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La diplomatie française face au retour des théologies dans la politique

Lettre à M. Michel Barnier, Ministre des affaires étrangères

 

Depuis le 11 septembre 2001 , la politique internationale illustre une arène théologique redevenue mondiale. La science diplomatique française et européenne ne disposent pas de la connaissance scientifique de l'encéphale de l'espèce humaine qu'appelle le nouveau débarquement des trois monothéismes dans l'histoire. Pour répondre à ce défi, la civilisation de la raison doit fonder une anthropologie capable de radiographier l'encéphale des évadés de la zoologie que leur évolution a fait passer de la nuit animale aux gigantesques ensorcellements du sacré. Un nouveau "Connais-toi" attend ses Socrate.

Le passage au scanner de l'encéphale religieux de l'empire américain permet de prendre la mesure de l'asservissement de l'Europe à un messianisme de l'Eden et de l'infirmité d'une science politique encore en attente de la postérité des découvertes de Darwin et de Freud. Dans cet esprit , la mise en évidence de la recherche anthropologique moderne et de son actualité diplomatique appelaient la forme d'une lettre ouverte au Ministre des Affaires étrangères.


1 - Où en sommes-nous de l'histoire de notre tête ?
2 - La raison et la science politique
3 - L'Europe de la pensée de demain
4 - Les haut-parleurs de l'inconscient de la politique
5 - Le cerveau humain comme personnage politique
6 - Radiographie politique d'un chaos cérébral
7 - Les Isaïe de la raison
8 - Les outrages de la logique
9 - Merci et adieu à Voltaire
10 - Les apprentis anthropologues
11 - L'anthropologie au pied léger de Régis Debray
12 - L'anthropologie " culturelle " et la politique
13 - L'anthropologie et l'éthique de la pensée
14 - Marcel Gauchet et le sacré
15 - Psychanalyse existentielle de la magie
16 - Psychobiologie d'un empire
17 - Les fondements anthropologiques du droit international

 

1 - Où en sommes-nous de l'histoire de notre tête ?

Monsieur le Ministre,
S'il fallait ajouter une compétence au faisceau de celles qui font, du Ministre des Affaires étrangères de la République, le plénipotentiaire du génie cartésien de la France en Europe et dans le monde, je proposerais celle de porte-parole du "Connais-toi" de demain; car si le Vieux Continent reconquérait sa souveraineté politique, mais au prix du sacrifice de sa vocation d'accoucher de la connaissance du genre humain qui vivifiait notre civilisation depuis vingt-cinq siècles, nos retrouvailles avec la puissance des armes auraient si peu de signification socratique qu'il faudrait reléguer notre retour sur la scène politique parmi les vains soubresauts des empires fondés sur la force. Les souverainetés musculaires ne sont que des hochets sitôt que le sceptre de la pensée leur a glissé des mains.

Mais si le Quai d'Orsay est à la fois le gardien de la mémoire de la France dans le monde et le prophète de son destin cérébral, les philosophes ne cessent de rappeler aux diplomates que les victoires politiques sont aussi des conquêtes de la lucidité. Ils vous disent et vous redisent que les civilisations sont des temples du "Connais-toi". Depuis vingt-cinq siècles que la pensée est la compagne des âmes, sa brûlure est celle de la connaissance de l'esprit humain dans les soubresauts de l'histoire. La postérité tragique et meurtrie d'Eschyle et de Platon répète la question que notre espèce se pose de génération en génération et à laquelle l'Europe d'aujourd'hui est sommée de répondre : " Qu'est-il arrivé, sous ton règne, au cerveau de l'humanité ? " Sans la connaissance du rythme cardiaque et de la musculature des trois monothéismes, sans la connaissance du fonctionnement de leurs trois encéphales dans le ciel et sur la terre, l'ignorance des descendants de Descartes les conduira à un désastre politique sans remède.

Pensez-vous, Monsieur le Ministre , que l'heure a sonné, pour la pensée européenne, de retrouver son éclat? Les feux que M. de Villepin a redonnés à la nation de la raison sur la scène internationale doit beaucoup à la tradition française de confier notre politique étrangère aux peintres de l'âme et de l'esprit. Mais Chateaubriand le voyant ne disposait pas encore des découvertes des derniers visionnaires de la langue française qui lui auraient permis d'arrimer le bateau ivre de l'Europe à un destin de la pensée. Votre politique emprunte ses armes à la précision et à la justesse de votre vocabulaire. Dès le soir du 31 mars, tout le monde a compris, à la seule écoute de votre choix des mots sur France-inter, que l'élan qui vous porte trouve le souffle qui inspirera votre action diplomatique dans les hautes loyautés de la lucidité. Vous avez rappelé, sans élever la voix, que les alliances entre les États n'expriment pas l'allégeance d'une nation à l'égard d'une autre, vous avez tranquillement souligné qu'un empire ambitieux de régner solitairement sur la mappemonde forge la pire des chaînes de la servitude, celle de laisser passer " le désordre " entre ses maillons et de le répandre sur tout le globe terrestre.

Vous savez que la franchise est le glaive de l'intelligence depuis qu'un poète nous a dit : " Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ", vous savez que la fermeté de l'esprit scelle l'alliance d'une bonne frappe de la langue avec le bon pas de nos jugements, vous savez que le style signe le pacte d'une voix avec le commandement d'appeler un chat un chat, vous savez que la philosophie est la discipline qui associe le tranchant de la clairvoyance avec les verdicts de la logique. Le machiavélisme de la France est de jouer cartes sur tables avec le Discours de la méthode à la main.

Aussi une science diplomatique qui ne se mettrait pas à l'échelle des convulsions théologiques dont la planète redevient le théâtre et qui ne passerait pas au scanner l'encéphale des trois potentats qui pilotent les fuyards de la zoologie apparaîtrait-il, aux yeux de la postérité, comme le dernier Moyen Âge d'une Europe devenue acéphale. Le IIIe millénaire attend du Quai d'Orsay qu'il s'arme d'un socratisme entièrement nouveau , parce que si nous ne décryptions les secrets de nos croyances par un savant démontage des idoles tour à tour iréniques et sanglantes que notre encéphale sécrète depuis quelques millénaires, notre civilisation sera à marquer d'une pierre noire dans l'histoire de l'évolution de l'humanité . Direz-vous aux nations de Vieux Continent où nous en sommes de l'histoire de nos songes? Monsieur le Ministre, vous êtes en charge du génie politique d'un continent. Quelle sera votre politique de l'intelligence à l'heure où, une fois de plus, la planète se prépare aux ouragans de la foi ?

Il se trouve, de surcroît, que le monde prend un tournant décisif et qui marquera pour longtemps l'histoire de notre boîte osseuse de son sceau. La première conséquences de cette évidence philosophique est la découverte de la pauvreté intellectuelle de la notion de " tolérance ". On sait que cette valeur a pour mission d'entraver la marche de la raison autant que faire se pourra. Mais entend-elle rendre, en outre, tout progrès de l'intelligence à jamais impossible ? Les croyances se trouveront-elles protégées par le respect qu'elles revendiqueront pour la sottise et la fierté, l'aveuglement et le courage, la peur et la candeur qui les fonde ? Si nous craignons d'offenser la bonne foi et la vaillance du sorcier qui proclamera sans rire sa conviction que les esprits de ses ancêtres se cachent sous l'écorce des arbres, la " discrimination religieuse " se trouvera exclue des prérogatives que la raison osait exercer du temps de Descartes ou de Voltaire. Alors, adieu le monstre que l'Europe appelait la pensée et qui l'avait nourrie d'Aristote à Freud et de Platon à Nietzsche. La France politique a le choix entre l'anéantissement de la pensée critique et l'audace d'apparaître en sauveur de l'intelligence européenne.

