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La culture et la politique

 

La construction de l'Europe politique se heurte à trois obstacles principaux : l'identité insulaire de l'Angleterre, la collaboration franco-allemande et l'inexpérience internationale des petits pays.

Il faut avoir le courage de poser la question décisive : puisque l'empire américain en est réduit à une thaumaturgie militaire afin de tenter de retrouver les apparences d'un Titan protecteur dans un monde sans ennemi, il faut bien que la paralysie du Vieux Continent résulte d' un ensemble de causes objectives dont il est seul responsable.


 

1 - Qu'est-ce qu'une île ?
2 - De l'esprit des civilisations marchandes
3 - Que faire ?
4 - Dialogue politique et dialogue culturel
5 - Qu'est-il arrivé à la langue allemande ?
6 - Le rôle des petits pays
7 - Conclusion

1 - Qu'est-ce qu'une île ?

Demander à une île de s'intégrer à un Continent, c'est prier pour que s'accomplisse le miracle d'une mutation radicale de son identité. Une nation dont la mer est le seul voisin est nécessairement égocentrique. Les nations condamnées à se partager une terre ouverte à tous, donc à la compartimenter artificiellement par un jeu de conventions , de traités, d'usages et de lois, s'ouvre à des peuples diversifiés, ce qui engendre des rivalités, donc des ambitions réciproques de s'entredévorer ou de légiférer sur le conciliable et l'inconciliable. Rien de tel avec une île dont l'identité solitaire ne souffre la contrainte d'aucun fractionnement sur un espace encerclé par les eaux. D'où la naissance d'un humanisme facile, mais assorti d'un égoïsme féroce, les intérêts universels et généreux de l'esprit s'opposant à ceux d'un corps collectif dont le mur des flots protège l'autonomie.

C'est pourquoi la France a échoué à assimiler une île minuscule, la Corse. Croire que l'Europe digérera l'Angleterre ressortit au roman fantastique, genre littéraire qui ne s'étend à la politique que sous la bannière des messianismes et de diverses sotériologies connues et classées sous la rubrique des utopies. Il reste à la science politique à élaborer une psychanalyse des peuples et de leur imaginaire. Une seule voie reste ouverte à la rationalité dans l'action, celle de se demander quelles sont les clarifications qu'apporte à l'Europe la nécessité psycho-physiologique dans laquelle se trouve l'Angleterre de s'en tenir à une stratégie dûment précisée par Thomas More en 1516 dans L'île d'utopie et si définitivement théorisée qu'elle n'a pas changé d'un iota en cinq siècles.

L'euro parviendra-t-il à mettre davantage en évidence la frontière infranchissable qui séparera toujours le Vieux Continent des Îles britanniques ? Rendra-t-il à l'Europe réelle le service de souligner l'obligation absolue de se donner un unificateur plus convaincant sur le plan militaire et diplomatique que tous les traités - une union monétaire durable ? C'est dans la foulée de la monnaie unique, comme Hubert Védrine l'avait prévu, que le Vieux Continent a décidé de se doter d'un système d'information Hélios indépendant de celui de l'Otan, tandis que l'Angleterre demeure évidemment étrangère à cette ambition, au point de participer activement au vaste système d'espionnage de l'Europe mis en place par la puissance dominante.

2 - De l'esprit des civilisations marchandes

Pour approfondir la question, il faut analyser le rôle cathartique que joue l'Angleterre à son insu - celui de démythifier ses propres masques et ceux de la politique internationale. De même que l'adage selon lequel l'Angleterre préférera toujours le " grand large " au " repli " sur le Continent n'est que la face valorisante de son retrait dans le cocon de son identité insulaire, le mythe d'un " nouvel ordre mondial " qu'elle partage avec le maître du monde n'est que l'illustration d'une réalité politique éternelle: à savoir que tout prétendu " ordre mondial " n'est jamais celui d'une éthique, mais celui de l'impérialisme du moment. Toute politique planétaire illustre un équilibre entre le fœtal et l'ouvert. C'est précisément cet équilibre qui n'est pas identique chez les nations maritimes et chez les nations encloses dans des terres. L' " ordre mondial " romain était lové dans Rome et s'étendait à l'univers - l' " ordre mondial " américain est un Massachusetts internationalisé.

