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Lettres d'espoir à un ministre de la culture sur l'avenir intellectuel de la France

 

A l'heure de l'absorption du pôle éditorial de Vivendi par Lagardère, il n'est plus possible d'éluder le problème fondamental qui se pose à la civilisation occidentale : qu'advient-il de la littérature et de la philosophie dans une civilisation de masse ?
L'actualité vient encore de démontrer la nécessité de poser la question au niveau politique: l'appât du gain conduit l'illustre Maison de Renan et d'Anatole France à publier les mémoires d'un assassin d'enfant , l'industrie du livre n'hésite pas à s'enrichir d'un crime aux côtés du meurtrier.

Mais l'heure est également venue d'aller plus au fond du débat. En huit "Lettres d'espoir " à l'intention de M. le Ministre de la culture, j'ai tenté de poser la question des responsabilités intellectuelles de la France et de l'Europe. Courons-nous vers le folklore des Bas Empires ou bien le Vieux Monde se ressaisira-t-il et redonnera-t-il , une fois encore , un destin à l'intelligence ? Autrement dit, l'avenir du monde s'inscrira-t-il dans la postérité du siècle des Lumières ou serons-nous engloutis par un retour mondial des obscurantismes religieux ? Une science nouvelle de l'homme nous attend. Du reste, il n'y aura pas de grandeur littéraire et artistique de l'Europe sans un avenir cérébral : ces deux volets des civilisations ont toujours été complémentaires. Le seul fait que cette question ne peut plus être posée en librairie, mais seulement sur internet, en dit long sur l'urgence de ce débat.

 

I - Une science du cerveau de l'homme

1 - La révolution cartésienne du XXIe siècle
2 - L'utopie et le sacré
3 - Le recul nouveau de la raison et la littérature

II - L'industrialisation de l'édition et le naufrage de la pensée

4 - Feu la " Bibliothèque des Idées "
5 - L'industrie du livre et le naufrage de la pensée
6 - Première photographie du nœud gordien
7 - Seconde photographie du nœud gordien
8 - Troisième photographie du nœud gordien
9 - La nouvelle élite de la raison
10 - L'industrie du livre et la monnaie de singe de la raison

III - Le joug de l'industrie du livre sur l'édition

11 - La logique industrielle
12 - Les éditeurs Conclusion provisoire

IV - Le face à face de l'État avec le génie littéraire

13 - L' " amour des livres "
14 - L'industrie du livre et le génie littéraire
15 - Littérature et profanation
16 - L'État face aux industriels du livre

V - Sur les relations de la civilisation de masse avec l'industrie du livre

17 - Les masses et l'imaginaire
18 - Irréalisme moderne et irréalisme religieux
19 - L'industrie du livre et les classes moyennes

VI - La France dans le miroir de sa littérature

20 - L'industrie du livre , garde du corps de la société
21 - Une politique de l'âme de la France
22 - La littérature et l'Histoire
23 - Le Ministre de la culture au carrefour de l'Histoire

VII - Sur la cohérence de la politique culturelle de la France dans le monde

24 - Les deux visages de la France
25 - Les devoirs mondiaux de la raison
26 - Comment parler raison ?
27 - Religion et politique
28 - Le retour de Prométhée
29 - Génie littéraire et génie philosophique

VIII - Une espèce en mouvement

30 - L'industrie du livre et l'avenir de l'Europe de la pensée
31 - Sommes-nous une espèce en mouvement ?
32 - Que se passe-t-il derrière le décor ?

 

I - Une science du cerveau de l'homme

Monsieur le Ministre,

A l'heure où, pour la première fois, l'Histoire fait de vous l'inaugurateur d'une forme nouvelle de la présence de l'État dans la culture, votre position de négociateur des intérêts de la France face à l'industrie du livre vous donne un rôle d'arbitre, mais aussi de concepteur et d'inventeur de droits de la raison dans le monde. A cette occasion, je voudrais illustrer par quelques propos politiques et philosophiques les circonstances pressantes qui font de votre stratégie une mission et de votre vocation un destin : celle de soulever la question de la place qu'occupe l'État pensant né en 1789 dans l'histoire de l'intelligence en France et en Europe.

1 - La révolution cartésienne du XXIe siècle

Un jour l'Occident de la science reconnaîtra nécessairement l'évidence qu'aucun Dieu n'a jamais pu exister hors de l'imagination de ses adorateurs ; alors, la question unique qui se posera obligatoirement à toute anthropologie scientifique sera de tenter de comprendre pourquoi la divinité de l'endroit se trouve viscéralement enracinée dans l'esprit de la population géographiquement concernée, et cela au point que sa parole fera jaillir des témoins " prêts à se faire égorger " au profit de sa puissance et de sa gloire. Face à une interrogation dont dépendra l'avenir de la pensée rationnelle sur les cinq continents, il paraîtra ridicule qu'une anthropologie pseudo scientifique aura pu prétendre sans rire et pendant près d'un siècle qu'une connaissance sérieuse du genre humain se passera aisément de résoudre une énigme de cette taille. Demain, on dira que l'anthropologie scientifique n'était pas née avant qu'elle osât se poser cette question-là et que cette science doit son apparition à l'examen psychobiologique du cerveau croyant, comme la chimie doit son existence même à sa sortie de l'alchimie et de la phlogistique avec Lavoisier.

2 - L'utopie et le sacré

Aussi, l'effondrement de l'utopie marxiste éclaire-t-elle l'avenir intellectuel de l'Europe d'une lumière si aveuglante qu'elle devrait s'imposer à l'attention de tous les psychologues, de tous les historiens, de tous les anthropologues, de tous les philosophes, de tous les psychanalystes, tellement il est clairement apparu que le mythe politique du salut par les pauvres, qui a nourri la théologie du rêve de 1917 à 1989, reposait sur une lecture évangélique de l'homme et de l'histoire et que, plus d'une décennie après la chute du mur de Berlin, les sciences prématurément qualifiées d' " humaines " ne disposent encore en rien non seulement des instruments de l'esprit critique qu'appelle une connaissance réellement anthropologique de notre espèce, mais de la problématique nouvelle dans laquelle s'inscrira l'interprétation de notre évasion partielle, donc tragiquement imparfaite du règne animal. Pourquoi avons-nous basculé dans des mondes mythiques ? Pourquoi la nature nous a-t-elle condamnés à nous brancher à titre héréditaire sur des médiateurs messianiques ? Quel est le statut de l'étrange animal que son évolution a condamné à loger des dieux dans sa tête ? Pourquoi, depuis le paléolithique, notre boîte osseuse sert-elle d'habitat à des personnages imaginaires ?

3 - Le recul nouveau de la raison et la littérature

La littérature et la philosophie du XXIe siècle sont vouées à fonder un type inédit de recul de la raison - donc une distanciation du regard de la science qu'aucune civilisation n'a pu seulement imaginer avant la nôtre: pour la première fois, l'écrivain, le philosophe et le psychologue apprendront à observer de l'extérieur une espèce que l'infirmité de son cerveau voue, depuis plusieurs millénaires, à survivre dans deux mondes à la fois, l'un réel, l'autre délirant. Quel sera le sort de l'écrivain ou du philosophe qui ne conquerraient pas un éloignement nouveau de l'intelligence critique face à l'étrangeté psychogénétique qui caractérise 95% du genre humain ? Qu'adviendrait-il de la littérature si elle demeurait la prisonnière de l'objectivité manquée, donc tronquée dont les siècles précédents ont désormais épuisé les moyens d'investigation ? Mais si l'écrivain parvenait à guérir peu à peu son embryon de cervelle d'une maladie inscrite dans son code génétique depuis cent millénaires environ, il ne disposera encore en rien de la balance à peser les distanciations partielles et piégées par l'imaginaire religieux dont ont usé les Pascal, les Descartes, les Kant, les Hume; et s'il échouait durablement à se fabriquer une telle balance, l'Occident se trouverait empêché de situer les écrivains des trois derniers siècles dans une histoire véritable de notre encéphale, faute de connaître la distanciation nouvelle à l'égard de l'imaginaire religieux qu'élaborent quelques spécimens de notre espèce ambitieux d'observer et de décrypter l'encéphale de leurs ancêtres de type monothéiste.

II - L'industrialisation de l'édition et le naufrage de la pensée

Monsieur le Ministre,

Où le nœud gordien se trouve-t-il ? Pour le montrer du doigt, il fallait dissiper les brumes qui le cachaient à la vue. Nous pouvons maintenant nous demander quelle est la condition première pour qu'une civilisation demeure pensante. Ne faut-il pas, pour cela, qu'un vaste espace éditorial s'étende entre la littérature populaire et l'érudition sèche et stérile ? Au XIXe siècle Darwin a pu faire paraître L'Origine des espèces chez un éditeur connu et dans une langue comprise du grand public. Quant à l'Histoire des origines du christianisme de Renan, elle comporte six gros volumes accessibles à " l'honnête homme ". De même, Moïse et le monothéisme ou L'Avenir d'une illusion échappaient au langage ésotérique des spécialistes, parce que Freud est un excellent écrivain allemand, bien qu'il francise souvent outrageusement la langue de Goethe. Or, l'industrie du livre a tué l'édition qui permettait à la philosophie d'échapper au style étriqué des petits pédagogues et à la littérature de masse.

4 - Feu la " Bibliothèque des Idées "

Pour ma très modeste part, la " Bibliothèque des Idées " m'a permis, en 1970, de livrer la théorie physique classique à une analyse psychologique et anthropologique de ses fondements théologiques inconscients. Trente ans plus tard, je puis dire que les physiciens du monde entier se sont convertis à ma spectrographie des mathématiques coperniciennes, alors qu'à l'époque, la majorité d'entre eux se représentaient encore les " lois de l'univers " comme celles d'une masse rendue intelligible sur le mode para juridique, à la manière d'un organe conçu par un législateur parfait du cosmos - le créateur. En 1974, j'ai pu approfondir mes analyses de la notion d'intelligibilité appliquée à la matière en paraphrasant le Swift de L'île des Yahous et le Dante de la Divine comédie : il a fallu reconnaître que la mort de Dieu n'a pas rendu le cosmos bavard à sa place et que l'heure approche où notre espèce devra assumer sa condition réelle - sa solitude face au mutisme de l'infini. Mais la Bibliothèque des Idées a fermé ses portes et la Maison de Renan et d'Anatole France, après avoir remplacé Thais par La Putain de la République, n'a vu se détourner que par la malencontre d'un accident du sort le Pactole que représentaient pour elle les mémoires d'un assassin d'enfant. Où Raymond Aron publierait-il aujourd'hui son Introduction à la philosophie de l'Histoire ?

5 - L'industrie du livre et le naufrage de la pensée

Mais le mal se cache à une autre profondeur encore : de même que l'écrivain enfante peu à peu son public - si ses vrais lecteurs existaient déjà, il ne précéderait pas sa postérité - le public d'une science nouvelle n'est pas encore né . Je n'en donnerai que trois exemples récents.

