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Pour un nouvel avenir politique de la France

 

Dans les Républiques, le coeur de la politique est l'éthique de leurs hauts magistrats. L'Etat osera-t-il porter le fer dans la plaie? Il y va de l'alliance de la V ème République avec la culture.

1 - Le 5 mai 2002, un nouveau départ ?

Il arrive que la France mette en scène un rendez-vous si théâtral de la République avec son destin que le génie naturel de la nation laisse pantois les impresarii de son histoire. Alors le pays invente un scénario qui lui permettra d'incarner la raison du monde. Mais cette fois-ci, c'est en toute hâte que Molière et Descartes ont libéré ce peuple de la banalité et de l'ennui. Quel théâtre que celui d'un peuple qui ne devient vivant que dans son alliance avec la liberté! Allons, l'idée qui s'appelle la France a encore l'avenir devant elle.

Mais si l'élection du 5 mai avait installé au cœur de la France un bloc erratique de 30 ou 40% d'électeurs du Front national, on aurait sonné le tocsin, parce que tout le monde aurait compris que la République aurait couru le danger d'une hémorragie cérébrale. Alors, le nouveau Gouvernement se serait précipité au secours d'un pays tombé entre les mains d'un médicastre. Il est plus difficile de s'apercevoir qu'avec un cancer qui a progressé de 50 000 cellules , il serait suicidaire pour la démocratie de se blottir dans les plis du drapeau d'une République censée avoir recouvré une santé florissante. La démocratie outragée par un trublion de passage n'a pas été sauvée par un sursaut de ses enfants, pour parler comme Déroulède. L'État ne saurait se contenter de célébrer en fanfare les bienfaits de la vieille devise Liberté, Égalité, Fraternité .

L'heure a sonné d'aller au fond du débat et de s'interroger sur la nature de la justice républicaine . Dans un pays où un grand industriel du livre peut demander au Ministère public de classer sans suite de graves délits commis au détriment des écrivains, c'est l'alliance de l'Etat avec la culture qui est en jeu, et la culture, c'est l'âme du pays et le souffle même de la nation de Molière et de Descartes.

Le suffrage universel a fait un miracle: il a porté au plus haut le prestige de la nation de la liberté dans le monde et redonné leur éclat aux principes de la Révolution. Mais, du coup, il a été rappelé que le coeur de la France, c'est son idée de la justice et que si l'appareil judiciaire se sclérose comme sous la monarchie, il n'y a plus de République proprement française.

Nous avons évité le péril d'un exécutif affolé par un score terrifiant de la sottise et qui se serait contenté de grossir les effectifs de la police et de la gendarmerie afin de rassurer avec des régiments les Français menacés dans la rue et à leur domicile. Le péril d'une guerre civile entre les partisans d'un ordre obtus et les enfants de chœur de la politique a été écarté. Mais la peste évitée, quels sont les dangers du choléra ? La France est la seule nation qui ne puisse pourrir que par la tête et ce trépas-là lui est est réservé quand l'Etat soutient un Parquet ennemi des Lettres et de la pensée.

La politique est un art, une science et une philosophie. Elle en appelle à des esprits non seulement réfléchis, mais contemplatifs et qui ont médité sur la nature secrète des États. Ceux-là savent que la politique ne se confond pas avec la morale et que toute la difficulté est de savoir sous quelle barre l'éthique d'une République ne saurait descendre sans anéantir la démocratie. Cette ligne de flottaison est malheureusement déplaçable, parce que l'immoralité se présente sous des traits divers, dont les uns illustrent l'Histoire dans sa gloire et d'autres dans ses désastres. Puisque toute éthique change de nature et de visage au gré des circonstances, des époques et des lieux, à quel moment la forme républicaine de la démocratie devient-elle suicidaire pour l'État chargé de l'incarner? Comment se fait-il que, dans un gouvernement de ce type, la frontière entre le politique et la morale soit si naturellement liée au statut de la justice qu'une monarchie constitutionnelle, par exemple, ne connaîtra pas le même tracé entre le civisme et l'anarchie, parce que la magistrature, les oligarchies dirigeantes et le suffrage universel y obéiront à d'autres formes de l'autosacralisation de l'autorité publique qui caractérise tous les régimes politiques du monde ?

