore et la révolution anthropologique de la philosophie
6 - L'apprentissage d'un regard de l'extérieur sur notre encéphale
7 - La pensée transzoologique
8 - L'animal auto-immolatoire et la prière de la philosophie
9 - Retour à Socrate et au devin d'Athènes

1 - De l'origine de la philosophie

Le drame de Shakespeare que racontent vingt-cinq siècles d'histoire de la philosophie a souvent changé de déroulement et de protagonistes. Comment tracer le chemin de cette discipline dans le dédale d'un drame plein de rebondissements et de coups de théâtre ? Peut-être le moyen le moins aléatoire de mettre la main sur l'intrigue qui relie un acte de la tragédie au suivant est-il d'isoler une seule péripétie de l'histoire de la pensée, mais révélatrice du destin qu'illustre la pièce tout entière, puis d'en vérifier la diffraction étoilée dans l'arène du temps. Alors, l'espoir de découvrir le noyau de la représentation vaudra bien le risque de ne découvrir la signification de toute l'aventure qu'au terme du parcours ; car si l'acteur principal n'aura cessé de changer de vêtements et d'allure en chemin, et s'il aura couru mille aventures, il n'aura changé ni d'itinéraire, ni de destination . De quel nom a-t-on baptisé le héros grimé ou déguisé tout au long du voyage, mais clairement identifié?

J'ai écouté toutes les langues de la terre et consulté toutes les nations ; en tous lieux, on l'appelle la pensée. Mais un premier tracas m'a bientôt assailli. Cette personne est-elle la fille ou la mère de la philosophie ? J'ai donc essayé d'observer l'accouchement tantôt de la pensée dans le sein de la philosophie, tantôt de la philosophie dans le sein de la pensée, afin de tenter de découvrir les secrets de la grossesse de l'une et de l'autre de ces génitrices. Cette stratégie m'a pris par la main, si je puis dire et m'a conduit de jalon en jalon jusqu'à l'auberge d'où un regard panoramique sur tout le paysage m'a permis de reconnaître le chemin parcouru par le couple des deux principales héroïnes auxquelles notre tête accorde ses suffrages.

2 - L'année 1859 de la philosophie

Freud est né en 1856, Lévy-Bruhl en 1857, Durkheim et Bergson en 1858. Quelle est leur terre natale à tous trois, l'humus commun sur lequel ils ont grandi, le champ en friche qu'ils ont retourné et fécondé ? Nuls autres que ceux dont la conquête remonte à la parution, en 1859, de L'évolution des espèces de Darwin. Pour apprendre comment la philosophie et sa fille, la pensée, ou l'inverse, sont nées de ces sols et ont tenté de les labourer, il faut se demander quel est l'objet mystérieux dont notre espèce se propose de connaître les arcanes depuis qu'un Grec illustre s'est donné le commandement de se connaître lui-même : nul doute, la pierre précieuse dont nous tentons de connaître les rayons et les reflets depuis vingt-quatre siècles n'est autre que notre crâne .

Nous appelons donc philosophie la discipline que nous avons chargée de peser l'entendement censé habiter notre boîte osseuse ; et depuis lors, nous jugeons l'étendue de nos capacités cérébrales à la faculté de notre encéphale de raisonner, donc d'enchaîner des arguments les uns aux autres sous l'égide ou la férule de l'espèce de logique dont nous paraissons habités. Puis nous avons baptisé du nom de pensée les performances de nos régiments d'arguments conduits d'une main ferme ; et nous avons inventé une navigation de nos savoirs les mieux pilotés, que nous avons nommée la dialectique. Par conséquent, la pensée et la philosophie sont nées d'un seul et même œuf ; mais la philosophie s'applique à circonscrire le territoire de la pensée coiffée du heaume de la dialectique et la pensée met la philosophie ainsi armée en demeure de ne pas tirer sur sa laisse au risque de la rompre et de s'en aller batifoler sur des terres étrangères. Mais si ces disciplines casquées s'interdisent réciproquement de baguenauder chacune de son côté, qu'est-il arrivé en 1859 ? La question que cette année-là a posée à notre cervelle est décidément vagabonde: "Qu'est-ce qu'un cerveau ? Quelle est la provenance de cet organe? Comment s'est-il égaré au point qu'il a déserté le règne animal pour s'en aller camper sur des terres séparées? Si notre conque osseuse a une histoire, où en sommes-nous de son itinéraire et comment pouvons-nous prétendre que nous aurions appris à penser depuis belle lurette, donc que nous serions devenus des philosophes si nous ignorons à quel moment un certain animal a déclaré : "J'existe seulement s'il est démontré que je pense?"

