Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact

Lettre à Catherine David sur l'esprit de la philosophie européenne

 

L'hégémonie véritable est toujours liée à une prééminence dans l'ordre du savoir . Quel est l'avenir de l'Europe dans l'ordre de la connaissance qui lui redonnerait une avance philosophique sur les autres continents et qui assurerait son retour dans l'arène de la politique internationale? Rien d'autre que la plongée de la psychologie dans la science de l'homme qu'appelle la postérité commune à Darwin et à Freud.

Mais l'impératif de la paix scolaire bloque la recherche anthropologique sur les origines de l'homme. Car l'autel détient la clé du meurtre transanimal, celui qui se fonde sur des imaginaires religieux chargés de ritualiser un crime d'abord offert à des dieux, puis à un seul roi mythique de l'univers. Le meurtre sacré des chrétiens témoigne d'une étape intermédiaire de notre évasion de la zoologie: La croix proclame invisible l'assassinat qu'elle revendique comme réel, ce qui illustre une honte nouvelle de l'espèce.

J'explique à Catherine David les obstacles que la scolastique des modernes - une philosophie dissertative - oppose au cartésianisme explosif du IIIe millénaire. L'Europe pensante de demain attend son cogito d'une réflexion sur un torturé à mort.
 


1 - L'avenir intellectuel de l'Europe
2 - Le naufrage des mots
3 - La dissertation pastorale dans les écoles
4 - La théopolitique
5 - La philosophie jésuitique
6 - La philosophie et la solitude de la vérité
7 - La nouvelle ambition de la philosophie
8 - Le destin posthume de Pic de la Mirandole
9 - Le faux dieu de la tolérance
10 - Le scandale de philosopher
11 - La Vénus hottentote
12 - Le destin de l'Europe pensante

 

1 - L'avenir intellectuel de l'Europe

Quand l'Histoire se démasque pour révéler sa véritable nature, elle monte sur un théâtre où elle s'applique à illustrer l'alliance qui la fait mouvoir ; alors deux personnages mêlent leur vocation. L'un s'appelle la politique, l'autre, la représentation du monde qui inspire la pièce.

A l'origine de l'Europe, la guerre d'Athènes contre l'empire perse a fait monter deux acteurs sur la scène : la théocratie et la démocratie. L'action publique serait despotique sous le joug d'un roi du Bien et du Mal ou bien la Liberté serait la souveraine des nations. Mais lorsque Constantinople tenta de s'opposer à l'invasion turque, lorsque l'Espagne reprit le même combat au cœur de l'Europe, deux types de théocraties s'affrontaient sur le champ de bataille. Lorsque la France s'allia à la Suède protestante pour faire reculer l'empire espagnol, lorsque le protestantisme arma l'Allemagne et l'Angleterre contre le catholicisme romain, lorsque les idéaux de 1789 aiguisèrent le glaive de Napoléon, lorsque la France de 1830 et de 1848 convertit progressivement l'Europe entière à la démocratie moderne, lorsque le messianisme marxiste menaça d'envahir l'Europe, toujours des philosophies de l'homme et de son histoire furent les vrais moteurs de la politique mondiale . Qu'il soit fondé sur les sacrifices de l'autel ou sur l'utopie politique - qui n'est jamais que l'expression du rêve de faire débarquer l'absolu sur la terre - le destin de notre espèce s'inscrit sur le double cadran qui habite notre cerveau et dont nous n'avons pas encore décrypté les secrets , faute d'avoir conquis une science de son fonctionnement qui descende dans nos profondeurs psycho biologiques.

A nouveau l'Europe d'aujourd'hui entre dans un titanesque affrontement entre deux philosophies de l'homme et de son histoire; et, une fois de plus, la guerre intellectuelle et la guerre politique mêlent leurs armes. D'un côté, une Amérique grisée par sa puissance et piquée au vif par un insecte rêve d'étendre son empire à l'échelle de la terre, de l'autre, une Europe inquiète et frileuse tente de s'arc-bouter aux idéaux d'une révolution des droits de la pensée née bien avant le siècle des lumières, avec le De dignitate hominis de Pic de la Mirandole, afin d'opposer les droits de la raison aux ambitions planétaires d'une civilisation matérialiste et marchande.

Tel est le véritable sens du site que j'ai ouvert en mars 2001 sur l'avenir politique et intellectuel de l'Europe . Depuis lors, les événements mondiaux n'ont cessé d'illustrer sur le mode le plus spectaculaire la conjonction entre les problèmes politiques et les problèmes cérébraux qui ont fait et qui feront encore demain l'histoire de la goutte de boue sur laquelle nous tressautons depuis le paléolithique.

