Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact

Les nouvelles cartes et les nouveaux pièges de l'Europe

 

De même que, dans Platon, les trépassés comparaissent privés de leurs parures devant les juges de leurs âmes, l'Europe d'un demi siècle de servitude se présentera dénudée devant le tribunal de son éternité.

Mais le verdict des morts est prononcé par des voyants . Leurs yeux sont ouverts sur l'avenir des continents. Que diront-ils de l'âme de la Russie, de l'âme de l'Angleterre, de l'âme de la France, que diront-ils de l'âme de la philosophie, que diront-ils de la lampe de Diogène qui donne son âme à l'Europe ?

Le 6 juin 2004 a permis de tourner la page de l'histoire de l'après-guerre. L'heure a sonné pour Clio de s'atteler à la tâche de la récrire entièrement, tellement seul le temps des morts nous donne le recul qui nous en dévoilera la signification.

1 - Parole de Jahvé !
2 - Un document diplomatique qui aurait dû rester secret
3 - " Nous entrons dans l'histoire à reculons " (Paul Valéry)
4 - L'empire à visage découvert
5 - Les fils d'Ulysse font le point
6 - Invocation à Athéna
7 - Le vieux Caton
8 - La Russie et le droit international
9 - Le temps des icônes
10 - L'inconscient religieux des peuples
11 - Albion et le théorème de Pythagore de la politique européenne
12 - La perspective de la vassalisation
13 - Le nouveau réalisme politique de l'Europe
14 - La psychobiologie de la politique
15 - Le vrai visage des anges de la démocratie

1 - Parole de Jahvé !

Il était une fois un empire qui nourrissait tous les peuples des mots d'une même langue; et il disait à son drapeau : "Écoute ma parole : je vais me bâtir une ville et une tour dont le sommet percera le ciel . Alors ma seule voix suffira à maintenir rassemblées toutes les nations de la terre. " Mais Jahvé le foudroya: " Je n'ai que faire, dit-il, d'un seul peuple et d'une seule langue. "

Quel prodigieux renversement des rôles ! Voici que les élites politiques attelées aux rênes des nations par les verdicts du vote populaire sont requis de se métamorphoser en thérapeutes de l'histoire universelle! Est-ce aux élèves de former leur maître ? Les apprentis des États ont beau ausculter le malade, ils n'ont pas réussi à construire la balance à peser les signes avant-coureurs du trépas des empires. Il ne savent comment hiérarchiser les symptômes de l'ophtalmie dont souffre l'œil unique du Polyphème américain.

L'Europe de demain demandera à l'Amérique : " Qui te dirige , le hasard ou la science du timonier, le tumulte des circonstances ou le cerveau d'Ulysse le navigateur, les plats des maîtres-queux ou Minerve appuyée sur sa lance pensive ? Quel tuteur faudra-t-il nommer pour te gouverner jusqu'à ta majorité ? Quel spectacle qu'un Empire de la cécité dont les médecins rivalisent avec des cuisiniers devant un tribunal d'enfants ! "

2 - Un document diplomatique qui aurait dû rester secret

Le Monde du 17 juin 2004 publiait une lettre de protestation de vingt-six hommes politiques et diplomatiques américains, non point désireux de condamner publiquement la politique d'expansion mondiale de l'empire, mais seulement soucieux de souligner l'échec auquel courait fatalement la maladresse de l'administration de G. W. Bush dans l'art de duper ses vassaux . " Les problèmes ne peuvent être résolus par la force militaire, ni par l'unique superpuissance encore existante, écrivaient les signataires. Ils requièrent des efforts patients et coordonnés sous la direction des Etats-Unis. " La principale responsabilité de l'Amérique étant d'assurer le rôle de " leader mondial ", il fallait y employer des méthodes moins spectaculaires et plus efficaces. " L'administration Bush a montré qu'elle ne comprend pas la nouvelle ère et qu'elle est incapable, dans le fond comme dans la forme, de se montrer à la hauteur des responsabilités de leader mondial. Le temps du changement est venu. "

Ce précieux document rappelle à une Europe qui se sera armée d'une vraie science de la politique et de l'histoire qu'elle n'a rien à gagner de se montrer subjectivement hostile à un empire qui ne fait jamais qu'obéir à la volonté immanente à tous les empires de la terre depuis qu'il en existe de tels et qu'il ne s'agit donc en rien de " différends " superficiels entre des chefs d'État dépendants de leurs tempéraments ou de leurs humeurs . Ce n'est pas parce que l'invasion de l'Irak s'est achevée sur un désastre militaire et politique pour l'Amérique que la France a eu raison de s'y opposer, mais parce qu'il s'agissait d'une violation du droit international par un empire en expansion. Si cette guerre avait été victorieuse, la France aurait tout de même eu raison, parce que le droit n'est pas légitimé par les verdicts du glaive en sa faveur ou en sa défaveur, mais par les principes qui le régissent et que ni la victoire, ni la défaite ne peuvent faire plier.