Mais il est décisif, pour une théorisation de la pensée politique européenne encore dans les limbes, de comprendre que l'Amérique est une île à sa manière et que sa politique étrangère est donc viscéralement connaturelle à celle dont l'Angleterre lui fournit le modèle: la vocation de la bannière étoilée est inconsciemment une copie de celle qui a inspiré la couronne britannique au XIXe siècle. Dans les deux archétypes, il s'agit, avant tout, de conquérir des marchés extérieurs. Autrefois, les implantations coloniales étaient l'instrument approprié et quasi naturel de cette forme de la politique insulaire : il ne s'agissait pas d'assimiler des identités culturelles allogènes au génie national, mais de fortifier des conquêtes territoriales réduites à des têtes de pont et propres à assurer une expansion proprement marchande de la maison-mère. La Chine et l'Inde ont été les illustrations les plus mémorables de cette stratégie de conquête d'avant-postes commerciaux.

Les nations enclavées dans des terres veulent, en revanche, conquérir non seulement des lieux, mais les civilisations qui s'y trouvent, donc exporter leur génie, leurs lois et leurs armes. L'Europe devra apprendre à se convertir aux enseignements des nations maritimes, dont la vocation naturelle est de déverser leurs produits de consommation sur le globe entier.

Une politique européenne raisonnée exige une science de l'inconscient des nations et de leur politique d'autant plus indispensable que le Vieux Continent fait l'objet de deux politiques d'expansion commerciale parallèles, celle de l'Amérique et celle de l'Angleterre : Londres considère l'union des quinze comme un simple marché pour la vente de ses produits, notamment alimentaire - d'où sa participation active à la colossale entreprise d'espionnage économique du Vieux Continent mise en place par la puissance étrangère dont elle partage en profondeur les mentalités et les méthodes.

3 - Que faire ?

La question que pose une clarification doctrinale de la science politique européenne est de peser les avantages et les désavantages de l'entrée de Londres dans le marché commun : vaut-il mieux laisser l'Angleterre miner patiemment de l'intérieur l'édifice en construction de la puissance européenne afin d'en neutraliser la nocivité dans la mesure du possible ou bien aurait-il été préférable de tenter de maintenir contre vents et marées la politique d'auto-protection essayée par le général de Gaulle, puis par Georges. Pompidou ?

Dans ce contexte, il est déjà possible de tirer des conclusions fondées sur l'expérience, car une Angleterre, demeurée à l'extérieur s'était montrée d'une efficacité redoutable en mobilisant en sa faveur les petits États de l'Europe auprès desquels elle jouit d'un capital de sympathie considérable, du seul fait que l'inconscient politique commun à la Hollande, à la Suède, au Danemark, à la Norvège et à la Finlande demeure marqué par l'aventure napoléonienne et par sa répétition aux yeux de ces États sous les traits de Hitler. Londres n'a pas fini de recueillir les dividendes de Waterloo.

De plus, la politique à double face de Londres appelle une réplique conçue sur le même modèle : l'Europe procède à son tour à une duplication machiavélienne de sa stratégie, qui lui permet à la fois de neutraliser Londres et de mettre en évidence son double jeu - comme il est apparu à l'occasion de la crise dite de la " vache folle ", où le gouvernement britannique a tenté de déverser sur le continent ses troupeaux malades puis, en désespoir de cause, d'obtenir des Quinze leur accord à ce déversement sur les pays du Tiers monde.