Chère Catherine David,

2 - Le naufrage des mots

Je comprends vos inquiétudes, vos soupçons, vos désarrois. Vous voici livrée aux tourments du doute sur le sens même des mots de philosophie , de pensée, de raison, tellement la confusion d'esprit dans laquelle nous sommes tombés ébranle les termes les plus courants de la langue française. Tantôt on vous enseigne clairement que le Dieu des chrétiens, des juifs ou des musulmans sont nés dans la tête de ceux qui les ont conçus et qui adorent les fruits de leur propre esprit, tantôt on vous explique le plus doctoralement du monde que "l'ère des certitudes " est close et qu'il faudra juger malséante la prétention de distinguer le vrai du faux, parce qu'un exercice aussi fâcheux de la raison pourrait offenser la multitude des croyances qui fleurissent dans l'entendement de tous les peuples de la terre. On vous fait remarquer que Dieu affiche d'autant plus crânement sa masculinité que ses adorateurs revendiquent la robuste virilité que démentent leurs agenouillements, mais l'on se garde bien de vous informer des causes qui ont permis à ce gigantesque personnage de subjuguer si longtemps l'entendement des hommes les plus intelligents de leur époque.

Vous m'écrivez que vos professeurs ressemblaient aux généraux Lachès et Nicias, qui enseignaient l'art de la guerre, mais qui ne s'étaient jamais interrogés sur la nature du courage militaire. Peut-être Monsieur de la Palice, dirait-il que la connaissance de l'homme aide à percer les secrets de sa vaillance au combat. Vos professeurs étaient-ils d'ardents guerriers sur le champ de bataille de la pensée sans s'être jamais demandé ce qu'est la pensée ? La philosophie, la pensée, la raison sont des enfants en bas âge et qu'il faut aider à grandir - mais elles ne changent pas de nature à devenir adultes.

Afin de vous aider à les préserver de la liquéfaction dont les décadences les menacent, je vais tenter de vous raconter comment la République a manqué son rendez-vous avec elles et pourquoi tous les États de l'Europe entretiennent désormais des rapports truqués avec la philosophie. Cette modeste pédagogie ne sera pas négative. Elle voudrait, tout au contraire, répondre à un civisme d'un rang supérieur. Il n'est pas interdit de rêver d'une citoyenneté de l'intelligence. Certes, l'ambition de transporter la démocratie dans un Eden de la raison demeure outrageusement évangélique. Mais pour vous initier quelque peu aux heurs et malheurs de la philosophie contemporaine, je dois vous exposer le moyen le plus ingénieux que l'éducation nationale a découvert pour vous interdire un sain accès au génie des grands philosophes : ils vous ont enseigné l'art bancal de la dissertation scolaire.

3 - La dissertation pastorale dans les écoles

Comment se fait-il, me direz-vous, que cet " art "-là soit conçu pour falsifier les pouvoirs de la pensée et pour la faire dévier de son cours? Ne vous a-t-on pas appris, tout à l'opposé de cette thèse, qu'il n'est pas de plus sûr chemin pour développer sa puissance ? Hélas, il s'agit seulement d'un moyen insidieusement pastoral, donc habilement masqué, de gérer les contradictions internes à la condition humaine. Il n'est pas de démonstration plus affligeante d'une escrime civique dont l'emploi pourra indifféremment servir les intérêts d'une pédagogie théologique ou une scolarisation républicaine de l'intelligence. Quel type d'administration des imaginations conviendra-t-il de choisir ? S'excluent-elles réciproquement ou peut-on s'en servir à tour de rôle ? De quelque bord qu'un exercice pastoral se réclame, son apprentissage est guidé par la finalité qu'il est destiné à servir. Jamais son lot ne sera de chercher à connaître la vérité " en elle-même et pour elle-même " des philosophes. Quel est donc son objet propre ? Rien d'autre que de sembler résoudre les cas de conscience que son hoplomachie paraît s'appliquer à souligner, mais à seule fin de conduire les sociétés à un équilibre nécessairement instable entre les apories viscérales qui les fondent.

4 - La théopolitique

Prenez le débat, autrefois classique, qui portait sur le degré exact de liberté qu'il convenait d'accorder ou de refuser au croyant face à la divinité de l'endroit. Cette querelle a fait rage entre Augustin et Pélage. Vous savez qu'elle fait la trame des Provinciales. La dispute sur la nature de l'autorité politique ne pouvait que franchir les siècles sous divers vêtements. Que disait la France déchirée entre Port Royal et les molinistes ? Si le croyant était libre de penser à sa guise, soutenaient les uns, quid de l'omnipotence d'un maître ficelé dans son ciel par le libre-arbitre de sa créature devenue souveraine? Mais si, à l'opposé, les fidèles passaient sous le joug de l'omniscience de leur Olympe, et si ce dernier avait prévu leurs félicités et leurs malheurs de toute éternité, à commencer par la fatalité de leur péché originel, quelle était la dignité d'un despote, certes débâillonné, mais condamné par sa propre tyrannie à ne jamais régner que sur des irresponsables? Des coupables aveugles et idiots, quel cheptel !

