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L'Europe au rendez-vous de son destin politique

 

L'Europe se trouve à la croisée dans chemins. Ou bien la Convention prendra en mains le destin politique du Vieux Continent, ou bien celui-ci se liquéfiera dans un Bas-Empire de type moderne, fondé sur le mondialisme de l'économie et des techniques sous la direction d'un Hercule militaire. Cette situation exige des analyses nouvelles de la notion même de déclin, de la psychologie de la servitude, de la dimension proprement intellectuelle de la civilisation occidentale, de la psychanalyse du sacré, de l'équilibre des forces entre les États et un pouvoir fédéral, de l'avenir de la connaissance scientifique de l'espèce humaine. Rappelons que "Convention" vient de convenire , se réunir, mais aussi se donner rendez-vous et même accourir.

1 - M. Giscard d'Estaing face à l'Histoire
2 - Résumé des déclins précédents
3 - L'hémiplégie cérébrale d'une civilisation
4 - Une vassalité classique ?
5 - Une servitude d'un type nouveau
6 - Psychanalyse théologique d'un déclin
7- La politique et la taille des nations
8 - La civilisation née du cerveau d'Athéna
9 - Le 11 septembre 2001 et l'Europe politique
10 - La France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie
11 - L'avenir de l'extrémité minuscule d'un Continent
12 - Une stratégie politico-culturelle
13 - L'équilibre politique entre les grands États
14 - Pour un manifeste intellectuel européen

1 - M. Giscard d'Estaing face à l'Histoire

Les ascensions et les décadences des nations et des peuples empruntent des allures variées et sur de nombreux chemins; mais jamais encore l'Histoire ne nous avait fait assister au spectacle d'une civilisation suffisamment lucide pour prendre acte de son rendez-vous inexorable avec sa propre dislocation, à moins qu'elle ne relève le défi à la fatalité qui la fera renaître. Devant les membres de la " Convention " européenne, son Président a suivi le conseil de Verlaine : " Prends l'éloquence et tords-lui son cou ": " Si nous échouions, a-t-il dit, chaque pays retournerait à une logique de libre échange. Aucune de nos nations, même les plus grandes, n'aurait un poids suffisant vis à vis des géants du monde. Nous resterions alors chacun face à nous-mêmes dans une interrogation morose sur les causes de notre déclin et de notre situation de dominés. "

Entre les mains des peuples civilisés, la discrétion devient l'arme de la persuasion. Non, il n'était jamais arrivé que le Continent né avec l'introspection socratique portât sur lui-même le clair regard du médecin, il n'était jamais arrivé que l'œil froid de la logique politique diagnostiquât le choix entre la rumination inutile et amère des vaincus et la " re-fondation intellectuelle de l'avenir de l'union européenne ". Il faut savoir gré au Président Giscard d'Estaing d'avoir éclairé de la lanterne d'un " discours de la méthode " une Europe placée entre sa descente au tombeau et sa résurrection. Seule la lumière du cogito cartésien pouvait donner à la sobriété d'un constat le courage pudique qui convient aux verdicts de la raison. Aussi n'est-il pas sans intérêt de passer en revue les divers types de déclins qu'éclaire la méditation intellectuelle - ce qui nous aidera à comprendre la spécificité des chances à saisir et des obstacles à vaincre.

2 - Résumé des déclins précédents

Sparte a achevé ses jours sous les toits d'un village blotti au bord de l'Eurotas, tandis qu'Athènes, drapée dans sa gloire révolue, conviait les mânes d'Eschyle et de Sophocle à regarder passer Alexandre. Rome ne s'est pas vue mourir : déchirée entre la nostalgie de la République et la nécessité de placer à la tête des affaires de la louve un chef à l'échelle de l'univers, elle a connu la longue agonie des démocraties condamnées à exorciser la petitesse des esprits municipaux par le culte d'un empereur divinisé. Alexandrie a connu les dangers de l'expansion des techniques dans un vide de plus en plus angoissant : une civilisation qui avait inventé pêle-mêle le crédit bancaire, les paquebots géants, la galanterie, les parfums, la lettre d'amour, le flirt, la vis sans fin, les ponts titanesques, la machine à vapeur, la lentille grossissante, les machines de siège colossales, l'héliocentrisme, le principe d'Archimède et la monnaie fiduciaire, mais dont le désordre mental légitimait tous les cultes et tous les sorciers de la terre, s'est subitement précipitée la face dans la poussière devant un Dieu qui allait tuer les lettres, les arts et les sciences pour mille ans. Byzance divisée entre ses théologiens et ses séraphins appelait les armées des anges au secours contre les Turcs et leurs bombardes. Puis, dix siècles de ténèbres ont enseveli l'Europe. Mais le Continent s'est mal réveillé d'un si long sommeil, et depuis quatre cents ans, il boîte péniblement entre une foi fatiguée et une pensée endormie sans avoir jamais réussi, ni à l'école des ancêtres, ni à celle de l'intelligence, à approfondir le "Connais-toi" qui fonde notre civilisation.

