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Une Constitution, mais pour quelle Europe?

Lettre ouverte à Etienne Chouard

 

A six jours du référendum du 29 mai, un texte sur internet d'Etienne Chouard, professeur à Marseille, provoque un émoi considérable et qui me paraît démontrer à merveille le malentendu décisif, celui de l'impossibilité de jamais rédiger une Constitution à la fois démocratique et capable de structurer l'Europe politique, donc de la guider vers son destin planétaire, tellement un Parlement composé de députés de vingt-cinq nations parlant des langues différentes et déchirés entre des partis, sera une proie facile pour l'empire américain. Cette aporie est vieille comme le monde : les démocraties sont des trois-mâts construits pour naviguer sur une mer tranquille.

C'est ce que le texte d'Etienne Chouard démontre à son corps défendant. Vous n'y trouverez pas un mot sur la politique anglo-saxonne à l'échelle des cinq continents, sur le réseau militaire de l'Otan, sur l'invasion guerrière et l'occupation sine die de l'Irak. On dirait qu'une Constitution est un jardinet arrosé d'eau fraîche dans un désert, une oasis pour séminaristes de la politique , un couvent dans lequel la logique interne des Etats pacifiques pourra se livrer à ses exercices préférés. Mais si l'Europe de la démocratie est celle des juristes de l'impuissance politique, comment répondrons-nous au défi armé que l'empire américain adresse à notre civilisation ? De toutes façons, le 30 mai au matin, il faudra se décider à jouer cartes sur table. L'heure du rendez-vous de l'Europe avec la vérité aura sonné. Périrons-nous ou ressusciterons-nous si nous cessons de mentir au pied de l'échafaud?

1 - La guerre contre l'empire américain
2 - L'heure de l'éveil des consciences
3 - La mondialisation libérale et l'expansion de l'empire
4 - Un rêve de Constitution séraphique pour un monde idéal
5 - Qu'est-ce qu'une Constitution de combat ?
6 - Bref rappel historique
7 - La banque centrale et l'euro, armes politiques
8 - La France du 30 mai au matin
9 - Quel avenir pour l'Europe ?

Cher Monsieur, Ce qui me frappe dans votre texte intitulé Mauvaise Constitution , c'est que l'extraordinaire succès de sa diffusion sur internet résulte de ce que toute la classe politique est paniquée par l'impossibilité d'expliquer aux Français que notre Continent est engagé depuis un demi siècle dans une guerre patiente , mais implacable contre l'expansion mondiale de l'empire américain. C'est cela qui légitime à mes yeux votre sous-tire, Un cancer secret de notre démocratie ; car il n'est pas de pire cancer que le mutisme sur l'essentiel.

1 - La guerre contre l'empire américain

Depuis 1946 jusqu'en 1958, la domination des Etats-Unis sur l'Europe et sur la France était telle que les majorités éphémères de la IVe République envoyaient aussitôt le dernier arrivé des Présidents du Conseil se faire adouber par l'oncle Sam. Les accords Blum-Byrnes signés par Jean Monnet à Washington le 28 mai 1946 avaient vassalisé le cinéma français pour longtemps : il était interdit à la France de diffuser sa production cinématographique sur son propre territoire au-delà d'une semaine sur trois, le reste étant réservé à l'exploitation des films américains. Il a fallu quarante ans pour que l'aide de l'Etat à notre " exception culturelle " moribonde nous permît de commencer de briser nos chaînes. Mais il était trop tard : en 2004, M. Donnedieu de Vabres réunissait les Ministres de la culture de l'Europe au chevet d'un cinéma agonisant et se demandait comment reconquérir un marché intérieur occupé à 80% par les Etats-Unis.

Douze ans après le désastre de 1946, la capitulation culturelle de l'Occident a bénéficié d'un faible coup d'arrêt avec le retour in extremis du Général de Gaulle au timon des affaires; mais, de 1958 à 1969 et au delà, les Européens ont continué de se soumettre à l'obligation d'obtenir un visa de l'Ambassade des Etats-Unis pour se rendre outre Atlantique , tandis que deux cent millions de citoyens du Nouveau Monde débarquaient aussi librement en Europe qu'au Texas ou en Californie. On se souvient que le Général lui-même n'est parvenu que huit ans plus tard, en 1966, à liquider les bases militaires américaines cantonnées sur notre territoire. Mais le quartier général de l'Otan n'a déménagé de Rocquencourt, près de Versailles, que pour élire domicile à Mons, en Belgique. Les Etats-Unis se sont alors attachés en toute hâte à ligoter les Européens, Etat par Etat, à l'aide de traités bilatéraux .