Le débat portait donc, en réalité, sur un cas de conscience lié à l'étrangeté d'une espèce qui ne respecte et n'obéit que sous l'aiguillon de la crainte, mais que l'épouvante ne parvient qu'à jeter dans l'hébétude - d'où la nécessité, pour un Dieu satrapique, de se faire aimer par une créature tremblante de peur et dont la science politique présentera le mélange. Ce débat ne pouvait donc rencontrer une apparence de solution que par l'appel à une médiation divine qu'on peindrait sous des couleurs à la fois réjouissantes et terrifiantes . Seule l'habileté d'une pastorale céleste permettait de préciser le dosage nécessaire entre un pouvoir éternellement alimenté par la chambre des tortures infernales et un pouvoir relativement intelligent, donc nécessairement entravé. Il n'y avait pas un milligramme d'anthropologie digne de ce nom dans cette voltige dissertative, puisqu'on y admettait sans examen le présupposé qui seul rend possible le phénomène psychique qu'on appelle une théologie et qui tient tout entier à la croyance en l'existence d'un arbitre qui trancherait entre les Charybde et les Scylla dont une espèce née bancale est la proie. Il appartenait ensuite à l'un et à l'autre camp de préciser les apanages et les prérogatives d'une justice fantasmée sur ce modèle.

5 - La philosophie jésuitique

Chargez maintenant sur vos épaules le type de pastorale qu'exercerait un géant se démenant dans le cosmos et transportez-là au cœur de la République de la raison. Vous poserez alors la même question au nouveau souverain, c'est-à-dire à la démocratie, mais dans une rédaction modifiée en ces termes: "Quelle sera de la science des affaires de la nation qu'il faudra enseigner dans les écoles publiques afin de remplacer la catéchèse précédente par une dissertation d'un nouveau genre, mais dont le contenu politique demeurera inchangé? " Ne posera-t-on pas à l'élève la question suivante : " Comment une République née du siècle des lumières exercera-t-elle la souveraineté suprême attachée à la magistrature de la raison et de sa justice, alors que cette même raison devra honorer la simplicité d'esprit des cultures religieuses dont la floraison variée se répartit entre toutes les superstitions de la terre?"

Comme les théologies respectives des jésuites et des augustiniens l'ont si bien illustré, il s'agira de résoudre un cas de conscience universel, mais désormais lié à la citoyenneté. Quel sera le conflit psychique commun à la croyance et à la démocratie ? Où leur différence se cachera-t-elle si le dicastère de la sagesse est maintenant dévolu à une République ambitieuse de se donner la logique pour pilote ? Il faudra décider du statut qui définira la France dans un ciel des idées pures chargé de remplacer un Dieu dont les relations avec les idéalités étaient grognonnes. Le raisonnement de l'État apostolique sera donc tout aussi viscéralement autoapologétique que celui dont la dispute entre Molina et le grand Arnault vous rappelle l'enjeu politique central: n'offensera-t-on pas une nation non moins rassembleuse dans l'ordre de la pensée que l'Église dans le sien et ne profanera-t-on pas l'origine supérieure de l'autorité du suffrage universel dans une séparation radicale entre l'Église et l'État - donc entre l'obscurantisme ecclésial et la souveraineté de la raison populaire - si l'on enseigne, dans le même temps, la légitimité intellectuelle que revendiqueront à leur tour toutes les cultures éparpillées entre cent mythes sacrés ?

A l'instar de Molina, le théologien de la démocratie tentera de contourner cette cruelle incompatibilité: la République des droits de la pensée, dira-t-il, serait un souverain par trop janséniste s'il ne laissait les cerveaux vagabonder à leur guise. Le jugement du platonisme jacobin sera infaillible, mais il aura besoin de citoyens capables de conquérir par leurs propres forces la responsabilité de bien gouverner leur entendement et de gérer au mieux les pouvoirs qui lui appartiennent. Sinon, comment élèverait-on la Liberté au rang d'un pédagogue averti des masses ignorantes ? Il sera donc demandé à une démocratie fondée sur la vertu depuis Montesquieu de faire progresser le genre humain tout entier sur le difficile chemin de l'intelligence.