Pour le comprendre, il faut observer comment une morale angélique se sépare de la politique dans les Républiques, donc le lieu du rendez-vous manqué entre les principes célestes que proclame cette forme de la démocratie et l'action réelle de l'État censé les illustrer . Cette rencontre rêvée et largement trompée ne peut être autre que celle où l'accès à la loi séraphique sera accordé ou refusé aux citoyens. Mais les valeurs d'un droit universel qui fondent les démocraties se réduisent nécessairement à des voeux que leur piété ne suffit pas à faire débarquer sur la terre, parce que la vie concrète des États est trop envahissante pour qu'ils puissent répondre au jour le jour à la générosité de l'éthique qui leur sert d'Évangile. Aussi tout État procède-t-il à un choix sur le terrain entre les citoyens auxquels il ouvre les portes du royaume des cieux et ceux devant lesquels il les ferme. Quelle sera la rationalité qui commandera l'arbitraire de ce partage entre la morale et les contraintes terrestres de la politique et quel sera le système de contrôle des vannes de cette écluse?

 

Que le Tribunal veuille bien se transporter sur les lieux: si les Parquets instruisaient les plaintes pour discrimination raciale à l'entrée des boîtes de nuit, les procès qui s'ensuivraient se compteraient par milliers et les tribunaux correctionnels seraient submergés. Mais comment repousser le flot des plaignants si le délit est démontré par des constats d'huissiers, donc irréfutable aux yeux du législateur ? On recourra à un système tout mécanique, mais d'une efficace simplicité, celui des " classements sans suite ". Ces décisions seront arbitraires, puisque, par définition, un acte non motivé de l'État se veut étranger au droit; et comme un argument juridique est éthique en dernier ressort du seul fait qu'il se fonde sur des valeurs universelles - la liberté, l'égalité, la fraternité sont des vertus évangéliques par nature - l'État se révélera nécessairement à la fois immoral et despotique sitôt qu'il jouera son rôle de personnage réel dans l'Histoire.

Du coup, comment la question se posera-t-elle de savoir à quel moment l'immoralité inévitable de l'État sitôt qu'il se présente en acteur politique dans l'arène du temps, se changera en une tyrannie de nature à détruire cet État en retour ? Logiquement, ce ne sera pas la nature même de l'arbitraire, mais seulement sa gravité et son extension à tel ou tel secteur plus ou moins sensible de l'action publique qui tracera la ligne de démarcation entre la rationalité propre à l'éthique et celle qui appartiendra à la politique. L'automate chargé de mécaniser les " classements sans suite " des délits ou des crimes devra donc être observé avec la plus grande attention si l'on désire connaître la gravité de la maladie dont souffre une République et quels remèdes à sa bancalité naturelle auront des chances de se révéler efficaces : selon que le diagnostic déclarera curable ou incurable le malade, la frontière sera rationnelle ou irrationnelle entre la morale et la politique dans une démocratie qui aura rejeté le référent monarchique.

4 - La République en son royaume des cieux


Mais l'heure n'a-t-elle pas déjà sonné de souligner que cette ligne de démarcation passera nécessairement par une réflexion de fond sur la notion de justice, parce qu'un régime auquel la devise " Liberté, Égalité, Fraternité " servira de substitut au royaume des cieux invoquera nécessairement la légitimité ou l'illégitimité de son fondement évangélique. De plus, tout État démocratique, donc utopique ab ovo, définira d'avance la notion même de justice comme l'expression de la Liberté, la Liberté comme conditionnée par l'Égalité devant la loi et cette Égalité comme inspirée par une Fraternité chargée de la mission de donner son souffle dans l'ordre politique à ce type tout céleste de la justice.

En français, les majuscules données aux noms communs sont toutes héritées de la théologie : on écrit l'État et la République parce que l'on écrit la Croix, les Écritures, l'Église , les Évangiles. Simplement, une démocratie de type républicain transférera l'infaillibilité du sacré à un suffrage universel chargé de définir le juste et l'injuste à l'écoute de la souveraineté du peuple. Dès lors, penser la justice dans une démocratie sera nécessairement un sacrilège puisqu'il s'agira de peser une infaillibilité qui se réfutera elle-même quand elle portera Hitler au pouvoir, alors que sa logique interne ne lui donne pas davantage qu'à une théologie les moyens de se renier. Mais si toute autorité citoyenne est inévitablement démagogique et si elle ne peut pas davantage se tromper que la divinité, comment mobiliser l'intelligence critique contre l'arbitraire du ciel et de la terre, puisqu'elles tracent ensemble une frontière césarienne entre la morale et la politique ? Par quelle hérésie victorieuse Socrate boira-t-il avec délices le poison de la vérité ?