3 - L'hémiplégie cérébrale d'une civilisation

Allons-nous refaire l'expérience d'une Alexandrie divisée entre les exploits de ses savants et la cécité de ses psychologues ? Car c'est bel et bien à une civilisation frappée d'hémiplégie cérébrale depuis le Concile de Trente que la Convention doit tenter d'enseigner à s'évader de trois mille ans de prodiges sacrés si l'Europe entend entrer dans une seconde renaissance. Quels sont les chemins d'une " re-fondation intellectuelle de l'avenir de l'Union européenne " ? La langue française est une balance dont la précision pèse le sens des mots au milligramme près. " Re-fonder " c'est découvrir les fondements réels des savoirs dont la pertinence ne reposait pas encore sur leurs vraies assises. Confier cette tâche à l'intelligence, c'est demander à la raison de donner de sûrs vêtements à la connaissance ; et placer l'Union européenne sur le chemin de son avenir proprement cérébral , c'est résumer tout Descartes.

4 - Une vassalité classique ?

M. Giscard d'Estaing a donné à la Convention une brève leçon de philosophie cartésienne. C'était aussi rappeler discrètement à la France et à l'Europe qu'elles n'ont pas osé commémorer le quatrième centenaire de la naissance de Descartes et que le philosophe à l'écoute du " je pense, donc je suis " est celui qui, comme tous les grands hommes, ne vivra jamais que de la fécondité inépuisable de sa vision parmi ses descendants. Car les leçons du passé nous enseignent que l'Europe n'est guettée par aucune des formes de la décadence que l'Histoire a connues . Quelle est donc la figure entièrement nouvelle du déclin dont nous sommes menacés ? Ne sommes-nous pas dominés par un maître ? A l'instar de tous les peuples asservis, n'édulcorons-nous pas notre sujétion à la cacher sous la parure de nos euphémismes ? Ne sommes-nous pas les victimes d'un simple " unilatéralisme " ?

Quant à demander la liberté dans l'égalité, nous n'y pensons pas : nous masquons nos vœux impuissants notre assujettissement sous l'asepsie d'une dénomination pudique et trompeuse - nous revendiquons un " multilatéralisme ". A l'exception de celles de la France, les armées européennes ne sont-elles pas placées à titre institutionnel et perpétuel sous le commandement d'un général américain? L'empire d'outre-Atlantique n'occupe-t-il pas des places fortes sur tout le territoire non gaulois du Vieux Continent et ces forteresses ne sont-elles pas des arpents américains puisqu'elles jouissent du même statut d'exterritorialité que les consulats et les ambassades ? De quoi nous plaignons-nous qui ne serait pas commun à tous les peuples asservis et qui se voilent la face sur leur statut de " dominés "?

5 - Une servitude d'un type nouveau

Mais l'entière nouveauté de notre vassalité résulte de ce que l'occupant ne règne en rien par la force de ses légions sur les terres de ceux qu'il baptise ses " alliés ". Quand le Vieux Continent voudra mettre à la raison un roitelet des Balkans, il fera appel aux armes de son protecteur d'au-delà des mers; et quand ce souverain lointain s'attaquera pour son compte à un adversaire susceptible de le couper de ses sources d'approvisionnement en pétrole - comme la flotte romaine veillait sur le grenier à blé de l' Égypte - il fera appel à ses supplétifs, qui accourront , les uns en toute hâte, les autres en rechignant, mais non sans demander, pour la forme, de se trouver renseignés heure par heure des plans et de la stratégie de leur souverain - ce qui leur sera, naturellement, refusé - et ce dont ils s'accommoderont aussitôt . Quand l'Amérique s'auto messianise à l'excès, nous allons jusqu'à l'accuser d'inculture. " Nous ne sommes pas des satellites ", va jusqu'à s'exclamer l'Allemagne, "Nous ne sommes pas des lèche-bottes ", s'écrie même la docile Angleterre dans le silence consterné des petits États .