A l'opposé, le Port-Royal des Saint Just répondra qu'on outrage le ciel de la République rationnelle à laisser les croyants s'égarer à l'écart du cerveau bien fait qui régira désormais l'intelligence véritable du peuple français. Naturellement, cette nouvelle pastorale d'une nation élue par la logique répondra à une finalité aussi éminemment politique que celle de la dissertation théologique dans les séminaires. A ce titre, elle n'aura rien de commun avec la raison adulte dont se nourrit désormais la philosophie véritable, qui se demande, en spectrographe de notre évolution, pourquoi le cerveau des lents fuyards de la zoologie s'est divisé entre les platitudes du vrai et le délire des erreurs hideuses ou superbes, et pourquoi nous sommes devenus des êtres dédoublés par des fantasmes.

La dissertation scolaire sera casuiste: les jésuites de la démocratie proposeront à la République un équilibre aussi jésuitique que la théologie de saint Ignace. " Pourquoi vous indigner, s'écrieront-ils, alors que votre État est devenu suffisamment pensant pour cesser de légitimer la superstition ? Sa bonté souveraine ne se contente-t-elle pas de la tolérer ? Tolérer, ce n'est ni approuver, ni même cautionner le moins du monde : c'est seulement concéder à l'erreur la liberté de divaguer et même à la folie de courir où elle veut. Dans sa majesté et sa miséricorde, votre Dieu nouveau ne recourt pas davantage à la force que l'ancien. Pourquoi contraindrait-il vos croyants à reconnaître l'étendue de sa science et de sa puissance ? Quelle serait la grandeur de votre République si elle fulminait contre l'errance, si elle foudroyait l'ignorance , si elle exterminait la rébellion, si elle vouait aux gémonies les erratiques qui outragent sa sagesse et les insensés qui se refusent au joug de sa douceur, etc. etc. " ?

Vous voyez, chère Catherine David, que l'homélie serait un genre bien reçu si seulement la République devenait suffisamment savante pour connaître sa propre théologie de la tolérance et pour faire retentir de l'éloquence des Bossuet ou des Fénelon de la démocratie les grâces merveilleuses dont la charité républicaine est parée ! Mais si, un jour, l'art de la dissertation scolaire s'élevait jusqu'à éclairer les fondements de la bancalité commune à Dieu et à la République, cette révélation des ressources littéraires de la théologie ne demeurerait qu'une gesticulation subalterne aux yeux du philosophe fidèle au commandement que le "Connais-toi" socratique adresse au IIIe millénaire. Car " Dieu " ou la République sont des personnages dont les vêtements éphémères ne sont jamais que ceux de l'air du temps.

Du coup, la philosophie escalade un nouveau mont Carmel de la raison: elle observe les tractations du singe-homme avec son encéphale, elle analyse les négociations des sociétés simio-humaines avec le cerveau biphasé qui pilote l'ambiguïté de leur politique, elle pèse la boîte crânienne de l'espèce et elle la situe quelque part sur le chemin de l'évolution où Darwin et Freud se côtoient et fécondent la même postérité - celle de l'inconscient pour l'un, celle de la psycho biologie des transfuges du règne animal de l'autre.

6 - La philosophie et la solitude de la vérité

Que dit Socrate ? Qu' un homme informé aura raison à lui seul face à des milliers d'ignorants braillant d'une seule voix et parés des plumes de paon de la sottise qu'on appelle l'unanimité. C'est exclure d'emblée et définitivement toute possibilité de jamais légitimer la sorte d'autorité que la tonalité générale d'une époque confère aux foules, c'est interdire à jamais aux subjectivités massives de faire prévaloir les verdicts de l'air du temps sur les savoirs démontrés. Quand Prodicos déclare que Zeus est un acteur campé seulement dans la tête de ses compatriotes et que le Dieu des chevaux serait un cheval plus beau et plus grand, ce philosophe impose à bon droit l'autorité de son encéphale au millénaire entier qui suivra. Peu importe qu'il faille " laisser le temps au temps ", comme dit la matoiserie politique. Non seulement la démagogie de la sottise a encore de longs siècles devant elle, mais les attentes de la pensée ne seront jamais récompensées, parce que la vérité ne triomphera jamais: quand des millions d'hommes accepteront le trépas de Zeus, cette victoire de Prodicos sera seulement apparente puisque les Athéniens y mettront la condition absolue de le remplacer aussitôt par un autre Dieu, qu'ils jugeront plus performant.