On remarquera, en passant, que les monarchies constitutionnelles n'appellent pas les buveurs de la ciguë socratique à la même réflexion de fond sur la justice, parce que le civisme n'y repose pas sur l'allégeance de tous les citoyens à des principes universels réputés fondés sur la raison pure et en quelque sorte métaphysiques, mais seulement sur une fidélité adorante et irréfléchie des sujets à l'égard d'une royauté demeurée plus ou moins de droit divin. D'où il résulte que, dans une République, le conflit entre les actes de l'État et la morale de la démocratie tuera la politique et entraînera la nation dans l'abîme à l'instant où l'automate des " classements sans suite " anéantira l'idée même de justice sur laquelle se fondent ses Saintes Écritures.

Mais à quelle heure une théologie trépasse-t-elle ? A quelle heure une Église n'est-elle plus une Église ? A quelle heure, se demandaient les théologiens du Moyen Âge, une hostie avalée par un rat n'est-elle plus le corps du Christ dans l'estomac du rongeur ? A quelle heure saint Marx périt-il dans l'estomac de Staline ? Dans une République, serait-ce à l'instant où la mécanique des " classements sans suite " passera l'éponge sur des meurtres purs et simples ?

Exemple : " Son corps avait été retrouvé sur un terrain vague en 1970, pas loin du siège des Rapides de Bourgogne, où travaillait déjà Emile Louis. Et alors ? C'est une enfant de la Ddass, on boucle l'enquête : elle s'est suicidée. Aujourd'hui, impossible de retrouver le rapport d'autopsie. En 1979, c'était au tour d'Élisabeth Fontaine. Mystérieusement volatilisée. On retrouve sa voiture sur un parking, au bord de l'Yonne. A la fourrière, direct. Pas d'enquête, rien. Les parents de la victime écrivent au procureur de l'époque. Deux fois, et pas une réponse. Le dossier est refermé, Élisabeth n'allait pas bien, elle a dû vouloir en finir. C'est plus simple comme ça. Même scénario pour Marie-Angèle Domece, encore une jeune fille de la Ddass , disparue le 8 juillet 1998. Affaire classée. Et oubliée. Sylvie Bâton, Joanna Parish et Daniel Bernard ont été assassinées en 1989 et 1990. Les circonstances de leur mort restent non élucidées . Et ce ne sont là que quelques exemples. " (Nouvel Obs, numéro du 25 avril au 1er mai 2002, n° 1955).

Mais c'est ici que la réflexion de la République d'après le 5 mai 2002 - comme on dit l'Amérique d'après le 11 septembre - s'approfondit pour déboucher sur la question de la nature mi-réelle, mi-théologique des pouvoirs et des prérogatives respectifs de l'État et de la magistrature dans une démocratie. Comment diagnostiquer la nécrose d'un appareil de la justice divisé à l'intérieur de lui-même entre son éthique et sa politique ? Lequel des deux, du Gouvernement ou de la magistrature sera déclaré représentatif des citoyens si le premier est élu par le peuple et si le second rend ses décisions au nom du peuple français? Étrange partage d'un seul et même sceptre. Lequel se voudra le plus sacré des deux ? Quelles seront les méthodes avouées ou cachées de l'auto sacralisation de l'un et de l'autre si tout pouvoir se sculpte une effigie qui le hiératise?

On demande le nom du souverain qui sera chargé d'exprimer sa propre volonté de justice si ce souverain s'appelle désormais le peuple et s'il est condamné à tracer une frontière aussi indécise et changeante que celle d'une théologie entre la politique et la morale de la démocratie. Car le plus grand démagogue n'est autre que le ciel. Il a servi de modèle à tous les États. C'est lui qui enseigne à couper en deux la poire de la politique ; c'est lui qui, dans saint Thomas décide que l'hostie demeurera une chair divine dans l'estomac d'un rat et, dans saint Bonaventure, qu'il se produira une mystérieuse métamorphose inverse, qui redonnera son statut de chair naturelle à celle qui était devenue divine sur l'autel. Qui décidera de l'instant où, par une réfutation du type de prodige eucharistique que pratique la démocratie, l'immoralité de la magistrature remplacera son pain de vie par la loi de la jungle et détruira une nation ramenée au profane? Faudra-t-il confier à la République temporelle, celle dont l'autorité se trouvera seulement matériellement entre les mains du Gouvernement corporel de la France, la tâche de veiller au civisme des magistrats privés de l'hostie, ou bien la magistrature sera-t-elle autorisée à revendiquer son indépendance entière et sa sacralité à l'égard de l'autorité de l'État terrestre afin de tracer toute seule et en toute souveraineté la ligne de démarcation théologique qui lui conviendra entre la politique et la morale, et cela, à l'école tantôt des saint Thomas, tantôt des saint Bonaventure de la politique de la France dans l'ordre de sa justice?