L'ambition civilisatrice de l'Europe est si impérative et irréversible que tout homme politique du Vieux Monde qui ne s'y attelle pas se met au service de l'ambition politique d'un empire. Mais il y faut une condition : que la France demeure ou redevienne la lumière de la pensée et que l'enjeu du combat armé se double d'un enjeu intellectuel dont dépend l'avenir mondial de l'intelligence. Sinon, la guerre entre l'Amérique et l'Europe ressemblera à la guerre de Troie, dont on sait qu'elle était truquée : Hélène était fort heureuse avec Pâris , son amant. Il s'agissait surtout " de vendre des poteries, des tissus, des vases et d'offrir de nouveaux débouchés vers l'Asie, dont les habitants prisaient fort le troc, afin d'en finir une bonne fois avec la concurrence troyenne. " (Alejo Carpentier, Guerra del tiempo) La torche de la statue de la liberté dressée en conquérante du monde à l'entrée du port de New-York s'est éteinte. C'est pourquoi il importe de faire le point de la donne actuelle d'une politique de l'esprit sur la carte du monde.

3 - " Nous entrons dans l'histoire à reculons " (Paul Valéry)

Comme il était aisément prévisible, les cérémonies de commémoration du soixantième anniversaire du débarquement des alliés sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944 ont silencieusement, mais définitivement tourné une page de l'histoire du monde. Le temps des biographes remâche inlassablement les mêmes étapes vers le tombeau; le temps des nations n'a pas de cercueil . Puisque les peuples que Clio a laissés au bord du chemin conservent la mémoire de l'arène qu'ils ont quittée, leurs archives leur donnent un sépulcre sur lequel on peut frapper du doigt .

A la question : " Esprit , es-tu là ", que répond une Europe de retour de l'enterrement d'un demi siècle de son histoire? Que, le 6 juin 2004, nous avons célébré les funérailles de l'après guerre ; que nous y avons mis la pompe et la solennité que méritait l'événement ; que le Président G.W. Bush a profité d'un si grand rassemblement de chefs d'État pour faire attendre son arrivée près d'un quart d'heure, y compris à Wladimir Poutine et à la reine d'Angleterre ; que le pied de grue imposé aux vassaux fait, du protocole, une mise en scène de leur asservissement ; que la veille, au cours d'une conférence de presse commune de J. Chirac et du Président des Etats-Unis à Paris, notre grossier visiteur avait poussé les mauvaises manières jusqu'à répondre : " La conférence de presse est terminée " après que le maître de maison eut manifesté des doutes sur le rétablissement rapide de la situation en Irak. Mais comme il était prévisible, nous avons commencé d'écrire la véritable histoire du demi siècle écoulé.

Quelques jours plus tard, le Président des États-Unis se faisait huer à Dublin et à Ankara. Le Nouveau Monde se voyait refuser le renouvellement de l'impunité pour les crimes de guerre commis par les successeurs de Jefferson et perdait à Ankara le contrôle de l'Otan. L'Onu envoyait des enquêteurs indépendants au camp de concentration de Guantanamo et la cour suprême des États-Unis y délégitimait la torture. Les spectateurs du film de Michael Moore dans un millier de salles du Nouveau Monde applaudissaient au cours de la projection, puis, à la fin du spectacle, se levaient pour ovationner l'œuvre et son auteur. La CIA laissait l'un de ses membres en activité publier un ouvrage qui soulignait que la résistance irakienne n'était pas du terrorisme, mais un soulèvement patriotique et que la cupidité pour le pétrole avait motivé l'expédition. Puis l'Europe lançait le noyau dur en nommant M. Claude Juncker, Premier Ministre du Luxembourg, ex-candidat apparent à la présidence de la Commission, à la présidence d'une institution nouvelle groupant les ministres des finances des pays de l'euro , fer de lance de l'Europe réelle.

Pendant ce temps, la Maison Blanche continuait de prétendre que Saddam Hussein était le complice de Ben Laden, bien qu'un rapport d'enquête officielle du Sénat eût réfuté cette sottise. M. Wolfowitz persévérait à prétendre qu'il appartenait au reste du monde de payer les pots cassés. Le grand pétrolier du Texas demandait en outre à l'Europe de faire entrer la Turquie dans l'Union européenne et la France lui répondait qu'il se mêlait de ce qui ne le regardait pas et que ses alliés n'étaient pas ses domestiques. Le lendemain, G.W. Bush répétait ostensiblement sa demande aux européens d'accueillir la Turquie, oublieux de la formule célèbre Timeo Danaos et dona ferentes (Je crains les Danéens, même quand ils nous font des cadeaux) . La cassure éclatait au grand jour. L'heure de la fermeté diplomatique avait passé dans la parole libérée. Malgré les nouveaux vichystes, l'étau de la vérité commençait de se refermer sur l'empire. Jamais le constat de Valéry : " Nous entrons dans l'histoire à reculons " n'a été plus éloquemment illustré .

Mais c'est à pas lents qu'un éloignement conquis à reculons enfante une nouvelle mise en perspective du passé , c'est discrètement qu'un paysage historique sécrète un regard nouveau sur l'avenir . Et pourtant, les signaux que le temps écoulé nous adressent sont si bien branchés sur nos lendemains qu'on n'écrit vraiment l'histoire qu'à lire ce qu'elle nous annonce. Quel sont les signes avant-coureurs du destin de l'Europe que notre marche à reculons nous envoie et quel tournant a-t-il été pris?