Quelle servitude étrange et nouvelle que celle dont toute la cruauté se réduit à l'humiliation de regarder passer le train de l'Histoire ! L'Europe s'exerce à une forme d'obéissance tellement extraordinaire que la mémoire du genre humain n'en fournit aucune illustration antérieure. Pour la première fois, une décadence se déroule comme une pièce de théâtre. Nous sommes assis aux premières loges et nos fauteuils sont confortables. Peut-être le vrai tragique de ce type inédit de décadence est-il précisément dans l'oubli de la tragédie qui endort des acteurs passifs de leur propre mort politique.

Certes, dans Xénophon, les Cardouques regarde de haut l'empire de la Perse que des montagnes infranchissables tiennent à l'écart de la forteresse naturelle dans laquelle ils demeurent retranchés. Où est la différence ? C'est que nous sommes devenus puissants dans le monde des affaires, alors que nous voyons défiler vingt-quatre heures sur vingt-quatre les soldats des vainqueurs sur la surface entière du globe. Nous avons conquis l'ubiquité du regard sur notre servitude. La course effrénée de Clio nous laisse médusés et dépités parce que nous sommes la première décadence filmée.

6 - Psychanalyse théologique d'un déclin

Mais il y a plus étrange encore dans le type théâtral qu'inaugure un déclin placé sous l'œil impitoyable des caméras : l'Amérique à majorité protestante a retrouvé la forme catholique de l'assujettissement de ses fidèles à une catéchèse, celle qui les voue à exprimer une gratitude éternelle et pénitentielle à l'égard de leur sauveur. On sait que la divinité romaine est rusée : elle a donné à une humanité reconnaissante son propre fils en sacrifice sur la croix du monde, afin de fournir à des débiteurs insolvables de naissance le montant de la créance qu'ils auront à rembourser et qui leur sera réclamée à titre perpétuel. Les endettés acquitteront le montant de leur péage jusqu'à la fin du monde - ce sera sans relâche qu'ils laveront un péché originel ineffaçable au profit du fabuleux banquier qui les aura renfloués sur sa propre cassette.

De même les États-Unis ayant versé leur sang pour la liberté d'une Europe suppliante, ce Continent est devenu, en contrepartie et à jamais le débiteur de son bailleur de fonds. Ce sera à titre institutionnel que les " rachetés " de la perdition acquitteront le tribut d'une reconnaissance impossible à éponger: ils ne feront jamais que verser son dû à leur généreux rédempteur. Puisque nous avons eu l'imprudence d'appeler à notre secours une idole spécialisée dans les investissements à long terme, il est naturel qu'après la chute du mur de Berlin, notre prédicateur soit demeuré dans nos murs et qu'il nous réclame la redevance intarissable de la messe. Ce versement, les Européens ne le voient ni ne le comprennent , puisque, depuis quatre siècles et demi, le Concile de Trente paralyse d'avance toute psychanalyse politique de leur théologie et de leur histoire. Les otages vexés sont les piégés par leur propre inconscient religieux. Un certain Socrate ne faisait-il pas de l'ignorance la source de tous les maux ?

7 - La politique et la taille des nations

Les lecteurs de ce site savent que mon objectif est de mettre en lumière l'évidente nécessité d'une synergie méditée et vigoureuse entre la volonté politique et la réflexion sur l'avenir du cerveau de la civilisation européenne. C'est dire que cette symbiose ne se produira que si la Convention élabore une thématique argumentée afin d'associer une pesée réfléchie du destin cérébral du Vieux Monde au pragmatisme des nations les plus résolues à conduire le Continent de Copernic à la reconquête de sa grandeur perdue. Le pragmatisme n'est rien d'autre que la définition même de la politique ; mais un pragmatisme étriqué ne répond plus aux lois de l'action efficace dans l'arène qui s'appelle l'Histoire.

