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Le destin politique de l'Europe unie

 

Avant six mois, la seconde guerre du Golfe aura eu lieu ou non. De toutes façons, elle sonnera l'heure de vérité pour l'Europe . Gagnée ou perdue, elle hâtera le déclin de l'Amérique ; car , dans la première hypothèse, elle exacerbera la résistance du monde entier à l'hégémonie de Washington, dans la seconde, le Vieux Continent aura marqué un point non négligeable, mais insuffisant pour qu'il ressaisisse les rênes de son histoire. Dans ce contexte il importe de s'interroger sur la nature, l'origine et la mentalité de la Convention européenne présidée par M. Giscard d'Estaing et de se poser la question de la capacité des institutions démocratiques de jouer leur rôle dans la résurrection politique du Continent.


1 - La Convention et ses travaux d'Hercule
2 - La réflexion de la Convention sur l'engloutissement politique de l'Europe
3 - L'Europe et la spectrographie des générations politiques
4 - M. Giscard d'Estaing face à la génération de la gratitude
5 - Les États-Unis et la philosophie de la puissance politique
6 - Le mythe de l'Eden
7 - La nouvelle loi de la force
8 - L'Europe et l'avenir de la pensée
9 - L'avenir de la science politique

 

1 - La Convention et ses travaux d'Hercule

M. Valéry d'Estaing a publié dans Le Monde du 22 juillet 2002 un article intitulé La dernière chance de l'Europe unie dont la véritable signification doit se lire entre les lignes. Il s'agit, en réalité, d'un appel au secours et de l'annonce d'un naufrage non seulement possible, mais de plus en plus probable. " Si nous ne réussissons pas à nous mettre d'accord, après un an d'efforts, sur une solution réaliste et d'une audace raisonnable des problèmes qui se posent à la grande Europe du XXIe siècle, je ne vois pas très bien qui réussira à le faire après nous. " Alors, le Vieux Continent " glissera lentement, avec ou sans secousses " vers une organisation régionale qui " se rassurera à se sentir protégée par l'ombrelle de l'Otan, bien que la main qui tient le manche se déplace vers d'autres parties du globe ".

Le malade est-il curable ? Il y a plus de vingt-cinq ans, M. Giscard d'Estaing rappelait que l'événement le plus important du XXe siècle était la perte de l'hégémonie multiséculaire que l'Europe avait exercée dans le monde. Il y a moins d'un mois, il soulignait que l'un des obstacles majeurs sur lesquels bute la volonté du Vieux Continent de retrouver un destin politique à l'échelle de la planète est son fractionnement linguistique, donc culturel , parce que, de tous temps, les grands empires ont parlé leur propre langue. Comment une puissance cohérente se ferait-elle écouter en plusieurs idiomes ? Puis, le président de la Convention a lancé un appel discret à la France : la faiblesse de sa présence à Bruxelles l'empêche, dit-il, de faire barrage à une Angleterre " omniprésente ".

Ces signaux en disent long sur les raisons véritables pour lesquelles la Convention paraît piétiner. Mais ne serait-il réaliste de décompter au préalable les travaux d'Hercule qu'on lui demande de mener de front, alors que le héros grec les avait du moins entrepris séparément ? Nous proposons cent remèdes, mais nous n'avons pas diagnostiqué la maladie.

2 - La réflexion de la Convention sur l'engloutissement politique de l'Europe

L'impression première que donne l'article de M. Giscard d'Estaing est qu'une minorité infime des membres de la Convention a conscience de ce qu'il s'agit de mettre en place le destin d'un Continent et que, hors de cette tâche, la politique n'est qu'une technique de fin de partie aux échecs. Ni la philosophie de l'action, ni la connaissance de l'Histoire, ni la science de l'homme et des nations des délégués ne sont à l'échelle du véritable enjeu de la Convention. La plupart d'entre eux ne savent pas que la discipline dans laquelle ils sont appelés à montrer leur talent ou leur génie ne s'appelle pas la politique, mais la géopolitique et que cette discipline fait ses premiers pas à Bruxelles.