Du coup, nous avons tenté de mettre la main sur cette preuve . L'aurions-nous égarée ? Où se cache-t-elle désormais à nos yeux ? Il nous a suffi de retourner quelque peu sur nos pas pour observer comment nous nous imaginions que nous pensions avant-hier et pour que nous éclations de rire à ce spectacle . Quel théâtre que celui des gesticulations auxquelles se livraient nos ancêtres ! Savez-vous qu'ils s'étaient si bien pris pour des animaux pensants qu'ils se croyaient livrés de naissance au prodige que nous hésitons aujourd'hui encore à baptiser la pensée ? Mais ne rirons-nous pas demain des faux exploits de notre cerveau d'aujourd'hui, ne rirons-nous pas après-demain des performances de celui de demain et ainsi de suite ? En 1859, Freud, Lévy-Bruhl, Durkheim et Bergson n'étaient encore qu'un quarteron de marmots au berceau. A leur adolescence, le coup de massue d'une nouvelle aussi prometteuse que catastrophique s'est abattue sur leur tête à peine formée : l'objet de toute la philosophie et de toute la pensée avait tout subitement changé d'assiette, de nature et de destin dans leur dos pour la bonne raison qu'il était impossible de laisser Darwin au bord de la route : pour dépasser son catafalque, il fallait demander à leurs barbes naissantes quelle autorité les légitimait à se proclamer les mousquetaires d'une espèce condamnée à penser à nouveaux frais.

3 - Le cerveau de nos pères

Depuis que nous avons appris que nous appartenons à une espèce en chemin, donc censée se rendre quelque part, nous savons que nous sommes des animaux provisoires par définition. Aussi avons-nous commencé d'observer la boîte osseuse de nos ancêtres afin de nous enquérir de la distance qui leur restait à franchir pour arriver à bon port et nous n'avons pas tardé à découvrir qu'ils avaient beaucoup de peine à seulement préciser ce qu'ils entendaient par le terme de pensée. Le premier , Lévy-Bruhl avait qualifié de participative la raison des primitifs. Mais Fermat écrivait encore à Pascal que les objets éprouvent une "appétence naturelle à se rendre au centre de la terre".

En ce temps-là, notre espèce de raison rencontrait sa sœur jumelle habillée des usages et des coutumes constants de la matière. Le cosmos et notre logique s'étaient mis de mèche . Ces fidèles servants de notre tête et de la nature portaient à la fois le tablier de l'expérience et la couronne d'or de notre pensée ; mais ce dédoublement providentiel des apanages de l'univers nous l'a rendu suspect. Comment s'y prenait-il pour gagner sur les deux tableaux ? Allait-il troubler la candeur de notre encéphale? Comment faire rendre son tablier à notre intelligence et ne conserver que sa tiare ? Mais si nous demandions aux étoiles et à nos bavardages de faire bon ménage, comment mettre notre crâne au four et au moulin ? Quant à faire convoler en justes noces la nature et les nombres, ce couple de benêts ne pouvait accoucher que d'un bâtard , tellement la noblesse de nos calculs refusait de s'acoquiner avec la roture de nos expériences . Le pire, c'est que le rejeton du prince et de la souillon braillait dans son berceau . C'était le verbe comprendre qu'il conjuguait à tue-tête ; et il s'empêtrait si fort dans le présent, le passé et l'avenir de ce verbe que nous avons commencé de soumettre ses balbutiements à l'analyse de ses composantes psycho-chimiques.