Le réalisme de la science du possible qu'on appelle la politique enseigne que seules la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et un jour l'Angleterre seront les vrais moteurs des retrouvailles de l'Europe avec son destin intellectuel, parce que la surface que ces nations occupent sur la carte du monde est la condition objective qui donnerait à leur énergie cérébrale, si elle venait à se manifester, la portée sans laquelle leurs travaux et leurs jours divorceraient d'avec leur destin politique. Une loi injuste, mais inscrite dans la nature même des affaires de ce bas monde veut qu'un territoire microscopique ne donne naissance qu'à des vœux pieux dans l'ordre de la puissance des nations, parce que les ambitions des hommes de génie échouent à s'incarner dans un corps d'enfant. Jamais encore une bataille n'a été gagnée sans le secours d'une charpente armée. En revanche, l'encéphale d'Hercule ou de Goliath peut se trouver trop petit pour leur taille. Reconnaître la supériorité de quelques cerveaux nés dans des nations privées d'une musculature adulte, c'est leur assurer la revanche légitime de piloter en secret les géants sans cervelle qu'on voit parader sur le devant de la scène.

8 - La civilisation née du cerveau d'Athéna

C'est ainsi qu'une Europe qui redeviendrait non seulement le cœur battant de la politique mondiale, mais le centre pensant de la planète devrait préciser comment se répartit le poids intellectuel et culturel de la civilisation qui naquit il y a vingt cinq siècles du cerveau d'Athéna et qui, la première, apprit au monde à distinguer la croyance de la connaissance, le mythe du savoir, le règne de l'opinion de celui de la science ; et aussi la première à démontrer à une humanité infirme que la découverte de la parole et de l'écriture ne sont pas les conditions suffisantes de l'apparition de l'intelligence véritable, parce que l'épouvante d'une espèce déboîtée de la zoologie peut la faire tomber dans le délire.

C'est pourquoi il est rationnel de préciser le poids politique des quelques nations dont l'influence intellectuelle s'étend au monde entier sous le sceptre d'un déchiffrage et d'un décryptage de la boîte osseuse du genre humain; c'est pourquoi il est logique de passer en revue les contributions des rares civilisations qui se partagent la connaissance de l'encéphale des transfuges du monde animal ; c'est pourquoi il est nécessaire d'attribuer leur juste place aux peuples qui ont enseigné à notre espèce l'art de raisonner, donc de penser vraiment. Ces nations sont toutes nées de la Grèce, qui livra la philosophie à l'introspection critique et qui apprit à traquer la sorte d'ignorance inconsciente d'elle-même - celle qui se présente nécessairement sous les traits d'un savoir naïvement argumenté et sûr de sa vérité. La psychanalyse de l'erreur est née avec Platon.

9 - Le 11 septembre 2001 et l'Europe politique

Une réflexion sur le poids proprement politique que les nations rationnelles donneraient à une seconde Renaissance européenne est devenue d'autant plus indispensable que, depuis le 11 septembre 2001, un déplacement subit et extraordinaire des pouvoirs respectifs de l'esprit et de l'action met désormais ces deux autorités à égalité. A la vérité, le poids d'une culture européenne résolument non mythologique ne serait-il pas déjà devenu secrètement prédominant, tellement l'Amérique offre le spectacle d'un effondrement vertigineux de la puissance de ses armes pour le seul motif que son prestige intellectuel et moral subit un naufrage dont aucune civilisation n'avait fourni un exemple aussi accéléré à l'échelle de la planète.

Cet effondrement précipité est d'autant plus saisissant qu'il s'accompagne, a contrario et comme par dérision d'un surétalage de ses forces militaires. La promulgation théologique d'un " axe du mal " n'était encore qu'une catastrophe mineure comparée à l'édit préaugustinien selon lequel Manès serait redevenu le vrai souverain de l'univers. La civilisation de la raison voit brandir à ses portes le sceptre d'une régression intellectuelle de plus de deux mille ans. Devant la menace d'une Croisade du Bien contre le Mal qui nous reconduit, par delà le Moyen Âge et l'Islam, jusqu'à la mythologie de la Perse et à la gnose de Saint Paul et de Saint Jean, comment l'Europe ne prendrait-elle pas le recul d'une nouvelle intelligence socratique?