2 - La raison et la science politique

Qui a dit vrai, le Talleyrand de la Sainte Alliance ou le Chateaubriand raisonneur qui, sous Charles X et sa sainte ampoule, appelait la presse " l'électricité sociale " de l'avenir ? Puisque, depuis deux siècles, la presse est convaincue qu'elle enseigne à tous les peuples de la terre à juger sainement, mais sans s'être informée au préalable et pour son propre compte de la trempe de l'acier qu'on appelle la pensée, le Quai d'Orsay est condamné à camper en solitaire aux avant-postes de la raison politique, parce qu'elle n'a pas bonne presse, l'évidence que l'avenir de l'Europe de la puissance sera parallèle au destin de son intelligence . Depuis le 11 septembre 2001, les trois dieux uniques sont en odeur de sainteté. Aussi ne se font-ils plus de quartier. A nouveau, leur âge, leur taille, leurs écrits, leur biographie, leurs défaites, leurs triomphes, leurs défis, tout les oppose. Non seulement des guerres sanglantes les mettent aux prises depuis des siècles, mais leur armure naturelle contraint plus que jamais chacun d'eux à se partager les dépouilles des deux autres. Aussi la France ne saurait-elle approfondir l'art ou la science qu'on appelle la politique si les démocraties demeuraient impuissantes à conquérir la connaissance anthropologique de l'encéphale théologique d'une humanité placée sous la souveraineté de trois dieux uniques.

Le XIXe siècle ne disposait pas d'une connaissance scientifique et critique qui lui eût permis de connaître les arcanes cérébraux et psychobiologiques des divinités de l'Inde ou de l'Afrique. Cent cinquante ans après Darwin , le XXIe siècle n'a pas davantage fait l'apprentissage des glaives et des maladies de langueur de Jahvé, d'Allah et du Dieu trinitaire. Puisque les relations extérieures de la République ne sauraient se priver du stéthoscope qui nous permettrait d'ausculter les gigantesques personnages imaginaires qui tirent les ficelles de leurs créatures sur le théâtre du monde, qu'en est-il de nos jours du cerveau schizoïde dont nous sommes affligés? Pour tenter de répondre à cette question, les Érasme , les Molière, les Descartes, les Voltaire qu'attend le IIIe millénaire se demanderont comment nous avons basculé hors de la nuit animale pour nous auto-ensorceler.

Monsieur le Ministre, la géopolitique est devenue l'arène diplomatique de la France . Le 1er avril 2004, Le Monde publiait en première page que " Bush prend Chirac à contre-pied ", parce que le " ministre de la justice américain a annoncé, mardi 30 mars, qu'il engageait une action, devant un tribunal fédéral, à Muskogee, dans l'Oklahoma, pour appuyer la plainte d'une famille musulmane dont la fille se voit refuser le droit de porter le foulard islamique à l'école ". Lisons la motion qu'Alexander Acosta , adjoint de l'attorney général, John Ashcroft, a déposée auprès du tribunal : " Aucune élève ne devrait être obligée de choisir entre sa foi et le bénéfice de l'école publique."

3 - L'Europe de la pensée de demain

Il n'était jamais arrivé que ce fût dans l'arène des relations diplomatiques entre les États et en temps de paix que la question du statut tauromachique de l'encéphale religieux de l'humanité débarquât. Aux yeux de Richelieu , il s'agissait de s'allier au roi du Suède pour combattre la Maison d'Autriche ou de réunifier le pays par la prise de La Rochelle, puisque l'Angleterre était présente par les armes derrière la foi des réformés français. En tant que telles, les propositions doctrinales n'avaient pas leur place dans les conflits diplomatiques entre les États.

Certes, Bismarck avait fait écrire à l'empereur d'Allemagne une lettre bien sentie au Saint Père après la promulgation, en 1970, du dogme de l'infaillibilité pontificale - mais, par définition, le Kulturkampf s'inscrivait dans la tradition tricentenaire du luthéranisme, qui condamne l'alliance de la théologie dogmatique avec la politique, ce qui n'avait plus de portée réelle depuis que le Vatican avait perdu les apanages d'un empire terrestre puissamment armé : simplement, Berlin la protestante exprimait son mépris pour l'encéphale des peuples latins et jugeait de haut leur raison mal avertie : comment pouvait-on se montrer infirme de naissance au point de se plier à des " vérités " religieuses dictées par des décisions politiques!

En revanche, le Département d'État américain inaugure un type de Kulturkampf dont le contenu politique est bien réel, à cette différence près - mais immense - qu'il ne s'agit plus d'un conflit entre des credos en guerre ou en rivalité entre eux, mais de l'incompatibilité radicale et à l'échelle des cinq continents entre la raison critique, d'une part et la coalition artificielle de toutes les croyances du monde d'autre part. Pour la première fois, la bataille s'engage à fronts renversés, puisque c'est la raison française et latine qui tient désormais le sceptre d'une intelligence scientifique devenue internationale, tandis que le protestantisme américain brandit la bannière de l'obscurantisme religieux sous une forme dénoncée il y a un siècle par Victor Hugo : au pape des catholiques, disait le poète, Luther opposait " un pape de papier ".

Une croisade aussi nouvelle ne répond à aucun type connu. Mais, par une étrangeté supplémentaire, le protestantisme américain enfante un désordre cérébral sans rival au sein même de toutes les religions qui se partagent le monde, puisque ce sont les droits d'Allah qu'il défend au nom d'un protestantisme aussi incompatible avec les dogmes de l'Islam qu'avec ceux du catholicisme. Quelle est la finalité d'une politique religieuse fondée sur un chaos mental aussi affiché? Si le statut des théologies est immuable par définition, c'est parce que leur fixité est censée garantir leur crédibilité ; mais la raison , elle , périt sitôt qu'elle cesse de courir.

Du coup, le devoir de l'intelligence scientifique ne l'appelle plus à réfuter les mythes religieux en tant que tels, puisqu'aux yeux d'un savoir rationnel désormais vivant sur les cinq continents, il va de soi que ce sont des récits fantastiques ; le problème devient aigu, en revanche, de se demander quelle est la nature et l'avenir d'une raison critique en marche et qui, depuis vingt-cinq siècles, ne devient créatrice que dans un perpétuel devenir. Le cerveau nouveau tente de répondre à la question : " Qu'en est-il d'une espèce dont l'encéphale se bloque et se débloque partiellement à sécréter tantôt des dieux en évolution tantôt des dieux régressifs ? " Or, les dieux du premier type sont des accoucheurs de l'intelligence qu'on ne voit avancer que sous les coups de fouets de leurs prophètes. Isaïe fait dire au génocidaire du Déluge : " Vos sacrifices me font horreur et vos mains sont pleines de sang sur mes parvis. "

C'est dire que la raison du IIIe millénaire conquiert les instruments qui lui permettront d'observer l'animalité cérébrale propre aux trois souverains imaginaires du cosmos dont les théologies poussent leurs tentacules dans la tête d'une espèce déjà suffisamment éveillée pour se savoir isolée dans l'infini, mais encore bien trop terrorisée et gesticulante pour assumer les charges d'une lucidité taraudante. N'oublions pas que notre espèce désemparée et désespérément virtuelle a toujours lapidé les spécimens qui voulaient rendre l'idole de l'endroit un peu plus civilisée et plus intelligente que la précédente.