En 2001, Robert Laffont publiait un Et l'homme créa les dieux de Pascal Boyer, alors que je suis le modeste auteur de Et l'homme créa son dieu paru chez Fayard en 1984. J'ai démontré sur le net que l'ouvrage de Boyer ne pouvait répondre à la question posée par son titre, parce que l'enfantement des idoles, y compris celles des trois dieux uniques, échappe aux moyens d'investigation et d'éclairage de l'encéphale humain dont disposent les sciences cognitives dont Pascal Boyer est un adepte ; car ces sciences observent les structures grammaticales sur lesquelles le cerveau construit le réel, alors que les mythes religieux n'expriment pas des savoirs reconnaissables à leurs formes, mais des médiations oniriques (L'avenir de l'anthropologie , Lettre de l'auteur de Et l'homme créa son dieu (Fayard 1984) à l'auteur de Et l'homme créa les dieux , (Robert Laffont 2001), Section anthropologie ).

Si l'on ne pénètre pas dans les profondeurs psychobiologiques où l'encéphale humain se branche sur les relais magiques qu'il sécrète et qui sont censés lui livrer " le sens de l'univers ", on s'interdit d'avance de jamais rendre compte du phénomène de la croyance dans sa spécificité et d'observer les théologies dans leur nature propre : ce sont des documents anthropologiques déchiffrables à l'école et à l'écoute d'une science de l'imaginaire.

6 - Première photographie du nœud gordien

Mais une controverse honorable et courtoise entre deux auteurs ne suffira pas à dénouer le nœud gordien: le fond du débat réside dans les ravages intellectuels qu'exerce l'industrie du livre. Celle-ci rend impossible la lente maturation des armes nouvelles de la raison - celle qui permettrait de peser les fondements et la méthode de l'ouvrage de Pascal Boyer. Les journalistes auxquels il a fallu recourir en désespoir de cause afin de tenter de rendre compte de cet ouvrage dans la presse française (Pascal Boyer est directeur de recherches au CNRS et enseigne aux États-Unis) ne disposent pas des moyens intellectuels , tant psychanalytiques qu'historiques et philosophiques qui leur permettraient de juger de la validité d'une science nouvelle, celle de la généalogie du sacré. Mais Pascal Boyer recourt déjà à une écriture accessible à l'honnête homme. Son essai ne répond pas au ton froidement universitaire des ouvrages publiés au CNRS. Voilà qui est hautement prémonitoire de l'extinction d'une civilisation de la pensée : le champ éditorial qui occupait, depuis la Renaissance, un vaste espace entre l'ésotérisme savant et le grand public cultivé auquel s'adressaient les éditeurs depuis Alde Manuce, s'est transformé en un désert : personne ne répond plus " présent " dans ce Sahara, personne n'ouvre un débat avec Boyer sur le terrain d'une science des rêves théologiques.

Certes, les historiens de 1863 ne disposaient pas non plus des moyens intellectuels de juger la méthode de la Vie de Jésus de Renan - mais l'écho littéraire de l'ouvrage et sa diffusion dans le grand public de l'époque a permis la lente formation d'une élite du savoir rationnel capable de peser à froid la méthode historique de Renan qui avait, du reste, été inaugurée en Allemagne dès 1835 par Strauss, la future tête de Turc de Nietzsche .

7 - Seconde photographie du nœud gordien

Autre exemple : en 2001, les éditions Saint Simon publiaient un essai du mathématicien américain David Berlinski intitulé La vie rêvée des mathématiques. La méthode de David Berlinski, qui suit une tout autre voie que celle de Pascal Boyer, souffre d'une panne de son appareil à radiographier le cerveau schizoïde qui pilote son esquisse d'une anthropologie des mathématiques, alors que pour accéder à une connaissance scientifique de la vie rêvée des mathématiques, il faut déconstruire le cerveau dichotomique de Platon. J'ai rédigé une lecture anthropologique de Berlinski, que je n'ai pas mise sur mon site, en raison de l'inutilité de lancer dans un désert philosophique une réflexion appelée à demeurer inintelligible. Mais pourquoi Berlinski recourt-il, comme P. Boyer, à une écriture littéraire attachante? Pourquoi recourt-il même à des mises en scène un peu théâtrales de ses thèses ? C'est qu'il exprime inconsciemment la nostalgie dont souffre une civilisation qui, depuis cinq siècles, fécondait un territoire étendu entre l'ignorance indéfrichable des masses et l'ignorance prétentieuse des sorbonagres et des sorbonicoles de Rabelais.

Mais, cette fois encore, aucun philosophe , aucun psychanalyste, aucun anthropologue n'a rendu compte de l'ouvrage de D. Berlinski, tout simplement parce que ce genre de " spécialistes " n'a pas encore germé en Europe . A nouveau, il a fallu recourir en toute hâte à des journalistes sautillants et entièrement étrangers au problème soulevé. Il y ont vu une manière vivante et, à la limite, amusante de raconter l'histoire des mathématiques. Quant aux mathématiciens, ils n'ont pas d'œil pour observer les mathématiciens - ils regardent seulement les mathématiques et ils croient qu'elles sont sorties du cerveau de Jupiter. Le naufrage intellectuel qu'a organisé l'industrie du livre a achevé de détourner l'attention de la philosophie du "Connais-toi", donc de la source vive de l'Occident de la pensée.

8 - Troisième photographie du nœud gordien

Un troisième exemple révélateur est celui de Régis Debray dans Dieu, un itinéraire. On sait que cet auteur limite son intérêt à l'étude des moyens de transport et de diffusion d'une divinité déjà présente sur le marché : à aucun moment son attention ne se porte sur le phénomène même de la croyance. Il ne s'agit pas d'enseigner la religion, dit Debray, mais le " fait religieux ". Outre que, par définition, un fait ne s'enseigne pas, mais se constate, quel est le fait dont il s'agit de prendre acte? Que le croyant entre en transe et se sent transporté par la divinité qu'il adore. Le saint en extase renvoie à la Pythie saisie par Apollon. Le fait religieux se vit en état de lévitation psychique. Traiter du " fait religieux " hors de la ferveur qui le caractérise, c'est évoquer tout autre chose que le " fait religieux ". Mais précisément, il s'agit de conquérir les moyens de la connaissance rationnelle qui expliquent le " fait " que les évadés de la zoologie tombent du haut mal à se brancher sur un être imaginaire que leur propre cerveau ou celui de leurs ancêtres a enfanté. Hors de cette connaissance-là, la médiologie ressemble à l'industrie du livre, qui traite de la fabrication et de la diffusion des écrits banalisés sans jamais se demander ce qu'est la " température littéraire ", comme disait Mauriac. Mais le cas de Régis Debray est bien révélateur de la puissance du bulldozer qui écrase toute réflexion sérieuse sur le cerveau en ébullition d'une espèce médiatisée par son imaginaire depuis le paléolithique. Le désert intellectuel moderne se nourrit d'un panculturalisme sans feu et sans chaleur qui ne distingue plus le produit authentique de sa contrefaçon dans la routine - il s'agit seulement de placer le genre humain sous le parapluie du symbolique, ce Graal muet de la modernité.

Quelle est la signature de l'arrêt de mort d'une civilisation de la connaissance ? Le culte du fait accompli. Lequel? Que l'homme se révèle un " animal religieux ". En vertu de ce prodige, la croyance se trouvera légitimée sans examen et l'on se frottera les mains de ce qu'il n'existe pas d'examinateur compétent du phénomène. Le constat d'huissier se métamorphosera en édit d'une orthodoxie. La sanctification de ce qui se passe et qui demeure inconnu édictera une décrétale selon laquelle il sera saugrenu qu'on puisse s'interroger sur l'origine et la marque de fabrique des personnages fantastiques qui jaillissent depuis des millénaires de l'encéphale dédoublé des fuyards de la zoologie. Douter de l'existence de Dieu paraîtra aussi absurde que de s'interroger sur la légitimité de l'existence du sexe ou de l'estomac. La théologie aussi est une boîte de Pandore : l'organe y jaillit de la fonction qu'il exerce - autrement dit, nécessité fait loi. Le présupposé magique selon lequel le personnage fabuleux dont l'encéphale humain entend disposer dans le cosmos y surgira nécessairement est tellement impératif que les rationalistes eux-mêmes invoquent des droits rabougris de " l'esprit critique " au sein d'une laïcité au petit pied et qui s'interdit de s'interroger sur l'origine psychologique d'un " créateur ". Kant fondait sa théologie sur cet " impératif catégorique ".

Mais on sait que le demi rationalisme des Grecs tardifs s'arrêtait pile devant le sacrilège de nier l'existence du roi des dieux et de ses collègues. Debray n'est pas passé du service du Che à celui du christianisme - son Dieu court à un train d'enfer et son écriture est voltairienne - mais il est demeuré un esprit diaboliquement pratique, comme Fidel Castro qui gère l'encéphale des habitants de son île d'Utopie et lui donne un " Dieu sur terre " couvert de pierreries à applaudir, parce que le besoin d'adoration répond à la raison politique la plus élémentaire du Thomas More de Cuba. Le seul malentendu résulte de ce que Debray prétend soumettre la philosophie à la raison politique, ce qui est le propre de tous les États et de toutes les Églises.

9 - La nouvelle élite de la raison

C'est dire que l'anthropologie moderne devra former des phalanges de la pensée critique armées de trois disciplines fondamentales et étroitement reliées entre elles : premièrement une psychanalyse capable d'observer une espèce branchée sur des médiations délirantes, secondement une connaissance profonde de l'histoire des logiciels théologiques de l'Occident dans lesquels les modulations de l'imaginaire religieux de notre continent sont demeurées gravées et en troisième lieu, une connaissance anthropologique de l'histoire de la philosophie européenne de Platon à Freud. Comment une élite de la raison de ce type naîtrait-elle si le seul lieu de refuge de la pensée depuis la Renaissance - le livre - n'est plus qu'une marchandise aux mains des industriels de la civilisation de masse ?

10 - L'industrie du livre et la monnaie de singe de la raison

On sait que la presse rationaliste du XIXe commentait avec allégresse le mot de Renan sur Jésus : " Cet homme exceptionnel ". Un siècle et demi plus tard, l'anthropologie historique s'approche à pas comptés des vraies questions : primo, quelle est la psychologie d'un fondateur de religion, secundo, à quels besoins identitaires de l'espèce sa mission répond-elle à l'heure où la médiation collective tombe en panne et pourquoi s'est-elle bloquée, tertio, quelle est la nature profonde des évadés de la zoologie dont le cerveau biface se trouve ballotté par le mythe religieux entre le service de l'irréel et celui du réel, quarto, comment pouvons-nous apprendre à peser un encéphale qui n'est pas encore arrivé à destination - sinon le terme même d'évolution serait à bannir de la science- quinto, quelle science de l'Histoire et quelle connaissance interne de l'informatique et de la cybernétique théologiques ont-elles manqué à Freud ?

Car il ne suffit pas de démontrer que les trois Dieux uniques seraient des images agrandies et magnifiées du père de famille dans l'esprit des enfants issus de couples monogames : encore faut-il découvrir pourquoi, devenu adulte, l'enfant né dans une civilisation polygame croira dur comme fer en l'existence réelle d'un père du cosmos. Pourquoi Platon a-t-il cru en l'existence de Zeus et des autres dieux , qui n'étaient pas tous des pères? Pourquoi Socrate lui-même conseille-t-il sérieusement à Xénophon de consulter la Pythie de Delphes avant de s'engager aux côtés de Cyrus contre la Perse ? Pourquoi les dieux sont-ils des actionnaires condamnés à périr sitôt qu'ils perdent la minorité de blocage qui peut les prolonger au sein du cerveau d'une société ou d'une civilisation ? Toutes questions qui suffisent à démontrer que l'humanisme occidental demeurera muet, aveugle et sourd aussi longtemps qu'il n'aura pas de réponse à la question : " Qui suis-je ? " L'industrie du livre laisse la mémoire historique de l'Occident vide comme un tronc d'église avant la quête ; puis elle remplit le tronc de la monnaie de singe qu'elle y verse.