4 - L'empire à visage découvert

A partir d'aujourd'hui, l'empire américain n'avance plus masqué : tout le monde ouvre de grands yeux sur l'enjeu focal que je signalais sur ce site dès le mois de mars 2001 (Journal d'un Européen, 1er mars 2001) . C'est désormais à visage découvert que Washington s'est lancé à la conquête du monde arabe sur la rive africaine de la Méditerranée et au Moyen Orient. Tel est l'objectif de la construction à Bagdad d'une gigantesque ambassade américaine où vrombiront trois mille agents, tel est l'objectif de la nomination en Irak d'un Quisling (*) dont les jours sont comptés - il s'agit d'un ex-membre de la CIA formé dans une Université américaine - tel est l'objectif de l'installation de bases militaires et de 160 000 hommes dans ce pays.

(*) Premier Ministre de Norvège sous Hitler, devenu le symbole de la collaboration, exécuté le 24 octobre 1945 .

Pour la première fois depuis Napoléon, un empire se lance dans une croisade fondée sur le brandissement d'idéaux démocratiques ; mais pour la première fois également, cet empire croise le fer avec un adversaire hier encore incertain. Une Europe de la lucidité politique franco-allemande s'est subitement réveillée. C'est au milieu des dormeurs qu'elle tente de combattre une Amérique plus ardente que jamais à illustrer un messianisme de la liberté né avec la Grèce. " Athènes est la pédagogue de toutes les cités " disait Périclès. Le 18 juin 2004, un Vieux Monde encore informe a adopté une esquisse de constitution. La pièce essentielle de cette armature provisoire est la clause qui reconnaît aux peuples énergiques l'autorité d'aller de l'avant, donc de laisser, s'il le faut, au bord du chemin les nations faibles et timides. Mais nul n'ignore qu'en politique les craintifs et les indécis ne sont pas longtemps en mesure de faire obstacle à la marche de l'histoire. Les prudents se mettent seulement en attente des verdicts du temps pour se rallier aux vainqueurs.

5 - Les fils d'Ulysse font le point

Peu importe que le spectre d'une constitution signée le 18 juin 2004 n'entrera en vigueur qu'en 2009, puisque, de toutes façons, l'histoire de l'Europe ne se remettra en marche que sous le commandement d'une phalange des nations qui sauront utiliser ce délai pour prendre une avance irréversible dans la reconquête de l'indépendance du Vieux Monde. Les historiens diront qu'en 2004, un retournement s'est produit : alors qu'au XVIIIe siècle, l'Amérique conquérait son indépendance à l'égard de l'Europe des maîtres, au XXIe, c'était au tour de l'Europe de se mettre en marche pour la reconquête de sa souveraineté. Cette prodigieuse inversion des rôles provoquera la stupéfaction des historiens attentifs au parallélisme entre les formes anciennes et modernes de la colonisation et de la vassalisation des civilisations .

Pour l'heure, il serait d'une grande inutilité de donner à la Commission de Bruxelles un pouvoir politique de pure forme, alors qu'une Europe fractionnée demeure incapable d'exprimer une volonté unifiée sur la scène internationale. La Commission est affaiblie pour longtemps par l'impossibilité de muscler un organisme hétéroclite et divisé en son sein sur le fond même du problème, celui de la nature et des ambitions de l'Europe . Le Vieux Monde en a pris acte sans tarder, en laissant un Portugais opportuniste et sans relief - ex-maoiste et organisateur, aux Açores, du sommet Bush, Blair et Aznar - en assurer la molle présidence. L'infirmité de la Commission présente des avantages providentiels pour l'aile marchante du Vieux Continent ; car une masse d'États, même minuscules, fait un vaste marché commercial. Il faut que ce fantôme politique paraisse s'agiter sur la scène pour que le spectacle de son impuissance serve de repoussoir utile à la progression de l'influence et de la prépondérance de la France et de l'Allemagne, à la seule condition que ces deux nations recourent aux armes diplomatiques nouvelles dont j'expliciterai plus loin la nature.

Pour l'instant, et à titre de contrepartie, les cerveaux politiques ont déjà compris que cette constitution censée entrer en vigueur en 2009 seulement, sera tellement amorphe qu'elle permettra à l'Angleterre de flatter pendant cinq ans l'amour propre des petits pays et de les coaliser en vue de renforcer la puissance américaine en Europe. Une constitution en trompe l'œil et censée rassembler vingt-cinq nations sur des projets en carton-pâte offrira en outre une arène nouvelle et inespérée aux ambitions nationales des partis.

C'est pourquoi M. Fabius a déjà décidé de ne pas la ratifier et de l'utiliser comme un plateau électoral pour la "défense de l'Europe sociale" - quitte à reprendre le vrai combat pour l'Europe politique après l'élection présidentielle de 2007, tandis que MM. Strauss-Kahn et Delanoe la mettaient sur le gril dans l'attente de lui donner des couleurs plus populaires. C'est que la Constitution n'est qu'un miroir aux alouettes. Après son adoption dans un paysage international qui aura été bouleversé par un lustre entier de l'histoire du monde, il faudra bien se résoudre à en venir aux affaires de fond, puisqu'il n'est pas sérieux de s'imaginer qu'une politique conduite parallèlement par un Président de l'Europe, un Président de la Commission, un Ministre des affaires étrangères et un commissaire chargé de ce secteur sera fermement décidée à traiter du seul problème sérieux : " Que faire de la nouvelle Carthage qui veut s'emparer de la Méditerranée ?"