10 - La France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie

La place que la France occupe dans l'histoire de la raison du monde est connue. Elle fut la propagatrice des démocraties modernes et de leurs idéaux au cours de tout le XIXe siècle. Depuis le XVIIe siècle, l'universalité de sa littérature est celle de la souveraineté de la raison critique que Montaigne avait inaugurée dès le XVIe siècle érasmien . L'Espagne dispose de l'arme sans égale d'une langue intercontinentale. Aussi ses héros littéraires sont-ils devenus plus paradigmatiques que ceux de la France : don Quichotte, don Juan, Dulcinée, Sancho Pança sont plus planétaires que Gargantua, Tartufe, Alceste, Vautrin ou Julien Sorel. A l'instar de l'Espagne, l'Angleterre contemple toute la terre habitée. Avec Shakespeare et Swift, d'un côté, Newton et Darwin, de l'autre, elle étend son regard au système solaire et à l'homme-singe qui naquit dans cette île en 1859. Si l'Allemagne protestante n'existait pas, le catholicisme aurait réussi à tuer la philosophie, si l'Italie des humanistes n'avait pas existé, la musique aurait sombré dans les chants liturgiques et la peinture dans l'art des icônes.

11 - L'avenir de l'extrémité minuscule d'un Continent

Ces quelques remarques suffisent à mettre en évidence que la Convention européenne n'a rien de commun avec celle de Philadelphie, dont la mission se réduisait à mettre en place sur une étendue plus vaste que les arpents des Helvètes un juste équilibre entre l'autorité fédérale et celle des " provinces ". C'est une tâche tout autre, et surtout l'appel à une tout autre vocation de la politique de fonder la pensée en marche sur le destin intellectuel mondial de " l'extrémité minuscule d'un continent " , selon le mot de Valéry. N'est-ce pas également cela, l'âme d'une mission non seulement de sauvegarde ou de sauvetage de la civilisation née avec les premiers pas de la raison, mais avant tout la promesse d'un élan nouveau de l'intelligence humaine sur les cinq continents?

Ce n'est pas sur des territoires que s'étend l'empire de l'Europe de la pensée, ce n'est pas à l'école de la géographie qu'elle doit apprendre à mesurer sa véritable puissance. Seules la France, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre exercent encore un pouvoir cérébral sur des lopins situés loin de leur sol, parce qu'elles y ont longtemps campé. L'Allemagne et l'Italie seront-elles pénalisées pour le motif que leur esprit n'a pas fait couler le sang jusqu'en Afrique, aux Indes ou en Amérique du Sud ? Puisque l'Europe de demain ne sera pas celle des armes, raison de plus de peser le poids politique des victoires de l'intelligence.

12 - Une stratégie politico-culturelle

La difficulté principale que rencontre l'Europe de la volonté politique est de mettre en place un contrôle sévère de l'énergie et de la détermination qui inspireraient un pouvoir confédéral ou fédéral insuffisamment motivé. Les États ressemblent aux individus en ce qu'ils se sentent directement concernés par des atteintes à leurs droits ou à leurs ambitions. Toute délégation de leur pouvoir à un tiers rencontre l'obstacle majeur d'une identification insuffisante du mandataire aux responsabilités de son mandant. Le meilleur exemple de ces asthénies est la longue lutte des cités grecques du VIIIe siècle avant notre ère pour substituer une justice publique crédible au règne anarchique et sauvage des vengeances privées. Pendant des siècles, seule la rigueur des codes pénaux a fait accepter une délégation des compétences aussi civilisatrice. Quand la justice d'État s'amollit ou renonce à exercer sa charge, toute la société retourne au chaos - puis l'on voit se profiler la tentation d'un retour à la justice privée, qui est expéditive et efficace, mais anarchique et barbare.

L'Europe a déjà fait plusieurs expériences de l'amollissement politique qu'entraîne un pouvoir confédéral inexpérimenté et mis en place sans garanties sérieuses d'incorruptibilité: il y a quelques années, Leon Brittan avait pris, au bénéfice de British Airlines, une décision dictée par le seul intérêt de sa nation. Puis dans l'affaire des mises en jachères demandées à la France par les USA, deux commissaires irlandais avaient tenté d'imposer leur volonté souveraine à l'Europe avant d'achever leur carrière dans des entreprises américaines. A Seattle, seule la ferme volonté des États a empêché une Commission bien rémunérée de négocier sur la base de l'acceptation préalable d'une proposition commerciale formulée par les États-Unis. Enfin une taxation massive et brutale à l'importation de l'acier ordonnée au monde entier par la seule puissance dominante a provoqué une levée de boucliers de tous les États et seulement quelques murmures à Bruxelles.