III - Le joug de l'industrie du livre sur l'édition

11 - La logique industrielle

Monsieur le Ministre,

Pour tenter de convaincre l'Europe de l'intelligence de donner rendez-vous au XXIe siècle de la raison, il faut commencer par l'initier à une relecture, siècle après siècle, de la véritable histoire du meurtre sacrificiel chrétien, celle qui s'inscrit dans les variations de sa doctrine, afin de percer les secrets psychobiologiques du sceau du sacré dans le sang et la guerre, et d'accéder par cette voie à l'examen de l'énigme des sources animales de la foi. Faute d'une connaissance réelle de l'espèce sacrificielle et purificatrice, toute science anthropologique du Dieu des singes demeurera bloquée et tout progrès réel du "Connais-toi" interdit. Tel est le devoir de lucidité qu'il incombe à l'État laïc d'aujourd'hui d'assumer face aux droits d'une pensée mondiale comprimée ou asservie par l'ogre de l'industrie du livre ; car cette lucidité, la France s'était engagée non seulement à en prendre la défense depuis 1789, mais d'en faire un volet décisif de la science politique de l'avenir. Tel est le véritable enjeu d'une analyse critique du rôle décisif que joue l'industrie moderne du livre dans la censure du véritable progrès des sciences humaines. Quelle est la balance à peser le déclin du savoir scientifique sur l'homme dans une civilisation livrée en pâture à la " culture " de masse ?

12 - Les éditeurs

Puisque la logique industrielle qui pilote désormais en profondeur et à l'échelle planétaire les attentes contrariées et les espoirs floués de la raison scientifique n'empêchera pas la civilisation du monde entier à se convertir à l'adjuration de Voltaire : " Pensez par vous-même ", il faut se demander, en premier lieu, dans quelle mesure l'édition française d'aujourd'hui dispose déjà des légions capables de bloquer pour longtemps la marche de l'Europe vers le destin intellectuel qui lui est promis depuis le XVIIIe siècle. Tel est le contexte international nouveau dans lequel, pour la première fois, une République devenue piétinante dans l'ordre de la pensée confie à son Ministre de la culture la mission dangereuse, mais vitale, de débattre, avec l'ensemble des éditeurs, des conséquences sur le long terme, de la fusion des deux groupes éditoriaux français les plus puissants du moment, Lagardère et Vivendi. Le cerveau de l'État est-il d'ores et déjà armé de la réflexion de fond qui lui permettra de traiter la question la plus décisive dans une démocratie, celle des conséquences politiques, sur le long terme, de la concentration de la production et de la distribution du livre entre les mains de M. Lagardère ?

Il se trouve, Monsieur le Ministre, que je suis le seul auteur édité à la fois au Seuil et chez Gallimard, aux Presses universitaires de France et chez Plon, chez Fayard et chez Albin Michel, ce qui me donne, hélas, une connaissance approfondie du milieu éditorial ; et comme mes recherches anthropologiques ne seront éditées qu'après ma mort, et seulement dans le cas d'un desserrement local de l'étau industriel qui a remplacé la censure ecclésiale d'autrefois, je jouis de la joyeuse liberté de ne pas me trouver intéressé à titre immédiat et de mon vivant par l'honneur suicidaire qui m'est accordé de passer en revue, pour votre information, les atouts et les handicaps des éditeurs de Paris face à la mission de la France de reprendre la tête de l'Europe de la pensée.
1 - Les éditions du Seuil
Le messianisme inscrit dans notre capital génétique change seulement de vêtements selon les siècles et les lieux. Le Seuil, Maison catholique et fort proche du Maréchal sous l'occupation, puis sotériologique et rédemptrice sous le credo marxiste, me paraît exclue de tout avenir proprement réflexif, donc de tout destin philosophique à l'échelle de la France et de l'Europe du seul fait que la vocation à la fois précautionneuse et secrètement inquisitoriale de ce type d'encéphales est toujours masquée sous des dehors pastoraux, prudents et euphorisants. Il s'agit comme disait Husserl d'une philosophie " constructiviste ". De plus, c'est à titre viscéral que la croyance religieuse compense la générosité de son ciel par la plus grande parcimonie de ses défenseurs sur cette terre : le Seuil est la seule Maison qui, il y a une quinzaine d'années, avait demandé la suppression pure et simple des droits d'auteur. Aujourd'hui encore les auteurs publiés au Seuil s'engagent par contrat à demander expressément et par écrit leur compte chaque année, faute de quoi la maison les verse sans sourciller à son propre crédit. De plus, le Seuil a pieusement conservé le droit de passe que les autres maisons ont supprimé depuis près vingt ans, c'est-à-dire le non paiement de 10% des exemplaires vendus - ce qui représente 100 000 exemplaires gratuits au profit de l'éditeur quand un ouvrage comme Papillon se vend à un million d'exemplaires . Je vous le signale seulement dans une perspective qui dépasse la simple information : les auteurs du Seuil doivent témoigner d'une sorte d'esprit de corps, ce qui est incompatible avec la pensée philosophique, qui franchit un autre seuil que celui d'une communauté.
2 - Gallimard
Une raison capable de spectrographier le cerveau humain ne saurait s'offrir le luxe d'un émiettement dans le polymorphe et le sporadique ; elle doit se concentrer sur la question focale, celle de conquérir un regard de l'extérieur sur la boîte osseuse schizoïde dont les rescapés de la zoologie se trouvent affligés ; sinon, comment traquerait-elle les causes de la fuite éperdue de cet étrange organe vers des mondes contradictoires puisqu'ils sont à la fois proclamés seulement symboliques et pourtant tenus pour bien réels ? Depuis le XVIIIe siècle, la pensée européenne ne progressait qu'à réfuter inutilement des miracles absurdes, alors que le XXIe siècle n'a plus à démontrer ridiculement, aux côtés de Voltaire, que le pain de la messe ne se change pas en chair sur l'autel - ce serait demander aux hellénistes modernes de prouver qu'Artémis n'a pas changé Actéon en sanglier. Le XVIIIe siècle réfutait la folie, le XXIe siècle doit l'expliquer.

Or, les Éditions Gallimard, qui s'étaient engagées, aux côtés de Sartre, dans le combat sotériologique du XXe siècle pour une rédemption politique à vocation planétaire sont devenues trop polymorphes pour engager le combat de la raison critique du XXIe siècle. Pourquoi le messianisme comporte-t-il deux volets, l'un transtombal, l'autre livré aux utopies politiques ? On raconte que cet éditeur serait sépulcral et qu'il dirait à ses auteurs : " Mourez et nous ferons le reste ". Je m'inscris en faux contre cette légende: la postérité de Gide, de Claudel, de Valéry ne doit à cet éditeur que de les conserver au réfrigérateur de la Bibliothèque de la Pléiade. Pour ma modeste part, peu de temps avant la parution de La Caverne (Bibliothèque des Idées, 1078 pages, 1974) il m'a été demandé de réduire à 5 % le contrat de 10% que j'avais normalement signé. Comme cette spoliation devait s'entendre jusqu'à l'extinction légale de la propriété littéraire, qui intervient un demi siècle après le trépas de l'auteur, faute de quoi l'ouvrage serait mis en vente à un prix si exorbitant qu'il en serait rendu invendable, le tribunal a considéré qu'un éditeur est légalement tenu à diffuser normalement les ouvrages qu'il publie. Comme il est d'usage, la " justice de cour " a bien fonctionné en appel. Françoise Giroud elle-même , alors Ministre de la culture, m'a écrit que l'éditeur est libre de fixer son prix, même pour " enterrer " l'ouvrage qu'il édite, le temps que la postérité lui redonne sa chance. Je ne sais si la Bibliothèque des Idées me conservera au frais ou si le messianisme éditorial s'amuse à éditer mille pages pour rien.
3 - PUF
Vous savez que cette Maison n'est pas liée à l'Université ; mais, du seul fait de la coloration institutionnelle de la raison sociale qu'elle affiche, elle répond aux vœux et à l'esprit de l'éducation nationale. Quand un professeur change de statut pour devenir un penseur, il blesse à mort l'ego collectif de ses collègues. Aussi le corps enseignant rejette-t-il d'instinct ceux de ses membres qui se rendent reconnaissables à leur pas. Cette Maison publie des dossiers utiles aux pédagogues, non des livres qui fassent entendre une voix. Deleuze a été recueilli aux éditions de Minuit après avoir édité quinze ouvrages aux PUF sur un ton pourtant fort neutre, parce qu'il irritait ses confrères à boire dans son propre verre.

Cette situation pose la question du statut de la pensée dans la République. Quelles sont les conditions de la survie de la philosophie ? L'industrie du livre ne sera-t-elle pas bien servie si l'éducation nationale elle-même s'applique à couper les ponts entre Socrate et le " grand public cultivé " ? Les PUF servent-ils d'alibi au confinement d'une scolastique républicaine dans une Maison spécialisée ? Nos élites politiques ne se sont-elles pas déjà si bien noyées dans l'insidieuse catéchèse des industriels du livre scolaire qu'elles vont jusqu'à qualifier de philosophes les professeurs d'histoire de la pensée d'autrui ? Ces beaux parleurs de la raison de leurs maîtres arpentent les jardins d'Academos pour seulement vous redire ce qu'Aristote, Descartes ou Kant ont tiré de leur propre puits . On appelait théologiens les discoureurs qui vous racontaient en Sorbonne ce que saint Ambroise, saint Augustin ou saint Thomas avaient souffert sur le gril de leur orthodoxie. Mais le philosophe qui aura appris à lire Shakespeare, Swift, Molière et Cervantès en anthropologue n'appartiendra pas à la malheureuse tribu des éclopés de l'esprit que leur sort de pédagogues du ciel condamnait à ne " penser par eux-mêmes " qu'autant que faire se pouvait sous la férule de leur Église. Et pourtant, voyez la fureur des enseignants laïcs qui, hier encore, foudroyaient du regard les Schopenhauer, les Nietzsche ou les Bergson ! Comment se fait-il que les professeurs de lettres, eux, ne passent pas encore pour des écrivains? Pourquoi sont-ils plus mal lotis que les historiens de la philosophie, qui plastronnent déjà parmi les philosophes comme Porthos sous son demi baudrier?