Même la chute du mur de Berlin n'a pas réussi à ébranler le dispositif d'une occupation militaire qui s'est révélée indispensable à l'acheminement des troupes américaines et de leur matériel vers l'Irak . Aujourd'hui, Washington peut dormir sur ses deux oreilles, puisque la présence perpétuelle de leurs garnisons de Berlin aux Açores, de Pise ou Bologne à Naples et de Mons à Riga est institutionnalisée. La geôle de l'OTAN est cadenassée, parce qu'en imposant le cadre de l'OTAN à la défense européenne la Constitution rend impossible toute politique de défense indépendante. Quant à la collaboration future entre une défense européenne et l'Otan, elle n'implique non seulement la standardisation du calibre des armes et des munitions, mais également des systèmes de communication et de transmission. Tel qu'il est conçu dans la Constitution, ce mécanisme permet à la Grande Bretagne de s'opposer à toute collaboration , ce qu'elle fait déjà concernant les applications militaire du système Galiléo, qui pourrait offrir une alternative au GPS américain.

C'est pourquoi, à peine élu à la Présidence de la République, M. François Mitterrand s'est précipité, lui aussi, à Washington afin de ne pas briser la tradition de l'allégeance de tous les Présidents du Conseil de la IVe République à l'empire américain. J'habitais alors à Montmartre ; je vois encore l'immense réclame pour coca-cola au-dessus du métro des Abbesses au lendemain de la Libération : la victoire sur le IIIe Reich nous faisait passer au rang d'une succursale de l'Amérique devenue la plus vaste entreprise commerciale du monde.

2 - L'heure de l'éveil des consciences

Faut-il en vouloir à une classe dirigeante de cacher la vérité au peuple si l'aveu de la vérité ne lui donne pas la majorité, mais la lui fait perdre de surcroît, pour le simple motif que le suffrage universel ne fonctionne pas sur la distinction entre le rationnel et l'irrationnel, mais sur le principe selon lequel le plus grand nombre disposerait du pouvoir magique de séparer à bon escient le juste de l'injuste et le vrai du faux? Périclès se serait suicidé politiquement s'il avait annoncé aux Grecs que Zeus n'existait que dans leur imagination. C'est pourquoi la vérité est l'apanage des martyrs. Mais aujourd'hui, il devient possible de dire aux Français que l'Amérique de la démocratie est un Zeus qui n'existe que dans leur imagination et qu'il est possible de l'en chasser.

Pourquoi cela ? Parce que le 11 septembre 2001 a permis de commencer d'initier l'opinion publique de la France et de l'Europe à l'évidence que l'Amérique est un empire en expansion continue depuis le milieu du XIXe siècle. Les élites politiques du monde entier le savent depuis belle lurette La nouveauté, c'est qu'il n'est plus inutile de le dire aux gens. Aujourd'hui, l'Europe connaît l'épreuve de l'Espagne de 1898, dont la défaite navale face à l'Amérique a produit, en littérature, la fameuse " génération de quatre-vingt dix-huit ". Mais l'enjeu est d'une tout autre taille qu'en Espagne il y a plus d'un siècle: attirer l'attention de l'opinion démocratique française et européenne sur l'expansion de l'empire américain, c'est alerter la civilisation de la pensée née à Athènes il y a vingt-quatre siècles et dénoncer notre encerclement par l'ascension mondiale de l'empire américain .

Seuls quelques hommes politiques de gauche, dont Lionel Jospin, ont dénoncé le magistral coup de force diplomatique que Washington a réussi à faire entériner par une Europe rendue docile sous le sceptre de l'OTAN et qui a permis à l'empire américain à déclarer la guerre à l'Afghanistan. La France ayant mis le doigt dans l'engrenage de ce titanesque attentat contre la définition même du droit international, ce fut une belle prouesse du Quai d'Orsay de faire néanmoins capoter l'étape suivante de l'expansion militaire de l'empire - l'invasion et l'occupation sanglante de l'Irak. Tout le monde reconnaît aujourd'hui que le véritable motif du déclenchement de la guerre était la conquête des puits de pétrole, qui ne seront épuisés que dans un demi millénaire!