Bérenger soutient que la chair et le sang du Christ ne sont pas présents sur l'autel. Le " on " du XIe siècle attendra le " on " de l'an 2500 ou plus longtemps encore pour que six cent millions d'hommes et de femmes armés d'un encéphale réputé normal cessent de croire à ce prodige ; mais ce sera, soyez-en sûre, pour le seul motif qu'on leur en aura fourni un meilleur. Il n'en reste pas moins certain que toutes les gesticulations culturelles du monde ne changeront rien au fait que le pain de la messe restera du pain et le vin du vin. Au siècle de Pic de la Mirandole et de Savonarole des humanistes italiens parodiaient les prêtres en récitant : " Panis es et panis manebis ", " Tu es du pain et pain tu resteras ". Euripide riait déjà de ce que le dieu du vin se cachait dans une outre, et il faillit payer cher son sacrilège. Mais de là à douter de l'existence de tous les dieux de la Grèce, il y avait un espace à ne pas franchir.

7 - La nouvelle ambition de la philosophie

Aussi l'esprit critique dont la philosophie se réclamait depuis Platon est-il loin de suffire à l'ambition nouvelle de la discipline de la profondeur dont l'objectif, après Kant, est de connaître la pensée et son histoire depuis notre déboîtage du règne animal. Dans cette recherche, Socrate demeure un bon guide, parce qu'il savait quelle est la portée véritable de l'arme de l'ironie. L'instrument de cette recherche porte un nom étrange : on l'appelle l'intelligence. Celle-ci manifeste la puissance d'une arme fort inégalement distribuée, celle de la dialectique, qui exerce la faculté de relier les unes aux autres des propositions logiques. La rareté de son usage résulte de ce que l'enchaînement des idées qu'elle pratique doit se montrer sans failles. Cet emploi de la raison ne se réduit donc pas à l'exploit de faire régner un minimum d'ordre et de méthode dans les têtes.

La tâche seulement domestique de faire le ménage demeure tellement subalterne que la science parvient, elle aussi et dans une large mesure à s'exercer à un nettoyage vicarial des lieux. Mais sa fonction se réduit à une dialectique banalisée par l'expérience; et elle se contente d'un lessivage de surface. C'est ainsi que la physique a établi une fois pour toutes que le soleil ne tourne pas autour de la terre, mais l'inverse. Du coup, la messe est si bien dite que le philosophe peut commencer d'entrer dans sa vocation propre, celle de connaître l'homme.

Revenons à Bérenger, ce Prodicos du XIe siècle qui vous déclare tout de go que le christianisme change les hommes en une " troupe d'idiots" et que cette religion n'est pas digne du Christ quand elle s'échine à faire croire aux fidèles que le pain et le vin du culte se changent en chair et en sang sur l'autel. Le souci de propreté de ce purificateur déclenche une rage universelle dans toute la chrétienté. Pourquoi cela ? Croyez-vous qu'une philosophie et une psychologie incapables d'expliquer cette fureur meurtrière sont dignes des observateurs de leurs congénères qu'on appelle des penseurs ?

Mais si vous prenez la mesure de l'enjeu, vous comprendrez que l'exercice de la pensée demeure une autorité aussi périlleuse que du temps de Savonarole. Quel scandale de constater, cent cinquante ans après Darwin, que la question de savoir pourquoi, à peine devenu soi disant humain, le cerveau de notre espèce a commencé de sécréter des dieux et pourquoi, de nos jours encore, il tient mordicus à présenter de la chair flasque et du sang dégoulinant sur les autels, n'a pas encore conduit la recherche anthropologique à des profondeurs terrifiantes !

Pour conquérir un savoir propre à vous glacer d'effroi, il faut passer de l'individuel au social, comme vous dites ; car la géhenne du meurtre que l'homme est à lui-même renvoie à un abîme précisément collectif parce qu'animal. Comment se fait-il que seul un linguiste de génie, Noam Chomsky, alors âgé de trente huit ans, ait compris - c'était en 1966 - l'importance de ce problème et que, pour cela, il soit revenu à Descartes ? " Nous pouvons difficilement nous targuer d'avoir vraiment progressé depuis le XVIIe siècle dans la caractérisation du comportement intelligent, des moyens par lesquels on l'acquiert, des principes qui le gouvernent, ou de la nature des structures qui le sous-tendent. On peut choisir d'ignorer ces problèmes, mais aucun argument cohérent avancé jusqu'ici ne permet de les tenir pour irréels ou inaccessibles à la recherche. (1)"

De plus, le jeune Chomsky voit fort clairement que Descartes ne possède pas les moyens de rendre compte du "comportement intelligent ", dont il décrit les propriétés " en termes de " puissances ", de " propensions ", de " dispositions ", que peu d'exemples illustrent. Elles constituent un nouveau " mythe " aussi mystérieux et mal compris que la " substance pensante " de Descartes.(2)" .