C'est ainsi que nous avons appris à observer la distanciation timide et embarrassée que le verbe comprendre avait tenté de prendre à l'égard des choses inanimées chez les premiers fuyards du monde animal. Puis nous nous sommes enhardis à peser la cécité du recul intellectuel infirme de nos pères. Mais nous peinons plus que jamais à résoudre cette dernière difficulté ; car nous avons progressivement découvert l'étendue du règne de notre subjectivité, qui n'hésite pas à camper au cœur même de nos pauvres théories de physique. Puis nous avons été contraints de faire le deuil d'une raison qui avait planté sa tente au plus profond des choses et qui y avait usurpé le rang d'une législatrice aussi sévère qu'infaillible du cosmos. Qu'allait-il advenir de notre vocation de chasseurs effarés de ne jamais découvrir que leurs propres traces au plus profond des " paroles" que nous avions cachées au cœur des atomes ?

Mais ces difficultés pâlissent devant les apories nouvelles que nous n'avons pas tardé à rencontrer et qui nous ont sommés de nous distancier de nos crânes actuels d'une manière tellement nouvelle que nos pères n'avaient jamais seulement imaginé qu'une telle tâche leur serait un jour imposée ; car nous avons découvert que nous sommes dédoublés de naissance par des personnages qui se sont installés depuis des millénaires dans nos têtes et que nous appelons des dieux . Nous avons commencé de voir clairement que les acteurs que nous avions expédiés dans le vide et le silence de l'immensité n'étaient que des sécrétions fantastiques de notre boîte osseuse et que ces personnages sanglants et faussement iréniques ont jalonné les siècles de notre cerveau semi animal. Si encore ils avaient joui de quelque stabilité ! Mais ils changeaient d'allure, de tenue, de comportement et de complexion au gré des époques et des lieux !

4 - Le déménagement de la philosophie

Du coup, notre philosophie se voit tout entière conviée à changer de domicile et de dégaine ; comment faire déménager cette discipline s'il nous faut non seulement nous bâtir un savoir entièrement inconnu à la suite des observations que Darwin a recueillies au cours d'une navigation de deux ans autour de notre globe, mais encore nous imposer en tout premier lieu le devoir de nous demander comment notre espèce s'est progressivement mise dans la tête qu'elle était devenue pensante et même qu'elle avait appris à réfléchir, alors qu'elle s'installait sans vergogne dans des mondes enchantés. La stupéfaction sans pareille de quelques-uns d'entre nous devant notre démence innée nous a fait rebaptiser la philosophie : nous l'appelons désormais la science de l'évolution de la cervelle de notre espèce et de la recherche de la balance à peser l'histoire des prodiges que sécrète cet organe.

Puisque les croyances dont nos ancêtres se voulaient les otages témoignaient seulement de la scission de leur petit encéphale entre le monde réel et leurs délires, l'athéisme est devenu le cœur de toute pensée digne de ce nom. La connaissance de la logique interne qui commandait autrefois notre course haletante vers des sortilèges liés à nos divers territoires nous contraint de conquérir un regard de l'extérieur sur notre géographie cérébrale. Du coup, la qualité de notre regard nous permet de comprendre pourquoi l'œil de nos prédécesseurs leur faisait croire qu'ils réussissaient à camper à l'écart d'eux-mêmes. Certes, notre espèce de philosophie n'a pas attendu Freud pour découvrir la dichotomie interne dont souffrait notre masse cérébrale. Platon nous avait fait connaître notre folie innée, puisque tous les dialogues qu'il a rédigés tentaient de nous instruire de ce que le fonctionnement chaotique de notre cerveau était observable de l'extérieur et que la difficulté extrême que nous éprouvions à y introduire un peu d'ordre et de rigueur n'était pas insurmontable.