Cela dit, l'Europe est-elle constructible sur le long terme si elle demeure systématiquement attaquée de l'intérieur avec la patience et la ténacité des mentalités insulaires ? Pour tenter de répondre à cette question, il faut la situer dans les problématiques ouvertes sur les deux autres fronts - celui des rapports politiques de la France avec l'Allemagne et celui du statut des petits pays dans un Continent ambitieux de retrouver sa place dans la politique mondiale.

4 - Dialogue politique et dialogue culturel

Depuis 1945, la France vaincue en 1940 aura été le seul pays européen attaché à la dignité propre aux nations, celle de conserver leur souveraineté même à l'égard de leurs " libérateurs ", donc la seule qui aura demandé aux troupes américaines de quitter son territoire en pleine guerre froide, tandis que l'Allemagne, contrainte d'accepter que ses armées fussent placées sous le commandement d'une puissance étrangère même en temps de paix, aura persévéré dans sa subordination plus de dix ans après la chute du mur de Berlin.

Mais ces titres de la France à exercer une sorte d'hégémonie politique due à son combat de plus d'un demi siècle pour la reconquête de l'indépendance de l'Europe résulte également de sa longue vitalité intellectuelle et culturelle. Cette situation pose un problème décisif, celui du poids politique qu'occupe la culture dans la civilisation européenne ; car une Europe bicéphale sur la scène internationale ne parviendra à se rendre viable que si l'Allemagne conquiert à son tour une dimension civilisatrice liée à la vocation à l'universalité de sa littérature, à son prestige de chef de file de la pensée philosophique mondiale depuis Kant, à son rôle de fécondatrice de la musique européenne depuis J.-S. Bach jusqu'à Wagner.

Le fractionnement de la culture occidentale depuis la Renaissance rappelle que ce serait une illusion de s'imaginer qu'un chœur commun des nations grandes et petites aurait fondé la culture à vocation mondiale du Vieux Continent et lui aurait donné un poids politique unifié: la grandeur de l'Europe était celle d'une civilisation de l'intelligence critique alors unique sur un astéroïde quasi désert. Aucune autre région du globe ne pouvait rivaliser avec la première culture fondée sur les sciences et les techniques depuis les Ptolémées, parce qu'elle était la seule à secouer par endroits le joug religieux. Mais cette Europe-là n'a jamais été représentée par une multitude de nations grandes ou petites, mais seulement par le rayonnement, inégal dans l'ordre nécessairement transthéologique de la culture, tantôt de l'Italie, tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, tantôt de l'Espagne. Mais, entre 1870 et 1914, l'Allemagne de Bismarck avait la possibilité de conquérir le rang d'une puissance à la fois politique et rationnelle, donc capable, à son tour, de guider à un degré éminent une civilisation de la pensée à laquelle l'humanité doit la totalité des chefs-d'œuvre mondiaux de la littérature et des victoires de la raison philosophique.

Certes, l'Allemagne entrée tardivement dans le concert des grands États n'a pas démérité sur le plan culturel : la science historique qu'elle a fondée au XIXe siècle à partir des conquêtes de la raison protestante ont inspiré cette discipline sur tout le Continent. Mais Nietzsche n'est parvenu à éditer son œuvre qu'à compte d'auteur et n'a été reconnu à l'échelle mondiale que grâce aux traductions françaises du Zarathoustra; et si Wagner a paru universel à une époque où la musique française était tombée en décadence, Debussy et Ravel ont démontré que le colossal n'est pas la seule clé du génie et que le grandiose d'un Berlioz évite le toc, la pompe et le théâtre. La musique allemande laissée à ses propres forces passe de l'inspiration italienne de Mozart à l'inspiration paramilitaire du maître de Bayreuth.

5 - Qu'est-il arrivé à la langue allemande ?