8 - Le destin posthume de Pic de la Mirandole

C'est pourquoi, chère Catherine, seule une lecture prospective de votre Pic de la Mirandole peut rendre justice au destin que l'avenir de la pensée européenne réserve à son génie. Dans une précédente lettre, j'ai souligné le défi inouï que Pic adresse à la papauté de son temps à prétendre débattre de la vraie nature de la liberté humaine dans la capitale même de la chrétienté, et avec le concours de toute l'intelligentsia européenne de l'époque. J'ai également rappelé la candeur politique, si fréquente chez les grands hommes, de s'imaginer qu'une audace aussi sacrilège ne déclencherait pas une fureur de l'Église comparable à celle que Bérenger avait provoquée plus de quatre siècles auparavant.

Mais si ce débat avait pu s'ouvrir à Rome à la fin du XVe siècle, le destin de la philosophie européenne en aurait seulement été accéléré : c'est le XVIIe siècle, comme Chomsky l'a compris le premier, qui a commencé de donner de la profondeur au débat sur l'intelligence proprement humaine. Le XVIIIe est demeuré plus superficiel, mais le XIXe a été le théâtre d'un coup de tonnerre, celui de la découverte des origines animales de notre espèce. Enfin, le XXe a commencé de défricher le continent de l'inconscient. C'est pourquoi le XXIe s'interrogera à une allure accélérée sur la simio-humanité spécifique à une espèce plus tueuse que les singes anthropoïdes. Alors une anthropologie abyssale prendra la relève d'un débat sur l'homme qui avait avorté au début du XVIe siècle, mais qui se place au cœur du cartésianisme, puisque l'auteur du cogito est le premier philosophe qui se soit posé la question de la différence entre l'homme et l'animal à l'école d'une réflexion sur le langage.

De tout cela, Pic de la Mirandole n'est pas seulement le préfigurateur, mais le déclencheur. Cet esprit visionnaire, ce navigateur égaré sur une mer aveugle, cette hostie immolée à son propre génie est aussi la dernière victime du grand refus de l'homme du Moyen Âge d'apprendre à se connaître. L'auteur de De dignitate hominis porte en lui le germe de la plus profonde mutation philosophique que l'Europe ait connue, celle de la sortie de notre civilisation du dogmatisme religieux .

Jamais encore notre espèce n'avait osé ouvrir sur elle-même des yeux dessillés, jamais encore elle ne s'était située face à un Dieu impuissant à protéger plus longtemps la cécité semi volontaire de sa " créature ". Tout cela demeure évidemment virtuel chez Pic de la Mirandole - mais l'histoire est faite de centres névralgiques contrôlés, de potentialités inaccomplies, d'énergies permises et réfrénées, de chances dont l'avortement ou l'explosion prématurée révèlent l'énergie secrète et silencieuse, comme si la nature plaçait des signaux à décrypter sur son parcours et demandait à ses philosophes, à ses linguistes et à ses philologues d'interpréter le temps.

9 - Le faux dieu de la tolérance

Pour déchiffrer le message des jalons non décodés qui accompagnent et illustrent le destin posthume de Pic de la Mirandole, il faut reprendre le harnais de la méthode, ce qui exige de Descartes qu'il renvoie dans les cordes le faux dieu de la " tolérance ", et cela non point pour le motif qu'il serait rationnel de se montrer intolérant, mais tout simplement parce que la tolérance est une arme proprement politique, donc étrangère par définition à l'ambition de conquérir une connaissance réelle de notre espèce. La malpropreté intellectuelle qui disqualifie la tolérance comme moyen de la pensée est de mettre le vrai et le faux à égalité.

Dans son article premier, l'Édit de Nantes promulguait qu'il serait désormais interdit de débattre de la nature de l'eucharistie sur le territoire français. Descartes respectera le tabou qui bloque, aujourd'hui encore, toute recherche anthropologique sur l'animalité de l'homme en Europe et toute philosophie post mirandolienne dans le monde entier. Pourquoi le tabou de Henri IV demeure-t-il le goulot d'étranglement de toute future connaissance scientifique des secrets de l'homme, sinon parce qu'aucun progrès dans le décodage de notre évolution n'est possible sans une plongée vertigineuse dans l'abîme de nos origines zoologiques ?

Dans les civilisations de masse qui ont succédé aux société théocratiques, la recherche sur le fonctionnement de l'encéphale de notre espèce n'est pas seulement en déclin, mais en cours d'extermination radicale. Les Ptolémée nous ont fourni le premier et le plus éloquent exemple de ce type de paralysie générale. Quand n'importe quel ethnologue, sociologue, essayiste, psychologue , historien et tutti quanti peut se dresser sur ses ergots et dialoguer sur un ton péremptoire et d'égal à égal avec les géants et d'abord avec Freud, la tolérance est l'arme de l'absurde.