Les efforts de notre philosophie pour conquérir une extériorité de notre regard sur nos congénères se sont révélés si pénibles qu'il ne se sont poursuivis que vingt-deux siècles plus tard, avec Kant, lequel a tenté le premier de nous situer si résolument hors de notre conque osseuse qu'il a osé nous demander comment l'idée de cause avait été logée à la fois entre nos deux oreilles et entre celles de notre divinité et quel type d'intelligibilité du monde ce vocable prétendait fournir tout ensemble à notre Dieu et à ses imitateurs sur la terre, puisque personne d'entre nous n'avait jamais réussi à apercevoir une cause en tant que telle et à la décrire.

Mais comment Kant aurait-il seulement tenté de suivre à la trace la généalogie de la notion d' "intelligibilité de la nature" que le "principe de causalité", alors censé régner en souverain dans nos têtes et dans tout l'univers, avait déposé dans notre boîte osseuse et dans celle de notre créateur? Pour qu'un tel examen fût tenté, il fallait que Darwin débarquât parmi les évadés de la zoologie que nous sommes demeurés. Le métronome de Koenigsberg s'était contenté de nous dire: "J'observe que la pierre s'échauffe à l'heure où brille le soleil, mais ce constat ne s'appelle pas encore la pensée. Il faut dire : " Le soleil chauffe la pierre". Alors seulement la notion de cause entre en scène et me rend réellement pensant." De son côté, Hume avait dit : "Vous délirez à qualifier de cause un phénomène qui en précède toujours un autre, vous délirez à vous mettre dans la tête un fil imaginaire que vous appelez le "lien de causalité" . Je voudrais bien le voir, ce fameux lien ! C'est seulement le profit que vous tirez de ce mot qui nourrit votre boîte osseuse!"

Mais rien n'y a fait : nous avons levé les bras au ciel et nous avons crié à tue tête: "La Cause, la Cause ! Voilà le vrai secret de notre intelligence, voilà la pierre philosophale qui se cachait dans le cosmos ! Ecoutons la parole gambadante de la Cause, faisons-la sautiller dans le temple de la causalité, trémoussons-nous devant son sceptre et nous connaîtrons la majesté de l'âme causative du monde, et nous vénérerons la causativité tressautante de toutes choses , et celle d'un univers miraculé au point que ses répétitions le rendent loquace." Et voilà comment nous nous sommes dit que nous pensions. Mais la révolution que Darwin a introduite dans toute notre philosophie nous pose désormais une tout autre question : c'est la simiohumanité de la notion même de cause parmi nous que nous apprenons à peser sur une balance extraordinairement difficile à fabriquer , parce que les critères mêmes qui nous font déclarer bavardes les causes dont se sont nourris nos ancêtres, nous les observons maintenant comme des produits psychobiologiques sécrétés par leur cerveau et nous tentons de peser l'intelligence propre à leur simiohumanité .

5 - Le théorème de Pythagore et la révolution anthropologique de la philosophie

J'insiste sur ce point : si seul l'athéisme permet d'opérer une mutation radicale de la notion simiohumaine de philosophie dont se gavaient nos ancêtres, c'est parce que leurs théologies leur servaient de catalyseurs entre les deux pôles de leur cerveau. Mais maintenant, nous savons que l'univers est infini , donc incompréhensible par nature et que personne ne l'a guidé, ne le guide, ni ne le guidera jamais. Il nous faut donc observer comment notre encéphale d'hier tissait des songes dont la fonction immunitaire nous préservait d'une épouvante qu'il nous appartient désormais de combattre de front et de tenter de terrasser. Penser, c'est apprendre à vaincre une peur bien autrement redoutable que celle dont nos tyrans emplissaient nos esprits et qui n'était encore qu'une frayeur d'enfants face à l'épouvante qui seule adresse à notre intelligence en devenir un défi digne de l'espèce transanimale que nous voudrions devenir.