6 - Invocation à Athéna

L'alliance de Paris et de Berlin témoigne du miracle de l'accord entre Athènes et Lacédémone face à l'empire perse d'aujourd'hui. Mais les peuples démocratiques ne produisent que des candidats au suffrage populaire usés par trente ans d'un combat de néophytes sur la scène internationale et avides seulement de conquérir une opinion intérieure dont les préoccupations se situent à mille lieues des enjeux vitaux des nations . Face au Général de Gaulle, MacMillan regrettait seulement le beurre de Nouvelle Zélande, " qui est si bon ". Aznar n'était qu'un grand palefrenier de l'Espagne de Sancho Pança et Berlusconi un homme d'affaires égaré dans la diplomatie. A l'Est, on ne compte que des dirigeants dont l'empressement à échanger la casquette du Kremlin contre celle de Washington s'est illustré dans la guerre en Irak. Quant à Gerhardt Schröder, il n'était encore qu'un esprit municipal de gauche avant que l'épreuve lui eût fait découvrir le prix que l'Allemagne paie depuis soixante ans à son vainqueur d'Outre-Atlantique. A Ankara, le joug de l'OTAN sur elle a démontré qu'il n'y a pas de souveraineté réelle d'une nation occupée par des troupes qui y ont installé leurs garnisons à demeure.

De toutes façons, un serf ne se rebelle jamais que si son maître l'insulte et l'humilie face à toute sa domesticité. Il faudra garder en mémoire que l'Europe ne se sera un peu réveillée que devant l'arrogance et le mépris d'un fermier du Texas. L'Amérique le sait si bien que John Kerry peut proclamer en public qu'il ne modifiera que le style de la nouvelle Maison Blanche . Le Vieux Monde est une vieille dame qui confond les bonnes manières avec le fond de la politique. Cette fatigue de notre civilisation ne date pas d'hier. Mitterrand croyait subjuguer Reagan par une promenade en barque sur le grand étang de Versailles. Dans les démocraties, les vrais chefs d'État sont des solitaires condamnés au rôle des vaines Cassandres jusqu'à l'heure où il faut courir aux armes en catastrophe . Churchill a crié dans le désert jusqu'à l'attaque de la Pologne par Hitler et de Gaulle a été remplacé dès 1946 par de pâles revenants de la IIIe République. Seule la révolte à Alger l'a remis au timon des affaires avant qu'une coalition de notables orchestrée par les sénateurs l'eût renvoyé. En 2004 , comment l'Europe produira-t-elle des hommes d'État si la classe politique des démocraties ne demande que le retour de quelques usages de cour entre l'empire américain et ses vassaux?

7 - Le vieux Caton

Et pourtant, la bataille est maintenant engagée sur tout le front, alors que ni le montant des effectifs de l'adversaire, ni la nature de ses armes de demain ne sont connus. Nos services de renseignements sont sur les dents : ils viennent seulement d'apprendre que, depuis trois siècles, les fils d'Ulysse ont fait souche par millions parmi les Cyclopes du Nouveau Monde et qu'ils leur ont enseigné à mettre leur œil unique à l'abri du pieu rougi au feu de l'intelligence. Pour nous défendre contre le génie ulysséen embauché au service de l'empire, il faut tenter de peser les obstacles qui se dressent sur la route des Argonautes d'une Europe qui se lamente comme dans Vivaldi : " Emprisonnée, enchaînée, objet de dérision, méprisée, misérable, trophée d'une gloire étrangère " . Il est redevenu actuel , le vieux Caton, avec son " Carthago delenda est ". Mais aujourd'hui, comme hier, " détruire Carthage ", ce n'est pas la raser, mais redonner à l'Europe ce que Scipion l'Africain avait obtenu : la maîtrise de la Méditerranée.

Par bonheur, Athéna est puissante. On sait qu'elle conseille Ulysse aux mille tours. Il appartient à une Europe dirigée par l'intelligence du roi d'Ithaque de recenser les obstacles qui s'opposent au retour du héros dans sa patrie. Pour cela, il faut bien se mettre dans la tête qu'au cours du dernier demi siècle, l'Amérique a mis Poséidon dans sa manche. Devenue la reine des mers, elle a réussi à faire stationner ses troupes à demeure dans toute l'Europe asservie à ses vues. Elle est en mesure de transporter ses divisions et ses canons en quelques heures vers tous les lieux de la planète où l'appelle la défense de ses intérêts militaires et commerciaux , et cela sans recourir à la force : la complicité avouée de l'Europe occupée y suffit. Certes, elle n'a pas encore réussi à se rendre entièrement maîtresse de tout le pourtour de la Méditerranée. Mais le port de Naples lui appartient depuis six décennies et en 1995, elle a refusé catégoriquement de le rendre à une Europe qui le lui avait naïvement demandé par la voix isolée de la France.

L'Europe n'a pas de flotte de guerre et les gigantesques forteresses de fer et d'acier qui sillonnent les mers au nom de la bannière étoilée disposent d'une puissance de feu égale à celle de dizaines de milliers de canons de Bonaparte.

8 - La Russie et le droit international

On dit que les grands hommes font l'histoire ; mais les petits bien davantage. Souvenons-nous de ce que le temps de l'histoire n'est qu'une suite d'occasions manquées, tellement il est rare qu'un homme politique d'envergure se trouve à point nommé au rendez-vous des grandes occasions qui permettront à son génie de bondir sur elles.