10 - Le scandale de philosopher

Gide disait que les bons sentiments font la mauvaise littérature. Mais le roman sentimental demeure une manière de littérature. En revanche, le philosophe au cœur sur la main s'exerce seulement à une pastorale de la raison. Observez les habiletés de l'auteur de La Nausée au soir de sa vie : il voudrait enfin avouer au bon peuple qu'il est, en réalité, un philosophe et qu'il ne faut pas s'y tromper ; mais il ne sait comment s'y prendre, tellement sa gloire sentimentale le lie à la foule de ses lecteurs. J'ai mis la main sur un texte étrange, Les Mots, dans lequel l'idéologue s'échine, mais un peu tard, à expliquer le joug glorieux de la solitude dont le génie philosophique est tributaire dans une démocratie de masse. Comment se justifier de penser en flatteur de la foule quand celle-ci ne dispose plus de l'exutoire commode de faire boire la ciguë aux Titans de la dialectique ? Il est gigantesque, le tartufisme de proclamer l'égalité cérébrale entre tous les hommes. Sartre a voulu être " tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n'importe qui . (3)"

Pourquoi Sartre a-t-il porté un masque toute sa vie, et avec le succès populaire que l'on sait ? Pourquoi ne s'est-il confessé que dans son dernier livre ? Voyez la ruse cousue de fil blanc de l'auto dérision, voyez la feinte de demander un pardon truqué pour un aveu secrètement triomphant de l'homme de génie: " L'on me raconta, sans m'étonner, que Charles Quint avait ramassé le pinceau du Titien: la belle affaire! Un prince est fait pour cela. Pourtant, je ne les respectais pas : pourquoi les aurais-je loués d'être grands? Ils ne faisaient que leur devoir. Je blâmais les autres d'être petits. [...] L'espèce humaine devint un comité restreint qu'entouraient des animaux affectueux .(4) " Ou encore : " Quelle solitude: deux milliards d'hommes en long et moi, au-dessus d'eux, seule vigie. (5)" Ou encore: " Je réussis, à trente ans, ce beau coup: décrire dans La Nausée [...] l'existence injustifiée, saumâtre de mes congénères et mettre la mienne hors de cause. (6)"

Mes modestes observations sur mon espèce me font croire que c'est un terrible sacrilège de seulement distinguer le vrai du faux. Les philosophes ont le front de soutenir, la tête sur le billot, que seule cette distinction-là leur permet de poser les vraies questions et que la lanterne de l'ironie est celle du tragique. Ces Orphée remontent des ténèbres en porteurs des feux de la pensée qu'on appelle des blasphèmes. Pourquoi la philosophie est-elle née avec la stupéfaction intellectuelle ? Peut-être pour le motif que les terroristes de la raison n'en reviennent pas de la faiblesse d'esprit de l'espèce à laquelle ils appartiennent. A quatre-vingts ans, Hokusaï disait qu'il espérait encore apprendre à peindre. Le philosophe , lui, se contente de trier le vrai du faux jusqu'au bûcher inclus.

11 - La Vénus hottentote

En 1816 mourut à Paris une " Vénus hottentote " qu'un Anglais avait importée d'Afrique du sud afin de l'exposer dans les foires et qui semblait l'image vivante d'une espèce qu'en 1976 encore, T. Kinsey appelait la " femelle humaine ", dans un rapport volumineux et qui fit grand bruit sur son comportement sexuel en Amérique. Cette beauté aux protubérances éloquentes semblait signifier que le destin de sa féminité était celui de sa vie sexuelle et son destin social celui de sa fécondité. Qu'avait-elle dans la tête, la Vénus instrumentalisée tour à tour pour le plaisir et pour la reproduction ? Quelques mythes brumeux flottaient sous sa calotte crânienne. Qu'enseigne aujourd'hui la civilisation européenne dans les écoles? Que toutes les cultures sont égales en valeur et en dignité et qu'il serait sacrilège de les hiérarchiser .

Mais si Mozart, Shakespeare, Copernic, Raphaël n'ont pris aucune avance sur les sorciers, comment se fait-il que le destin intellectuel de Pic de la Mirandole se laisse apercevoir à la lumière d'une esquisse virtuelle de l'histoire posthume de sa tête et de la nôtre? Quel est le mécanisme qui permet à une société vénératrice de toutes les " cultures " de progresser sur le chemin de la connaissance de l'homme? Pour le comprendre, il faut observer le mécanisme central et décisif, qui depuis un siècle et demi seulement permet aux élites de marcher vers le savoir.