4 - Les haut-parleurs de l'inconscient de la politique

Si nous observons en anthropologues le dialogue craintif ou violent, direct ou feutré qui s'instaure ici ou là et de siècle en siècle entre les trois idoles uniques et leurs géniteurs asservis ou francs du collier, nous conquerrons une science plus profonde des origines animales de notre encéphale en voyage. Mais puisque, comme tous les sorciers, les inventeurs de divinités se montrent tour à tour enragés et iréniques, il se trouve qu'un humanisme européen prometteur, quoique encore clairsemé, est appelé à étudier avec courage l'encéphale théologique de notre espèce. De toutes façons, l'Europe pensante dispose nécessairement d'une avance cérébrale vertigineuse sur une humanité livrée à des acteurs imaginaires du cosmos. Du coup, la France, dont la diplomatie est engagée sur les cinq continents, ne saurait ignorer les découvertes d'une anthropologie scientifique appelée à sceller une alliance de la politique des États modernes avec la révolution contemporaine du "Connais-toi" qui s'annonce.

Tel est le véritable enjeu de l'offensive contre la France pensante qu'exprime la déclaration de l'adjoint de l'attorney général des Etats-Unis, M. Acosta: " Nous respectons le droit local qu'ont les écoles de fixer des règles vestimentaires et de réglementer le comportement des élèves, mais cela ne peut se faire au détriment des libertés constitutionnelles. " Naturellement le débat intellectuel que soulèvent ces propos pseudo vestimentaires se situe à des années-lumière du Nouveau Monde, puisque l'Europe de la raison, et d'abord la France, se demandent ce que signifient des " libertés constitutionnelles " expressément chargées de servir des gardes du corps à des mythes religieux , lesquels ont d'autant plus besoin d'une protection policière qu'ils sont reconnus pour des fables par la science internationale.

Au XIXe siècle, Jacob Burckhardt soulignait que son siècle était fondé sur " le rationalisme pour le petit nombre, sur la magie pour les masses " et en 1950, E.R. Dodds relevait que le XXe siècle courait le même danger, " au grand dam des deux parties". Que se passe-t-il dans une civilisation quand ses élites intellectuelles ont deux siècles d'avance sur le cerveau des foules ? Que se passe-t-il quand deux siècles de progrès de l'intelligence sont remis en cause pour le seul motif que le Président de la plus puissante démocratie du monde est un sorbonagre qui fait la leçon aux petits fils de Descartes, mais aussi à une civilisation vouée, depuis Érasme, à apprendre comment les États, même laïcs, parlent encore dans des micros branchés sur les hauts-parleurs de l'inconscient de leur politique , qu'ils appellent des dieux.

5 - Le cerveau humain comme personnage politique

Puisque le Ministre américain de la Justice souligne que la " discrimination religieuse n'a pas sa place dans les écoles américaines " et puisqu'il a soin d'ajouter que le 14e amendement de la Constitution protège la crédibilité de toutes les théologies de la planète au nom d'une "protection égale de tous les citoyens ", n'est-il pas clair que la question du statut du cerveau germinatif de notre espèce et des prérogatives qui lui appartiennent a débarqué dans la politique mondiale ? Mais cette révolution en cache une autre, plus révélatrice encore : nos élites politiques découvriront-elles qu'en profondeur, les conflits prétendument " culturels " entre les civilisations n'ont jamais porté qu'illusoirement sur les mœurs ou sur les " valeurs ", et réellement sur le statut du vrai et du faux, donc sur les définitions du savoir et de l'ignorance ? Il s'agit de découvrir la balance à peser les cerveaux. Il en résulte qu'en dernier ressort, le monde moderne retrouve les plateaux d'une balance sur laquelle le XVIIIe siècle pesait l'intelligence et la sottise - mais la marque de fabrique de la balance a changé. C'est pourquoi une République qui manquerait le rendez-vous de notre temps avec les sciences humaines de demain prendrait un retard intellectuel qui la placerait à une aussi grande distance de la raison en marche d'aujourd'hui que celle qui séparait l'encéphale de Freud de celui de saint Thomas.

Or ces évidences concernent l'Europe diplomatique au plus profond en ce que, dans toutes les civilisations, ce sont les définitions de la raison et de la déraison qui occupent le rang de juges non seulement du vrai et du faux, mais du courage et de la peur, donc de la liberté et de la servitude. On demande un Tribunal de l'intelligence appelé à peser la souveraineté ou la vassalisation de l'encéphale politique de notre Continent .

Revenons au piquet de la question dont Montaigne disait qu'elle nous " met au rouet " et qui est de savoir comment la France et son État pourraient passer outre à la question que le destin cérébral de l'Europe pose à la planète tout entière dès lors que les notions de " protection " et de " garantie " sont truquées afin de s'appliquer aux droits contrefaits que revendique l'ignorance. Puisque la législation américaine somme les écoles de dévaloriser les droits de l'intelligence et de privilégier ceux de la sottise, nous sommes au delà du conflit superficiel et tout subjectif entre de simples " cultures " : il s'agit bel bien d'un conflit que l'Europe connaît par cœur depuis le Moyen Âge et qui se révèle tellement focal dans l'ordre diplomatique que l'Europe rationnelle y joue rien moins que le statut de la notion même de vérité. Au reste, le responsable de l'établissement scolaire américain accusé de faire preuve de rationalisme, Edson Gleichman - ce qui, ironie du sort, signifie " l'homme de l'égalité " en allemand - en paraît fort conscient, puisqu'en disciple de Voltaire, il rétorque à la justice américaine que le règlement de son école " protège la liberté individuelle des élèves " en les soustrayant " à des contraintes religieuses, culturelles ou de mode ".

Mais aux yeux de la diplomatie américaine, le sens du message adressé au Quai d'Orsay est strictement politique. S'il subsistait un doute sur ce point, le Council on American-Islamic Relations s'est aussitôt et bruyamment réjoui du "message envoyé à certains pays européens où le port du foulard est interdit ". Remarquons qu'il y est censé interdit à tout le monde et partout. Mais puisqu'il se trouve que la France partage avec l'Allemagne de Kant le privilège d'avoir écrit l'histoire des deux derniers siècles de la pensée mondiale, elle ne saurait capituler devant la puissance théo-politique que représente l'alliance du Département d'État américain avec l'obscurantisme musulman . Le combat s'engagera donc sur deux fronts, celui de l'avenir cérébral de la civilisation occidentale et celui de la présence politique de l'Europe dans le monde islamique. Il faudra apprendre à lutter contre l'alliance que le Dieu de l' " axe du mal " conclut avec un Allah divisé entre ses fulminations et ses assoupissements .

6 - Radiographie politique d'un chaos cérébral

Nous savons que seul le chaos cérébral auquel l'empire américain est livré lui permet de légitimer la cécité de toutes les "identités religieuses " ; nous savons qu'il ne dispose d'aucune documentation critique du cerveau onirique de notre espèce, ni d'aucun renseignement scientifique ou philosophique sur ces questions ; nous savons que c'est en aveugle que le Nouveau Monde des Janotus de Bragmardo brandit l'oriflamme de son Dieu. Si la Maison Blanche tient tellement au principe de l'égalité de toutes les " identités religieuses " entre elles, c'est seulement afin de les placer ensemble sous le sceptre de l'interdit du Moyen Âge dont elle veut renforcer la puissance - à savoir qu'elles ne sauraient soumettre leur contenu à un examen rationnel. La tolérance présente pour toutes l'avantage de faire de leur propre mutisme l'instrument de la sous-information qui les protège.