Il y a un an, on s'était imaginé que Vladimir Poutine deviendrait un second Pierre le Grand. Il verrait la route que l'histoire lui montrait et il y marcherait d'un pas assuré. A sa voix, la Russie des Tolstoï , des Pouchkine, des Dostoïevski prendrait toute la place qu'elle mérite en Europe depuis Catherine la grande ; du coup, le génie européen remporterait une victoire politique et intellectuelle d'autant plus définitive à l'échelle des cinq continents qu'elle aurait terrassé les mirages qui l'avaient embrumé depuis 1917. Le Vieux Monde deviendrait enfin, aux côtés de la France et de l'Allemagne, le moteur politique d'une planète à jamais délivrée des délires messianiques. De plus, une Russie civilisatrice et rationnelle permettrait à l'Europe d'obtenir l'essentiel : l'évacuation des bases militaires américaines sur son sol. Les mythes politiques s'effondrent tout seuls, parce qu'on ne conduit pas l'histoire sur des chemins étrangers à la nature humaine ; mais si les utopies ont une vie brève, la longévité de la servitude est assurée par son rapide apprentissage et par son enracinement dans les commodités de l'esclavage.

Wladimir Poutine n'est pas monté à bord du navire: ce matelot est allé négocier tout seul à Washington la gigantesque concession qui légitimait l'occupation de l'Irak et qui a permis à trente deux pays aux aguets d'une faillite du droit international, dont huit européens, d'aller à la queue leu leu servir de dociles cautions à l'empire américain. Puisque, depuis des millénaires, les barbares nous enseignent que le droit sera censé se trouver réfuté s'il est mis à genoux par ceux qui le bafouent, la Russie des ténèbres a permis à la loi de la jungle de remporter une immense victoire. Il suffit à nouveau que les contrevenants se pressent autour du cadavre encore chaud de la loi pour que la justice paraisse triompher à brandir le glaive du vainqueur. On sait que les Argonautes s'étaient embarqués sur Argo et qu'ils voguaient vers Argos la blanche. On cherche le blanc navire de l'Europe .

9 - Le temps des icônes

C'est ici qu'une psychobiologie des mythes sacrés fondée sur une anthropologie critique revendique la place-charnière qui lui revient au sein de la géopolitique, tellement celle-ci ne peut plus s'offrir le luxe de passer outre à une pesée post darwinienne de l'encéphale de notre espèce.

Ce que Vladimir Poutine a démontré en retardant d'un an la délégitimation officielle de la guerre en Irak, c'est combien l'Occident gréco-romain se fonde sur la défense des idées et des principes, tandis que le Moyen Orient glorifie des images. A l'inverse de l'icône, vouée à sacraliser le singulier, la logique occidentale se réclame de l'armature cérébrale du droit romain, qui repose, au premier chef, sur la cohérence interne de la loi. La vérité ressortit à une solidité mentale qu'exprime la fermeté d'un système rigoureusement construit. La signification des raisonnements est vitale: elle rappelle que si la politique de la Russie est mouvante et insaisissable, ce n'est nullement parce que l'icône slave manquerait de fixité fascinatoire, bien au contraire, mais parce que son immobilité hypnotique ne se situe pas dans un espace balisé par des concepts clairement cernés. L'Asie ne comprend pas la puissance politique qu'exerce le droit. La brume des steppes où le vent fait tournoyer les têtes avec le sable et la poussière n'est pas armée pour invalider une occupation militaire obtenue en violation du droit international .

10 - L'inconscient religieux des peuples

Pour comprendre la politique de la Russie, il faut passer au scanner la nation des icônes et sa magie ; il faut comprendre que Marx, Staline, Engels, Lénine étaient des icônes ; il faut comprendre que W. Poutine transporte dans sa tête la gigantesque icône que la Russie éternelle est à elle-même et que, dans un univers mental viscéralement en symbiose avec la théologie orthodoxe dans laquelle la Grèce de Périclès est tombée et qui a essaimé jusqu'à Moscou, le juridisme occidental est perçu comme l'expression d'une civilisation inassimilable, parce que fondée sur une logique politique ressentie comme un échafaudage fragile. Au plus secret de son inconscient politico-religieux, la Russie demeure agenouillée devant sa propre sacralité.

Cette châsse navigue à vue dans les conflits entre les empires, à l'instar de toute la théologie orthodoxe qui, ne disposant pas d'une carte des siècles, flotte entre la chair terrestre et le corps surréel qu'elle est à ses yeux. Ces données psychogénétiques résistent à soixante dix ans de pseudo rationalisation marxiste de l'histoire , parce que l'utopie prolétarienne était non moins théologique que la religion de la descente de l'esprit divin sur la terre à la Pentecôte orthodoxe. Une politique enracinée en Asie ne saurait fixer son regard sur l'aiguille d'une boussole. Le déroulement implacable et précipité des désastres qu'elle subira dans le monde arabe conduira l'Amérique à un enlisement sans remède en Irak - mais cet événement ne fera que démontrer combien l'Europe aura de difficultés à rendre rationnelle la politique de la Russie.