La géopolitique est à la politique ce que la chimie est à l'alchimie, la littérature à la grammaire, l'évolutionnisme au créationnisme. L'histoire dira qu'au début du IIIe millénaire, cette science était encore tellement dans l'enfance qu'elle ignorait tout de la théopolitique, c'est-à-dire de la science des structures mentales inconscientes qui imprègnent les mentalités religieuses et les comportements des peuples au cours des millénaires. Et pourtant, en 2002, un approfondissement de la géopolitique embryonnaire née tout au long du siècle précédent aurait été indispensable aux travaux de la Convention.

L'histoire dira également que la Convention était mal préparée à prendre la mesure de l'immensité de la tâche à entreprendre parce que la plupart des délégués appartenaient à l'une de ces générations intermédiaires dont Platon avait diagnostiqué les mentalités vingt-quatre siècles auparavant. Je m'explique : M. Giscard d'Estaing, né en 1926, connaît l'Europe d' avant 1940, pour laquelle l'Amérique se situait dans un monde non seulement lointain, mais tellement marginal que ses représentants, patauds, incultes et sympathiques apparaissaient dans la comédie de boulevard sous les traits de personnages pittoresques , extravagants et superficiels. New-York n'avait été réellement découvert qu'en 1930 par un explorateur français du nom de Paul Morand.

Pour la génération d'avant 1940, quel spectacle ahurissant que celui des États-Unis soudainement promus au rang de souverains des mers, quel spectacle à se frotter les yeux que celui d'une nation d'enfants tenant dans les rets de l'Otan la totalité des États de l'Europe à l'exception de la France ! Ils ont installé leur quartier général à Mons en Belgique, ils ont pris possession du port de Naples, ils règnent sans partage sur la Méditerranée, cette mer que nous appelions mare nostrum depuis Cicéron et nous ne bougeons pas !

3 - L'Europe et la spectrographie des générations politiques

La génération née seulement quinze ans plus tard, en 1940, avait changé de planète et de tête. L'Europe souveraine des ancêtres se perdait dans les brumes d'un passé qu'on ne reconstituait qu'en imagination et à la lecture des livres d'histoire. Quand une classe politique se trouve tout entière située en aval d'une gigantesque coulée de lave sous laquelle le passé se trouve enseveli, il faut attendre une autre génération pour que la lucidité dans l'ordre politique renaisse à la dure école de l'expérience de la servitude.

Qu'il me soit permis d'illustrer par une anecdote les dires de Platon. Je m'entretenais récemment aux champs avec un voisin Hollandais né en 1940 et qui occupe des fonctions importantes dans une banque internationale d'Amsterdam. Nous nous entretenions de l'ambition qui inspire le projet Galileo et celui d'Hélios2A financé à 80% par la France - on sait qu'il s'agit de doter l'Europe de demain d'un satellite autonome d'observation de notre planète: " Quelle stupidité, s'écrie-t-il ! Nous avons déjà le GPS américain! " J'ai tenté de lui expliquer que les États-Unis nous jugent concurrentiels, donc importuns sur ce marché et qu'ils se gardent bien de nous communiquer les informations précises qu'ils recueillent. Pourquoi ne nous permettent-ils d'accéder qu'à des images grossières et d'un calibrage bien supérieur à celles que leurs caméras leur fournissent ? A ma grande surprise, mon Hollandais avoua qu'il ignorait ce détail. Puis, comme je lui faisais remarquer le plus naïvement possible que l'armée de l'air de son pays venait d'acheter des avions américains, il s'est exclamé : " Mais nous l'avons toujours fait ! " Enfin, comme nous courions le risque d'aller de plus en plus au fond du débat, il me dit : " La Hollande n'a pas le choix : ou bien elle se range du côté de la France et de l'Allemagne, ou bien du côté de l'Amérique et de l'Angleterre. Et puis, ils nous ont délivrés ! "

Je raconte cette historiette parce qu'on se tromperait de s'imaginer que ce Hollandais était de mauvaise foi. Si je lui avais dit qu'à ce compte, son pays ne faisait partie de l'union européenne que de nom, il en aurait été fort surpris. La subordination de son pays aux intérêts d'une puissance étrangère ressortissait à un devoir de gratitude qui résumait toute la science de la politique à ses yeux. A soixante deux ans, son ignorance de la nature même des affaires de ce bas monde et de l'Histoire des nations tenait à son éducation protestante et à la morale élémentaire de " l'honnête homme " du XXe siècle.