Mais, à la différence de la paralysie intellectuelle imposée à l'Europe de la Renaissance par la loi du silence - celui de l'orthodoxie élaborée par le Concile de Trente, qui s'est tenu de 1545 à 1563 - la paralysie cérébrale dont souffre l'empire américain résulte de ce qu'il n'existe et ne peut exister aucune théologie compatible avec le principe de la tolérance, tout simplement parce que les trois monothéismes ne sauraient mettre la main sur aucun moyen rationnel de sauvegarder à la fois le laxisme théologique de leur divinité et sa souveraineté doctrinale. Une idole insidieusement chargée de chapeauter toutes les identités religieuses du monde se condamne nécessairement à vider ses propres dogmes de tout contenu, donc à se priver d'avance de toute armure cérébrale utilisable dans l'ordre politique qu'elle prétend pourtant persévérer à régir. Aussi la tolérance tente-t-elle désespérément de se changer en une manière d'orthodoxie, afin de se réarmer cérébralement - mais ses tentatives de s'intellectualiser quelque peu demeurent stériles, puisqu'elle s'est condamnée à mettre en selle toutes ses rivales. Comment priver toutes les croyances d'armature mentale et demeurer dans l'histoire ? Impossible de permettre à trois dieux uniques de mettre le pied à l'étrier et les réduire à un seul si l'un d'eux se veut le géniteur d'un fils qu'il aurait eu d'une mortelle et qu'il aurait associé de plus en plus étroitement à son règne au cours des siècles, tandis que les deux autres sont demeurés farouchement célibataires .

Le naufrage d'une " raison religieuse " aussi déchiquetée que le Satyre Marsyas la contraindra à formuler des propositions doctrinales en contradiction radicale avec leur propre énoncé, puisque trois idoles dites uniques seront de surcroît censées n'en faire qu'une seule sur le fondement de trois théologies aux formulations inconciliables. Le suicide de l'intelligence - le nouveau sacrificium intellectus - auquel l'Amérique protestante demande au monde entier de consentir au nom de la tolérance de Voltaire, se veut donc plus définitif et davantage sans remède que celui dont le paganisme grec et romain est accusé depuis deux millénaires. La pluralité des dieux était du moins compatible avec la diversité des peuples et avec les apories cérébrales inhérentes à l'histoire psychogénétique des fuyards de la nuit, tandis que les démocraties aux " théologies plurielles " disent à la fois que les religions ne sont que des expressions de la diversité des " cultures ", donc subjectives par définition, mais que toutes les cultures n'en renvoient pas moins à des dieux censés se tenir droit dans leurs bottes hors de l'encéphale de leurs adorateurs , donc localisés quelque part dans l'espace. Même vaporisés à l'extrême, l'étendue les tient captifs.

7 - Les Isaïe de la raison

Ce n'est pas afin de fatiguer vos oreilles à réfuter les billevesées du ciel américain que je parais vous entraîner un instant dans l'examen critique de la scolastique religieuse d'un empire. Les théologies au cerveau éclaté ne sont des documents éloquents qu'aux yeux d'une anthropologie scientifique en mesure d'étudier l'itinéraire en dents de scie de notre espèce dans le temps très court de l'écriture - celui que nos paléontologues n'osent étudier. Les raisons pour lesquelles un vieux philosophe s'autorise à vous écrire sont de l'ordre de la science politique. Mais le terme de " science politique " change de sens quand il s'agit de démontrer que le premier devoir politique des États européens est de poser clairement et à la face du monde la question du statut en devenir de la pensée rationnelle piétinante d'aujourd'hui, donc de l'esprit critique de demain dont la civilisation du Vieux Continent tente de se réclamer sans en avoir trouvé le chemin.

La paralysie du statut actuel de la raison est l'héritage de notre Voltaire, dont l'excuse est qu'il fallait bien courir au plus pressé. N'était-il pas urgent de glorifier la tolérance face à une hiérarchie catholique demeurée inquisitoriale trois siècles après la Renaissance ? Il fallait donc se contraindre à fermer provisoirement les yeux sur l'évidence qu'un monothéisme tolérant, donc acéphale, se priverait, certes, de toute théologie attelable à l'histoire, mais exercerait bientôt des ravages intellectuels gigantesques en condamnant la raison à se taire à son tour . Du coup, une orientation captieuse serait donnée à une inquisition collatérale, larvée et porteuse, comme la précédente, des vêtements d'une apparence de raison. Rien de plus redoutable qu'une intolérance rongeuse de la raison elle-même et cachée à tous les regards ; rien de plus cancérigène qu'une intolérance masquée sous la piété des Tartufes au grand cœur .

Que devient la tolérance si elle se trouve élevée au rang d'une hypocrisie déguisée en parure de l'humanisme? Deux siècles plus tard, cette vertu, dont les premiers pas s'étaient révélés civilisateurs, puisque sa candeur éteignait du moins les bûchers, se révèle le caducée d'une intolérance inversée, celle qu'exerce désormais la paralysie générale de la pensée occidentale. Dès lors, une victoire provisoire sur les bois de justice de nos ancêtres interdit à l'anthropologie craintive, donc pseudo scientifique d'aujourd'hui d'observer la moitié délirante de l'encéphale de l'humanité et de faire progresser la seule question décisive, celle de savoir pourquoi l'évolution de notre espèce nous a dotés d'une boîte osseuse hémiplégique, parce que scindée entre le réel et la folie. Depuis des millénaires, ce désastre nous jette face contre terre devant des idoles. Voltaire courait, toutes affaires cessantes, au secours de Calas. Il fallait arracher la hache des mains du bourreau . Mais si la raison moderne ne se demande pas pourquoi nous croyons en l'existence de trois dieux que nous avons seulement endormis et qui vont se réveiller, il n'y plus d'avenir pour le "Connais-toi" de l'Europe et plus de destin intellectuel de la planète .

8 - Les outrages de la logique

Ce n'est donc pas à titre occasionnel que je vous écris si longuement, mais parce que votre connaissance en profondeur de l'Europe des États et de leurs mentalités fait de vous non seulement le continuateur de la politique extérieure si brillamment illustrée par M. de Villepin , mais un Ministre des relations extérieures dont les compétences particulières et la riche expérience viennent à point nommé compléter celles de votre prédécesseur.

Le site hérétique que j'ai ouvert en mars 2001 pour tenter d'étudier le problème central que pose au Vieux Continent la nécessité de réfléchir à la conjonction inévitable entre le destin intellectuel de notre civilisation et sa vocation à redevenir une grande puissance a trouvé toute sa signification quelques mois seulement plus tard, le 11 septembre 2001, puis à nouveau le 11 mars 2004. C'est parce que vos responsabilités ne sont plus seulement celles de la raison politique de la France que je me permets de tenir au Ministre des affaires étrangères de la France des propos sans doute si outrageusement logiques que je ne saurais échapper au châtiment des sacrilèges.

C'est en Européen un instant accablé par la défection de l'Espagne que je me suis réjoui, sur ce site, du violent rejet de la politique de M. Aznar par un peuple espagnol viscéralement rebelle à la servitude

[Qui étiez-vous, Monsieur Aznar ? Section L'Après 11 septembre ]

puis du remaniement du gouvernement polonais. Ces deux événements ont redonné à l'Europe un élan politique brisé par huit pays européens soudainement placés sous le joug d'un empire ambitieux d'étendre sa puissance picrocholine en terre d'Islam.