Pourquoi la République a-t-elle dû continuer d'enseigner "l'existence de Dieu" dans nos écoles après le vote de notre loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905 ? Quel est l'enracinement psychopolitique des dieux au plus profond de notre simiohumanité pour que, de nos jours encore, une foule de pseudo philosophes surgissent parmi nous comme champignons après la pluie ? Pourquoi leur premier souci demeure-t-il de ne jamais aborder de front la seule question décisive, celle qui commande tout le reste, à savoir l'évidence qu'aucun "Dieu" n'a jamais existé ailleurs que dans l'imagination de ses adorateurs ? Il existe donc un danger vital et que nous exorcisons à l'aide de nos délires ; et ce péril est sans doute le même que celui dont nos idéologies sont censées nous protéger, puisqu'elles copient les croisés effarés des théologies défuntes de nos ancêtres .

Mais si l'utopie est la folie commune aux théologies et aux idéologies, c'est que le singe évolutif s'est cru devenu pensant à l'heure où son encéphale s'est peuplé de songes ; car il n'était pas encore en mesure de distinguer clairement l'empire de ses rêves, d'une part, du monde qu'il voyait de ses yeux , d'autre part. Aussi les premiers lui paraissaient-ils tellement présents qu'il avait grand peine à douter d'eux. Il nous a fallu un long apprentissage pour nous délivrer de la cohabitation naturelle du réel et de notre imagination. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, ce sont les populations les plus primitives qui se révèlent les proies sans défense des mondes oniriques qui les assaillent depuis des millénaire et qui se sont stratifiés de siècle en siècle, puis logicisés et systématisés à l'école des dialecticiens des théologies.

C'est à titre psychogénétique que nous appartenons encore à une espèce tellement rêveuse que nous ne deviendrons jamais que partiellement cogitants ; et encore nous faut-il tenter de trouver des guides détachés du tronc commun et qui seuls peuvent nous aider à fixer des yeux les personnages fabuleux qui peuplent nos esprits. Rares sont les spécimens capables de nous conduire vers une science de nous-mêmes aussi éloignée des croyances simiohumaines de nos ancêtres que notre science du ciel, qui ne s'est détachée de l'astronomie de Copernic qu'en 1916. C'est dire que la fausse science de nos pseudo anthropologues, qui comparent encore entre elles les théologies des idoles qui se promènent sous nos crânes n'est qu'un éloquent témoignage de ce que notre espèce de raison et demeurée embryonnaire et semi animale par définition. Sitôt que nous serons devenus plus sérieusement pensants en des lieux divers et sur des surfaces de la terre fort inégales, nous découvrirons avec stupeur qu'il était aussi ridicule de nous interroger sur la nature de Jahvé, d'Allah ou du Dieu des chrétiens que, pour nos ancêtres du Ve siècle avant notre ère, de peser avec des mines gravissimes les dispositions de Zeus, Mithra ou d'Osiris à leur égard. Commencer de nous indigner de ce que nos pauvres gènes cérébraux supportent mal le sort que nous réserve la noirceur du cosmos, c'est quitter l'âge transi de la réflexion semi zoologique.

Depuis Platon, nous devrions du moins avoir appris non seulement qu'on appelle philosophie la science du fonctionnement de notre encéphale et que la vocation de cette discipline est de faire progresser l'intelligence de notre espèce, mais encore que toute autre définition de la philosophie ne serait qu'un faux-fuyant maladroit, tellement il est inutile de nous cacher notre peur d'apprendre un jour à peser notre encéphale sur des balances moins truquées. Penser, c'est observer la psychophysiologie de l'animal que des personnages protecteurs et consolateurs sont venus habiter ; penser, c'est observer les poids et mesures falsifiés qui procurent quelque réconfort à cet animal; penser c'est descendre en spéléologues dans l'abîme d'une espèce qui ne se connaît pas encore comme simiohumaine, puisqu'elle se croit arrivée à bon port. La philosophie a mission de construire l'observatoire qui nous permettra de prendre la mesure d'un animal nécessairement en transit entre deux espèces et dont l'encéphale affolé s'est caparaçonné de trois dieux tour à tour casqués et patelins.