4 - M. Giscard d'Estaing face à la génération de la gratitude

Le fait que les membres de la Convention européenne appartiennent à la " génération de la gratitude " apparaît à chaque ligne de l'article de M. Giscard d'Estaing et illustre la notion de génération intermédiaire. Platon la décrit comme celle dont les pères ont fait la guerre, puis éduqué leurs fils dans un esprit de sujétion irénique au plus fort. Aussi toute l'orientation intellectuelle d'une Convention que M. Giscard d'Estaing s'efforce de persuader de la nécessité, pour l'Europe réelle, de se tourner vers l'extérieur et de s'attacher à reconquérir son rang d'autrefois témoigne-t-elle de la mentalité passive des délégués. Ils sont persuadés que le Continent politique naîtra, primo, de la pression de l'opinion publique européenne, secundo, de la souveraineté du suffrage universel, tertio, de l'autorité sur laquelle les démocraties fondent aussi bien leur légitimité politique que leur existence même sur la scène internationale. C'est dans cet esprit que M. Giscard d'Estaing écrit : " Il me semble, à titre personnel, que la légitimité démocratique de l'Union ne sera pas reconnue comme complète par les citoyens aussi longtemps qu'il n'existera pas un lieu de rencontre organique entre les deux légitimités de l'Union : les légitimités nationales et la légitimité européenne. C'est pourquoi je proposerai à la Convention de réfléchir à l'instauration d'un Congrès européen , qu'on pourrait désigner sous le nom de " Congrès des peuples d'Europe ", qui rassemblerait périodiquement , par exemple une fois par an, l'ensemble des parlementaires européens et un nombre proportionnel de parlementaires nationaux. "

Mais, dans l'esprit du Président, le nouvel esprit démocratique devrait subir une mutation incompréhensible par définition à une génération demeurée dans l'ignorance des réalités internationales et dupée à vie par un effet de son éducation depuis sa tendre enfance: " Les pères fondateurs des années 1950 étaient tournés vers l'intérieur : leurs objectifs étaient de mettre fin aux conflits internes à l'Europe, de reconstruire les économies détruites et d'affirmer des valeurs communes. Aujourd'hui, avec la mondialisation, les conventionnels et la société civile demandent une présence plus affirmée de l'Europe dans le monde. "

La mentalité puérile de la Convention apparaît clairement dans le fait que M. Giscard d'Estaing se trouve contraint de jouer devant elle le rôle du roi dans le célèbre conte d'Andersen où personne ne voit qu'il est nu. L'imagine-t-on appeler les délégués à se réjouir franchement de ce que le spectre de l'Otan s'éloigne dans le ridicule et souligner que cette organisation en voie d'évanouissement ne nous protège contre aucun adversaire depuis 1989 ? Au contraire, il lui faut feindre que nous sommes tragiquement seuls à nous protéger contre une menace évaporée et que le protecteur devenu sans emploi sous le sceptre duquel nous feignons de nous blottir depuis la chute du mur de Berlin nous fait trembler de peur à ne porter désormais qu'une " ombrelle ". Ce n'est pas la joie de retrouver une indépendance perdue, mais la crainte de voir le maître s'éloigner comme un spectre sur la terrasse du château d'Elseneur qui redonne quelquefois aux héritiers de Hamlet une apparence de courage. Mais comment leur expliquer que la démocratie n'est pas la balance à peser l'énergie des constructeurs de l'Europe ?