Du coup, ce sera la question de la survie politique de ses idéaux qui sera posée par l'examen des pouvoirs qu'exerceront respectivement l'État et la magistrature. Celle-ci divorcera-t-elle d'avec l'État à l'avantage de l'hostie ou à l'avantage du rat ? Deviendra-t-elle l'organe de sa propre transsubstantiation, l'instrument exclusif de la souveraineté des citoyens parce qu'elle tiendra dans ses mains le sceptre de sa prétendue métamorphose en pain vivant de la démocratie ? A la fin du Tartuffe, c'est l'État qui surgit en deus ex machina:

" Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude .
Nous vivons sous un Prince ennemi de la fraude,
Un Prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. "

(
Le Tartuffe, acte V, scène dernière. )

Pourquoi la littérature française est-elle riche des Bridoison, des Raminagrobis, des Grippeminaud , sinon pour le motif qu'une magistrature libérée de tout contrôle de l'État réduira les citoyens à une impuissance sans remède devant l'arbitraire de l'appareil judiciaire? Certes, le choix paraît difficile entre l'arbitraire qui tente tout pouvoir exécutif et celui d'une classe de dignitaires dont la toque et l'hermine n'ont plus de comptes à rendre à l'État républicain. Il est démontré que même un gouvernement démocratique parvient à s'entourer d'une cour de magistrats dont il obtient la docilité par des nominations avantageuses ; mais du moins le citoyen dispose-t-il en l'État d'un interlocuteur dont les faux-fuyants et les dérobades peuvent être dénoncés, tandis qu'une magistrature sans maître n'aura pas de statut constitutionnel défini et qui la rendrait saisissable en tant que sujet de droit public. L'État qui aura renoncé à la surveiller se lavera les mains du sort des plaignants; et il les renverra à une impuissance dont il se déclarera, s'il le faut la victime à son tour au nom d'une sacralisation de la séparation des pouvoirs qu'il jugera avantageuse pour lui-même.

Alors, on entendra un État tartufique proclamer haut et fort que nul autre souci que celui d'une justice immaculée lui aura fait accorder l'autonomie à son appareil judiciaire ; et il aura grand soin de le sanctifier discrètement, afin de recueillir les retombées de la virginité qu'il lui aura hypocritement octroyée. Alors, le faux dévot ne sera autre que le gouvernement lui-même. Dans Molière, l'imposteur se réclame déjà, lui aussi, de l'intérêt de la royauté pour lui sacrifier sans remords son bienfaiteur dupé, le naïf Orgon.

" Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir :
De ce devoir sacré la juste violence
Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance
Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
"

A une République dans laquelle les idéaux de la démocratie devenus tartufiques, Dorine pourrait répondre, comme dans Molière :

" Comme il sait, de traîtresse manière,
Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère ! "

Quelle image de l'État et de son livre de messe donnera-t-il au monde, un gouvernement dont le zèle pour une justice pseudo séraphique sera devenu le pire ennemi des citoyens ? De quelle imposture se parera-t-elle, une magistrature que son indépendance aura conduite au " classements sans suite " d'une succession de meurtres ? Pour le comprendre, il suffira d'observer ses indignations à l'égard d'un prince plus désarmé que Louis XIV et qui aura bien timidement tenté de limiter son arrogance: " Mettre ainsi en cause des magistrats, ça ne se fait pas. L'ancien plus haut magistrat de France, Pierre Truche, a d'ailleurs fait le déplacement pour le dire. Oui, il est outré, Pierre Truche, par cette audience qui offense la profession. Il lâche même : " Qu'est-ce que c'est que ce pays où l'on voit un gouvernement poursuivre les magistrats ? (…) Sur les bancs, une femme dit : " Il se trompe ou c'est nous qui ne comprenons rien ? " Pierre Truche tourne le dos à l'assemblée. Comme à Auxerre, ici, on est solidaire.Il désigne ses collègues magistrats : " Ces hommes jetés en pâture… La garde des sceaux y a-t-elle pensé en convoquant cette audience disciplinaire ? " Le monde à l'envers, les représentants de l'action publique victimes de l'affaire des disparues d'Auxerre ! Elle en avait la tête qui tournait, l'amie d'une disparue, assise sur le banc, au fond, à droite : " C'est de nous qu'il parle ? Je ne comprends rien… " (Nouvel Obs, numéro du 25 avril au 1er mai 2002)