Mais les fautes diplomatiques laissent des infirmes politiques sur le champ de bataille : quelle comédie il a fallu jouer sur la scène internationale pour feindre que Saddam Hussein aurait pu disposer d'armes de destruction massive, alors que tous les experts savaient qu'il n'en avait pas, et quelles ruses il a fallu étaler en public pour soutenir la thèse absurde selon laquelle la morale et le droit exigeaient qu'on allât vérifier le contenu de la fiole que Colin Powell avait ridiculement brandie devant les Nations Unies, et quelles tartufiques contorsions pour faire semblant d'ignorer que la conquête et l'occupation sine die de l'Irak étaient programmée par le Pentagone depuis des mois ! Puis les tortures infligées aux prisonniers afghans à Guantanamo et irakiens à Abou Ghraib ont commencé d'ébranler le séraphisme démocratique d'une opinion publique française et européenne encore entièrement privée d'une conscience politique politique à l'échelle de la planète.

3 - La mondialisation libérale et l'expansion de l'empire

J'espère que votre texte servira indirectement de déclencheur d' une véritable prise de conscience politique de la France et de l'Europe , parce que notre classe dirigeante demeurée muette et craintive malgré dix ans de retour du gaullisme de 1958 à 1969 se trouve désormais condamnée soit à subir une défaite politique définitive, soit à se convertir à parler franc au peuple, c'est-à-dire à lui avouer quel est son vrai combat depuis un demi siècle.

Il y aura du travail ! Il y a quelques jours Condoleezza Rice a déclaré à Riga que l'Amérique allait s'attacher à " mieux utiliser l'OTAN ", afin d'encercler la Russie. Aux dernières nouvelles, l'empire " multilatéraliste " a confié à l'Europe la sous-traitance de ses négociations sur l'arme nucléaire avec l'Iran ; mais la Maison Blanche a pris soin d'avertir crûment ses vassaux qu'elle reprendra aussitôt la main si nous devions échouer dans la mission qu'elle nous confie - ce qui soulignera notre subordination d'une manière plus spectaculaire que jamais.

Mariali : Grand succès en Irak, en route vers de nouvelles aventures, youp la li, youp la la

Le conditionnement politique des Français est-il devenu viscéral au point qu'il sera difficile de faire rebrousser chemin à une conscience nationale tombée en léthargie depuis deux générations ? Mon voisin, un Hollandais de soixante trois ans, lève les bras au ciel et s'écrie : " Mais ils nous ont libérés ! " quand le modeste iconoclaste que je suis tente de lui expliquer que la politique n'a pas changé de nature et d'objet par l'effet du suicide de Hitler dans son bunker et de la mort de Staline dans son lit. Mais comment rappeler à Candide que la logique qui commande l'expansion des empires fait l'objet d'une science qu'on appelle la géopolitique ?

Vous me direz qu'il a soixante trois ans, mon Néerlandais, et que l'asservissement des peuples européens à l'empire américain n'a pas été rendu héréditaire à l'école d'une Hollande devenue une satellite de l'Angleterre depuis des générations . Mais prenez dix professeurs de droit international public nés, comme vous, entre 1950 et 1960 : je vous garantis que vous n'en trouverez pas un seul qui ait le globe terrestre dans la tête et qui étudie le projet de Constitution en homme politique, parce que la vocation du juriste n'est pas d'ouvrir les yeux sur les lois millénaires de l'histoire des empires.

Si vous lisez l'analyse, redevenue très actuelle, de la psychologie des classes d'âge issues d'une guerre gagnée ou perdue à laquelle se livre Platon dans la République, vous verrez que la génération aujourd'hui située entre vingt et trente ans n'a pas acquis la maturité nécessaire pour se retirer des yeux le bandeau que portaient ses pères et ses grands-pères, parce que l'élite politique au pouvoir en 2005 est muselée par l'atlantisme d'une presse bien pensante et par l'omniprésence des téléfilms américains, alors que, dans Platon, la troisième génération retrouve ses esprits et se laisse éduquer par des aînés aux yeux dessillés. Quant à la mondialisation de l'économie sur le modèle libéral, elle n'est que l'autre fer de lance de l'empire américain. Un patronat français fasciné par la puissance américaine soutient ce modèle.