Encore une fois, Monsieur le Ministre, la civilisation de masse a rendez-vous avec la définition même qu'elle s'est donnée de la culture. La République ne se met-elle pas d'avance sur la défensive à exorciser la formule dévastatrice de Malraux: " La culture n'est pas l'éducation nationale " ? L'auteur de L'espoir a lancé les Erynnies à la poursuite d'un État qui confondrait la culture avec la création ; car l'antonyme de la culture est seulement l'ignorance et la République éducatrice se flatte de la combattre efficacement. Le groupe Vivendi y suffit. Inutile de faire appel au génie pour combattre le vide : des mètres cubes de dictionnaires et de livres scolaires seront fabriqués pour le combler. Mais, Monsieur le Ministre, vous êtes né parmi les créateurs. C'est l'art qui vous a nourri. Jamais vous ne serez le gestionnaire des institutions culturelles de la France. Que diriez-vous d'une fidélité à Malraux qui débaptiserait votre Ministère pour l'appeler le " Ministère de la création " ?
4 - Plon
Plon publie le Catéchisme romain. On ne l'imagine pas changer subitement de vocation et de public pour observer en anthropologue le cerveau des théologiens qui ont démontré qu'à la première Cène, Jésus s'est autoconsommé tout vivant et tout cru aux côtés de ses disciples et que s'il les avait laissé manger tout seuls, l'Histoire entière aurait suivi un autre cours.
5 - Calmann-Lévy

Cette maison était la seule que son passé destinait à reprendre le flambeau de Renan et d'Anatole France. Aujourd'hui, l'appât du gain la conduit à publier les mémoires d'un assassin d'enfant. On voit que l'industrie du livre n'hésite pas à s'enrichir d'un crime aux côtés du meurtrier . De surcroît, M. Lagardère fait signer aux auteurs de cette Maison des contrats fictifs, afin de bloquer au besoin et à la dernière minute la publication des ouvrages jugés dangereux (Voir Section Hachette et l'État de droit, J'ai passé deux ans dans la jungle). Mais il se trouve que ces contrats violent, depuis 1975, l'art.1152 du code civil. Pour dissimuler cette illégalité, Calmann-Lévy recourra à la guerre préventive : les auteurs dont il aura rompu le contrat seront traînés en justice. Mais que reprochera-t-on à l'auteur ? D'avoir irrité son éditeur à lui expliquer par courrier le contenu et la nature de son ouvrage, alors que l'édition marchande n'a que faire d'un dialogue intellectuel avec l'industrie du livre. Mais pourquoi ne pas faire valoir en justice les clauses illégales et abusives soigneusement introduites dans des contrats fictifs ou semi fictifs et censés suffire à les invalider pour peu que le Tribunal y consente, ce qui est plus que probable ? Tout simplement en raison de la divulgation catastrophique du procédé sur internet, ce qui était imprévisible à l'origine. Du coup, il faudra tellement forcer la dose qu'on ira jusqu'à fabriquer un faux en bonne et due forme qu'on introduira dans les conclusions au mépris, cette fois, de l'art. 441-1 du code pénal. Pas de chance : un accident de voiture " miraculeux " pourra permettre au malheureux auteur de démontrer à l'aide de force documents officiels qu'il s'agit d'un faux grossier. Qu'à cela ne tienne : où est le danger, si la complaisance du Parquet permettra au groupe Hachette de classer le délit sans sourciller?

J'ai le sentiment, M. le Ministre, que si l'État de droit se trouve bafoué sans autre forme de procès par le groupe Lagardère, une brèche dangereuse ne tardera pas à s'ouvrir entre la France de la culture et la France de la politique. Comment invaliderai-je en appel contre espèces sonnantes et trébuchantes une décision qui ressortit à la " justice de cour " républicaine solennellement dénoncée par la Garde des Sceaux du gouvernement précédent, alors qu'on demande à l'auteur de se métamorphoser en Crésus et de verser une lourde caution au greffe de la cour ? Croyez-vous qu'une société de ce type ne fera pas naître tôt ou tard un Balzac du XXIe siècle ?

Faut-il, avec Cicéron, qui plaidait que les malheurs de la République avaient donné sa grandeur à l'éloquence dans les prétoires, espérer que la littérature apprendra à l'école du désastre politique un regard de l'extérieur sur une civilisation placée sous le joug aveugle de l'industrie du livre ? Je crois que le pacte entre les puissants et le Parquet peut devenir mortel pour la République et pour la démocratie s'il sape l'autorité non seulement de la loi civile, mais de la loi pénale aux yeux des gens de plume ; car ils sont les dépositaires de la vraie mémoire de la nation , celle dont le livre est le conservatoire.
6 - Fayard
Il est impossible qu'une maison multicolore, donc intellectuellement caléidoscopique, se donne pour annexe et à titre de pièce rapportée une science qui enrichirait seulement son éclectisme, donc son incohérence intellectuelle Fayard publie à la fois une histoire du XVIIIe siècle résolument voltairienne sous la plume d'Elisabeth Badinter et une traduction de la Bible du XIXe siècle, avec des notes de l'époque - ce qui revient à ignorer un siècle entier des progrès de la philologie.

7 - Flammarion
Dutourd, Bianchiotti, d'Ormesson y sont allés - mais ils sont retournés si vite chez Gallimard qu'ils ont paru s'enfuir. Pourquoi cela ? On a entendu récemment Flammarion réprimander comme un simple employé de la maison un Houelbecque, qui avait mal parlé de l'Islam (voir J'ai passé deux ans dans la jungle).

Conclusion provisoire

Les déclins sont intimistes. Quand le torrent de l'Histoire réelle emporte une civilisation et la réduit à l'impuissance politique, la vie privée y subit une hypertrophie compensatrice de l'étendue de son engloutissement. Mais si l'édition française n'est pas près d'entrer dans la problématique de la raison qu'appelle le XXIe siècle, qu'adviendra-t-il de la littérature ?

IV - Le face à face de l'État avec le génie littéraire

Monsieur le Ministre,

13 - L' " amour des livres "

Sans doute avez-vous lu l'article que M. Anthony Cheetham a signé dans Le Monde du 19 octobre 2002. Il y est rappelé que le précédent actionnaire majoritaire, du groupe anglais qu'il dirige, un financier entièrement étranger au monde de l'édition, exigeait de son actionnaire minoritaire qu'il " dégage ", comme on dit, un bénéfice annuel de 30%, ce qui rendait impraticable la publication de produits industriels conformes à l'étiage moyen, donc ni pornographique, ni spectaculairement débile, tandis que M. Lagardère, écrit-il, lui a permis d'entrer au paradis commercial de " l'amour des livres ", qui lui réclame " seulement " une rentabilité de 15% l'an - puisque tel est le taux sauveur auquel les Maisons du groupe se trouvent impérativement soumises en France. " Comment un investisseur financier, écrit M. Cheetham, comprendrait-il un métier qui exige que l'on avance l'argent à un auteur pour un livre qu'il ne produira que trois ans plus tard, lequel livre ne sera prêt à être publié qu'un an après et n'engendrera un profit qu'une année encore après sa publication, soit cinq ans après l'investissement premier ? "

Voici donc, Monsieur le Ministre, exposée sous une plume autorisée et avec toute la clarté désirable la règle qui commande la fabrication et la vente du livre industriel d'outre Manche: un éditeur anglais est habilité à définir et à imposer à l'auteur les caractéristiques que devra présenter l'ouvrage livrable au marché. Vous savez que M. Anthony Cheetham est le président d'Orion Publishing et que ce groupe d'édition est le propriétaire et le distributeur de douze maisons britanniques ; vous savez également que ce diffuseur dispose du monopole de la distribution des produits de trente maisons d'édition anglaises et qu'il a l'élégance de les qualifier d'indépendantes. Vous avez parcouru l'article que M. Antoine Gallimard a signé dans le Monde du 17 octobre 2002 ; mais vous n'avez pas attendu cette lecture pour savoir que la Maison de la rue Sébastien Bottin avait fait l'objet de vives pressions concernant la rentabilité douteuse des ouvrages qu'elle publiait longtemps après l'époque audacieuse où l'éditeur de Gide, de Valéry, de Malraux s'insurgeait contre " l'ordre moral " de son temps et figurait parmi les clients indociles de Hachette.

Vous ne vous faites aucune illusion sur les pouvoirs qu'exercera nécessairement sur la nature des produits à écouler un distributeur tout subitement élevé du rang de propriétaire de la maison d'édition de son ancien employeur. Dès 1971, Claude Gallimard s'est vu contraint de rompre avec son vendeur encombrant, afin de sauver in extremis l'indépendance éditoriale déjà devenue toute relative de son entreprise ; et il a dû se résoudre à assumer lui-même la tâche subalterne du vendeur que la société de l'époque réservait à un simple distributeur. Cette révolution sociale préoccupe aujourd'hui l'État parce que les conséquences de la mutation des valeurs qu'entraîne un transfert du pouvoir économique concerne l'identité culturelle de la France. Tout le XIXe siècle avait été dominé par la révolte des écrivains et des poètes face à la montée du pouvoir bourgeois - le philistin de Baudelaire, le Homais de Flaubert. La France savait depuis 1789 que les révolutions du goût accompagnent les séismes politiques. Mais que se passe-t-il quand la logique marchande passe des mains des producteurs à celles des vendeurs dans l'ordre ultra sensible de la culture et quand l'éditeur n'est plus le fournisseur de sa propre classe sociale, mais des masses ?

14 - L'industrie du livre et le génie littéraire

De ce côté-ci du Chanel, ce n'est pas encore à des écrivains dignes de ce nom que leur éditeur peut se permettre de commander des ouvrages sur mesure. Mais supposez que Balzac aurait jugé providentielle l'apparition d'un éditeur de ce gabarit sur les bords de la Seine. Aurait-il saisi la balle au bond, au lieu de se livrer à la belle escroquerie de mettre les Jardies en vente sous la forme d'une loterie ? Supposez qu'il se serait empressé de prendre les devants et qu'il aurait habilement tenté de conserver le label balzacien en présentant de sa propre autorité le plan de la Comédie humaine et l'idée du " retour des personnages " à un éditeur de ce type. Pourquoi son faux Mécène aurait-il nécessairement refusé ce projet? Pour le motif fort simple que l'édition industrielle ne saurait se montrer rebelle à l'égard de l'ordre social du moment. Comment une industrie se révèlerait-elle critique à l'égard des fondements mêmes de la société dont elle tire ses profits, comment se voudrait-elle iconoclaste jusqu'à la moelle, comme tout écrivain de haut vol ? Kafka : " Le grand homme est celui qui aura fait plus de mal qu'on n'aura pu lui en faire de son vivant. " C'est qu'en littérature comme aux yeux des philosophes, la pensée est profanatrice par définition. C'est aux côtés d'Isaïe qu'Eschyle et Platon demandent à l'idole de hurler que les sacrifices de ses adorateurs la dégoûtent et que leurs mains sont rouges du sang des hommes sur ses parvis.

Descartes le blasphémateur commence d'abattre la statue de la raison divine, Kant l'iconoclaste la traîne dans la poussière, Nietzsche s'interroge, en prophète de l'intelligence, sur la psychophysiologie des singes rêveurs qui se prosternent devant le dieu malade qu'ils se sont donné. Simplement, les professeurs de philosophie ne liront jamais Balzac, Swift ou Cervantès en observateurs de l'encéphale embryonnaire de l'humanité ; et jamais il n'enseigneront ni l'alliance de la littérature avec l'intelligence iconoclaste, ni leur pacte avec les sacrilèges fondateurs.