[La guerre picrocholine, Section , L'Après 11 septembre]

Mais, du coup, la question s'est posée de savoir si l'Europe est un Ulysse auquel il faut mettre de la cire dans les oreilles ou s'il faut l'attacher au mât pour le laisser écouter sans danger le chant des Sirènes. Car c'est désormais dans une lumière rendue plus aveuglante encore par l'expérience qu'apparaît l'éclatante évidence qu'une Europe acéphale ne serait qu'un gigantesque cadavre politique sur la scène internationale. L'épreuve subie rend cruelle la question imposée dans les funérailles des civilisations: " En quoi ce mort a-t-il fait progresser la connaissance rationnelle de notre tête ? Babylone, Memphis, Byzance, Athènes, Rome, répondez à la question que vous pose le tribunal de l'intelligence: qu'avez-vous fait de l'ambition des évadés de la zoologie dont l'espoir demeure de devenir une espèce pensante ? "

9 - Merci et adieu à Voltaire

Merci Voltaire, et adieu. En ton siècle, les saintetés au couteau entre les dents levaient le sanglant étendard de leurs "axes " du Bien et du Mal. Mais la raison européenne a progressé depuis le chevalier de la Barre, qui fredonna une chanson grivoise au passage d'une procession et dont le mauvais goût ne méritait pas le fagot. Croyez-vous, Monsieur le Ministre, que notre Continent progressera dans la connaissance des secrets de l'encéphale de notre espèce s'il se contente d'assagir les mœurs et de dégrossir les trois dieux désormais parfumés à l'arôme de la tolérance ? Par quel prodige un amidonné de la croix ou un ripoliné du croissant se mettraient-ils tout subitement à exister davantage hors de la boîte osseuse de leurs adorateurs pour avoir laissé un instant les couteaux de la foi au vestiaire? Le tournant de l'histoire de l'Europe du savoir que nous sommes appelés à prendre depuis que Nietzsche nous a appris à " philosopher au marteau " nous contraint de poser à nos ancêtres et à nous-mêmes les questions chirurgicales auxquelles la postérité redoutable du bistouri de Darwin et de celui de Freud ne nous permet plus d'échapper. Si le glaive de l'esprit est prometteur, ces questions sont porteuses d'une " rédemption ", celle de régénérer l'audace de la pensée dont les sacrilèges sont les ferments. Tous les dieux sont nés profanateurs, tous ont péri dans le péché de se fossiliser. L'Europe attend le levain d'Isaïe .

Pourquoi les dieux rancis et bien cirés sont-ils censés exister davantage sous leurs cosmétiques et leurs fins poudrages que les dieux saignants ? Un ciel bien toiletté et encoquetté n'est que le masque sulpicien d'une histoire et d'une politique dont les diplomates sont condamnés à regarder la sauvagerie avec des yeux grands ouverts. Mais jamais encore il n'était arrivé qu'un Ministre des Affaires étrangères de la France fût contraint de se demander quelle sera, dans le monde entier , la politique de la raison elle-même. Puisque le réalisme politique d'aujourd'hui exige une compétence intellectuelle d'un type nouveau, nous savons déjà qu'il serait bien inutile de demander au dieu acéphale de l'Amérique de faire le philosophe . Personne ne requerra de sa boîte osseuse qu'elle s'interroge sur la nature de Jahvé , d'Allah ou du dieu trinitaire. L'Europe, en revanche, doit connaître les secrets du rustre de l' " axe du mal " qui demande à tous les peuples de la terre de cesser de penser droit.

C'est qu'un interdit de ce genre n'est pas sans malice. Il fait toute la substance de la politique à sa mesure d'un Nouveau Monde tombé de la dernière pluie. Votre apostolat diplomatique, Monsieur le Ministre, ne vous en appelle pas moins à percer les secrets anthropologiques des alliances millénaires que les empires concluent avec les croyances. Toutes les religions ne sont-elles pas vénératrices d'un chef? Ne savons-nous pas que, pour l'heure, le singe-homme n'est disciplinable que s'il se pourvoit d'un maître pour le châtier et le récompenser ? Cajoler et terrifier sont les deux faces de toutes les théologies. Mais chut là-dessus : nos humanistes ignorent ce que savent les Charles Quint et les Alexandre.

Mais tous les hommes d'État ont des oreilles pour entendre les États-Unis dire à l'Europe : " Voyez comme nous saluons un souverain qui est aussi le vôtre, si nous avons bonne mémoire! Sa puissance immuable est installée dans l'empyrée qui lui sert de fortin et dont nous partageons la salle d'armes avec vous. Ne refusez pas de vous agenouiller devant un axe du bien et du mal dont nous adorons le sceptre d'un seul et même cœur. Gare à vous si vous invoquez le prétexte que nous en exerçons nécessairement les responsabilités principales, gare à vous si vous vous dérobez à vos devoirs envers nous. Puisque nous sommes devenus les plénipotentiaires de notre Dieu et du vôtre, prosternez-vous sans rechigner davantage devant notre souverain commun, même s'il ne saurait partager sa puissance avec tout le monde sur cette terre. "

Tel est le pacte que tous les Césars du monde concluent à leur plus grand bénéfice avec la souveraineté du Dieu dont ils prétendent partager la couronne ; et voilà pourquoi le " Dieu " de l'Europe d'aujourd'hui n'est plus celui de Voltaire, qui conduisait l'Europe du XVIIIe siècle à un combat légitime pour la conquête de la tiare de l'intelligence de son temps. Au plus secret de la bataille de la France pour les retrouvailles du Vieux Continent avec sa souveraineté perdue, il y a la guerre de la raison dont s'armera le IIIe millénaire. Cette guerre-là de l'intelligence , M. le Ministre passera par le décryptage des idoles que sécrète l'encéphale d'une espèce encore terrorisée par les cieux.

10 - Les apprentis anthropologues

Le Quai d'Orsay ne se trouve plus devant le désert d'une carence tragique de la réflexion anthropologique sur les relations de la France avec l'encéphale onirique des neuf dixièmes de la planète. Ce vide a commencé d'être perçu comme tel depuis que le récent débat sur les relations de la République avec la laïcité de 1905 a incité quelques intellectuels prospectifs à se poser une question qu'ils ont installée d'emblée, mais avec les armes du bord et sans l'avoir expressément voulu, sur le pré carré de l'action diplomatique dont votre Ministère a la charge ; car ils se sont demandé quelles sont, à l'échelle mondiale, les relations entre la politique et les mythes religieux et, en filigrane, celles de la France avec les États-Unis.

[Du religieux, de sa permanence et de la possibilité d'en sortir, Régis Debray, Marcel Gauchet : un échange, Le Débat, n° 127 (nov-déc. 2003) ]

Les uns soutiennent que l'apparition des États , il y a cinq mille ans, aurait introduit une fracture ou une rupture radicale entre les autels et la politique et que cette scission inaugurale marginaliserait progressivement le sacré ; les seconds soutiennent, au contraire, que le religieux serait à ce point fondateur de tout ordre social qu'il n'existerait pas de spécificité du religieux en mesure de séparer l'ère des mythes cosmologiques de celle des États d'aujourd'hui. L'un et l'autre visage de cette anthropologie bipolaire, donc schizoïde, parce que calquée sur le modèle de l'espèce humaine dont elle illustre le cerveau dichotomique, présentent des acquêts et des vacuités dont le bref examen nous aidera à exercer le contrôle d'une science politique ambitieuse de maîtriser des paramètres en rivalité entre eux. Tentons donc de surmonter les contradictions internes auxquelles se heurtent des propositions trop partielles pour exercer seules la souveraineté de l'intelligence à laquelle l'État de demain sera appelé à s'initier .

11 - L'anthropologie au pied léger de Régis Debray

Pour Régis Debray, le religieux permet de " se mettre au-dessous de quelque chose ". p.16. " J'entends par transcendance : au-dessus du plan d'immanence, en surplomb. Ce peut être une divinité ou un principe dit sacré, voire une personne surnaturelle " (p.9). Une " identité d'appartenance " regarde toujours " vers un sacré, qu'il fasse ou non référence à une révélation surnaturelle. La structure d'incomplétude a pour effet l'irruption , plus ou moins violente, d'une absence dans le présent qui définit l'ordre symbolique. Il y a de la religiosité partout où l'actuel s'ordonne à de l'inactuel, le visible à de l'invisible, le réel immédiat à un être réel ou passé. " (p. 11) " Politique " et " religieux " sont des " termes homogènes ".