Dans ces conditions, force est de constater qu'il reste un long chemin à parcourir pour qu'un exécutif fédéral ou même confédéral ne se contente pas de substituer sa fragilité, son indécision ou sa versatilité à l'impuissance ou à ma faiblesse des États européens pris isolément. Pour que la France, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et un jour l'Angleterre conquièrent l'autorité et le prestige qui seuls leur permettront de légitimer leur rôle de moteurs du destin de l'Europe, il faut que ces nations se présentent comme un gigantesque réacteur nucléaire du monde pensant ; et pour cela, il leur appartient de mettre dans la balance le poids politique de l'apport d'une civilisation née il y a vingt-cinq siècles avec les premiers pas de la raison critique.

13 - L'équilibre politique entre les grands Etats

Les cinq nations qui mettraient en commun l'héritage de leur esprit de découverte à l'échelle de la planète seraient les psychagogues de leur propre sérénité. Quel facteur d'apaisement des rivalités entre la France, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie que leur volonté de se donner un destin digne des fondateurs du génie européen ! Les grands États ne sont pas une entreprise de gardiennage d'une gigantesque bibliothèque du Musée d'Alexandrie, mais des acteurs engagés dans le tragique de l'Histoire. Ce serait une responsabilité digne de l'avenir du courage politique que leur souci de donner un nouvel élan aux cultures nationales qui s'attachaient, dans les plus grands périls, à la conquête de la vérité et du savoir ! Le passé n'est vivant que s'il demeure un levain dangereux - celui qui fait monter le pain de l'intelligence. Il appartient à la Convention de soutenir les armateurs de la raison d'aujourd'hui en se mettant elle-même à l'école des vainqueurs d'autrefois de la mort.

C'est pourquoi une Europe vaguement chrétienne ne serait que la doublure théologique amollie et le digne pendant d'une zone de libre échange acéphale, parce qu'une civilisation privée du glaive de la pensée logique n'a pas de fer au feu et ne peut que courir vers les tiédeurs d'un nouveau Bas-Empire. Le continent qui s'ouvrira à la recherche moderne sera celui de l'approfondissement vertigineux de la connaissance de l'homme- et seul un Continent immunisé contre la paralysie intellectuelle que sécrètent les tabous religieux peut prendre la tête d'une telle révolution de la recherche anthropologique.

Même si les sociétés scientifiques peuvent prendre un tragique retard dans la connaissance psychologique et politique de l'homme, les sociétés religieuses sont condamnées soit à un bucolisme politique purement évangélique, soit à une infirmité intellectuelle et culturelle liées à leur refus des droits de la pensée : une Europe à nouveau christianisée ne deviendrait un moteur de ses retrouvailles avec la puissance politique que sous la forme du retour au manichéisme originel dont la protestantisme américain offre l'exemple et du catholicisme au dogmatisme inquisitorial : les deux obscurantismes conduisent au naufrage de la civilisation de la pensée.

14 - Pour un manifeste intellectuel européen

Nous sommes bien loin de la situation désespérée de la Grande Grèce, qui n'avait d'autre ressource politique que de fertiliser la cervelle de son " farouche vainqueur " à l'école de ce rieur de Lucien. La modernité a congédié les légions. La puissance réelle est industrielle et financière et ce sont des machines qui la crachent. Mais nous disposons encore des armes nécessaires à la réconciliation de l'Europe avec l'Histoire du monde pensant, celle qui s'interroge sur la nature et l'évolution du cerveau des évadés de la zoologie.

Pendant quelques années encore, les prestiges des détonations feront la politique. Mais déjà les derniers seigneurs de la poudre écrasent des moustiques sous un tapis de bombes; déjà seuls les simples d'esprit applaudissent les ultimes exploits d'Alexandre, déjà les images léonines de la guerre explosent à la figure de leurs diffuseurs tonitruants . La Convention se souviendra de ce que l'ubiquité même de l'image est le vivier des résurrections de la lucidité politique et qu'on n'a jamais vu une civilisation féconder le destin du monde à se priver de mémoire.

28 mai 2002