Mais c'est précisément à cette époque que la langue allemande a commencé de truffer à tort et à travers et d'une manière aussi précipitée qu'irréfléchie son vocabulaire de tous les jours de mots français étrangers à son génie. Ce plaquage allogène au tissu du langage d'un peuple vivant a enfanté un idiome frelaté et méconnaissable, le gallo-germanique. Il est vrai que Goethe lui-même avait entrepris cette destruction - le premier, il a cru devoir remplacer par " promenade ", pour ne prendre qu'un seul exemple, le Spaziergang de tout le monde, et Nietzsche lui-même écrira souvent un allemand francisé à outrance et artificiel après son long séjour à Nice. Le plus étrange est l'envahissement par le français de la science historique allemande: la classique "Histoire des biographies de Jésus " d'Albert Schweitzer , parue en 1906, est déjà rédigée dans un charabia franco-allemand difficilement lisible parce qu'on ne donne pas aussi aisément un habillage gréco-latin à l'allemand qu'au français de la Renaissance .

Aujourd'hui la langue d'origine est tellement immergée et quasi engloutie dans le français qu'elle est proprement une naufragée du génie allemand. On ne respectera jamais un idiome contrefait et hétéroclite où l'on écrira : " Appellieren an ein Engagement ". J'ai en mains une traduction datée de 1904 de Un cœur simple de Flaubert : par un étonnant paradoxe, les traductions de nos grands écrivains demeurent les seuls textes à surnager en un allemand authentique, parce que les traducteurs rougiraient de présenter notre langue dans le miroir gallo-germanique où grimace notre sosie. Un tel face à face serait encore plus ridicule et cruel dans les éditions bilingues.

La France politique n'a aucun intérêt à la ruine de l'allemand comme langue de culture européenne dont la tonalité et la richesse éclataient chez Luther, Wieland, Heine, Rilke, Hölderlin et jusque chez Thomas Mann. Paris a besoin d'un partenaire non seulement crédible, mais prestigieux dans le royaume de l'écrit. Que faire d'un mime qui vous renvoie votre propre silhouette, mais titubante parmi des sonorités latines contraintes à boiter dans une langue qui fleure un autre parfum ? Sitôt que le Continent sera à nouveau en mesure de s'affirmer en tant que puissance politique sur la scène du monde, le problème des modalités dans l'action commune qui régiront l'Europe à deux têtes deviendra crucial. Pour fonder culturellement l'alliance politique franco-allemande, il faudra se livrer à un long travail de réflexion jumelle sur les secrets de la volatilisation subite, au milieu du XXe siècle, d'une civilisation longtemps glorieuse ; et une telle réflexion ne sera possible que si la France de la politique et de la pensée trouve à ses côtés un partenaire culturel à sa taille et non moins fidèle qu'elle-même au génie de sa langue - sinon la débat sera tronqué au point de se réduire à un monologue déguisé.

Le sauvetage, par l'Allemagne, du vocabulaire de sa langue n'est pas seulement la condition absolue de sa future existence culturelle, mais également la condition première de sa véritable résurrection politique. Comment fonder une égalité vivante entre la nation la plus peuplée de l'Europe , mais qui se sera privée d'une vraie langue, donc d'une véritable identité culturelle, et une nation inférieure par le nombre de ses ressortissants, mais qu'il sera impossible de priver d'un rayonnement culturel voué à la solitude s'il lui est impossible de le partager ? Comment déposséder le qualitatif au bénéfice du quantitatif ? Aujourd'hui, l'allemand est devenu une langue d'aphasiques aux oreilles des lecteurs de Schiller , de Wieland et même de Goethe.

6 - Le rôle des petits pays

Dans un tel contexte, le rôle des petits pays radieux de se trouver placés sous la dépendance feutrée et calfeutrée d'une puissance étrangère pose un problème d'une difficulté encore plus grande. On sait que la Suisse n'a pas de politique étrangère proprement dite - neutralité oblige - mais elle n'en est pas moins gérée, en fait, par les seuls cantons de Zurich, de Berne et de Vaud, bien que le Conseil fédéral accueille depuis longtemps quelques citoyens appartenant à des cantons de dimension plus modeste. Mais l'Helvétie n'a pas d'identité culturelle propre: Lausanne, Genève et Neuchatel sont plus proches de la France que de la Suisse alémanique. Qu'advient-il d'une population scindée entre son identité culturelle et son appartenance politique ? L'écrivain schizoïde se voit condamné à l'amertume et à l'aigreur : son patriotisme lui interdit de s'installer en France, en Italie ou en Allemagne, mais comment s'assimilerait-il à un pays culturellement non identifiable ?