Aujourd'hui, elle est devenue la proie des financiers sans scrupules qui se sont fait une fortune immense à tirer leurs bénéfices du capitalisme anarchique et spéculatif qui a succédé à la tyrannie asiatique du marxisme ; mais l'État russe ne leur oppose que des contrôles désordonnés et anarchiques. La bureaucratie russe n'est pas précise et efficace comme la bureaucratie multimillénaire de la Chine, mais seulement tatillonne, policière et erratique, de sorte que les immenses ressources pétrolières de l'Asie n'attirent pas les capitaux étrangers, effarés par une traque administrative incapable de se donner une éthique patriotique minimale.

Catherine et Pierre le Grand étaient avant tout des logiciens, donc des esprits marqués par la connaissance expérimentale de l'histoire inaugurée au XVIIIe siècle. C'est à la lumière des encyclopédistes qu'ils avaient compris combien les mentalités des peuples leur sont dictées par les creusets religieux dans lesquels elles ont coulé pendant des millénaires. Elle est pathétique, la visite inutile de W. Poutine à l'Académie des sciences morales et politiques de Paris où Pierre le Grand était venu en 1717.

11 - Albion et le théorème de Pythagore de la politique européenne

Le second événement qui permet à Clio de déchiffrer quelque peu l'avenir à la lumière d'un regard nouveau sur le dernier demi siècle n'est autre que le retard de la prise de conscience des Européens de l'impossibilité de jamais intégrer l'Angleterre à la construction d'un nouveau pôle mondial de la puissance politique.

Peu importe que ce soit le groupe de presse dirigé par Robert Murdoch qui ait contraint, dit-on, le Premier Ministre anglais à soumettre au suffrage populaire le projet de Constitution de l'Europe élaboré par M. Giscard d'Estaing, puisque le magnat australien n'aurait jamais réussi un exploit aussi spectaculaire si les conservateurs et le labour n'exprimaient pas l'identité profonde de l'Angleterre. La psychobiologie politique de notre temps n'a pas encore pris toute la mesure de l'incompatibilité radicale qui oppose les identités insulaires aux identités continentales.

J'ai déjà abordé ce sujet (L'anthropologie introspective face à l'animalité de l'histoire). Je rappellerai seulement que la conquête des Îles britanniques a nourri successivement l'ambition de Jules César, d'Agrippa, le beau-frère de Tacite sous Domitien, de Guillaume le Conquérant, de Charles Quint, de Napoléon, de Hitler et qu'aujourd'hui l'Angleterre croit ne pouvoir lutter contre l'unification du Vieux Continent qu'en faisant appel à un empire américain, qui voudrait lui interdire à jamais de s'unir et de redevenir une puissance mondiale. A la suite de l'adoption du principe de la nouvelle constitution de l'Europe , Tony Blair a déjà expliqué sa stratégie : il compte que l'entrée des pays de l'Est renforcera le camp de l'allégeance au Nouveau Monde et donnera des armes nouvelles au Foreign office, avec l'appui même d'un membre fondateur de l'Union, l'Italie.

Il est bien révélateur que de telles évidences ne puissent être exprimées que sur Internet, aucun quotidien et aucun hebdomadaire ne consacrant une réflexion de fond à la psychopolitique des empires. Et pourtant, Madeleine Albright a dit : " La guerre d'Irak a obéi à un choix politique, non à une nécessité ; maintenant, elle ne répond plus à un choix, mais à une nécessité. " Laquelle? Imagine-t-on le Sénat de Rome ordonnant à Jules César de se retirer des Gaules après l'extermination d'une légion et demie attirée hors de ses quartiers d'hiver par une ruse d'Ambiorix ? C'est avec le soutien de Pompée que César a pu lever aussitôt trois légions nouvelles en Italie afin de stupéfier l'adversaire par la démonstration, lit-on dans le Bellum gallicum de "l'efficacité du recrutement et de l'étendue des ressources du peuple romain ". De même, l'Amérique ne se retirera d'Irak que si la résistance du peuple irakien conduit l'empire à un second Viet Nam . C'est à partir d'une vraie réflexion sur l'histoire qu'il faut situer le combat de l'Europe contre une Angleterre qui ne joue d'autre rôle que celui d'un puissant agent de recrutement de l'empire américain sur le Vieux Continent.

C'est pourquoi la science politique européenne demeurera dans l'enfance aussi longtemps qu'elle ne disposera pas d'une discipline capable de féconder la postérité scientifique de Darwin et de Freud. L'entrée de l'anthropologie dans la science historique permettra à Clio de rendre compte des identités focales des nations. Puisque ni la République n'a réussi à assimiler la Corse, ni l'Italie la Sicile, il est grand temps de renoncer au fantasme d'intégrer au Continent une forteresse des mers de soixante millions de marins, alors que les Césars eux-mêmes n'ont pas réussi l'exploit de les métamorphoser en légionnaires. Hyppolite Taine l'avait compris - mais la France met un siècle et demi à reconnaître les grands témoins de son génie cartésien.

12 - La perspective de la vassalisation

Et pourtant, un événement aussi inattendu qu'incroyable s'est produit : les écailles sont tout subitement tombées des yeux des dirigeants français et allemands. Ce miracle impose l'évidence que le suffrage universel fera peut-être accepter la constitution européenne par referendum si Tony Blair plaide qu'il serait stupide de couper une île d'un continent avec lequel elle entretient des échanges commerciaux d'un montant égal à 60% du trafic qui assure la prospérité économique des citoyens de sa gracieuse Majesté ; mais l'évidence s'imposera également que le Royaume Uni ne cèdera pas un pouce d'une indépendance insulaire qui, de toute évidence, exige l'impuissance politique des terres qui s'étendent face à ses rivages. Du coup, M. Dominique Strauss-Kahn et M. Amato ont fait paraître dans le Monde du 30 mai 2004 un entretien dans lequel la nécessité, devenue inévitable, de construire l'Europe politique sans l'Angleterre ou de consentir à se transformer en une simple zone de libre échange se trouve pour la première fois formulée avec une clarté insurpassable.