15 - Littérature et profanation

Quel profanateur, pourtant, que le peintre des financiers triomphants du Tillet ou Nuncingen ! Quel blasphème d'élever l'ex-bagnard Vidocq, le roi de la maffia de l'époque, au rang de Ministre de l'intérieur de la France ! Beau tableau de la Restauration que celui-là, et combien blasphématoire! Et l'auteur de Le rouge et le noir, quel peintre des grondements de la guerre souterraine que se livrait la classe montante des industriels et une aristocratie apauvrie aux côtés d'une Église dont le trône déclinait avec celui des rois! Quant à Victor Hugo, combien Les Misérables auraient horrifié un éditeur du groupe Orion sous le Second Empire ! Accusé Zola, levez-vous : " Croyez-vous qu'un industriel du livre sous la troisième République aurait eu vocation de vous commander L'Assommoir, Germinal ou La Bête humaine ? " Avant l'affaire Dreyfus, Anatole France lui-même appelait tout cela les " Géorgiques de la canaille ".

Monsieur le Ministre, un Balzac d'aujourd'hui planterait son chevalet devant un Tapie, un Messier. On prétend que la Restauration était balzacienne en diable et que le romancier a eu bien de la chance de se trouver là pour la peindre. Mais notre époque n'est-elle pas plus balzacienne que celle de Louis-Philippe ? La vérité du grand écrivain rend le vrai plus vrai que nature. L' " amour des livres " de M. Lagardère ignore que le monde est dangereusement balzacien, terriblement cervantesque, shakespearien à faire frémir, moliéresque à vous faire dresser les cheveux sur la tête , kafkaïen à vous changer en cancrelat, aristophanesque comme la grève des autels qu'a déclenchée l'auteur des Oiseaux. Les grands écrivains sont les chefs d'orchestre et les visionnaires du ciel et de l'enfer de leur temps.

16 - L'État face aux industriels du livre

Comment se fait-il que le gouvernement n'ait pas demandé au Ministre de l'industrie d'arbitrer un conflit d'intérêts entre deux industriels du livre ? Pourquoi s'est-il tourné vers vous, Monsieur le Ministre de la culture ? Pourquoi a-t-il tenu à confier les intérêts supérieurs de la France de l'esprit à un Ministre inquiétant par définition, un Ministre capable d'observer Cervantès en psychanalyste et en anthropologue du quichottisme idéologique, un Ministre capable d'observer les Yahous avec les yeux de Swift, un Ministre qui s'interroge, avec Kafka le visionnaire, sur le " rêve de Sancho Pança " qui s'appelait don Quichotte, un Ministre pour lequel Rabelais est déjà un connaisseur du montage littéraire qui préside aux textes sacrés? L'État se serait-il piégé ? Pourquoi mettre un industriel du livre face à un redoutable connaisseur de Molière ? L'auteur du Tartufe a démultiplié les héros de l'hypocrisie sociale qui permettront à Stendhal de peindre une société entière sous ses masques. Alceste est déjà la " belle âme " de Lacan, saint Augustin spectrographiait déjà le narcissisme du jaloux, Platon radiographiait déjà l'inconscient des savoirs sûrs d'eux . Que va-t-il faire sur cette galère, l'État qu'un Ministre de la culture a pour mission de mettre face à face avec le génie de la France ?

Quelle tragédie, pour les industriels du livre, de se trouver convoqués par le Ministre de l'intelligence de la nation à débattre de l'avenir du cerveau de l'Etat! Ne craignent-ils pas que vous leur demandiez qui éditait autrefois les géants ? Vous les verrez tout tremblants si vous leur faites seulement remarquer que les vrais éditeurs du XIXe siècle et du XXe siècle engageaient encore leur Maison dans le combat intellectuel, politique et social de leurs grands auteurs ; que Calmann-Lévy se tenait aux côtés de Renan et de sa Vie de Jésus, que Gaston Gallimard épaulait les Gide, les Valéry , les Malraux , qui remettaient à sa place la petite bourgeoisie narcissique et bigote que la victoire de 1918 avait enivrée d'un christianisme des grands et des petits profits. En ce temps-là, Gaston piquait une colère quand l'un de ses auteurs entrait à l'Académie française ! Depuis Malraux, votre Ministère a fait entrer l'histoire de l'intelligence française dans la mémoire de l'État ; et voici que la République est devenue l'héritière et la gardienne des grandes figures de l'édition qui, depuis Alde Manuce jusqu'à leur mise sous le joug de M. Lagardère, ont été des témoins et des guides du destin intellectuel et littéraire de l'Europe . Décidément, le gouvernement a eu raison de vous confier une affaire d'État de cette taille. Seul le Ministre de la culture peut en mesurer la nature, la portée, les ramifications.

V - Sur les relations de la civilisation de masse avec l'industrie du livre

17 - Les masses et l'imaginaire

Monsieur le Ministre,

Quelle est donc, Monsieur le Ministre, la stratégie à l'égard des masses à laquelle les bons apôtres de l'industrie du livre obéissent et que leur dicte leur recherche inlassable du profit ? Cette stratégie les fera voleter autour de vous en techniciens affairés. Mais comment détourneraient-il votre attention du fond de la question ? Comment vous noieraient-ils dans un océan de chiffres ? Ils auront beau tenter de vous entraîner sur le terrain de leurs querelles, qui est celui de la concurrence entre des produits commerciaux diversement apprêtés . Le successeur de Malraux n'arbitre pas entre des marges bénéficiaires, sa balance ne pèse pas des points de vente et des parts de marché. Toute leur agitation les fait seulement vrombir dans l'artificiel de leurs rivalités, le superficiel de leurs calculs, l'accessoire de leurs soucis, parce que tel est le tissu comptable de leur métier. Ils se montreront onctueux à votre égard, lisses à souhait, habiles à vous dissimuler leurs dissensions! Ils afficheront même une civilité apprêtée les uns à l'égard des autres et un esprit de corps quasi ecclésial. Toute leur ruse vous présentera une image évangélique de leur passion pour la littérature. Ah ! les bons apôtres ! Mais comment leur donneriez-vous sans confession le pain bénit de la culture ! Vous êtes le défenseur et le représentant de l'esprit de l'État et de la République. Vous êtes l'œil de la France. Vous connaissez leur véritable objectif : celui de cacher leur ambition réelle derrière la catéchèse onctueuse d'un clergé du livre. Ils voudraient parquer le Ministre de la culture et le peuple de France derrière la barrière de la pseudo littérature ! Mais toute pseudo littérature n'exprime qu'un seul vœu: priver la nation d'un vrai regard sur l'Histoire.

Le génie littéraire regarde le monde avec les yeux des siècles. Tout chef d'œuvre scelle un pacte avec le temps. César Birotteau est un parfumeur en chair et en os - c'est pourquoi l'Histoire lui prête son manteau. Grandet est un avare aussi vrai que dans Plaute ou Molière, c'est pourquoi Clio le connaît. Nuncingen est un financier peint sur le vif, c'est pourquoi les millénaires l'accompagnent. Madame de Rênal est une vraie bigote, c'est pourquoi elle renvoie aux peintures pariétales. Le roman industriel passe au large de l'Histoire et l'histoire l'ignore en retour. Sa grande cape n'enveloppe que des témoins de sa mémoire ; elle ignore la reine d'Angleterre et son carrosse doré : le roman de Balzac, de Stendhal, de Flaubert ou de Zola aussi !

18 - Irréalisme moderne et irréalisme religieux

L'industrie du livre s'est spécialisée dans l'exploitation commerciale de l'irréalisme des masses et de leur extraordinaire capacité de se transporter corps et âme dans des mondes imaginaires. Longtemps cette faculté avait nourri la piété ; longtemps elle était demeurée la chasse gardée d'un clergé; longtemps elle avait nourri une pédagogie du salut chrétien. Quelles sources de profit, pour l'industrie et la finance du ciel d'autrefois, que la naïveté généreuse des bonnes ouailles. Elle était coûteuse, lente et patiente la préparation à la rédemption. La dure école d'apprentissage de l'innocence : percevoir les gages de la félicité posthume. La route de la grâce était jalonnée de portraits en pied des saints de la candeur. Mais le cortège des héros en marche vers une éternité récompensée s'est arrêtée en route. Les industriels du livre ont pris le relais du transport du petit peuple dans l'immortalité. Puisque la manne du fantastique théologique s'est épuisée, puisque la corne d'abondance du sacré s'est vidée, aucun public ne vit davantage dans le social transfiguré que fabrique le livre industriel que le lectorat populaire.

Faites le tour, Monsieur le Ministre, des modèles qui fascinent les foules: le policier de Frédéric Dard ou de Simenon est sans doute le personnage de roman le plus proche du peuple par la modestie de ses origines, mais non le plus auréolé de la perfection sociale dont le lecteur mémorisera les exploits. C'est le roman sentimental qui remporte la palme du ciel nouveau . On y voit défiler des personnages entièrement étrangers aux masses, mais précisément fascinants parce qu'inaccessibles. La sainte moderne s'appelle la princesse Diana. Une mère Thérésa de la couronne d'Angleterre, quelle illustration séraphique de l'endogamie entre la royauté et le roman populaire !

19 - L'industrie du livre et les classes moyennes

Depuis ses origines, la littérature de masse est la seule qui fasse entièrement appel à la capacité exceptionnelle de ses lecteurs de se transporter dans des mondes surréels et quasi mythiques. Mais la frontière entre la littérature et sa contamination par le mythe hier religieux, social aujourd'hui, passe à l'intérieur des classes moyennes. Au XIXe siècle, M. Cheetham aurait pu proposer ses canevas à Eugène Sue, à Alexandre Dumas et même à Victor Hugo. Les héros des Mystères de Paris ne sont pas plus saisissables que ceux de la littérature populaire. Mais quel est le statut littéraire d'Athos, de Porthos , d'Aramis, du vicomte de Bragelonne, du Comte de Monte Christo ? On est tout surpris qu'un d'Artagnan réel, nous apprennent les historiens, ait arrêté un surintendant Fouquet réel sous Louis XIV ; mais précisément, ce d'Artagnan-là est absent des Trois mousquetaires. Les millions de lecteurs d'Alexandre Dumas ne s'identifient pas à des personnages dotés d'un état civil, comme dans Balzac ou Stendhal ou Proust, mais à des héros dessinés de profil et semi magiques, dont l'effigie semi vaporeuse renvoie à une imagerie. Un héros populaire est un acteur aussi infantile qu'un saint en prière dans un missel. L'auteur le rend reconnaissable au premier coup d'œil et d'un seul trait de plume, mais sans cesse répété. Il en est de même dans Les Misérables : Jean Valjean n'est pas un pauvre ordinaire ; il a la simplicité d'un héros de la pauvreté dans un livre d'images.