Naturellement, l'ancien Président de la République n'est pas dupe du discours de la peur qu'il faut tenir aux faibles pour tenter de les réveiller. Sa génération sait que le destin d'un Continent n'est jamais né de la volonté résolue qu'aurait exprimée un peuple de supersages de le placer sur le chemin de son destin. Il serait miraculeux que l'opinion publique fût spontanément illuminée par les lumières de la sagesse. C'est pourquoi M. Giscard d'Estaing prend soin d'ajouter : " Ce Congrès, sans pouvoir législatif, serait consulté sur l'évolution éventuelle des compétences de l'Union et sur les éventuels élargissements à venir. Il entendrait un rapport annuel du président du Conseil et du président de la Commission sur l'état extérieur et intérieur de l'Union, et pourrait prononcer ou confirmer les nominations à certaines fonctions. "

Comme il se trouve que le droit international définit le pouvoir démocratique comme celui qui exprime sa souveraineté par la voix législative, laquelle détient par délégation le monopole de la légitimité politique suprême attachée à ce régime par une Constitution, il est clair que la vocation de la Convention de donner, pour source d'inspiration à la future union européenne une infaillibilité réputée immanente au suffrage universel demeure étrangère à la nature même du problème à résoudre - celui d'une " projection plus forte de l'union européenne dans le monde ", puisque ce travail d'Hercule demande " les moyens de gérer notre politique extérieure d'une manière unique ". La démocratie au sens propre sera seulement le thermomètre appelé à confirmer "la nomination à certaines fonctions ". A ce titre, elle se contentera d'entendre " un rapport annuel du président du Conseil et du président de la Commission sur l'état extérieur et intérieur de l'Union ".

Quand la géopolitique sera devenue une science un peu plus sérieuse qu'aujourd'hui, les historiens de cette discipline ne manqueront pas de souligner le problème de psychophysiologie politique qu'illustre le conflit des générations et ils souligneront le caractère titanesque de la tâche confiée à M. Giscard d'Estaing.

5 - Les États-Unis et la philosophie de la puissance politique

En septembre ou en octobre 2002 ou en 2003, les États-Unis vont déclencher ou tenter de déclencher une offensive militaire solennellement annoncée par le Président des États-Unis contre Saddam Hussein dès le 8 juillet 2002 et relayée par un type d'intellectuels dont j'ai précisé la nature et la fonction (http://www.dieguez-philosophe.com/imaginaire, section Réflexions sur l'après 11 septembre 2001, Le messianisme américain (Réponse à l'appel à la guerre mondiale de 60 intellectuels américains) , repris par la revue Res publica, août 2002).

Le 28 juillet 2002, M. Robert Kagan, ancien haut fonctionnaire du département d'État, présentait, sous l'habillage scientifique du " chercheur au Carnegie Endowment for international Peace ", un texte concernant le renoncement de l'Europe à l'emploi de la force militaire dans les relations internationales. Face à une démission aussi ridicule de la lucidité politique du Vieux Continent, les États-Unis se trouveraient bien obligés d'assurer eux-mêmes la survie du rêve édénique des faibles, mais " sans entrer eux-mêmes dans cet Eden ".

Comme il est démontré (voir réf. ci-dessus) que la plupart des intellectuels américains déguisés en " chercheurs " sont des poissons-pilotes du Département d'État, il faut considérer l'article de Robert Kagan comme démonstratif de la philosophie de la puissance politique actuellement en cours d'élaboration théorique dans l'administration de Georges Walker Bush. A ce titre, cette réflexion est un document intellectuel important et qui requiert la plus grande attention parce que l'argumentation avancée est révélatrice d'une organisation mentale dont l'anachronisme illustre le retard de la civilisation américaine dans le traitement d'un problème psychohistorique. Ce retard est évidemment inconscient, donc involontaire, en ce que son anachronisme dupe l'ambition qui l'inspire - celle d'accéder à la connaissance scientifique de son objet.

Le premier refoulement dont témoigne la philosophie actuelle de la puissance politique chez les " " est celui qui porte sur la signification du 11 septembre 2001. J'ai souligné à plusieurs reprises (http://www.dieguez-philosophe.com/imaginaire, section Réflexions sur l'après 11 septembre 2001) que cette date sonnait l'heure du déclin irréversible de l'hégémonie américaine dans le monde et que la chute de l'empire de la bannière étoilée serait rapide. Cette évidence était autrement plus facile à formuler que celle du général de Gaulle qui annonçait, en juin 1940, que l'industrie des démocraties, y compris celle des États-Unis , accumulerait les armes sous lesquelles l'Allemagne de Hitler serait écrasée. Et pourtant, il a suffi de quelques péripéties locales et sans portée, telle la pseudo victoire américaine en Afghanistan, pour que des esprits réputés sérieux proclament tout de go que les États-Unis seraient devenus une puissance tellement sans égale dans l'histoire du genre humain que personne ne pouvait plus lui résister sur notre planète.