Transposons cette difficulté aux petits pays qui échapperont à une dichotomie de type helvétique pour le motif qu'ils disposent d'une langue nationale. Que les frontières d'un territoire et celles d'une langue coïncident leur permettra-t-il de participer d'une politique proportionnée à la vaste population d'un Continent, alors que, dans le même temps, comme le soulignait Vaclav Havel, ils se sentent plus libres sous le protectorat d'une puissance étrangère, mais lointaine qu'au voisinage de grands États, leurs voisins ? Pour qu'une fierté politique européenne des petits pays puisse naître, suffira-t-il que le Vieux Continent se rende égal ou supérieur aux États-Unis sur le plan de la science et de la technique, ou bien le patriotisme folklorique se montrera-t-il invincible ?

Ici encore, les plus petits cantons de la Suisse ont refusé tout rapprochement avec l'Europe au nom de leur microscopique sacralité territoriale, qu'ils fondent sur le culte qu'ils rendent à leurs traditions. Et puis, un Continent non unifiable sur le plan linguistique n'est-il pas livré lui aussi à une aliénation irrémédiable, à la manière des derniers auteurs grecs dans un monde où la langue universelle était devenue le latin ?

La conquête d'une hégémonie mondiale dans les lanceurs de fusée, les trains à grande vitesse, l'aviation civile ne suffiront pas si l'Europe se trouvait durablement surclassée dans l'informatique et si la nouvelle langue internationale demeurait sans rivale, quand bien même les chefs d'œuvre de la littérature mondiale demeureraient nationaux et ne seraient lisibles qu'en traduction dans la langue des vainqueurs .

Conclusion

Peut-on tirer un diagnostic provisoire d'un examen des obstacles que l'Europe politique rencontre sur sa route ?

En premier lieu, il convient de résumer la problématique à laquelle la politique mondiale est désormais soumise : à savoir que la planète se trouve bien davantage située dans une logique post-messianique aussi énigmatique que flottante que dans les suites proprement politiques de la chute d'un empire. Nous vivons dans la postérité ambiguë et demeurée indéchiffrée de l'effondrement d'un songe para religieux dont le mur de Berlin symbolisait à la fois la sotériologie et le blocage.

Dans une civilisation dont l'histoire finalisée, l'eschatologie expérimentalisée et les prophétismes de l'espérance sont en ruines, la science politique titube dans les décombres, sans seulement comprendre qu'il lui faudrait élaborer une anthropologie historique capable de découvrir les fondements psychogénétiques de l'utopie, donc les sources biologiques de la dichotomie viscérale qui frappe une espèce oscillante entre la glèbe et la folie. Nous sommes devenus les héritiers muets et sous informés d'un finalisme naufragé dont nous savons seulement qu'il n'aura pas de successeur parce que l'ère des rédemptions salvatrices est close, mais nous ne disposons ni de la philosophie, ni de la psychologie scientifique qui nous donneraient la connaissance de nous-mêmes que nécessiterait une interprétation rationnelle de notre capital génétique rédempteur. Le règne des utopies catéchisées s'achève, mais notre pauvre "Connais-toi" demeure plongé dans un nouveau Moyen Âge - celui de notre ignorance du fonctionnement onirique de notre encéphale.