La France de l'après 5 mai 2002 retrouvera-t-elle le regard de ses grands écrivains sur l'appareil judiciaire de la monarchie, puis de la République? Si son État n'aidait pas les Rabelais, les Montaigne, les Molière, les La Fontaine, les Montesquieu , les Voltaire, les Zola à ouvrir les yeux des citoyens sur leurs juges d'hier et d'aujourd'hui, jamais les anthropologues, les sociologues, les psychologues et les philosophes issus du siècle de Darwin, puis de Freud ne fabriqueront le puissant appareil à radiographier la République dans l'exercice de sa justice, parce qu'il y faut des analyses des mécanismes les plus subtils du tartufisme d'État. Les impostures de la dévotion peuvent fleurir sur les autels des idéalités comme hier sur les offertoires de la chrétienté, parce que l'encéphale des évadés de la zoologie est dédoublé de diverses manière entre le réel et l'irréel.

Dans une démocratie, la justice pénale peut cacher un sein que Tartufe " ne saurait voir ", celui des alliances invisibles au public entre les puissances d'argent et le Ministère public. Que se passe-t-il quand le Parquet ne se contente pas de cacher des cadavres ? Que se passe-t-il quand il s'en prend aux têtes pensantes, quand il classe sans suite des délits embusqués au cœur des procédures civiles, quand il prive la magistrature assise de tous moyens de dénoncer les délits que les chefs d'entreprise les plus connus et les plus influents du pays s'entendront à commettre avec le soutien des Procureurs ? Que se passera-t-il quand le Ministère public se rendra complice des grands financiers soucieux de se blanchir par le recours à l'imposture?

Une situation si nouvelle trace entre la morale et la politique une frontière d'un type entièrement différent de celle qui tuait l'État de droit et la démocratie par le moyen du classement systématique des affaires criminelles ; car, dans celles-ci, l'appareil judiciaire ne s'appliquait pas à déterrer les cadavres et elle s'en gardait avec soin pour le motif évident que, sitôt découverts, il serait difficile de les faire disparaître derechef par la seule vertu d'un décret.

Mais les délits diffèrent des crimes en ce qu'ils se situent sur une échelle fort longue et qui monte des plus invisibles aux plus ostensibles. Dès lors, la ligne de partage entre la morale et la politique échappe d'autant plus au regard des citoyens que l'infraction sera plus insidieuse, donc plus astucieuse et mieux cachée. Du coup, on oubliera qu'une République se trouve livrée à un plus grand danger si sa justice s'effondre dans les affaires civiles. Alors que la conjuration de quelque Catalina armé jusqu'aux dents fera fleurir d'éloquents Cicéron, une France brûlée à petit feu dans les salles d'audience d'une justice de cour banalisée se trouvera bien davantage menacée : car un peuple est capable de courir sus à des Tartuffe bien masqués et qui se présentent en ardents défenseurs du peuple, mais non de résister à l'hydre d'une injustice rampante et qui pervertira la société de la base au sommet.

Mais pourquoi le règne de l'arbitraire fantasque et désinvolte auquel une machine des " classements sans suite " déboussolée servira d'appareil à piloter la République vers l'abîme sera-t-il, en fin de parcours, plus dangereux dans les affaires culturelles que dans les affaires de meurtres ? C'est que la culture est le royaume où la République illustre, démontre et met en scène la hiérarchie des valeurs qui commande toute civilisation fondée sur la justice et le droit. Partout ailleurs, l'amputation sauvera un membre gangrené; mais si le poisson pourrit par la tête, le guérira-t-on à la lui couper? Puisque le seul avantage que présentera une opération aussi radicale sera de hâter la mort du patient, il faudra se demander s'il n'est pas quelquefois plus avantageux de précipiter le trépas du malade que de le laisser périr dans une interminable agonie.