Songez que les signataires du traité de Rome le 25 mars 1957 sont nés entre 1900 et 1910 et qu'ils ont connu le regard que l'Europe portait sur l'Amérique d'avant 1940 ; songez que le Général de Gaulle a dénoncé le partage du monde à Yalta parce qu'il était né en 1890 ; songez que la génération née entre 1920 et 1930 est fatiguée et qu'elle n'est plus en mesure de faire partager à la presse et à l'opinion sa connaissance de l'histoire et de la politique ; songez que la génération née entre 1930 et 1940 s'est trouvée entièrement immergée dans l'américanisme triomphant . Cela ne signifie pas que les élites politiques de la seconde moitié du XXe siècle seraient demeurées endormies, puisqu'elles ont ressemblé au Sénat romain par leur lucidité et leur persévérance à construire dans le secret une Europe politique entièrement en marge de l'opinion des foules et de l'air du temps. Mais ce qui fait l'obscurantisme politique , c'est l'écart vertigineux entre les élites et le peuple ; et c'est cet écart qui se comble lentement aujourd'hui, parce que la jeunesse née depuis 1980 sort de la cécité des générations précédentes à l'école du 11 septembre 2001 et de la disqualification mondiale des idéaux illusoires de la démocratie américaine.

4 - Un rêve de Constitution séraphique pour un monde idéal

Votre texte fouillé, ardent et inquiet me frappe de se situer dans un empyrée où les règles d'une éthique politique des démocraties vous dessinent une Constitution séraphique et à l'échelle, dirait-on, de la planisphère. Mais la politique internationale n'est pas platonicienne. Certes, elle rencontre quelquefois la vérité de l'histoire, parce que la cité idéale du grand Athénien a été recopiée par Thomas More dans son île d'Utopie, laquelle a posé le problème de l'euthanasie qui nous rejoint aujourd'hui. Permettez-moi de passer à l'analyse de l'euthanasie politique de l'Europe à laquelle procède votre texte, afin de souligner , à vos côtés, et avec votre aide, les défauts d'une Constitution aux prises avec une Europe fantôme. J'espère que mon respect pour la noblesse naturelle de votre esprit transparaîtra dans mes observations, parce que c'est toujours un privilège de dialoguer avec un interlocuteur doté de la loyauté intellectuelle des logiciens-nés.

Vous commencez par souligner la nature et la finalité des constitutions et vous rappelez à bon escient qu'elles sont légitimées par les principes qui commandent leur définition même. Celles qui caractérisent les démocraties dites véritables reposent sur la souveraineté d'un peuple consulté par la voie du suffrage universel et se fondent sur un Etat dont la règle d'or est la séparation des pouvoirs, parce que toute autorité laissée à ses propres forces court vers la tyrannie .

Sur ce point, vous avez grandement raison de rappeler qu'une Constitution doit être courte, simple, lisible, politiquement neutre, facilement révisable, comme le soulignait dès 1793 l'article 28 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de l'an I de la République française, que vous citez et qui disait : " Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. "

Mais c'est ici que se pose le problème de fond , celui de savoir si une Constitution rédigée dans les règles et pour une démocratie juridiquement irréprochable met en place des institutions en mesure de répondre aux défis majeurs que lance à l'Europe d'aujourd'hui un empire qu'une piqûre d'insecte tout à fait inattendue et imprévisible a précipité à une cadence accélérée à la conquête du pétrole sur toute la terre. Pour une telle situation, il faut une Constitution de combat. Mais qu'est-ce qu'une Constitution capable de s'opposer à la force des armes? Vous ne la trouverez pas dans l'arsenal des Constitutions idéales rédigées par l'abbé Sieyès.

Mariali : Ce qui est bon pour l'Amérique est bon pour le reste du monde, Ah ! Ah ! Ah !

L'Europe se trouve dans une situation dramatique : ou bien elle rédige une Constitution sur le modèle de celle de Weimar, afin de se conformer aux idéaux dont se réclame en temps de paix toute Constitution soumise aux règles établies par Montesquieu dans L'esprit des lois, ou bien elle s'engage sur un terrain nouveau et jamais abordé - celui de donner à une démocratie des institutions de guerre. C'est ce que la classe politique lucide de l'Europe a compris depuis longtemps et qui la fait paraître arrogante, parce que cela n'est pas encore audible.

5 - Qu'est-ce qu'une Constitution de combat ?