Mais la vraie puissance n'a pas d'interlocuteurs. L'Amérique a régné sans partage pendant quarante ans pour le simple motif que personne ne voyait seulement ni ne disait qu'il s'agissait bel et bien d'un empire au sens classique. Regardait-on l'Église comme une puissance politique sans rivale quand elle gouvernait tous les esprits ? Voyait-on Staline en souverain de la terre quand on saluait en lui le " petit père des peuples " ? Washington n'était-elle pas la capitale du globe quand on vivait dans la dévotion à l'égard du libérateur de tout l'univers ? Le déclin a commencé le 11 septembre 2001 parce que, ce jour-là, l'œil du monde s'est ouvert sur son maître et cet œil-là ne se refermera plus.

6 - Le mythe de l'Eden

M. Kagan n'a pas changé d'univers mental. Sa philosophie de la puissance et de la faiblesse des nations est demeurée celle des siècles précédents : " Revenons sur ce qui constitue aujourd'hui la culture stratégique de l'Europe : l'accent mis sur le négociation, la diplomatie et les liens commerciaux, la préférence donnée au droit international sur l'usage de la force, à la séduction sur la coercition, au multilatéralisme sur l'unilatéralisme. Chacun sait que pendant des siècles , telle n'a pas été l'approche des relations internationales que l'Europe favorisait : il s'agit d'un produit de son histoire la plus récente . La culture stratégique de l'Europe d'aujourd'hui représente, de sa part, un rejet délibéré du passé européen , un refus de poursuivre dans la voie funeste de la Machtpolitik. "

Dans le même esprit, l'article publié le 27 juillet disait : " L'Europe est en train de se détourner de la puissance ou, plus exactement, elle se dirige vers un au-delà de la puissance, vers un monde bien distinct de l'autre, où règnent la loi, la réglementation, la négociation et la coopération entre nations : en somme, elle est en train d'accéder au paradis post-historique où tout n'est qu'apaisement et prospérité, à l'idéal kantien de " paix perpétuelle. " Du coup, le Vieux Continent serait devenu naïf, tandis que les États-Unis " restent embourbés dans l'histoire, déployant leur puissance dans le monde anarchique décrit par Hobbes, où l'on ne peut se fier aux lois et règles internationales, et où la véritable sécurité ainsi que la défense et la promotion d'un ordre libéral dépendent toujours de la possession de la puissance militaire et de son utilisation. "

En quoi la scission kaganienne de la planète entre " les habitants de Mars et ceux de Vénus " est-elle en retard d'une problématique de la puissance politique et en quoi la candeur philosophique est-elle passée du côté des États-Unis ? Ici encore l'intérêt, pour l'Europe d'introduire une dose de théopolitique dans la géopolitique est démontré par la simple évidence que la théologie n'est pas tombée de la dernière pluie et qu'elle enseigne depuis trois millénaires qu'une idole n'est vraiment souveraine que si elle allie l'esprit de justice à son omnipotence. C'est pourquoi Allah n'est pas le seul des trois dieux uniques actuellement en exercice qui commence par se déclarer " puissant et miséricordieux ". Cicéron le savait : " Nec vero ulla vis imperii tanta est, quae, fremente metu, possit esse diuturna. " (Il n'est aucun pouvoir, quelque grand qu'il soit, qui puisse durer quand la crainte y fait trembler tout le monde). Les théologies monothéistes sont des lectrices de l'Histoire réelle : elles savent que le vrai ciel est celui de la politique et que le ressort le plus puissant de la politique s'appelle la justice.