Mais si cette lecture permet d'éviter le piège de théoriser " l'avènement démocratique " comme une " rupture anthropologique fondamentale " , elle ne permet ni de préciser la spécificité du religieux comme constitutif d'un monde résolument séparé du temporel, énergiquement institutionnalisé, vigoureusement hiérarchisé, hautement ritualisé, traditionnellement armé de purifications sacrificielles et chapeauté d'un souverain " puissant et miséricordieux " dans les trois religions du Livre - mais les fidèles de l'un d'eux sont censés l'assassiner sur l'autel, boire son sang et manger sa chair. Comment rendre compte du passage d'une vague " religiosité " polymorphe à l'histoire proprement théologique d'un État modélisé et intellectualisé sur le fondement d'un récit irénique et sanglant, donc biphasé ?

Régis Debray croit pouvoir franchir ce Rubicon sans sourciller, s'imaginant passer à gué, donc sans prendre la mesure de l'abîme qui sépare, d'une part, sa conception banalisée de la transcendance, d'un univers mental puissant effrayant et livré à de grands carnages d'autre part, celui de l' " absolu ". Il vous décrit gentiment le 11 septembre comme un " viol de la Terre promise impolluée par les puissances du mal. D'où la panique d'une rupture du contrat d'exclusivité avec Dieu et le besoin de tester, revérifier l'Alliance en allant à l'extérieur affronter lesdites forces du mal pour savoir si l'on est toujours le peuple élu. Le nouvel Israël , ou la nation avec une âme d'Église, comme disait Chesterton. L'explication par le pétrole ne suffit pas. Il y a un sérieux théologique derrière cette absurde aventure impériale en Irak. " (p. 17)

Mais le " contrat d'exclusivité " de l'Amérique avec un Dieu bucolique ne renvoie pas à une théologie de bergerie. Relisez le récit du passage du fleuve à gué qui permet à l'armée des Dix Mille de sortir en catastrophe du pays des Cardouques et de passer en Arménie : les devins ne cessaient d'égorger les bœufs du sacrifice dont le sang rougissait les eaux , relisez le récit du passage de la mer rouge qui s'ouvrit pour Israël et se referma sur les Égyptiens .

12 - L'anthropologie " culturelle " et la politique

Le passage ailé de Régis Debray de la transcendance édulcorée et semi intellectualisée de la politique au quotidien à une mythologie des doux bocages du sacré dont l'empire américain se réclame ne permet pas à une science politique saupoudrée de la " transcendance " de l'Eden de rendre compte de l'alliance des massacres théologiques avec le réalisme politique le plus cru du Nouveau Monde et d'élaborer une anthropologie critique en mesure de rendre compte des profondeurs psychobiologiques de cette tragique alliance. Pourquoi l'Amérique a-t-elle planifié froidement l'attaque "Shock and Awe " de l'Irak ? C'était bien avant que le 11 septembre lui eût fourni à point nommé l'arme et le masque que réclame une politique impériale. Neuf jours après l'attentat G. Bush et T. Blair avaient arrêté leur décision de déclencher le déluge de bombes qu'on appelle encore une guerre. Croit-on que le laboratoire des empires est un Trianon où Marie Antoinette joue à la bergère ?

Si l'anthropologie politique n'accédait pas à la profondeur d'analyse de l'espèce humaine où l'alliance du cynisme des États avec l'angélisme de la croyance religieuse devient " sincère ", la diplomatie des démocraties occidentales se priverait du savoir abyssal qui seul révèle la fonction biologique du tartufisme politique. Debray oublie non seulement que son christianisme au pied léger est né d'un assassinat biface, mais que cet assassinat se trouve saintement répété tous les jours et sur tous les autels du monde, avec le double objectif de calmer la fureur inapaisable de l'idole et d'acheter sa grâce, non plus par l'égorgement des bœufs, mais par celui d'une victime humaine. Pas de science du politique sans connaissance anthropologique du sang " purificateur " des sacrifices.

13 - L'anthropologie et l'éthique de la pensée

Et pourtant, Régis Debray flaire la dimension psychogénétique du sacré : " Pour moi, l'ultima ratio en ce domaine est de nature biologique. C'est la recherche non d'un supplément d'âme , mais de vie, aussi bien pour l'individu qui se sait mortel que pour le collectif qui se sait périssable. En ce sens, la pulsion religieuse me semble, comme je le dis à fin de mon Feu sacré, biologiquement fondée et par là même irréfutable, puisque [située] en dehors des alternatives logiques du vrai et du faux, du consistant et de l'inconsistant. " (pp.17-18)

Aux yeux de la guerrière de la raison de demain qui s'appelle la France, l'anthropologie de Régis Debray montre ses limites à se réclamer de l'immoralité de la raison praticienne des politologues, aux yeux de laquelle " ce qui marche " dit le vrai et se proclame " irréfutable " : " Le religieux, ça marche et ça fait marcher , et ça n'arrêtera pas demain. " (p. 18). Du coup, le sacré se trouvera légitimé en retour et, pour ainsi dire, par la bande, pour avoir été mis à l'école des critères jugés nécessaires à ce qui " marche " dans l'histoire. Dès lors, il n'y a plus de philosophie, parce que, depuis Platon, cette discipline est la pédagogue de l'intelligence et parce qu'il n'y a pas de pédagogie de l'intelligence sans une éthique de la vérité. Penser, c'est descendre dans le puits. Quelle est la vérité de la politique quand le spéléologue du tragique se met au service du sang de l'histoire : " L'Europe individualiste s'est mise au balcon, d'où elle regarde agir l'empire - cet empire qui lui apparaît un peu loufoque avec son messianisme halluciné, ses prières collectives au Congrès, ses naïvetés évangéliques , pentecôtistes et autres. "(p.10)

Le christianisme se trouvera revalorisé par la légitimation du cynisme politique au petit pied qui assure le régime de croisière de sa pastorale et de l'angélisme de sa catéchèse. Certes, ses dogmes seront absurdes, mais il fallait "une sauvage reconcentration du divin, une drastique verticalisation d'un empire dilaté qui va redonner à l'ensemble sa colonne vertébrale et sa pugnacité. " (p.10) Régis, quand prendrez-vous la mesure du tragique de l'histoire, quand cesserez-vous de décorer les autels avec votre école du dimanche du " fait religieux " ? A ce compte, vous ne verrez jamais plus loin que des " loufoqueries" et des " naïvetés évangéliques " dans les " prières collectives " qu'entonne un empire américain en carton-pâte. L'homme est le seul animal angélique à titre psychobiologique , celui dont l'animalité propre réside précisément dans le masque séraphique dont il s'affuble.