Quelle doit être la Constitution d'une Europe menacée d'engloutissement politique, donc d'extinction pure et simple de son ambition de servir de guide de la pensée à toute la planète et de pédagogue de l'intelligence du monde ? Qu'a fait d'autre le continent d'Aristote à Descartes et à Kant et, pour tout dire, d'Homère à Nietzsche ? C'est pourquoi j'ai écrit sur ce site qu'à l'heure où huit nations européennes sont allées maculer leur honneur et avilir leur souveraineté au service de l'agresseur de l'Irak, la Convention devait suspendre ses travaux, parce qu'on ne légifère pas par une Europe qui s'est vaporisée dans l'atmosphère et qui s'est révélée une bulle de savon dans l'ordre politique (La Constitution et la vassalisation de l'Europe (1er mai 2005) et dans Radiographie de l'impuissance politique de l'Europe , 1er mai 2005.)

Mais pourquoi les chefs d'Etat de l'Europe ont-ils néanmoins débattu de cette Constitution pendant un an et article par article, et pourquoi l'ont-ils modifiée au point d'en changer autant que possible le séraphisme démocratique qui la rendait d'avance impuissante, sinon parce qu'il ne suffit pas d'avoir l'esprit juridique, encore faut-il avoir la tête politique pour se lancer dans la tâche, à mon avis prématurée et vouée à l'échec, d'armer d'une Constitution helvétique une Europe en danger de mort politique ?

En revanche, dès lors que des gouvernants démocratiquement élus peuvent engager leur pays dans une guerre d'agression contre une nation de trente millions d'habitants et pour la seule raison que ces gouvernants ont été reçus dans un ranch du Texas , la vraie question est de savoir comment une Constitution démocratique " de combat ", la seule qui répondrait à la situation politique de l'Europe d'aujourd'hui, étendra le droit de référendum jusqu'à donner au peuple souverain le pouvoir de destituer un gouvernement coupable d'avoir soutenu une violation ouverte du droit international au profit de l'Etat le plus puissant du moment, ce qui déshonore la démocratie et livre la souveraineté nationale à une gigantesque forfaiture. C'est la question la plus décisive, celle du droit de la guerre que votre texte ne soulève pas, parce que les Constitutions écrites par de purs juristes et appelées à voguer sur un lac tranquille sont aussi peu appliquées que celle, si parfaite, de Sieyès à l'usage du Premier Consul.

6 - Bref rappel historique

Comment le peuple des Quirites a-t-il vaincu la faiblesse des démocraties prises dans les tempêtes de l'histoire ? Les "pères conscrits" nommaient un dictateur pour un an. Mais où sont passés les Cincinnatus prêts à retourner à leur charrue après douze mois de pouvoir absolu ? Le Sénat austère de la République de la vertu romaine est censé s'être transporté dans nos parlements , qui représentent désormais le peuple souverain . Du coup, la question à poser paraît simple : si les députés de la nation sont le cœur de toute Constitution sagement démocratique, quelles garanties d'une lucidité politique de visionnaires du destin de la planète les fondés de pouvoir du peuple souverain présentent-ils aujourd'hui face à l'empire américain, hier face à l'empire soviétique, avant-hier face à Hannibal , plus anciennement encore face à l'empire de Xerxès?

Je fais confiance à votre goût du blasphème ; mais irez-vous jusqu'à vous poser la question sacrilège entre toutes de savoir si la carrure politique des membres du Parlement européen sera tellement puissante qu'ils donneront à une Europe de type fédéral le génie de conduire d'une main ferme la politique étrangère capable d'assurer la survie politique d'une civilisation? Vous avez raison de souligner que les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont souverains dans leur ordre, mais soumis à des contre-pouvoirs qui contrôlent leurs prérogatives. Mais qui contraindra jamais à la plus élémentaire cohérence politique sur le long terme un parlement pluricéphale par définition, puisque plusieurs lignes de partage idéologiques passeront entre les travées de l'Assemblée, alors que les quotients cérébraux respectifs des Papefigues et des Carême-Prenant de Rabelais campaient du moins dans des îles distinctes et à égale distance de la mule du pape.