Le philosophe d'autrefois était condamné à perdre son temps et sa vie à réfuter les sottises de ses congénères. Son échec dans un tel combat épuisait ses forces bien avant son trépas. Or, la civilisation européenne n'a mis fin à ce piétinement exténuant qu'en 1859. Depuis lors, le philosophe se libère d'un haussement d'épaules des superstitions dans lesquelles des centaines de millions de spécimens de son espèce demeurent englués. Il est extraordinaire qu'il lui soit désormais permis de se consacrer sa vie durant à la tâche qui seule fait la grandeur et la spécificité de la philosophie depuis Socrate - celles de se demander, par exemple, pourquoi, et dans l'esprit de Pic, Bérenger a provoqué une si grande indignation qu'il a dû se rétracter metu mortis - par crainte de la mort . J'attire votre attention, Catherine, sur un tournant aussi incroyable sous le soleil : depuis la parution de L'Origine des espèces, les hommes de science du monde entier se foutent pas mal de ce qu'un milliard d'hommes soient restés créationnistes.

Je rappelle que le pauvre Renatus Cartesius avait encore à répondre à six séries d'objections catéchétiques à ses Méditations. Or, les " personnes très doctes " qui ont tenté de réfuter son ouvrage à l'école de leur foi - Descartes les a fort convenablement ridiculisées, si l'on veut bien tenir compte des moyens dont disposait la raison infirme de son temps - recouraient, comme nos idéologues, à des affirmations catégoriques et à des dénégations doctrinales. La civilisation moderne inaugure une séparation radicale entre des élites intellectuelles ultra minoritaires et des masses reléguées dans un retard multiséculaire. Si ce mécanisme se trouvait interrompu, le monde entier retournerait au Moyen Âge avec une rapidité extraordinaire.

12 - Le destin de l'Europe pensante

C'est dans ce contexte que la seule question qui se pose à l'échelle de l'espèce énigmatique qui se laisse suivre à la trace de ses sandales est de savoir si l'Europe fera le choix de féconder à nouveau le destin d'une intelligence dont la naissance remonte à la Grèce de Périclès ou si elle se liquéfiera dans les rituels sacrés et les mythologies qui lui donneraient un illusoire avantage dans le royaume des songes, mais qui la rendraient impuissante face au nouvel Alexandre d'outre-Atlantique.

C'est pourquoi, chère Catherine, les dieux de la Grèce vous ont inspiré un roman qui symbolise l'histoire du monde depuis deux millénaires et demi. Il fallait les deux figures paradigmatiques de Pic de la Mirandole et de Savonarole pour éclairer l'avenir qui s'ouvre à une Europe de la pensée. Si nous n'entrions pas dans ce chemin, nous serions bientôt réduits à une exposition florale et notre déclin deviendrait irrévocable ; mais si nous forgeons à nouveaux frais l'épée de la pensée, nous descendrons dans les profondeurs animales de notre espèce, et nous redécouvrirons la haute loi de l'esprit qui enseigne que les résurrections naissent du plus profond abaissement. L'humanisme occidental renaîtra du regard sur la bête aveugle que sa propre image mythifiée accompagne dans le vide.

Certes, les obstacles qui se dressent sur le chemin de la connaissance de l'homme sont immenses. Au Manès des nouveaux maîtres de la terre, qui brandissent la bannière blanche et noire du Bien et du Mal , un milliard deux cent millions de musulmans opposent seulement leurs prosternements effarés et aveugles. Souvent, déjà, l'Europe des combats de l'intelligence a été abandonnée sur une planète entièrement livrée aux folies d'une espèce propulsée dans l'imaginaire. Mais cette solitude du Vieux Monde est aussi sa chance dans un monde où l'ubiquité de l'image et l'instantanéité de l'information viennent au secours de son message. Pour que son génie puisse le guider dans l'approfondissement du "Connais-toi" que le IIIe millénaire attend de lui, il faut qu'il accepte l'épreuve du combat qui tirera sa grandeur de se trouver minoritaire . Jamais aucune guerre de la raison n' a pu compter d'avance sur des troupes nombreuses et aguerries . Si les foules accouraient à l'appel de leur destin, ce serait la preuve que leurs guides se seraient trompés de destin. Par bonheur, jamais une civilisation n'a exercé une prééminence durable sans avoir conquis une supériorité en acier trempé dans l'ordre de la pensée, parce qu'en profondeur, c'est toujours des victoires de la connaissance que résultent les victoires de l'éthique.

1 - Noam CHOMSKY, La linguistique cartésienne, Seuil 1969, p. 30
2 - Ibid., note 19, p. 30.
3 - Jean-Paul SARTRE, Les mots, Gallimard, 1964, p.211
4 - Ibid., p. 51
5 - Ibid., p. 154
6 - Ibid., p. 210

1er mars 2002