VI - La France dans le miroir de sa littérature

20 - L'industrie du livre , garde du corps de la société

Vous savez , Monsieur le Ministre, qu'il est difficile à une classe dirigeante de se regarder dans le miroir cruel que lui tend le génie des grands écrivains, parce que les géants de la littérature la mettent en scène avec un réalisme qui la livre au regard de l'Histoire. Les élites politiques des nations préfèrent donc se trouver seules à méditer sur leur postérité. Ces acteurs du peuple que sont les classes politiques entrent dans un dialogue embarrassé avec elles-mêmes sous l'œil de Balzac, de Shakespeare, de Cervantès, de Molière. Mais qu'arrive-t-il quand un troisième larron se profile derrière une classe dirigeante et se met à grimacer dans son dos ? Alors, le luxe des nations qui auront accouché d'une vraie littérature devient périlleux pour leurs élites, parce que leur progéniture écrite les fige dans l'éternité. Mais l'industrie du livre ne fait pas moins bonne garde que les anges du ciel: elle enferme les masses dans l'enclos d'une inculture politique qui a remplacé avec avantage celle de la théologie séraphique. L'église du livre s'est spécialisée dans le trafic des indulgences. Sa piété assure aux moindres frais la survie du pouvoir. Le rêve que nourrit la pseudo littérature est la barrière de protection des sociétés modernes. Elle exerce en douceur la censure qui maintiendra le peuple à l'écart du théâtre réel du monde : elle lui ferme la porte au nez.

Mais comme les temps ont changé depuis que Stendhal peignait Mathilde de la Môle et Balzac la duchesse de Maufrigneuse ! En ce temps-là, les masses étaient encore bien loin de seulement entrebâiller la porte de l'Histoire. Aujourd'hui, elles ont tellement progressé qu'elles semblent sur le point de débarquer sur la scène. On dirait que la chute du communisme les a réveillées. Comment les rendormir ? Qu'arriverait-il si un écrivain prenait la société de notre temps à bras le corps ? Ne peindrait-il pas au vif le drame de la gauche, qui ne sait plus à quel saint faire déguster son caviar, le drame de la classe industrielle, qu'on voit engagée sur le double front de son combat contre la paresse des masses qui lui tiennent la dragée haute et du fisc qui va la piller jusque dans ses paradis fiscaux et enfin le drame de l'État condamné à en découdre avec ses propres rouages hypertrophiés qui l'étranglent, le prennent en otage ou guerroient à armes égales contre lui jusque sur la place publique? Quel regard ce romancier porterait-il sur un suffrage universel infaillible et flottant , sur un " bien commun " ballotté d'une rive à l'autre du fleuve aveugle de la souveraineté du peuple ? Que diraient les masses encore assises sur leur strapontin si un romancier de génie leur donnait à lire le feuilleton de la vérité ? Peut-être toute la classe politique d'aujourd'hui reculerait-elle, épouvantée par le regard qu'un Balzac du XXIe siècle porterait sur elle .

Mais quel est le regard d'un Ministre de la culture sur son temps et sur la France ? Vous n'êtes pas seulement le veilleur de l' éthique supérieure de la nation, la sentinelle de l'esprit de la République, la vigie des droits de l'homme , le gardien des idéaux de la démocratie. Tous les ministres le sont à vos côtés parce que leur vocation commune est de servir la Constitution du premier État né de l'alliance posthume de Rousseau avec Voltaire. Mais, en se donnant un Ministre de la culture, la France s'est engagée à tout autre chose qu'à donner un surveillant général à une République officiellement protectrice des Lettres et des arts depuis 1792 ; la France s'est donné un chef et un guide de sa vocation la plus profonde et de sa vraie mission dans l'ordre de l'esprit : armer l'intelligence de l'humanité et faire progresser les droits de la raison dans le monde. Cette tâche-là, Monsieur le Ministre, n'est pas inscrite dans la Constitution. Cette tâche-là échappe au Gouvernement parce qu'elle est l'expression de la France de la raison. Celle-là seule est la véritable souveraine et vous en êtes le vicaire . M. le Ministre de l'esprit de la France , que ferez-vous du petit clergé du livre qui voudrait faire de votre ministère la Curie de la République ?

21 - Une politique de l'âme de la France

Tel est le contexte politique, Monsieur le Ministre, dans lequel se situe une industrie du livre dont toute la stratégie s'attache seulement à prévenir ou à interdire le terrifiant surgissement de romanciers et de philosophes capables de radiographier l'état actuel de l'encéphale de la France. Il ne s'agit plus d'observer comment les classes sociales s'ingénient à déplacer les pièces du jeu sur l'échiquier de la politique; il ne s'agit plus de se demander si la grande industrie vaincra l'alliance de la République avec la pensée; il ne s'agit plus de se demander si les Verdurin de la littérature tomberont dans le ridicule ou si les Guermantes porteront pavillon haut, il ne s'agit plus de se faire l'entomologiste d'une aristocratie de province qui avait séché sur pied sous la Restauration - il s'agit de peindre le drame d'une société devenue tellement précaire et fragile qu'elle n'ose plus se regarder dans son miroir sous les yeux des masses. Celles-ci ne sont pas encore devenues réellement menaçantes, mais déjà on les voit tout éberluées de découvrir la vraie pointure de la littérature, stupéfaires d'accompagner le cortège qui conduit Victor Hugo au Panthéon, ahuries de débarquer, par personne interposée, sur le champ de bataille mondial de la vérité de l'Histoire. Se changeront-elles demain en spectatrices effarées , puis ricanantes et narquoises d'une production aussi trompeuse que la littérature dévote d'autrefois? Se moqueront-elles du goupillon des industriels du livre et de leur haut clergé ? Sur le théâtre devenu planétaire du génie littéraire de la France, le Ministère de la culture sera-t-il le prophète d'une politique de l'esprit et l'expression de l'âme ressuscitée de la nation ?

A l'heure où l'industrie fait jouer au livre coté en Bourse le rôle d'un saint Office de la sottise, serez-vous le Luther de la France ? Afficherez-vous sur les portes de Notre-Dame les propositions insurrectionnelles d'un moine augustinien de la République de Gutenberg ? Les Parisiens liront-ils, sous votre plume, que les distributeurs n'ont pas d'autre ambition que d'assurer l'écoulement le plus rapide possible, donc le plus profitable, des stocks d'une pseudo littérature et que ce nouveau trafic des indulgences ne tirera pas la France du Purgatoire ? Car les éditeurs indépendants sont déjà soumis, eux aussi, à la vassalité de leurs collègues enchaînés à leurs vendeurs. Si les distributeurs des tickets d'entrée au paradis des livres sont devenus les propriétaires des évangiles, direz-vous au monde que vous êtes le Ministre de la Renaissance et que votre mission est de libérer la nation et l'Europe des chaînes d'un nouveau Moyen Âge - celui des patenôtres du profit ?

22 - La littérature et l'Histoire

Quand Antoine Gallimard s'est libéré de Hachette en 1971, les masses se trouvaient encore dans leur phase ascensionnelle, alors qu'elles caractérisent et définissent désormais les options pseudo culturelles du monde moderne sur les cinq continents. Aussi Claude Durand a-t-il rappelé avec raison dans Le Monde du 4 oct. 02 que les éditions Gallimard avaient dû se lancer à leur tour sur le marché des livres d'enfants - parce qu'une opération financière de ce type était devenue nécessaire à la conquête inlassable des moyens financiers qu'engloutit la danseuse hors de prix qu'on appelle encore une Maison littéraire. En vérité, et sous un autre habillage, il en était déjà de même autrefois, à cette différence près que le roman policier avait assuré depuis 1920 les ressources qui ont permis à la Maison de la rue Sébastien Bottin d'éditer tous les grands écrivains du XXe siècle. Le bourgeois de l'époque n'était pas d'un iota plus curieux de littérature que les élites technocratiques d'aujourd'hui.

Aussi la question de fond n'était-elle déjà plus de savoir si, danseuse pour danseuse, un industriel du livre avait intérêt à s'offrir une écurie de course plutôt que de se payer le luxe de faire figure d'un Médicis de l'Europe du XXe siècle aux yeux de la postérité : car ce qui était en cause au cœur de la civilisation occidentale et mondiale était de savoir si , par définition et à jamais, la " culture " de masse est incompatible avec la grande littérature, dont le propre fut de tous temps de se trouver branchée sur le tragique de l'Histoire. Homère, Eschyle , Sophocle , Platon, Aristophane, Xénophon, Thucydide , tous furent des hérauts, des confesseurs, des interprètes , des éveilleurs ou des poètes de l'Histoire. Si nous passons de la Grèce à Rome , Virgile, Tacite, Tite-Live , Juvénal, Martial, tous les grands de cette civilisation furent des chantres, des témoins ou des satiristes de l'Histoire. Le christianisme lui-même n'a pas failli à cette règle : Ambroise, Augustin, Clément d'Alexandrie, Tertullien, Anselme, Thomas d'Aquin, Ignace et jusqu'aux Bossuet et aux Pascal furent des décrypteurs d'une histoire du monde à laquelle leur divinité servait de réflecteur. Puis Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Hugo en France, Cervantès en Espagne, Swift et Shakespeare en Angleterre, Goethe et Schiller en Allemagne, Tolstoï et Dostoïevski en Russie, tous se sont révélés des anatomistes, des médecins, des ausculteurs ou des anthropologues de l'Histoire.

23 - Le Ministre de la culture au carrefour de l'Histoire

Il se trouve seulement qu'en ces temps reculés, la France pouvait encore se regarder seule et sans autre témoin qu'elle-même dans les miroirs de sa politique et de sa culture que lui avaient tendu la Révolution de 1789, le premier Empire, la monarchie de Charles X, la monarchie de juillet, le second Empire. Mais la troisième République, puis l'État catholique de Vichy étaient-ils encore audibles à l'écoute du génie littéraire si le peuple se trouvait de plus en plus convié à assister au spectacle? Que devient une nation qu'on surprend un livre à la main jusque dans le métro parce que l'État l'a soumise à l'enseignement obligatoire de la lecture? Que lui donnera-t-on à lire sous les yeux de son pédagogue entravé? Un seul géant - Pascal Quignard - a osé peindre la France asservie à l'Amérique de 1945 à 1958. Son ouvrage a embarrassé une classe dirigeante aussi gênée de se regarder comme une ombre errante dans le miroir de Clio que dans celle du Maréchal Pétain ou dans celle du Front populaire. Le danger devenait de plus en plus grand que les masses ouvrissent un œil d'abord étonné, puis critique sur leurs élites politiques, sur leur État et sur le personnage central de toute vraie littérature : l'Histoire.

VII - Sur la cohérence de la politique culturelle de la France dans le monde

24 - Les deux visages de la France

Monsieur le Ministre,

Au cours de sa longue histoire, la France a connu deux formes conjointes de la grandeur, celle de la puissance politique et celle de la souveraineté de l'esprit. Mais jamais encore ces deux visages de la nation ne s'étaient fondus en un seul comme en ce début du XXIe siècle. Certes, la France de 1789, de 1830, de 1848 avait pris la tête du combat pour les droits de la raison dont la liberté démocratique n'est jamais que l'instrument politique; mais notre pays n'a jamais possédé la taille géographique que requérait la révolution mondiale de l'intelligence critique dont elle avait pris la tête depuis la Renaissance. La République née sous le sceptre des rois a dû combattre leur coalition. Le renversement de la monarchie de Charles X n'a suivi que de quelques années la mise en quarantaine de la France post napoléonienne en Europe . La République de 1848 a eu pour théâtre un continent si bancal que le président de la République ressuscitée fut le neveu d'un empereur et l'auteur du coup d'État qui lui en assura la succession. Puis deux guerres mondiales ont replacé une France fragile par sa stature au cœur d'une alliance déhanchée entre le combat politique local et le combat universel de la pensée critique que le siècle des Lumières avait inauguré à l'échelle de la terre - mais la France en armes n'était plus un Titan territorialement à la hauteur d'un tel enjeu : les victoires de 1918 et de 1945 n'ont pas fait triompher la même philosophie des droits de l'intelligence en Amérique et en Angleterre que chez les audacieux descendants de Voltaire. Ceux-ci avaient décidé depuis longtemps de renvoyer siéger dans les nues le protecteur des États et des peuples qui avait succédé à Jupiter depuis dix-neuf siècles.