Les peuples ont une longue expérience de ce genre de tragédies. A la République pourrie et frappée de cécité des notables de Rome succédera un Jules César qu'assassinera un héros de la démocratie aux yeux crevés; certes, les successeurs du vainqueur des Gaules puis d'Auguste s'appelleront Claude, Néron, Caligula, Tibère, Othon, Vitellius, Commode - la liste sera longue. Mais puisque la République n'était plus à l'échelle du génie politique que requiert la conduite d'une vaste Empire, les Galba, les Titus, les Vespasien, les Hadrien et les Marc Aurèle démontreront que le poignard municipal de Brutus n'était plus celui du peuple romain, mais seulement d'une oligarchie de hérauts de leur propre minusculité.

De quel poison la République romaine a-t-elle péri, sinon du pourrissement d'une justice civile qui consolidait le règne des financiers les plus puissants sur les juges? La " justice de cour " de l'époque était la même que celle dont la Garde des Sceaux d'hier, Marilyse Lebranchu, avait cloué les vices au pilori dans un article retentissant paru dans le Monde du 10 août 2001, mais sans que ni l'État, ni le Gouvernement de l'époque eussent soutenu l'héroïsme solitaire de cette passionaria de la République.

Plus en profondeur encore, en quoi le poisson qui pourrit par la tête détruit-il l'essentiel - à savoir la hiérarchie des valeurs sans laquelle il faut se résigner à enregistrer l'acte de décès d'une République ? En ce que ce pourrissement-là de la pensée métamorphose les gens de plume en fournisseurs des marchands. Cette subordination des créateurs à des commerçants tout fiers de se peindre en employeurs de Balzac ou de Victor Hugo n'est plus seulement l'expression d'une dévalorisation insidieuse des droits de l'esprit: on la voit de plus en plus reconnue et même affichée sans vergogne par les auteurs eux-mêmes. Certains avocats se vantent d'avoir " l'oreille du Président ". De même, des écrivains craignent d' " indisposer " le fabricant des biens de consommation dont ils ont reçu commande et qu'ils appellent encore des livres. Comment une République survivrait-elle à l'abaissement de l'écriture dans une démocratie où les écrits se trouvent réduits au rang d'une marchandise dont la qualité sera jugée à son chiffre de vente?

C'est ici que la ligne de partage entre la politique et la morale trace, en réalité, la frontière entre la civilisation et la barbarie parce qu'une véritable démocratie se fonde sur une aristocratie des cerveaux et des cœurs. En Grèce, ce n'était pas le petit peuple qui décidait de monter les tragédies de Sophocle et d'Eschyle ou les comédies d'Aristophane, mais une dizaine de connaisseurs qui dictaient leur choix non seulement aux Athéniens, mais aux oligarques de l'ignorance.

Par définition, une culture populiste n'est plus républicaine, parce que les démocraties de masse sont des médiocraties. La vie politique d'une République change d'esprit et de nature quand elle se soumet au bon vouloir de l'ignorance des foules. L'expérience des siècles a démontré que toutes les démocraties ont été élitistes dans la force de leur âge et qu'elles ont péri par la dégradation de leur culture dans les décadences de la raison.

Si l'après 5 mai provoquait un sursaut de l'esprit républicain, la renaissance de la langue serait la condition première d'une vraie résurrection des droits de la raison et du goût, parce qu'il y va (et non " en va ", Monsieur le Président de la République !) de l'alliance de la liberté citoyenne avec la droiture de la pensée. Une langue bien parlée et bien écrite s'enracine au plus profond de l'éthique politique d'un peuple. Comment une nation se tiendrait-elle debout dans la loyauté d'une démocratie véritable si sa classe politique s'embourbe dans ses ânonnements et si son incapacité à pratiquer un français fluide et précis témoigne de l'embarras sans remède de son esprit ? Le flottement d'une classe dirigeante infirme s'exprime dans une syntaxe incompatible avec la franchise et la limpidité que requiert une politique fondée sur des principes . La recherche laborieuse des vocables dans une langue entravée de e, e, e, exprime le pénible accouchement des discours contournés et menteurs. Que d'arrière-pensées inavouées dans un ahanement harassant , que de ruses dans une phraséologie au chemin titubant, que de détours dans une langue dont la lenteur maladroite se prend dans les pièges qu'elle s'exténue en vain à éviter ! La psychanalyse politique d'un français entrecoupé et tordu révèle, à l'école même de ses fausses habiletés , les embûches sur lesquelles trébuche une classe dirigeante au débit haché. On ne saurait demander à une démocratie vivante de s'accommoder du discours tartufique de sa classe dirigeante. Une langue bien née trahit son génie quand elle malmène la République.