14 - Marcel Gauchet et le sacré

Si nous examinons maintenant l'autre direction de l'anthropologie française encore titubante et qui se cherche l'espace de sa réflexion à la charnière entre le politique et le sacré, Marcel Gauchet nous dira : " Je crois, au contraire, qu'il faut prendre au sérieux l'écart d'avec la référence religieuse qui s'est joué dans la modernité. La rupture me semble porteuse d'une reconfiguration complète des communautés humaines, de leur manière d'être et de la manière d'être des individus qui les peuplent. (…) La différence est suffisamment nette pour qu'on puisse opposer une époque gouvernée par les religions à une époque d'après la religion, une époque où les religions vont subsister , mais où elles seront prises à l'intérieur d'une société qu'elles ne gouvernent plus. " (p18 - 19)

Mais c'est demander à la diplomatie française de regarder l'humanité avec les lunettes de la Hollande, du Danemark, de la Suède ou de la Suisse. C'est oublier que les Irlandais d'aujourd'hui se déchirent entre eux depuis cinq siècles sur la question de savoir si la chair et le sang de Jésus sont bel et bien physiquement présents sur l'autel ou si l'assassinat du Golgotha a suffi pour racheter une fois pour toutes le genre humain à l'idole sanglante que notre espèce est à elle-même depuis la nuit des temps. Si la diplomatie française continuait d'ignorer l'enjeu des sacrifices de sang, elle demeurerait privée d'une histoire réelle, donc anthropologique du christianisme. Sans une connaissance psychobiologique de la sanglante dichotomie cérébrale des dogmes chrétiens, qui sont scindés entre leurs ailes et les marmites du diable, il n'y a pas de science d'une espèce qui croit échapper à la bête à se donner le masque d'ange précisément constitutif de son animalité spécifique. Peut-être Pascal l'anthropologue le savait-il, qui disait que la pire animalité est celle de " faire l'ange".

Mais surtout, comment apercevoir le nœud d'une science diplomatique à l'échelle de la planète d'aujourd'hui si l'on n'a pas de balance à peser l'encéphale tartufique des États et des empires, comme si la séparation de l'Église et de l'État permettait de faire l'économie d'une connaissance spéléologique de l'homme ? Enterrer une divinité ne vous livre pas les secrets de ses inventeurs. Hors de cette connaissance-là de notre espèce, il n'y aura tout simplement pas de science réelle du politique, donc pas non plus de science historique digne de ce nom, puisque tout décryptage abyssal du temps floral et sanglant des nations exige le branchement du récit des événements sur une connaissance des étapes de l'évolution cérébrale d'une espèce dont les autels schizoïdes sont les tragiques témoins.

Pourquoi Louis IX était-il aussi sincèrement croyant quand il faisait scrupuleusement brûler les hérétiques que l'Église lui remettait dévotement entre les mains que Philippe II d'Espagne à brûler vifs les gentilshommes protestants de son royaume ? Pourquoi les conquistadors convertissaient-ils par le glaive les indigènes à la " vraie religion " ? Pourquoi Catherine de Médicis et Charles IX ont-ils saintement ordonné le massacre de la Saint Barthélemy ? Pourquoi la papauté a-t-elle fait dévotement graver une médaille pour commémorer une tuerie ? Pourquoi Robespierre faisait-il exécuter les "ennemis du peuple " avec une piété devenue républicaine ? Pourquoi les marxistes ivres de leur foi remplissaient-ils les goulags ?

La loi de 1905 a creusé le gigantesque cratère dans lequel l'anthropologie scientifique a été précipitée, parce qu'au lieu d'ouvrir la voie à la spectrographie des encéphales que permettait l'analyse des autoportraits du genre humain qu'on appelle des théologies, la catéchèse laïque a enseveli toute recherche sérieuse sur la nature de notre espèce sous une pluie de bénédictions républicaines: les trois vertus cardinales - la foi, l'espérance et la charité - ont simplement été baptisées la liberté, l'égalité et la fraternité. Mais piloter la France sur la scène internationale, c'est désormais apprendre à regarder l'histoire et la politique dans le miroir de cette double trinité de nos défaussements viscéraux sur des ciels meurtriers.

15 - Psychanalyse existentielle de la magie

Interrogeons-nous donc un instant, Monsieur le Ministre, sur la double signification anthropologique de la "transcendance" embryonnaire dont la raison politique de Régis Debray s'accommode et de la caution religieuse hypertrophiée dans le fabuleux cosmologique que Marcel Gauchet tente de placer sur une orbite distincte, puisqu'il y a effectivement solution de continuité entre ces deux univers mentaux. Mais encore faut-il préciser ce que signifie cette seconde orbite et à quelle forme de caution angélique elle répond.

Certes, l'" englobant " ou le " surplomb " malingres qu'évoque Régis Debray n'accèdent pas à l'épaisseur du religieux proprement dit : ils ressortissent aux analyses existentielles de la " conscience de soi " que les Husserl, les Heidegger et les Sartre ont banalisées depuis belle lurette. Nous savons depuis l'Essai sur les données immédiates de la conscience de Bergson, qui remonte à 1888, que le regard armé du concept ou de l'intuition " précède " le réel et conquiert en quelque sorte une avance sur le monde du seul fait que tout savoir prend un recul distanciateur. C'est cela que Husserl avait exposé en Sorbonne sous le patronage de Bergson. Il n'y a donc rien de proprement sacré, au sens institutionnel, dans ce fonctionnement naturel de notre entendement - sauf à définir toute intellection comme religieuse. Mais alors, les nombres eux-mêmes n'échapperaient pas aux cieux: impossible de constituer une pluralité chiffrée sans que la numération se montre englobante ou " en surplomb ". C'est pourquoi le concept est un sceptre depuis Platon ; mais ce souverain procède par effractions artificielles : jamais le concept d'arbre n'a capturé aucun arbre réel. Comme disait Spinoza, " le concept de chien n'aboie pas ".

Si le " surplomb " de Debray chapeaute le monde du temporel de la couronne du langage, à quel moment le sacré proprement dit se déclenche-t-il ? A l'instant où le sorcier ou son successeur naturel, le prêtre, lancent les réseaux du rite à l'assaut du vide et le dotent de la tiare d'une magie. Alors seulement un monde solennisé par une gestuelle sacerdotale et séparé du visible par des enchantements commence de dessiner ses contours. Sacer signifie séparé. Le "transcendant" chrétien, dûment enclos dans la parole et proféré dans l'enceinte du temple découpe un espace réservé à la mise en scène des incantations, des prières, des invocations et de tout l'appareil des élévations. La liturgie mi-tétanisante , mi-rassurante rend " parlante " une étendue circonscrite, dans laquelle des objets cultuels remplacent les " choses de la vie " et solidifient un univers mental soustrait au " regard de chair ". L'autel enfante un monde à la fois flottant et dense. Le croyant est appelé à consolider l'au-delà insaisissable que la conscience de soi est à elle-même. Du coup, il s'imagine prendre possession d'un royaume merveilleux où les solennités rythmées du mythe le bercent des accents mélodieux de la foi.

Sitôt qu'il a été muni d'un appareil auditif , le cosmos entend la voix de l'État et l'intronise dans l'au-delà. Alors seulement le sacerdoce politique peut faire alliance avec celui des souverains mythiques de l'univers, alors seulement les liturgies de l'État s'officialisent aux côtés des protocoles des nues ; alors seulement un maître fantasmé peut s'installer au-dessus de tous les trônes du monde . Mais le souverain des adorations et celui de la terre se donnent la main et mettent en commun leur pouvoir. C'est de conserve qu'ils confient à leur clergé biface - tous deux regardent tour à tour le ciel et la terre - les dignités et les rangs d'une administration engagée sur deux fronts. Quand le religieux s'est constitué en un surréel hiérarchisé, planifié, institutionnalisé, il devient un État dans l'État. Alors ses officiants dupliquent dans le ciel les serviteurs de la puissance publique sur la terre et les prérogatives des deux castes du " surplomb " épaulent ensemble les empereurs et les rois.

16 - Psychobiologie d'un empire

Mais si Marcel Gauchet a compris en historien qu'il existe nécessairement une spécificité du religieux et s'il observe que les privilèges du sacré ne font pas entièrement double emploi avec ceux du monde visible, le sens anthropologique de l'envol de la conscience collective vers une transcendance de type cosmologique lui échappe autant qu'à Régis Debray, parce que sans une analyse existentielle de l'évasion de l'encéphale humain et de son entrée dans un monde magique , lequel se changera en un masque psychobiologique de la politique, on ne comprend pas pourquoi le mythe "ascensionnel" " est seul en mesure de construire le puissant appareil des songes à la fois séraphiques et meurtriers qui armeront l'État d'une machinerie aveugle et redoutable.