6 - L'apprentissage d'un regard de l'extérieur sur notre encéphale

Au début, nous avons pris les astres pour des dieux . Puis nous avons lentement appris à porter un regard de l'extérieur sur leurs feux. Quand nous eûmes réussi à capturer les éclairs maladroits qui nous rataient ou nous foudroyaient du haut du ciel , nous nous sommes enhardis jusqu'à disséquer nos cadavres afin de scruter nos organes les plus cachés. Par bonheur, nos instruments d'optique n'ont pas tardé de se perfectionner au point qu'ils nous ont permis d'observer le fonctionnement de nos organes à l'intérieur de nos corps vivants et respirants; puis Lévy-Bruhl et Durkheim nous ont enseigné à observer nos us et coutumes comme ceux d'une espèce étrangère et ils nous ont aidés à cataloguer nos principales motivations sociales, qui se sont révélées grégaires , instinctives et irréfléchies . Mais quand nous avons voulu examiner de l'extérieur le fonctionnement de nos idoles dans nos pauvres têtes, nous avons été tout subitement frappés d'une paralysie cérébrale aussi foudroyante qu'inguérissable ; et nous avons dû attendre jusqu'en l'an 1926 pour qu'un certain Sigmund Freud observât les agissements de nos dieux dans nos conques osseuses. Aujourd'hui encore, nous ne sommes qu'à mi-chemin de découvrir quelles sont l'origine, l'évolution et les métamorphoses psychiques de nos illusions les plus sacrées et les plus immémoriales.

7 - La pensée transzoologique

Mais auparavant, en 1888 , Bergson avait observé à la loupe les conséquences logiques de notre évolution cérébrale ; et il s'était dit qu'il devait exister au plus profond de notre entendement collectif des données de notre " conscience immédiate ", comme il disait, qui nous branchaient non plus seulement sur le temps semi animal de nos idoles, mais sur celui d'une conscience transzoologique encore embryonnaire; puis il s'était demandé comment nos croyances fossilisent nos sociétés en retour, alors même qu'elles nous font parfois tendre le cou hors de l'empire ritualisé que sécrète notre semi animalité et dans lequel nous demeurons semi engloutis; puis comment nous construisons nos cités sur l'alternance de nos scléroses et nos éveils; puis comment les rires incoercibles qui nous secouent bien souvent au spectacle du ridicule qui frappe notre espèce ébranlent à ce point notre cervelle immergée dans ses liturgies que nous parvenons à tourner en dérision nos chutes prolongées dans nos routines ; puis comment nous pétrifions et amollissons tour à tour notre politique, nos rêves et nos sciences au point de rendre aussi saccadées nos évasions collectives du royaume dans lequel nos frères inférieurs sont demeurés parqués que nos longues rechutes dans leurs enclos.

Mais tout cela attendait un tremblement de terre beaucoup plus puissant que la secousse sismique de 1859. Notre attente a été comblée au delà de nos espérances, puisque l'amplitude de ce trémoussement de notre cerveau a ébranlé les bases mêmes de notre entendement semi animal. Le dernier fils de Darwin est né vingt ans après la parution de L'origine des espèces, en 1879. En 1905 et en 1916, il nous a demandé de quels ingrédients l'espace et le temps sont composés dans nos têtes. Cette question a achevé de pulvériser notre logique répétitive et notre géométrie stratifiée. Quelle étrangeté qu'un Anglais devenu mécréant seulement sur le tard ait sonné le tocsin au cœur des trois monothéismes entre lesquels les évadés partiels de la zoologie se partagent; quelle étrangeté qu'il ait réduit en cendres le récit de la Genèse comme Copernic avait foudroyé le cosmos du monde antique; quelle étrangeté que ces deux connaisseurs de l'ordre ancien de l'univers aient fait voler en éclats la boîte osseuse de nos ancêtres ! Mais est-il une étrangeté plus extraordinaire que le silence et l'indifférence qui ont suivi l'alerte donnée par nos sentinelles de garde sur nos remparts ? Pourquoi les conséquences de cette révolution ont-elles été tirées par cinq encéphales seulement ? Pourquoi ces cinq cerveaux appartenaient-ils tous au "peuple élu" ? Lévy-Bruhl, Durkheim, Bergson , Einstein et Freud , qui êtes-vous? Que vaut une philosophie qui fait de la connaissance de notre crâne l'objet de sa mission et de sa vocation depuis vingt-quatre siècles, mais qui n'étudie pas le génie ?