Le français est une langue de la propreté morale. La netteté de la phrase y exprime l'honnêteté de la raison. L'intelligence y est à l'aise et y trace son chemin sans rencontrer d'obstacles. Si on en retarde le cours à coups de faux semblants et de repentirs truqués, elle vous crie son refus de quitter sa démarche naturelle. La componction administrative et les précautions bureaucratiques sont étrangères à son pas. Le français a l'haleine fraîche et la mine joyeuse. Sitôt que la mauvaise odeur de la République l'incommode, on dirait qu'elle retrousse ses manches et qu'elle descend dans la rue pour retrouver ses vertus. Le peuple ne mâche pas ses mots. Il n'est libre qu'à parler vraiment le français . Qu'il entende les dignitaires de la démocratie se tortiller devant elle et feindre de chercher dans leurs dossiers le fin mot des fausses énigmes, il se détourne des Trissotins de la République et cherche le bon air de la France dans les mots bien frappés et les phrases alertes de ses bons auteurs.

Pourquoi le sursaut républicain passe-t-il par la vitalité d'un français non entravé, sinon parce que la culture devient républicaine sitôt qu'elle épouse le génie d'une langue connaturelle à la liberté de l'esprit ? Le franc parler est l'âme même de notre littérature. C'est parce qu'ils n'ont pas la langue dans leur poche que nos grands classiques sont républicains à leur manière ; et c'est pourquoi, seule parmi les nations, c'est dans le naufrage de sa langue que la France pourrit par la tête. Aussi le spectacle des hommes politiques sortis du moule d'un grand séminaire de la scolastique d'État et tout empêtrés dans leurs discours fabriqués rappelle-t-il qu'il est vain de faire appel aux grammairiens attentifs seulement à signaler les fautes de français des élites dirigeantes de la nation. Il ne suffit pas de rappeler qu'elles n'ont pas fait leurs classes à l'école de la vraie langue du pays : le mal est plus profond et il est politique. C'est parce que l'esprit de la République s'est perdu dans les Cabinets ministériels, dans les organes foisonnants de l'État bureaucratique et sous les lambris des salles d'audience que la France perd son âme quand elle perd sa langue. Aussi longtemps que l'analyse des malheurs du français ne descendra pas dans les arcanes de la politique, il n'y aura pas de renaissance de la République.

Mais la langue n'est pas seulement le baromètre de la moralité politique de l'État : sa perversion traduit le retour de la République et de son appareil judiciaire aux mentalités monarchiques et aux raisonnements théologiques. Tous les pouvoirs autoritaires sont sacraux, soit qu'ils le proclament, soit qu'ils le cachent sous une idéologie, et tous se fondent sur l'hégémonie des corps sur les esprits. Si la France meurt parallèlement à la décadence de sa langue, c'est parce que le français ressemble au grec par sa transparence et sa clarté - les deux idiomes se laissent décorporer par la prééminence de l'idée et du concept qui les rendent aériennes. La France républicaine meurt avec la langue de l'esprit qui la fait vivre.

Quand la magistrature et, à ses côtés, les hauts dignitaires de l'État, se comportent en oligarchies auto-sacralisées sur le modèle de la christologie et du pouvoir royal (Voir Hachette et l'État de droit, Lettre ouverte à Jean-Luc Lagardère sur l'édition dans un État de droit) c'est que la fonction est censée s'incarner en ses représentants, comme le roi en son corps et le Christ en sa chair et son sang. Au plus profond, c'est la dérive théologisante de la République qui enfante son langage de caste et de cour. On remarquera que, le 21 avril 2002, la gauche a obéi à un réflexe ecclésial : si hideux que soit le démagogue qui l'a envoyée dans les cordes, elle ne s'est livrée à aucune autocritique politique ; comme l'Église, elle a diabolisé une hérésie afin de s'auto angéliser et de s'auto sanctifier en retour, à la manière du concile de Trente, qui voyait dans la Réforme une attaque contre le prodige eucharistique et un outrage aux rituels sacrés.

De même , les énoncés ésotériques des énarques - la classe dirigeante est désormais entièrement constituée de leurs membres, aussi bien dans les organes de l'État qu'à l'Assemblée législative - soulignent la spécificité discrète d'un discours subrepticement robotisé afin d'exprimer la haute dignité de l'État ritualisé. Le vocabulaire hésitant et difficilement excrété de la fonction publique illustre la spécificité de ses détenteurs, qui en font le signes et quasi l'emblème de leur élection au sacerdoce de l'État-Église . Le pouvoir républicain est devenu ecclésiocratique. Son clergé assure le fonctionnement des organes ossifiés de la nation comme son appareil judiciaire copie la confusion christologique entre la fonction et ses organes ( Voir Lettre ouverte à Jean-Luc Lagardère sur l'édition dans un État de droit).