En revanche, l'ascension politique et culturelle de la France d'aujourd'hui répond à un modèle de séisme cérébral que les fils de Descartes n'ont jamais connu : pour la première fois depuis l'expansion d'Athènes, l'univers assiste, médusé, au spectacle d'une démocratie piquée par un frelon et aussitôt saisie par la rage, l'ambition et la folie d'étendre sa souveraineté à toute la terre habitée. Comment l'empêcher de se ruer à la conquête des ressources énergétiques du monde entier ? Comment garrotter une démocratie née dans la liberté et qui voudrait se doter d'un modèle nouveau de la souveraineté attachée aux empires ? Mais, pour la première fois également, la France affiche son universalité à l'échelle de la planète; et pour la première fois , sa stature guerrière n'est plus une entrave, parce que la défense du droit international ne repose plus sur le calibre des canons dont se glorifie un géant militaire, mais sur la défense des valeurs d'une civilisation . Jamais encore la France ne s'était avancée aussi loin sous sa double effigie dans l'arène de l'Histoire : devenue à la fois la porte-bannière de la raison politique dans le monde et le fer de lance des formes nouvelles de l'armement des nations, elle proclame que les légions de la vraie puissance politique pointent les bouches à feu des caméras sur les champs de bataille et que l'éthique internationale est devenue un lynx aux cent yeux braqués sur le théâtre des opérations.

Dans ce nouveau décompte des forces, la France ne peut que gagner la partie sur le long terme ; car la logique cartésienne lui montre les deux branches de l'alternative : ou bien le géant casqué lâche prise et recule sous l'œil des télévisions du monde entier, ou bien, saisi par la folie , il se lance, en aveugle sur sa proie et, dans ce cas , sa chute sera encore plus certaine et plus rapide, parce qu'aucun empire entouré seulement de quelques pâles vassaux ne peut dominer longtemps la terre entière s'il ne dispose des armes de la terreur militaire sur les cinq continents .

25 - Les devoirs mondiaux de la raison

Mais qu'en est-il du destin de la pensée dans le gigantesque affrontement entre une éthique mondiale de la raison politique et le chaos ? Une France asphyxiée par la censure qu'exerceront sur ses intellectuels les industriels du livre jetable peut-elle conduire la guerre de l'intelligence avec suffisamment de vigueur et de rigueur pour ne pas courir le risque de demeurer en chemin et de s'empêtrer dans des ornières ? Une raison arrêtée à mi-parcours et qui ne tiendrait pas ses promesses deviendrait non seulement redoutable pour ses défenseurs, mais se retournerait contre eux et les anéantirait en retour ; car une pensée inachevée se rend cruellement contradictoire et se condamne à tourner dans un cercle vicieux. La raison difforme n'est pas une demi raison , mais la négation de la notion même de raison . Une théologie peut se donner le luxe de faire le grand écart entre les apories qui la déchirent - une intelligence condamnée à un si difficile exercice sombre corps et biens. Comment ce naufrage se déroulera-t-il ?

Je n'en prendrai qu'un seul exemple : une France respectueuse des " droits de l'homme " ne saurait légitimer l'ignorance et la sottise, parce que la raison foulerait aux pieds la dignité humaine qui la fonde si elle négligeait ses devoirs à l'égard d'elle-même et de ses propres serviteurs et si, devenue glorieuse et fanfaronne, elle méprisait notre espèce tout entière au point de la juger divagante , donc à jamais et par nature incapable de distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste, le réel de l'irréel. Il faut une philosophie de l'homme et de son esprit pour formuler une éthique des droits de la raison. Au nom de quelle demi science du "Connais-toi" la pensée politique française se présenterait-elle sous les dehors d'une protectrice de l'islam si, dans le même temps, les petits fils de Montaigne et de Descartes se voulaient seulement d'habiles manœuvriers et s'ils jugeaient payante une amitié complice de la sottise qui barrera un instant la route à l'empire américain ? Qu'en serait-il d'une civilisation du mépris de l'encéphale de ses protégés ? Qu'en serait-il d'une politique de la feinte complaisance qui se garderait bien d'initier une civilisation embourbée dans le Moyen Âge à la connaissance rationnelle de l'homme dont elle jouirait pour elle seule?

En vérité, le machiavélisme intellectuel se démasque bientôt. La raison devient suicidaire si, loin de se montrer un généreux apôtre, elle se révèle un âpre serviteur d'elle-même . La France d'aujourd'hui, Monsieur le Ministre, est appelée à s'interroger sur la sincérité des civilisations en général et de la sienne en particulier. Ressuscité par son retour à la clarté des institutions de la Ve République, elle est condamnée à s'interroger sur la viabilité des messianismes politiques qui voudraient demeurer biseautés et contrefaits. Certes, les basses raisons pour lesquelles l'industrie du livre s'efforce de maintenir les masses dans l'ignorance sont strictement marchandes; mais le véritable intérêt politique d'une France qui a retrouvé sa vocation sur la scène internationale est-il compatible avec une censure commerciale qui fausse sa mission intellectuelle et qui la conduit à se pervertir dans un gigantesque tartufisme culturel ? Une telle politique ne serait-elle pas mortelle sur le long terme, tellement la nation des droits de l'homme de raison qu'on appelait " l'honnête homme " ne saurait se renier à l'école des doges de Venise?

26 - Comment parler raison ?

Prenons, Monsieur le Ministre, un exemple simple jusqu'à la caricature, mais d'autant plus parlant. La tribu des Dorzé est chrétienne et, à ce titre, elle croit que le léopard jeûne le vendredi - ce qui ne l'empêche pas de protéger ses troupeaux contre le fauve ce jour-là. Si cette tribu se trouve attaquée par une tribu voisine, le devoir de la France des droits de l'homme serait de courir à son secours . Puis, au nom des mêmes droits, mais devenus cauteleux, elle se garderait bien de livrer une seule miette de sa science de l'encéphale aux Dorzés - parce que ces demi sauvages ne seront pas jugés dignes, n'est-ce pas, d'accéder aux conquêtes d'une discipline réservée à quelques initiés en Europe - du reste, l'industrie du livre veillera à rendre confidentiel un savoir trop secret pour se trouver fâcheusement diffusé, même parmi les élites de l'intelligence occidentale.

Monsieur le Ministre, oublions un instant la morale pour nous demander seulement si cette philosophie nourrira longtemps la vocation politique de la République à une époque où l'éthique qui commande le savoir scientifique se révèle précisément le vrai fondement de l'universalité des valeurs. Car si la France se voulait seulement la protectrice pateline, mais non la civilisatrice de l'Islam et si elle ne prenait pas conscience de la vocation proprement politique qui appartient désormais à la connaissance rationnelle, elle se mettrait en contradiction avec elle-même au point qu'elle se priverait de toute réflexion sur sa propre civilisation. L'Europe n'a pas terrassé les mythes religieux dans les têtes , elle les a seulement relégués dans le privé ; et faute d'avoir appris à les connaître pour ce qu'ils sont, elle a cru les déposséder de leur réalité même .

27 - Religion et politique

Imaginer un créateur-modèle du monde, un législateur universel, un pilote de tous les encéphales , un maître du bien et du mal et un souverain des châtiments et des récompenses n'est pas seulement une entreprise politique par définition , mais le fondement et la définition même de toute politique, dont la fonction première, en tous lieux et dans tous les siècles, est de dire qui commandera et qui obéira.

Si l'industrie du livre interdit à la France dont vous êtes le Ministre de l'intelligence de fonder une science de l'imaginaire religieux, que rétorquera la nation de la raison aux fidèles de l'Islam qui lui expliqueront qu'Allah leur ordonne de venger les outrages qu'il subit et de donner leur vie pour sa grandeur et sa gloire? Si la France de Descartes et de Renan, mais aussi de Darwin et de Freud répond aux lecteurs du Coran que leur Dieu tout puissant est pétri de bonté et de miséricorde et qu'il leur interdit de tuer, ses adorateurs nous riront au nez et se moqueront de notre ignorance à bon droit, parce que Jahvé, Allah et le Dieu des chrétiens regorgent de préceptes et de commandements d'exterminer leurs ennemis. Mais si la France explique aux musulmans que les trois dieux uniques sont à double face, l'une irénique, l'autre furibonde parce que le pardon et les châtiments sont les deux faces de la politique du singe-homme et parce que tous les dieux sont calqués sur ce modèle psychogénétique, elle dira aux croyants d'Allah: " C' est vous seuls qui décidez de présenter à votre propre histoire la face apaisée ou la face vengeresse de la divinité que vous avez sécrétée ". Alors la France civilisatrice fera aux croyants le don du sacrilège ; et elle les honorera de la vie de l'intelligence, qui est celle du blasphème depuis Isaïe .

28 - Le retour de Prométhée

On voit que la France qui aura retrouvé sa vocation originelle et mondiale dans l'ordre de la raison, sera condamnée à enseigner au monde les conquêtes d'une science politique de l'encéphale humain. Camper sur le territoire des " droits de l'homme ", tout en prenant le plus grand soin d'amputer ces droits de leur véritable fondement, qui n'est autre que le droit de penser, c'est courir à la mort politique à plus ou moins brève échéance, pour le simple motif qu'une Amérique qui prétendra imposer à toute la terre la loi de la force au nom de sa divinité à elle obligera le reste du monde à s'armer d'une puissance de frappe tout autre que celle des canons et des bombes - celle d'une connaissance plus profonde de l'homme ; et si le monde moderne recule devant les devoirs que lui impose son propre apostolat, l'Occident rejoindra les civilisations acéphales qui ont précédé Athènes et qui ont connu la richesse et la pompe, mais jamais la pensée. Ou bien, l'Occident fera sortir les sciences humaines de leur Moyen Âge, ou bien l'Europe sombrera dans les soubresauts d'une Bas Empire qui aura perdu son envol avec son audace.

Certes, la France entre dans la quatre-vingt dix-huitième année de son divorce d'avec l'Église ; certes, cette condition était nécessaire pour donner une véritable postérité intellectuelle au siècle des lumières. Mais la laïcité n'a-t-elle pas misérablement échoué dans sa vocation d'inventer la raison de l'avenir ? Les philosophes de la République ne se sont-ils pas montrés incapables de conjurer les sacralisations idéocratiques auxquelles des utopies politiques ont servi de champ d'exercice un siècle durant ? Non, Monsieur le Ministre, nous ne sommes pas fiers de la postérité aveugle que nous avons donnée à Voltaire et à Diderot. N'était-il pas clair que l'avenir de la philosophie se confondrait avec une plongée dangereuse, mais nécessaire, dans les profondeurs psychobiologiques d'un vivant doté d'un cerveau dédoublé ? Pourquoi avons-nous si peur de descendre dans ce gouffre? Platon ne s'était-il pas montré le premier spéléologue de la dichotomie originelle de notre espèce ?