La Constitution est une sainte pantoufle qui sera peut-être adoptée d'extrême justesse le 29 mai. Son vrai mérite sera de déposséder la Commission de tout pouvoir réel, puisque l'autorité politique appartiendra au Conseil des Ministres. Mais cette mesure de salut public ne suffit pas à donner une arme politique suffisante à une Europe au combat pour redresser un continent abâtardi. Certes, la Commission a démontré son bureaucratisme du temps d'un Jacques Delors qui n'avait pas réussi à empêcher Lord Brittan de se servir d'elle au seul profit de la Grande Bretagne, ce qui avait fait monter Elisabeth Guigou au créneau. Puis Pascal Lamy avait tenté de sévir sous Prodi. On sait que la Commission actuelle est présidée par le Portugais atlantiste qui avait organisé la rencontre entre Bush, Blair et Aznar aux Açores et qu'il a été porté à sa tête par le petit pays qui présidait l'Europe pour six mois, l'Irlande.

Où est le véritable " déficit démocratique " dont souffre la Constitution proposée si nous savons depuis les Romains que le type de la liberté politique que garantit une démocratie idéale peut se révéler catastrophique ? Quelle est la Constitution que réclame un Continent menacé de vassalisation ?

7 - La banque centrale et l'euro, armes politiques

J'ouvre une parenthèse sur le statut politique de la monnaie européenne , parce que ce secteur illustre à merveille l'abîme qui sépare la lucidité des économistes de celle des esprits politiques . Quand le Général de Gaulle a déclaré que le franc se changerait du jour au lendemain en un centime, il a terrifié tous les économistes, mais il a démontré que l'économie n'est jamais qu'un secteur de l'esprit politique qui doit l'inspirer.

Vous fustigez la dérive économique de la banque centrale européenne , vous dénoncez sa rigidité doctrinale, vous l'accusez ne pas jouer avec talent sur les taux d'intérêt , à l'image de la banque centrale américaine, qui s'y emploie afin de doper la compétitivité des grandes entreprises. Mais nous sommes engagés dans un combat politique qui nous contraint de peser la valeur de l'euro à la lumière de la politique. Aidera-t-il une Europe encore inconsciente du drame dont elle se trouve l'otage et dont les élites peinent à l'engager corps et âme dans la reconquête de sa souveraineté perdue ?

Pourquoi s'agit-il de lutter contre l'inflation, sinon pour le motif politique que la monnaie unique est appelée à faire ses preuves dans la guerre du Vieux Continent contre l'hégémonie économique et politique du dollar ? Comment mettre en place un gigantesque contrepoids à l'étalon-or que cette monnaie est censée représenter ? Pour y parvenir, il faut conquérir la puissance proprement monétaire qui s'attache sur toutes les places financières au prestige d'une devise forte.

Toute guerre a un prix , pense-t-on dans une " Europe d'en haut " convertie aux " valeurs " américaines du libéralisme. Mais ce réalisme devient du cynisme quand on soutient qu'un euro fort et stable rend le chômage inéluctable et bienfaisant. La machine bureaucratique européenne crache des directives sur la fabrication des fromages, l'élevage des huîtres, la forme des prises électriques ou des piscines avec une régularité de métronome. Mais une véritable politique économique mobilise l'énergie et l'argent en donnant l'exemple du train de vie d'un Etat ascétique et qui met en chantier un programme de lutte contre le chômage . On oublie qu'une des raisons principales de succès de Hitler a été la résorption du chômage par une politique de grands travaux publics dont F D. Roosevelt avait donné l'exemple en 1930. A l'heure où le Président de la Commission gémit sur l'insuffisance de son budget et fait le tour des capitales européennes pour tenter d'obtenir une augmentation de la contribution des Etats au budget de l'Europe, une des principales commissaires peut dire : " En matière de "politique étrangère", la Commission ne sait faire qu'une chose : dépenser, dépenser et encore dépenser. Nous sommes incapables de stopper des programmes d'aide en route depuis quinze ans et nous continuons de subventionner la Chine (100 millions d'euros par an) et la Russie (plusieurs centaines de millions) alors que les trésoreries de ces pays croulent sous des montagnes de devises. "

Quelle stupeur de découvrir que l'Europe subventionne des Etats aussi " nécessiteux " que la Russie et la Chine , mais qu'elle n'aurait pas les moyens de moyens de mener une politique audacieuse de lutte contre le chômage. " Ce sont les politiques nouvelles, dans la recherche, l'éducation, les réseaux de transports, qui souffriraient le plus " prétend M. Barroso. L'actuel Président de la Commission fait d'ailleurs l'objet d'une motion de censure pour avoir soutenu mensongèrement que la Commission n'avait pas intercédé en faveur de Spiro Latsis, un milliardaire grec dont la fortune est la cinquante quatrième du monde et sur le yacht duquel le président de la Commission, déjà nommé mais non encore investi, a passé des vacances l'été dernier. Un hebdomadaire espagnol de gauche La Clave a retrouvé des documents prouvant que la Commission appuyait le projet d'oléoduc d'une société dans laquelle Spiro Latsis détient une grosse participation. La motion de censure sera discutée le 25 mai lors d'une mini-session à Bruxelles et soumise au vote lors de la session qui se tiendra à Strasbourg entre le 6 et 9 juin.