Jusqu'à ce jour, penser, c'était commencer de mettre un peu d'ordre et de méthode dans notre entendement. C'est ainsi que le premier théoricien de notre chaos cérébral fut, lui aussi, un fils de Moïse , un certain Isaïe. Mais comment l'examen critique de l'encéphale de nos trois dieux uniques ne serait-il pas l'avenir de la nouvelle alliance de notre embryon de pensée avec les Socrate de demain? Car enfin, si la boîte osseuse de notre espèce se trouve scindée entre nos idoles et nos labours et si notre matière grise sécrète à la chaîne des souverains du ciel aussi dichotomiques que nous-mêmes, alors seule une anthropologie imperceptiblement mutante peut rêver de décoder la barbarie biphasée de tous nos dieux. Du coup, la connaissance psychogénétique de notre créateur bipolaire ouvre une voie royale à notre "Connais-toi" de demain; et seuls les verdicts impavides d'une logique déjà métazoologique feront de l'athéisme le cœur de notre philosophie.

8 - L'animal auto-immolatoire et la prière de la philosophie

J'ai déjà dit que la postérité vivante d'un certain buveur de ciguë ne naîtra dans notre civilisation qu'à partir de l'instant où un premier pas aura pu être franchi hors du règne de l'intelligence dichotomique qui caractérise notre simiohumanité . Quel sera ce pas, sinon celui qui nous permettra du moins de prendre acte de ce que le singe devenu schizoïde est un animal dédoublé par les royaumes spéculaires qui non seulement le grisent, mais s'emparent invinciblement de son encéphale, le redupliquent dans le vide et en viennent à le subjuguer entièrement? Mais si seuls des chefs aussi boiteux dans les nues que ses créatures sur la terre permettent à notre espèce d'exorciser l'infini et le silence qui accompagnent nos pas et si l'évidence du déhanchement natif d'un animal bancalisé par le néant semble aller de soi , il s'agit, en réalité du théorème de Pythagore qui commandera toute l'anthropologie transanimale ; car celui qui ne sait pas démontrer que la surface du carré ou du parallélépipède construits sur le plus grand côté d'un triangle rectangle est égale à la somme des carrés construits sur les deux autres côtés n'appliquera jamais la logique d'Aristote et d'Euclide à la géométrie. De même , s'il n'est pas pleinement reconnu que les idoles sont nécessairement dessinées par des vivants flanqués du gouffre qui accompagne leurs pas ; et si l'on ignore que ces vivants tracent les portraits de leurs divinités de la même manière que l'hypoténuse franchit l'espace entre les angles d'un triangle défini comme un demi parallélépipède, on débattra stérilement de la nature des personnages que nous lançons dans le vide et nous feindrons de croire qu'ils préexisteraient à leurs créateurs.

Aussi le second pas de notre simianthropologie devra-t-il nécessairement nous permettre d'observer comment l'animal projeté dans le rien voudra officialiser et institutionnaliser ses relations avec les royaumes imaginaires qu'il aura sécrétés; car seule l'organisation politique de ses songes le transportera en quelque sorte physiquement sur les territoires oniriques que son encéphale aura façonnés et le convaincra qu'il reçoit des ordres du ciel qu'il a construit, à la manière d'un géomètre qui se persuaderait que ses démonstrations ne résulteraient pas de ses propres tracés , mais des oracles que prononcerait en retour une logique métamorphosée en interlocutrice autonome de l'univers - donc en un personnage séparé et agissant motu proprio.