29 - Génie littéraire et génie philosophique

C'est que nous n'avons pas su sceller un vrai pacte d'alliance de la philosophie avec le génie littéraire. Pourquoi cela, sinon parce que nous n'avons pas compris que si tous les grands écrivains se sont plantés devant l'Histoire, comme je l'ai rappelé plus haut, c'est que tous ont travaillé à déclouer Prométhée de son rocher. Mais qu'est-ce que cela , sinon la tâche de la raison ? Sans Descartes et Kant, Copernic et Galilée ne sont que de beaux calculateurs, sans Bergson, Darwin devient un grand muet, sans l'existentialiste de l'infini que l'Europe attend, Einstein n'est qu'un benêt qui prétend que " Dieu ne joue pas aux dés ". Mais sans Platon, comment voir la lanterne qu'Eschyle, Sophocle, Euripide ont allumée? Sans le Freud anthropologue de demain, Dostoïevski , Molière, Swift , Cervantès, Shakespeare ne demeurent-ils pas débranchés de la connaissance de l'inconscient simiohumain de l'histoire ? La philosophie est la médiatrice de la grande littérature parce qu'elle rappelle que Nietzsche prend le relais du Prométhée d'Eschyle.

L'État saura-t-il refuser la coupe empoisonnée que lui tend l'industrie du livre ? Aura-t-il le courage de s'armer d'une profonde philosophie de la culture ou cèdera-t-il à son tour à la tentation d'endormir le peuple avec les analgésiques et les somnifères d'une littérature à l'abri de tout examen du tragique de la condition humaine? Le système d'éducation mis en place par la République retirera-t-il son dard socratique à toute la philosophie et lui fera-t-il chanter la berceuse de la disputatio, copiée des théologiens du Moyen Âge, qui vous bâtissaient déjà une synthèse toujours consensuelle afin de réconcilier à tout prix la thèse et l'antithèse ? Comme les industriels de l'inculture seront bien servis si l'éducation nationale elle-même coupe les ponts avec le grand public à éduquer!

VIII - Une espèce en mouvement

Monsieur le Ministre,

Orion illustre jusqu'à la caricature le type de blocage de la littérature et de la philosophie auquel conduira inexorablement le conformisme intellectuel, politique et social des industriels du livre. En bon Anglais, M. Anthony Cheetham tient pour évident que la " culture " anglaise a pour vocation de gérer la bonne conscience morale et religieuse de l'Angleterre. Nul n'ignore que l'identité anglo-saxonne demeure viscéralement étrangère au scandale de la pensée critique en matière de croyance. A sa fille qu'assaillaient, proh pudor, des doutes peu convenables sur l'existence de Dieu, Churchill répondait seulement : " Quelle question typiquement continentale ! "

30 - L'industrie du livre et l'avenir de l'Europe de la pensée

Dans ce contexte, vous savez que c'est sous la pression de l'Angleterre et de ses satellites parmi les quinze que la majorité de la Convention européenne, qui débat depuis près d'un an du statut d'un hypothétique continent politique, a décidé que la Constitution des vingt-cinq futurs États membres se référerait expressément à leur fondement théologique commun, celui que définit la " religion vraie ", la chrétienne. La civilisation du Vieux Continent sera séparée de la masse des égarés qui, depuis trente siècles, font un cortège d'hérétiques à Jahvé et de quatorze siècles à Allah. Mais comme une civilisation fondée sur le culte d'une divinité armée d'un autel unique et de rituels immuables se voudra nécessairement la gestionnaire d'une identité de masse à jamais stratifiée par une révélation exclusive et par des liturgies gravées dans l'airain, l'Europe de l'industrie du livre se voudra calquée sur le conformisme le plus central, celui que bétonnent des dogmes et des orthodoxies. Alors la littérature facile et la pieuse philosophie d'école du Vieux Monde se donneront ensemble un cerveau prédéfini et arrêté, aussi bien en raison de son origine divine que dans ses emplois ici bas. Ce sera fonder l'Europe politique de demain sur la négation de l'alliance multiséculaire que la France a conclue avec la pensée proprement dite, celle qui est prospective par nature et qui se définit comme critique depuis vingt-quatre siècles?

31 - Sommes-nous une espèce en mouvement ?

Il est clair que, sous l'apparence d'un débat superficiel et artificiellement cantonné dans le " culturel ", se cache le choix de civilisation le plus fondamental, celui de savoir, primo, si l'humanité se coule dans un moule immuable ou si notre espèce se trouve en mouvement, secundo, si le destin de l'encéphale des fuyards de la nuit se trouve encore devant eux, tertio, si la boîte osseuse du Vieux Monde est observable dans son ridicule inachèvement, quarto, si notre intelligence imparfaite est légitimée à servir de lanterne à notre cécité, bien que nous ayons été fort peinés, il y a un siècle et demi, d'apprendre que nous ne sommes rien de plus que des transfuges hésitants et terrorisés de la zoologie, quinto, si notre cervelle demeurera éternellement marrie de se croire branchée sur des mondes imaginaires que nous nous transmettrons d'une génération à la suivante par l'intervention du deus ex machina inlassable de la tradition. Dans le cas où nous serions régis par la triste mécanique qui aurait pris nos gènes en otage, appartenons-nous sans recours à une horde semi animale qu'un égarement intempestif de la nature aurait condamnée à ressasser une identité cérébrale définitivement grippée ? Un anthropoïde à la fois piétinant et hanté ne peut ramper à ras de terre dans l'Histoire qu'en s'appuyant sur les béquilles du fabuleux religieux. Qu'en est-il donc des cérémonies répétitives qu'une glande sommitale nous donne à gérer sur le mode solennel depuis six millénaires?

Monsieur le Ministre, je n'ai pas attendu le 11 septembre 2001 pour consacrer ce site à l'étude de l'alliance de la pensée critique de demain avec la future politique de l'Europe . Le 17 février 2001, j'ai dénoncé la gesticulation d'une guerre des étoiles (Journal d'un Européen, Section Europolitique) qui ne faisait que préparer le terrain pour précipiter le Nouveau Monde à l'assaut des ressources pétrolières du monde entier. Puis j'ai analysé les sources psycho-théologiques, donc anthropologiques, de la croisade rédemptrice contre l' " axe du mal ". Dès le 14 septembre 2001, j'annonçais sur le site les conséquences politiques et diplomatiques qu'aurait le 11 septembre et qui se sont vérifiées une à une (Apostrophe à l'Amérique et au Dieu de Georges W. Bush).

Aujourd'hui, la concentration progressive du marché mondial du livre industriel vient illustrer à son tour la fatalité du naufrage de la pensée si la France et l'Europe ne se donnent pas le moyens de sauver l'édition civilisatrice, celle qui, depuis cinq siècles, véhiculait les progrès de l'intelligence et du savoir, les diffusait hors des clergés et leur donnait un vaste public à convertir aux conquêtes de la raison. Comment vivifier une civilisation de l'intelligence, comment la rendre féconde précisément parce qu'inachevable s'il nous était interdit, par un quiétisme du commerce, de connaître la place que nous occupons entre l'homme et l'animal ? Ne nous trouvons-nous sur aucun chemin ? Si nous ne nous rendions décidément nulle part, nous disposerions précisément des terribles armes de destruction des industriels du livre ; car ils détiennent désormais les moyens financiers et politiques de conduire la civilisation mondiale vers l'extinction radicale de la lucidité critique qui donnait son âme et son élan à la pensée européenne. Car ils savent que le goulot d'étranglement des sciences humaines n'est autre que le tabou qui s'attache à l'examen de l'imaginaire du singe-homme et qu'ils ont à la fois l'Église et l'État démocratique pour alliés de leur fructueuse piété.

32 - Que se passe-t-il derrière le décor ?

Dans une société attentive à tenir les masses à l'écart du spectacle de l'Histoire réelle, le problème de l'asphyxie de la littérature et de l'anthropologie philosophique se pose à une bien plus grande profondeur qu'au cours de la première Renaissance, parce que, depuis le XVIe siècle, la connaissance de notre espèce qu'éclairaient les écrivains d'avant-garde avait toujours devancé les interprétations demeurées théologiques ou pseudo scientifiques de leur temps ; mais l'avance d'un Érasme ou d'un Reuchlin se limitait aux lumières de la philologie, qui ne suffisait pas à démythifier les textes sacrés.

Aujourd'hui, la connaissance rationnelle de l'homme est devenue anthropologique ; c'est à l'écoute de l'évolutionnisme qu'elle descend dans un abîme plus profond que celui dans lequel les Swift et les Shakespeare étaient descendus. Pour la première fois, il devient possible de spectrographier le cerveau d'une espèce que son malaxage par les millénaires a rendue délirante. L'anthropologie moderne laisse sur place les écrivains visionnaires d'autrefois. Elle observe la psychobiologie des semi rescapés du règne animal qu'illustrent les classes dirigeantes du monde occidental. Certes, aucun écrivain n'aperçoit encore le cerveau schizoïde de l'espèce à laquelle il appartient et dont une science anthropologique naissante commence seulement de diagnostiquer la pathologie.

C'est pourquoi le rendez-vous de l'État avec le monde de l'édition donne à votre Ministère une position stratégique sans exemple dans l'histoire de la République . Certes, à titre subalterne, vous aurez à juger de l'opportunité de donner à la République les moyens de contrôler le quasi monopole de la production et de la diffusion du livre dont jouira un seul industriel. Mais cet aspect de votre autorité ne recouvre pas le véritable enjeu : l'histoire retiendra que vous vous êtes trouvé présent à l'heure du rendez-vous décisif qu'une civilisation avait pris elle-même et qu'il s'agissait de peser les droits et les pouvoirs des démocraties de donner un avenir intellectuel à l'Occident .

33- Ma confiance en l'État

Les théologies meurent dans les mythologies, les idéologies meurent dans les utopies, mais la vie ascensionnelle des nations demeure la clé de la politique. C'est pourquoi j'ai confiance, Monsieur le Ministre, en ce " gouvernement de mission " ; j'ai confiance en votre vocation de gardien de l'avenir de la raison du monde ; j'ai confiance que le livre demeurera la flèche, le harpon et le dard de la pensée. Mais qui se trouve en mesure de peser l'enjeu d'une stratégie de l'Europe de l'intelligence, sinon l'État ? Qui a compétence pour juger du poids de la France dans l'ordre de la connaissance de l'homme, qui a compétence pour peser l'autorité d'une nation selon l'esprit, qui a compétence pour rappeler que la réflexion critique est née d'un supplicié grec et que les martyrs de la ciguë valent bien les torturés à mort sur une potence en forme de croix, sinon l'État né il y a deux siècles d'une rébellion de la raison ?

C'est pourquoi une France vivante, donc pensante, fonde sa légitimité sur sa capacité de poursuivre un objectif clairement défini et de nourrir une espérance durable. Si l'État aidait la littérature et la philosophie à redescendre dans l'arène de l'histoire, non seulement le danger d'allumer les feux de la lucidité au sein d'une civilisation de masse et de conduire un peuple à porter un regard éveillé sur lui-même et sur sa classe dirigeante ne seraient plus une menace, mais se révéleraient la source de vie et le gage de durée de la République.

9 novembre 2002