Debray invoque un " sérieux théologique " qu'il miniaturise à lui faire jouer un rôle seulement adventice - celui de faciliter la main-mise des grandes compagnies américaines sur le pétrole irakien , mais non celui qui conditionne la guerre messianique. Son anthropologie asthmatique n'est pas connectée avec une psychobiologie de la sainteté démocratique: du coup, il ne voit pas qu'une espèce tragiquement scindée par la nécessité de se chapeauter d'une morale angélique est divisée entre le sang et les fleurs par ses autels; il ne voit pas non plus que le sacré séraphique est une carapace psychogénétique d'une épaisseur telle qu'elle armera un État de la cécité cérébrale nécessaire à un animal dont le masque sera devenu invisible à ses propres yeux. Pour que le cynisme sotériologique d'une démocratie dite rédemptrice, donc en croisade, ne soit pas vu en tant que masque sacré, il faut qu'il s'arme de séraphins en prières. Le dieu américain permet à un empire de la piété de faire la guerre les yeux au ciel et les mains jointes.

C'est cela qui ressortit à une anthropologie du sacré branchée sur le sang de l'histoire et de la politique, c'est cela que la maigre transcendance inscrite dans une conceptualisation asthénique du monde ne permet pas à la raison d'embrasser. Sans le gigantesque édifice d'une théologie schizoïde, donc d'une cosmologie bipolaire, il est impossible d'entendre les fulminations biphasées du ciel américain irrité et le tonnerre des bombes dont les explosions assureront le salut tonitruant du monde. La puissante organisation de la Southeast Christian Church l'a bien compris : la critique sacrilège de la guerre en Irak est celle des " paroles dépourvues de connaissance " qui, dans le Livre de Job, " obscurcissent les plans de Dieu ".

Seule une divinité biphasée, donc construite sur le modèle de sa créature voletante dans le ciel de ses idéalités, est capable de métamorphoser l'approvisionnement énergétique d'un empire de l'or noir en un gigantesque confessionnal de la planète . Le chœur des démocraties du salut et de la délivrance boit le sang christique de l'autosanctification continue de l'humanité. L'humiliation et la rage des vaincus se métamorphose en purification perpétuelle du cosmos. Depuis deux mille ans , toutes les guerres ont été bénies par les divinités de l'endroit.

Trois monothéismes vrombissants ont seulement pris la relève de cette fonction vitale du sacré, à cette différence près que, depuis saint Augustin, la Croix prend en outre le plus grand soin de déclarer juste le camp victorieux, puisque le créateur ne saurait se tromper dans ses choix, ce que saint Ambroise reprochait aux oies du Capitole avant que le sac de Rome par les barbares en 410 eût remis à l'heure de l'histoire les pendules du ciel nouveau. C'est pourquoi, au sortir de la guerre de 1914-1918, seule la France a refusé de célébrer un Te Deum angélique et sanglant à Notre-Dame pour saluer la victoire meurtrière du ciel chrétien sur tous les pécheurs du monde.

17 - Les fondements anthropologiques du droit international

Dans son état actuel, l'anthropologie française n'arme pas encore le Quai d'Orsay d'une connaissance suffisante des sources psychobiologiques de l'angélisme sanglant des cultes pour lui permettre de préciser les fondements anthropologiques du droit international et de ses auréoles ; car pour se mettre à l'écoute du sang biphasé des autels, il faut avoir appris que la politique est tout entière un masque dédoublé auquel le mythe sacrificiel sert de modèle . C'est pourquoi, seule une radiographie théologique de l'histoire est en mesure d'enseigner qu'il n'y a pas de politique fondamentale qui ne commence par énoncer les règles schizoïdes - donc à la fois séraphiques et sanglantes - auxquelles un univers pseudo angélique devra soumettre sa géhenne et ses prières.

J'appelle fondamentale une politique qui proclame sa sainteté et brandit les foudres de son mythe. Pour cela, elle fait savoir, par la voix d'un créateur du monde vers quel Eden chacun se rendra à titre posthume . Seule une mythologie des châtiments et des béatitudes exprime l'inconscient bipolaire que l'empire américain et le christianisme se partagent et qui leur fournit le même masque - celui qui les arme tous deux de la cuirasse que réclame l'encéphale d'une espèce scindée de naissance entre l'ange et la bête . Ridiculiser la foi américaine est d'un légèreté bien française - la moquerie permet d'occulter le tragique de l'histoire.

C'est le sceptre divin du Nouveau Monde et son expression naturelle - un axe du bien et du mal qui remonte à la Genèse - que le 11 septembre 2001 a réarmé . C'est pourquoi, en Irak, c'est par le fer et le feu des châtiments calqués sur l'apocalypse que la " rébellion " impie contre un occupant angélique se trouve châtiée. Votre prédécesseur avait compris que la légalisation édénique de l'occupation par le Conseil de sécurité de l'ONU était l'expression catastrophique de la cécité théologique d'une diplomatie mondiale dont le pseudo réalisme ignore la profondeur anthropologique du tartufisme religieux et les sources psychobiologiques d'un droit international à la merci des exploits d'Abel le Juste. La définition civilisée du droit doit donc fonder la science politique européenne sur l'alliance du droit avec la droiture d'une éthique de la vérité, consciente de l'animalité proprement angélique de l'espèce humaine.

Vous avez reçu une lourde bévue de la Chine et de la Russie à gérer - celle qui permet à une presse et à une radio française complaisantes à l'égard de la puissance américaine, de stigmatiser la résistance irakienne comme s'il s'agissait d'" insurgés " et de rebelles à l'autorité "légitime " de l'envahisseur. Il n'y a plus d'occupation : trente nations aveugles sont venues plaquer le masque théologique de l'empire américain sur l'histoire du monde.

Du coup, l'élan d'une nation pour la reconquête de son territoire ne s'appelle plus un soulèvement patriotique, une résistance armée à l'envahisseur, un rassemblement des forces vives d'une pays pour recouvrer sa souveraineté, mais l'expression mythologique du MAL . Le terrorisme devient le démon contre lequel la terre entière est appelée à se mobiliser à seule fin de renforcer le sceptre du conquérant. Il faudra refermer cette brèche - mais comment y parvenir avant d'avoir appris à quelle profondeur l'éthique d'une civilisation doit s'enraciner dans un droit international transanimal, donc transcendant aux verdicts barbares du vainqueur ? Pour la première fois, le combat pour le droit international s'articule avec le combat contre l'animalité proprement humaine . Tel est l'héritage spirituel de Darwin.

Monsieur le Ministre, une diplomatie consciente des fondements anthropologiques, donc simiohumains de la politique actuelle des États sera également une alliée du génie littéraire et philosophique de la France. Les secrets des discours trompeurs que les masques religieux de notre espèce tiennent à la politique sont exposés dans Molière , La Rochefoucault, La Bruyère, Cervantès, Swift ou Shakespeare. Tous savent que l'hypocrisie est un " hommage que le vice rend à la vertu ". Ce masque-là est devenu celui d'un empire; ce masque-là est celui du Dieu angélique des démocraties messianiques : ce masque-là ravage désormais la planète. Voilà pourquoi la science politique de demain passera par l'initiation des chancelleries européenne à la profondeur d'esprit de la vision des grands orchestrateurs du tragique de la condition simiohumaine .

13 avril 2004