Dans un univers qui a retrouvé les fondements du politique, le français feutré de la République officielle ressent comme iconoclaste le rire qui ne cesse, depuis la Renaissance, de séparer le sacré du profane. C'est offenser l'église administrative secrètement réinstallée au cœur de la démocratie bureaucratisée de lui rappeler que le souverain, ce n'est pas elle, mais un peuple dont la tête s'appelle la langue française. Le sauvetage de la République passe par les retrouvailles de la nation avec la phrase moqueuse et court vêtue .

Est-ce un privilège ou une calamité de disposer d'une langue ennemie des exorcismes et des incantations et née pour désacraliser la sottise ? Est-ce un privilège ou une calamité d'entendre une voix à l'écoute de la pensée et dont le rythme désensorcelle le monde ? Est-ce un rêve que de fonder un État sur les victoires de la raison ? Ce qui est sûr, c'est que la radiographie du français est la clé d'une anthropologie politique dont l'enjeu est d'éclairer l'ascension et le déclin des démocraties. Sans doute est-ce un grand avantage de savoir que les nations n'ont pas toutes le privilège de pourrir par la tête , parce que pour mériter ce naufrage, il faut en posséder une telle. Une langue capable d'éclairer les rapports de l'intelligence avec les ténèbres du sacré n'est-elle pas précieuse comme une promesse de résurrection ?

Comment éduquer une classe politique qui incarnerait l'esprit de la république et qui serait la messagère de sa langue ? C'est une idée de génie, et authentiquement républicaine d'avoir imaginé une école d'apprentissage de l'État fondée, comme le voulait Platon, sur une sélection des intelligences ; mais encore faut-il qu'une telle école ne soit pas un atelier où se fabriquent les recettes de la gestion de la nation, mais un lieu d'initiation des hommes de gouvernement.

Un homme politique se distingue d'un particulier en ce qu'il aime davantage son pays et ses concitoyens que sa femme et ses enfants ; mais cela ne suffit pas à faire un homme d'État : celui-ci sait que la France est une personne. Il la voit s'avancer dans l'Histoire et il l'écoute parler. Il connaît ses forces et ses faiblesses comme d'autres les vertus et les vices des hommes. Il sait quand elle ment et quand elle trahit sa propre voix, il sait quand sa langue sonne juste parce que l'esprit de vérité l'inspire, il reconnaît à coup sûr son pas assuré ou hésitant, ses effarements d'enfant, ses heures de grand courage. Mais pour que l'école de l'État soit celle de la France des hommes d'État, il faut que la scolarité y soit portée à quatre ans , parce que la haute science qui y serait enseignée comporterait une pédagogie de la politique à l'école de l'Histoire, du droit, de la philosophie et des grands chefs d'œuvre de la littérature mondiale. De même qu'un grand peintre reconnaît l'univers de la peinture dans tout ce qu'il étudie, observe et comprend, un chef d'État voit les nations vivre à l'échelle de l'Histoire, du droit, de la philosophie, de la littérature et il en nourrit sa vocation, celle de prendre la mesure des peuples à les observer dans les miroirs que lui tendent les Cervantès et les Spinoza , les Swift et les Tacite, les Shakespeare et les Platon.

L'homme d'État est le réflecteur d'un monde dans lequel Kafka et Descartes se côtoient . Il voit Freud s'avancer vers Molière, L'Avenir d'une illusion à la main, il voit un Darwin imaginaire regarder les humains s'évader de la zoologie. Si la République devait renaître, l'école de l'État ne serait plus un séminaire, mais un lieu où la classe politique s'élèverait à la science des personnages qu'on appelle les peuples et les nations. Mais quel serait le sommet de cette science, sinon la connaissance du personnage qui s'appelle la langue française ? Ce serait elle qui enseignerait la France aux hommes d'État de la France ; et la classe dirigeante qui sortirait de cette école exprimerait si bien la justesse, la force, la franchise, la clarté de la langue des grands écrivains qu'elle semblerait guider le pays d'une main assurée sur le chemin de son histoire. Si la France est une personne pour l'oreille de la raison, les vrais hommes d'État font descendre la voix de l'intelligence dans l'arène de l'Histoire.

6 mai 2002