Théo Klein le rappelle : " Le judaïsme, c'est d'abord une organisation de la société en vue de la justice. (…) Contrairement au Nouveau Testament, la Torah ne pose pas le principe d'amour, mais de justice. Dans la société chrétienne, la confession blanchit la faute. La société juive, à l'inverse, nous rappelle toujours à notre responsabilité. "

Mais, dira-t-on, l'histoire de la force politique véritable, celle qui fait de la faiblesse l'arme de la justice n'a-t-elle pas commencé avec le christianisme , qui fut la première religion à proclamer : " Vous vaincrez parce que vous êtes les plus faibles " ? N'est-ce pas sur l'esprit de justice et sur lui seul que la faiblesse des chrétiens s'est d'abord appuyée ? L'invocation de la " bonté de Dieu " n'est venue qu'ensuite, à titre d'expression de la reconnaissance éperdue des chrétiens pour la victoire que leur combat pour la justice leur avait donné . N'est-ce pas depuis lors que les chrétiens sont devenus les " générations de la gratitude " ?

7 - La nouvelle loi de la force

Mais dira-t-on encore, les vertus guerrières de la faiblesse ne sont-elles pas demeurées lettre morte pendant vingt siècles ? La meilleure preuve en serait que l'empire romain n'a pas été vaincu par la croix, mais par les invasions des barbares, qui étaient armés jusqu'aux dents et que le mur de Berlin, dit Kagan, n'est pas tombé sous les incantations. Mais les États-Unis se sont bien gardés de vaincre l'URSS par les armes. Ce ne sont ni les goulags, ni la guerre qui ont terrassé le marxisme, mais le rêve politique d'un peuple de deux cent millions de prolétaires censés se catéchiser eux-mêmes avec acharnement afin de faire débarquer l'Eden sur la terre à la sueur de leur front. L'Amérique a attendu patiemment, l'arme au pied, que le paradis soviétique veuille bien s'effondrer tout seul sous la molle poussée de la fainéantise d'un empire évangélisé par l'utopie. Kagan se réfute lui-même ; car si le marxisme avait dû se défendre les armes à la main contre le capitalisme, ce serait dans le sang et les larmes qu'il aurait combattu l'injustice - et ce monstre-là se laisse plus aisément terrasser que l'hydre de la paresse.

Aujourd'hui, les États-Unis ne peuvent tout simplement pas se permettre de violer par la force et cela sous les yeux des caméras des cinq continents les lois fondamentales de la civilisation qu'ils sont censés incarner depuis 1945. Où est la faiblesse de l'Argus aux cent mille yeux grands ouverts sur l'injustice et braqués sur l'Amérique? L'Europe est en avance d'une stratégie de la force parce que la faiblesse est devenue l'arme politique dont l'injustice est le détonateur. Comment se fait-il que le monde entier élève les Palestiniens au rang de martyrs ? Comment se fait-il que le vieux chef enturbanné des croyants d'Allah de l'endroit ait pu sceller du sceau de l'incorporel sa présence en l'église de la Nativité à Bethléem une nuit de Noël ? C'est que la faiblesse est devenue le sacre de l'esprit sous l'œil d'un dieu international qui se nomme la télévision . Qui avait seulement entendu parler d'une exécution dans un recoin perdu de l'empire sous Tibère?

Les Européens ne sont pas devenus les enfants de chœur de la politique à l'échelle du monde - ils voient tout simplement, avec des yeux grands ouverts, que le réalisme a changé d'armement à l'échelle de la planète. Si les États-Unis déclenchaient une guerre préventive en Irak, il serait aussi désastreux pour eux de la gagner que de la perdre, car leur chute se trouverait seulement accélérée par leur victoire sous des milliers d'yeux artificiels et impassibles. Quel spectacle que celui de César brandissant un glaive inutile sur le champ de bataille de la mappemonde quand trois mois suffisent à effacer son exploit ! La nouvelle Rome ne succombera pas sous les coups des barbares, mais sous une avalanche d'images mécaniques jaillies de la nouvelle boîte de Pandore d'un Eden transformé en sac à malices.