C'est dire que le législateur du fantastique institutionnalisé qu'est un animal réfléchi dans le néant par le cerveau qui le dédouble est un théologien-né et que toute la politique de ses auto enchantements doit être observée dans le miroir absent que lui présente un cerveau scindé entre la terre et les ténèbres. C'est dire également que nous nous situons toujours et en tous lieux à mi-distance des deux pôles de la boîte osseuse qui nous retranche du vide et du plein; c'est dire de surcroît que nous sommes livrés de naissance à des ordres contradictoires ; c'est dire, enfin , que tantôt notre ciel prend le pas sur le monde réel et le soumet à sa loi, tantôt le monde réel s'exerce à des incursions catastrophiques dans l'irréel - d'où des conflits sanglants entre les deux compartiments qui se partagent notre encéphale . Le cerveau simiohumain est composé d'un couple paisible ou tempétueux dont les brouilles ou le mariage de raison ont écrit l'histoire de ses orages .

9 - Retour à Socrate et au devin d'Athènes

Toute l'histoire véritable de l'espèce simiohumaine doit donc être regardée de l'extérieur, à la manière dont le géomètre sort de l'enclos du triangle rectangle pour dessiner dans le vide une figure imaginaire. Mais l'observation des aménagements, des compromis , des alliances et des traités de bon voisinage qui engageront l'animal spéculaire à côtoyer ses vertiges n'inaugure qu'un premier recul de notre science historique ; car cette mise à distance demeurerait seulement descriptive si elle ignorait l'axe central de la politique du sacré à laquelle notre espèce est condamnée à servir d'otage . Pourquoi mettons-nous sur pied et à notre grand dam le destin auto sacrificiel auquel nous livrent nos fantasmes ? Pourquoi nos négociations avec notre encéphale divisé entre le réel et le fantasmagorique sont-elles fondées sur des marchés laborieux avec nos trois dieux uniques ? Qu'y a-t-il de changé depuis qu'Euthyphron faisait valoir à Socrate que le commerce des Athéniens avec Zeus était équilibré? Voyons ce qu'il est advenu des songes bifides qui coiffent notre espèce et des contrats dont les clauses sont demeurées cruelles; car selon les termes du traité que les chrétiens ont conclu avec leur Dieu, notre espèce est appelée à se suicider sur une potence afin d'assurer le triomphe posthume du royaume qui la dédouble.

Le premier principe qui commande la pulsion autosacrificielle d'un animal errant entre deux espèce est d'offrir son corps à titre de paiement odorant aux narines de ses idoles. Rien ne nous paraissant plus précieux que notre vie , nous nous sommes convaincus que l'offrande de notre dépouille mortelle à une divinité friande de nos gibets nous vaudra toute sa gratitude dans son ciel et qu'elle réservera, de surcroît, un accueil particulièrement favorable à nos paiements anticipés. Si nous acquittons notre dette à son égard au profit de nos proches et par procuration, nous bénéficierons de tarifs avantageux, mais à débattre sou par sou. Sais-tu, Euthyphron, que nous avons réussi à faire passer certains de nos cadavres pour infiniment plus parfumés que d'autres ? Sais-tu que nous avons même imaginé d'en offrir un si rare et de si grand prix à notre Zeus à nous qu'il a réussi à nous faire croire qu'il allait suffire à éponger la quasi totalité de nos redevances à sa gloire? Mais nous avons été bien attrapés : cela fait deux mille ans que nous payons notre péage au créancier vorace que nous avons installé dans le cosmos ; et rien n'éteindra jamais la rente perpétuelle que nous consentons à verser à son avidité, car seul un tribut inépuisable nous fait fonctionner sur les pôles sanglants de notre encéphale ; et toute notre piété fait de nous les otages saignants ou endimanchés du géniteur insatiable de notre espèce que nous avons colloqué dans les nues . Vois-tu, devin d'Athènes, comme nous avons perfectionné ton commerce avec les dieux ?

Il faut savoir que, de ton temps, nous tendions nos mains ouvertes vers le ciel ou en direction de la mer . Maintenant, nous les avons jointes ; et nous enfermons le ciel entre nos paumes . Si nous demandions ensemble à Socrate d'enseigner la prière de la philosophie aux fuyards de la zoologie ?

Le 18 mai 2005