Dans cette perspective, il me faut bien rappeler que j'ai combattu le communisme toute ma vie. Dès 1948, j'analysais les mécanismes du totalitarisme stalinien ; mais, dans le même temps, je soulignais que la construction d'un prophétisme armé d'une doctrine et d'une catéchèse transportait simplement l'eschatologie vétéro-testamentaire dans l'histoire prolétarienne, et qu'il s'agissait d'une efflorescence parathéologique inscrite dans la lutte millénaire entre la plèbe et l'aristocratie - les riches et les pauvres - qui avait écrit toute l'histoire de la Grèce et de Rome. Il était donc évident que non seulement cette lutte ne s'éteindrait pas avec la défaite politique et militaire inévitable d'un empire doctrinal et de son ecclésiocratie propre, mais que le capitalisme ne retiendrait en rien la leçon de soixante dix ans de foudroyante expansion d'un messianisme conceptualisé et qu'après la chute en flammes de la cité magique, le vieux libéralisme retrouverait toute sa denture.

Mais comment le IIIe millénaire ne serait-il pas condamné à la surdité, faute d'avoir conquis une connaissance réelle de la complexion des transfuges de la zoologie et de leur chute dans un dernier avatar du fantastique politique ? Aussi ai-je salué l'encyclique Centesimus annus, qui condamnait le capitalisme dans des termes si proches du marxisme que le régime de Fidel Castro allait s'en trouver consolidé ; car ce n'est pas une connaissance anthropologique du prophétisme sacré qui sous-tend la politique de Rome, mais seulement une dogmatique théologique dont nous ne connaissons pas les chromosomes.

Dix ans après la chute du mur de Berlin, la dimension mythologique de notre espèce s'exprime dans une forme anarchique de l'utopie, l'antimondialisme, dont le néant doctrinal encourage seulement la cécité capitaliste, selon laquelle les réalités ataviques qui pilotent l'histoire du monde se seraient volatilisées en même temps que le dernier en date des rêves d'un débarquement de l'absolu sur la terre : au contraire, la proclamation des idéalités censées sublimer la libre entreprise succède aux prêtres marxistes de l'Eden.

Dans ce contexte aussi irrationnel que le précédent, l'Europe s'époumone à arracher des mains de son "protecteur " le sceptre flétri des entités abstraites qui assurent sa domination, mais qui ne trompent plus personne. G.W.Bush appelle ces dernières divinités des " valeurs ". Mais l'avenir de l'Europe de la lucidité devient la clé de son destin politique, parce que si le Vieux Continent conquérait une véritable science de la condition humaine, il prendrait une avance civilisatrice décisive sur le Nouveau Monde.

A ce titre, le sommet du G 8 de juillet 2001 à Gênes ne présente-t-il pas une radiographie saisissante des malheurs intellectuels et culturels de l'Europe des idéalités totémisées ? Face au souverain qui défend seulement ses intérêts industriels et commerciaux habilement masqués, un Vieux Continent épuisé et en deuil demandait l'abrogation d'une survivance des temps barbares - la peine de mort - la signature des accords de Kyoto sur la pollution de l'atmosphère et des aides médicales au Tiers Monde. Mais l'Europe politique a aussitôt explosé : le Japon et le Canada ne sont encore que des satellites des États-Unis, l'Angleterre s'est, naturellement, ralliée aux vues de Washington et l'Italie a réitéré l'expression de son allégeance. Le plus grand danger pour une civilisation en tenue funèbre vient désormais de la renaissance de la rivalité franco allemande - car, par la force des choses, cette nation ressuscitée, mais absente depuis un demi siècle de la scène internationale confère à Vercingétorix une manière d'hégémonie sitôt qu'elle veut montrer une velléité d'indépendance à l'égard du maître étranger dont elle demeure le plus massif otage en Europe.

Faut-il accorder un poids décisif aux craquements et même aux signes de dislocation de l'Europe qui font désormais entendre leur stridence ou bien un horizon clarifié offre-t-il le contrepoids, peut-être décisif, des lucidités nouvelles ?

août 2001