Naturellement, il existe également une candeur européenne, celle des déclins dont la " génération de la gratitude " incarne la servitude. La rouille des conflits guerriers locaux demeure la loi du monde aux yeux des petits. Un Vieux Continent incapable de réduire tout seul Milosevic à merci n'est que la réplique d'une Amérique dont la Constitution serait demeurée impuissante à régler un conflit armé entre l'Oregon et l'Ohio et qui appellerait l'Europe à son secours pour mâter ses gauchos . Mais les grandes puissances sont devenues des Goliaths spectaculairement impuissants à élever l'injustice à l'échelle du globe au rang d'instrument légitime de leur politique parce que le monde est devenu trop petit pour les fausses promesses de leur " bonté ". L'ubiquité de l'image fait mentir La Rochefoucault, non point parce que l'hypocrisie aurait cessé de rendre hommage à la vertu, mais parce qu'elle est devenue trop voyante pour jouer son rôle de masque.

8 - L'Europe et l'avenir de la pensée

Depuis les Sumériens, on changeait de civilisation à changer de moyen de transport. Le XIXe et le XXe siècle illustraient encore cette vérité multimillénaire, puisque l'invention du chemin de fer a rendu possible le déplacement de milliers de tonnes à grande vitesse et sur de longues distances avant que l'avion permît le transport d'armées entières par la voie des airs. Mais le XXIe siècle est déjà celui de l'instantanéité de l'information. C'est dire que la génération née dans les années quatre-vingts et qui n'accédera aux responsabilités politiques qu'à partir de 2010 n'aura pas seulement changé de planète : il lui faudra également changer de boîte osseuse pour comprendre que l'ubiquité de l'image est devenue l'arme nouvelle de la puissance politique et que cette arme-là jouera au profit de l'Europe. Vaincre Boeing, tripler la vitesse des chemins de fer et lancer des satellites n'est pas un gage suffisant de la fécondité civilisatrice de l'Europe si ce continent devait piétiner désormais dans le pluriculturalisme décervelé issu de la " génération de la gratitude politique ".

Si une classe dirigeante de haut niveau n'encourageait, ne vivifiait, ne fécondait la postérité iconoclaste du XVIIIe siècle - toutes les grandes époques ont fait progresser l'intelligence proprement dite, celle qui porte sur la connaissance de l'homme par l'homme - l'Europe tombera dans la léthargie cérébrale qu'ont connue les civilisations demeurées incapables de dépasser les victoires de leurs outillages. La civilisation ptolémaïque a inventé les paquebots géants, les parfums, le crédit bancaire, les machines de siège titanesques, la galanterie, la loupe incendiaire, la lettre d'amour, le principe d'Archimède, la machine à vapeur , la vis sans fin - il n'en est rien resté parce qu'elle n'a pas fait progresser le "Connais-toi". Du coup, elle s'est jetée la tête dans la poussière devant un Dieu dupeur, qui ne l'a délivrée du " péché originel " que pour le lui faire acquitter à nouveaux frais et à perpétuité. On demande au génie des prophètes d'Israël d'aider l'Europe de la pensée à ressusciter.

9 - L'avenir de la science politique

Jamais encore une civilisation n'avait eu à ce point vocation à mener de front le combat de la puissance politique et celui de la grandeur de la pensée. Aujourd'hui, l'enjeu réel de la rivalité entre deux empires n'est autre que le destin d'un milliard deux cent millions d'humains qui nous demandent : " Qui est le souverain du monde que nous avons sécrété et qui se trouve installé dans nos têtes ? Qui est le maître que votre encéphale à vous s'est donné et qui trône au cœur de votre politique ? Qui est le despote du ciel qui vient nous reprendre le sol qu'il avait quitté ? Quelle est la nature de notre crâne à tous si ces trois personnages sont censés n'en faire qu'un et s'ils se déchirent entre eux ? Qui sommes-nous à nous diviser entre trois colosses cérébraux censés nous représenter, nous protéger , illustrer nos exploits et nous venger ? Qui sont les trois gigantesques flatteurs et dompteurs du singe-homme ? "

Croit-on que l'Europe de la pensée, celle qui posera cette question-là aux neuf dixièmes de l'humanité d'aujourd'hui, ne prendra pas l'avantage sur le long terme, tant il est vrai que le vrai glaive d'une civilisation n'est pas celui qu'elle porte à la ceinture , mais celui des grands profanateurs. La géopolitique fondera un humanisme capable d'observer l'état actuel de notre boîte osseuse.

10 août 2002