Mais il ne suffit pas que les deux interlocuteurs aient évoqué noir sur blanc la catastrophe que serait la vassalisation définitive de l'Europe par les États-Unis. Certes, jamais une vérité aussi flagrante n'avait été exprimée dans un langage aussi cru et en public. Depuis soixante ans, la servitude la plus ostensiblement affichée évitait soigneusement le vocabulaire de la servitude. On n'efface pas si aisément la trace des chaînes aux poignets des esclaves : on les cache sous les bandages d'un discours trompeur et lénifiant. On évoquait pudiquement "l'unilatéralisme " du maître. Mais encore faut-il connaître la nature du problème si l'on entend mesurer la puissance des obstacles à surmonter. Or, M. Strauss-Kahn soutenait que les Anglais souffraient d'un léger travers : seul un tenace " esprit de club " les inspirerait. S'ils font partie d'un club, disait-il, ils veulent le diriger, sinon, ils se tiennent à l'écart. Mais comme ils se veulent pragmatiques , ajoutait-il, ils participent à " ce qui marche " . Le politique aussi s'exclame avec le dévot de Molière : " Cachez donc ce sein que je ne saurais voir. "

Et pourtant, " l'esprit de club " ne loge pas à mille lieues d'une science anthropologique de l'histoire et de la politique des divers peuples de la terre : il suffit, disait Freud, d'approfondir des vérités populaires et qui ressortissent au sens commun pour entrer dans le vaste empire de l'inconscient. En l'espèce, c'est à titre psychophysiologique que l'Angleterre se trouve empêchée d'entrer dans le club de " ce qui marche " si le prix d'entrée lui paraît suicidaire. Or, il est suicidaire de prétendre cesser d'être une île quand la géographie vous crie le contraire. Sparte a préféré se voir réduire au rang d'un village au bord de l'Eurotas que de se noyer dans l'empire hellénistique. L'Angleterre continuera de revendiquer son statut insulaire aux côtés de l'empire américain du simple fait qu'à ses yeux, il n'y aurait pas de différence sur le fond entre sa noyade dans l'Europe et sa réduction au rang de cinquante et unième étoile du drapeau américain. Comment la Lacédémone des mers continuera-t-elle de frapper une monnaie locale sans devenir un village solitaire au bord de la Tamise ?

13 - Le nouveau réalisme politique de l'Europe

Si, au cours des cérémonies du 6 juin, la France et l'Allemagne ont réaffirmé avec tant de force leur fraternelle alliance , c'est bien en raison de l'énormité des obstacles à franchir pour relever le défi de l'alliance anglo-américaine. La Hollande est une colonie anglaise. L'Europe du nord n'a plus de vision planétaire de la politique depuis Richelieu. De plus, le monde anglo-saxon peut compter sur une connivence confessionnelle avec la Suède, le Danemark, la Finlande. Cette complicité est devenue latente, mais elle remonte au secours que les protestants ont apporté à la France et à l'Angleterre contre l'Espagne de Charles Quint. Il est bien clair que, faute de moteur central et transconfessionnel, le Vieux Monde se délitera dans une atonie de la volonté politique qui rappellera la Grande Grèce vaincue, mais satisfaite de se trouver repue et prospère à partager ses dieux avec ceux de Rome.

Pour répondre à cette situation, il faut inaugurer une forme nouvelle du réalisme politique. On sait que l'art diplomatique a toujours arboré la tenue et présenté les armes de son temps. Quel était le degré de sincérité des parures cérébrales et théologales de la politique au XVIe siècle ? Le conflit proprement religieux portait sur la présence réelle ou figurée du corps du Christ sur l'autel. Au XIX e siècle, l'enjeu était de peser l'autorité respective du suffrage populaire et de la monarchie de droit divin. Dans les deux cas, les adversaires s'opposaient sur des croyances relativement sincères. Mais dans quelle mesure la politique internationale d'aujourd'hui porte-t-elle sur le contenu réel des idéologies, alors qu'elles sont toutes officiellement fondées sur des valeurs démocratiques qu'elles se hâtent de proclamer planétaires? C'est une grande nouveauté du monde moderne qu'on y agite des totems verbaux dont la crédibilité est devenue tellement faible qu'elle confine au dérisoire. Jamais encore des nations entières n'avaient été précipitées dans des croisades mondiales dont la mise en scène conduit bien souvent à l'hilarité, comme en témoigne sur toute la surface du globe la conquête de l'Irak au nom de la " Liberté et de la Démocratie ".