Nous ne sommes plus très éloignés de l'épreuve décisive : déjà l'Empire du Milieu a consenti un gigantesque prêt en dollars à l'Amérique du Sud, déjà il s'allie avec l'Inde, déjà il fait un couple offensif avec une Russie en guerre pour la reconquête de la maîtrise de son sous-sol et de ses investissements à long terme, déjà il soutient, aux côtés de l'Europe, l'alliance des Etats arabes avec le continent hispano-américain. Mais pour que l'Europe monétaire devienne le bastion mondial d'un euro appelé à prendre le relais politique du dollar à l'heure où le gigantesque déficit de la balance des paiements de Etats-Unis permettra à la Chine d'utiliser ses énormes réserves en bons du trésor et en monnaie papier sur le marché des changes, il aura fallu qu'il ait consolidé son rang de forteresse monétaire mondiale.

Croyez-vous que le rôle de la Constitution européenne peut se trouver réduit à celui d'un hochet politique dans la gigantesque mobilisation qui se dessine à l'échelle de la planète pour combattre l'expansion mondiale d'un empire que l'attentat du 11 septembre 2001 a changé en dragon crachant le feu d'une sotériologie démocratique ? Si nous voulons nous montrer dignes des milliards d'hommes et de femmes qui viennent au secours de la civilisation européenne dans le monde entier, il nous faut faire de l'euro le pilier d'une puissante alternative monétaire.

8 - La France du 30 mai au matin

Que feront la France et l'Europe le 30 mai au matin si la Constitution est rejetée? Elles paieront le prix de leur véritable "déficit démocratique ", celui de n'avoir pas informé le " peuple souverain " de ce que toute la classe politique européenne lucide et responsable se trouve sur le pied de guerre depuis un demi siècle afin de tenter d'éviter la chute de notre civilisation dans une vassalisation non seulement politique, mais également culturelle, morale et économique. Fallait-il appliquer à cette situation la consigne tacite des élites politiques de la France entre 1870 et 1914 : " Y penser toujours, n'en parler jamais " ou fallait-il rompre le silence ?

J'ai déjà dit qu'à partir de 2001, il fallait mettre les bouchées doubles, parce que l'heure sonnerait inévitablement où la sous-information de l'opinion publique se transformerait en un boomerang et qui frapperait la classe dirigeante à la tête. Dès le début de 2003, j'ai mis en ligne des dialogues imaginaires de Jacques Chirac avec le spectre du Général de Gaulle sur la terrasse du Château d'Elseneur [Non à la capitulation morale de la France, Discours imaginaire du Président de la République aux Français, 19 avril 2003 ; La France entre le glaive et l'esprit, dialogues imaginaires entre le général de Gaulle et Jacques Chirac (6 avril 2003- 15 avril 2003) :[Présentation de l'ensemble des dialogues , L'appel au sursaut, Les relations de la morale avec la politique , Le débarquement de l'anthropologie du XXIe siècle dans la science historique , Quelques progrès de la méthode , De l'asservissement intérieur , L'Europe à la croisée de chemins, Le débarquement de l'anthropologie expérimentale dans la science politique]

Les 19 mai 2004, j'ai mis en ligne un double discours de Jacques Chirac et de Gerhardt Schröder sur la nécessité d'informer l'opinion publique européenne de la responsabilité des citoyens subitement placés à la tête d'un continent et contraints de se donner une vision du monde à l'échelle de leur nouveau destin politique . [L'accouchement d'une conscience politique européenne, Discours du Président de la République française, 19 août 2004 ; L'accouchement d'une conscience politique européenne, Discours du Chancelier d'Allemagne, 19 août 2004]

Puis je me suis demandé s'il était possible d'éduquer le citoyen idéal dont rêvait la loi de 1905 et de mettre cette loi à l'école de l'Europe de la lucidité. Peut-être l'heure avait-elle sonné de conduire à leur tour les croyants à une véritable conscience politique, parce que Jean-Paul II avait solennellement condamné la guerre en Irak, ce qui pouvait sonner la fin de l'attachement viscéral des masses catholiques à la puissance des empires [A propos de la commémoration du centenaire de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat, 8 mars 2005] . Mais Benoît XVI a été porté au pouvoir par l'intégrisme religieux des électeurs de G. W. Bush et il vient de nommer un cardinal américain à la tête de la puissante congrégation pour la doctrine de la foi, l'ancien Saint-Office. [Benoît XVI et la philosophie. La réflexion médicale contemporaine sur la nature du genre humain, 11 mai 2005 ]

Et pourtant, depuis 2003, sinon 2001, la génération née en 1980 était prête à ouvrir les yeux sur le monde réel et à prendre la relève de quatre générations d'aveugles .

9 - Quel avenir pour l'Europe ?

La question posée me semble désormais celle de savoir si une Constitution pour l'Europe est possible et s'il est rationnel de planifier l'avenir du Vieux Monde sur le modèle américain, alors que les petites nations se placent toujours et par nature dans le sillage de l'Etat le plus puissant du moment. Les pays de l'Est n'ont quitté le giron de l'URSS que pour celui des Etats-Unis et les satellites de l'Angleterre ne sont pas près de changer de bord, parce que c'est viscéralement qu'ils cherchent un protecteur .

Mais si la France, l'Allemagne , l'Espagne et demain l'Italie prennent l'initiative de s'émanciper du monde anglo-saxon et, pour cela, d'exiger le départ des garnisons américaines cantonnées sur leur sol depuis six décennies, le choc psychologique qui résultera de ce coup d'éclat provoquera un déclic politique décisif dans toute l'Europe. Imagine-t-on l'effet sur les esprits de la reconquête par l'Italie des ports de Naples et des villes de Pise et de Bologne et de l'évacuation du quartier général de l'Otan à Mons ? L'Europe politique trouverait ensuite un puissant renfort à se rapprocher d'une Russie modernisée et occidentalisée. Ce " noyau dur " inaugurerait une coalescence politique avec la Chine, l'Inde et l'Amérique du Sud . Les petits Etats de l'Est et de l'Ouest seraient alors attirés comme la limaille de fer par un puissant aimant. L'échec de la main-mise des Etats-Unis sur le globe terrestre tout entier est à portée de main.

Mais si l'on s'engage sur la voie gesticulatoire d'affubler l'Europe d'un Parlement démocratique invertébré et d'un Ministre des Affaires étrangères ridiculement livré à tous les vents, la partie est perdue d'avance. Certains hommes politiques ne s'en cachent pas : un Michel Rocard reconnaît qu'il est devenu un partisan de l'entrée de la Turquie en Europe pour le motif que le rêve d'un Continent politique aurait d'ores et déjà trépassé et qu'il ne resterait plus qu'à en célébrer les funérailles. Dans ce cas, la civilisation européenne continuera-t-elle de penser à l'échelle du monde ou cessera-t-elle, comme la Grèce antique, d'approfondir le "Connais-toi" ?

J'aurais préféré vous entendre tenir le langage de l'historien et de l'homme politique que celui du constitutionnaliste pur, parce qu'il n'est plus possible de s'enfermer dans sa chambre et de regarder l'aventure de la terre passer au large de l'Europe. Quel paradoxe qu'un modeste philosophe vous appelle au réalisme de la politique et à la rudesse des lois de l'histoire ! Et pourtant, je salue votre analyse de théoricien incorruptible de la démocratie. Que serions-nous si les idées pures n'avaient pas fondé la civilisation européenne sur le règne de la pensée ?

Quelle convergence de nous retrouver sur le fond du débat, celui du respect des peuples, qui est l'âme des démocraties ! C'est respecter le peuple français de lui dire : " Un nouveau destin de ta raison s'ouvre à toi. Ton intelligence t'appelle à regarder par-delà les frontières de la France, mais c'est le génie éternel de ta nation qui te demande d'ouvrir les yeux sur le monde et de t'initier aux secrets des empires. Souviens-toi que l'Europe est née à Athènes et que la cité de la démocratie a trouvé sur son chemin le même adversaire qu'aujourd'hui : un empire. "

23 mai 2005