14 - La psychobiologie de la politique

Que se passe-t-il, demande l'anthropologie du tartufisme quand les acteurs d'une mascarade mondiale font l'objet d'une pluie de caricatures à l'échelle des cinq continents, parce que la question des gènes qui font arborer des masques au singe-homme est posée aux héritiers de Darwin et de Freud à une profondeur psychobiologique? Quand l'espèce évadée de la zoologie assiste, médusée ou furieuse, au spectacle d'une descente de police sur le territoire d'une nation de vingt-cinq millions d'habitants, quand une raison à demi rescapée de la nuit animale voit le prédateur mettre la main sur les puits de pétrole du vaincu, puis partir à la conquête de tout le Moyen Orient , le réalisme politique des Machiavel et des Talleyrand échoue à se mettre un bandeau sur les yeux pour ne pas apercevoir l'étrangeté d'un encéphale à la fois tartuffique et capable d'observer le double jeu auquel il se livre.

Aussi le noyau politique de l'Europe en marche pourrait-il bien se doter de l'arme de guerre la plus redoutable qui ait jamais été découverte : celle de renoncer aux précautions oratoires dont le discours diplomatique s'enveloppe depuis des siècles. Le réalisme était la face cachée de la politique, celle qu'il était indispensable de soustraire à tous les regards, parce que les masques universels qu'arborait l'éthique chrétienne officielle n'étaient encore aperçus comme tels que par quelques connaisseurs. Mais l'Europe des Richelieu, des Machiavel et des Mazarin n'a rien à perdre de s'avancer à visage découvert depuis qu'elle se trouve agressée par un adversaire tellement imprudent qu'il ne craint pas de voir se mobiliser contre lui une vérité qui crève les yeux du plus grand nombre et qu'il suffit de proclamer brutalement pour la faire connaître clairement.

15 - Le vrai visage des anges de la démocratie

Si un réalisme politique européen d'un genre entièrement nouveau faisait ses premiers pas à la faveur du gigantisme même des simulacres que la démocratie américaine introduit dans la politique d'expansion des empires, comment la Hollande et les pays protestants du Nord résisteraient-ils à l'offensive du noyau dur de l'Europe, dont les chancelleries appelleraient un chat un chat ? Au terme du parcours, il faudra bien convertir à la franchise du vrai un messianisme contrefait. Un langage de chancellerie parfumé de conventions et de prévenances s'est déjà partiellement converti à la crudité d'expression de nos bons auteurs quand J. Chirac introduit l'ironie dans les relations internationales en déclarant qu'au Moyen Orient on n'avait pas besoin de "missionnaires de la démocratie ". Pour découvrir les pots aux roses de l'histoire, mettons-nous à l'écoute des Malherbe, des Rabelais, des La Fontaine et désacralisons vigoureusement les ostensoirs des idéalités démocratiques.

La première, Athènes avait conquis un vaste empire au nom de la " liberté ". De celle " qui va sans dire ", Talleyrand avait coutume de préciser, selon Sacha Guitry: " Eh bien, cela ira encore mieux en le disant. " Quand l'heure aura sonné de parler clair, l'empire américain échouera à noyer le lapin dans la sauce . Contrainte de jouer cartes sur table, la Maison Blanche n'aura pas la recette qui lui permettrait d'apprêter au nectar et à l'ambroisie de la Liberté et de la Justice le plat faisandé que nos bons auteurs humeront avec dégoût sur les autels de la vertu. Elles ont de fines narines, les idéalités, pour peu qu'on leur chatouille le nez. Leur organe olfactif sent de si loin monter l'odeur des empires sur les offertoires où leur pestilence soulève le cœur qu'elles ne transfigureront pas longtemps un butin de guerre en l'encens des saintetés falsifiées.

Quand tout le monde disposera de l'appendice nasal requis, comment le royaume des tortures installerait-il en Irak le même type de tyrannie de l'asservissement qu'en Europe ? Impossible de soudoyer sur la terre entière des gouvernements fascinés par l'empire américain, impossible d'installer de puissantes bases militaires au sein d'un Islam non seulement hostile, mais de plus en plus enragé et bien décidé à chasser non seulement l'occupant, mais l'impie, impossible de marquer le Coran du sceau d'une démocratie salie par un Attila du pétrole, impossible de faire battre le cœur des foules musulmanes à la vue, au toucher et à l'odeur de la sainte effigie d'un Christ du Texas, impossible de faire chanter aux arabes des cantates étrangères à la parole d'Allah.

Devenu caustique, le réalisme politique européen aura tout à gagner à ridiculiser les ronds de jambes et à appeler un chat un chat, Fréron un fripon et G.Bush un Gengis Khan de l'or noir. Mais capituler en rase campagne ne sera pas moins tragique pour un empire fourvoyé dans les nues: impossible, pour un si gigantesque séraphin, de se retirer tout dépité quand on s'est autoproclamé apostolique de la tête aux pieds.

Une anthropologie placée à l'avant-garde moqueuse du "Connais-toi" de demain ne pourra qu'élever conjointement la science historique et l'humanisme de l'Occident à des radiographies rieuses de notre boîte osseuse. Alors seulement une Europe de la raison hilarante se mettra en mesure d'observer la bigote astucieuse qui s'appelle Clio ; alors seulement l'avance de la science anthropologique française et de son langage de " crocheteur du Port au foin ", comme disait le rude Malherbe, nous donnera un avantage décisif sur les contorsionnistes et les convulsionnaires de la politique mondiale ; alors seulement la connaissance scientifique des masques qu'arbore l'espèce schizoïde qui permet aux empires de se dédoubler dans leur théologie nous lui permettra de convertir la science des États à la lucidité des Molière et des Voltaire.

Le 6 juillet 2004