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LETTRES A LA GENERATION DE LA LIBERTE

XXV - La machine à décapiter une civilisation .


1 - La machine de la décollation
2 - La croix de la servitude
3 - Le colosse des échafauds
4 - La décapitation de l'Europe et le régime démocratique
5 - Les armées modernes de Jean Calvin
6 - La classe dirigeante mondiale des élus de la grâce

*

1 - La machine de la décollation

Toute machine à décapiter les civilisations est polycéphale par définition . Certes, cet instrument paraît composé d'une seule pièce , mais sa construction le démultiplie nécessairement entre ses tranchoirs, bien qu'ils exercent tous un seul et même office, celui de la décollation. Mais le couteau solitaire de la guillotine classique avait grand besoin d'un nouvel aiguisage, tellement il était impossible de prétendre nous couper le cou avec le seul secours de l'invention rudimentaire du docteur Guillotin.

Songez qu'une civilisation se présente, certes, sous les traits d'un être vivant et qu'à ce titre, ce personnage possède nécessairement un cou . Mais le corps de ce type de personnages présente des singularités si particulières qu'il a fallu reléguer la potence, puis la hache du bourreau, puis son perfectionnement mécanique au musée des exécutions publiques, tellement il faut imaginer une machinerie extraordinaire pour couper le cou des acteurs à cent têtes qu'on appelle des civilisations . Pris isolément, les Etats, les peuples et les nations ne sont pas de taille à présider à une cérémonie de cette envergure. Couchez la France sur le dos et ordonnez-lui de se tenir immobile , les yeux au ciel et les mains jointes sur la poitrine; certes, vous lui trancherez la gorge d'un seul coup, mais à trop peu de frais, tandis que pour décapiter un Continent, il vous faudra en faire rouler le crâne sur l'édredon de ses dévotions. De quel côté de ses piétés doit-elle se tourner de telle sorte que la lame lui coupera la carotide dans les règles et avec méthode ?

2 - La croix de la servitude

La civilisation occidentale présente la caractéristique de se trouver armée pour le moins de deux encéphales sidéraux fort différemment branchés sur leur ciel . On sait que la France s'étend sur la frontière entre des dieux dont les armures s'entrechoquent . Comment fixer les yeux sur une voûte astrale que deux Jupiter se disputent et dont les cuirasses sont coulées dans des aciers ennemis ? Nos devins tentent , depuis près d'un demi millénaire, de lire dans le cosmos les signes de notre universalité cartésienne. Mais notre position n'est pas seulement inconfortable, elle nous empêche de basculer à l'Est ou à l'Ouest des empires de la grâce que notre espèce s'est forgés .

Nous nous trouvons donc en fâcheuse posture : les augures anglo-saxons ont domestiqué nos dieux anciens jusqu'à la moelle , de sorte que nous songeons maintenant à feindre de prendre résolument le large, mais de laisser bien en vue sur le rivage un cheval de bois rempli à ras bords d'Achéens vigoureux et fort décidés à entrer dans Ilion à la nuit tombée. D'autres de nos stratèges nous déconseillent de recourir à une ruse de guerre que la ruée des siècles a usée jusqu'à la corde, d'abord parce qu'en 1995, déjà, notre Ulysse national avait songé à chasser les occupants du port de Naples. De plus, les guerriers de la reconquête de l'Europe prétendent maintenant que la situation n'est pas la même que dans Homère, parce que les cités helléniques se sont toutes ralliées à Darius et se flattent d'en porter humblement la livrée, de sorte qu'il est impossible aux Athéniens de se mêler au troupeau des vaincus et d'y fomenter une révolte générale à eux seuls.

C'est ainsi que notre clouage sur la croix d'une servitude de l'Europe qui nous empêche de jouer des coudes sur cette planète a conduit les thanatologues de la civilisation de Platon et de Copernic à la construction d'un échafaud d'une conception audacieuse. Il était urgent d'apporter au couteau quasiment médiéval de nos ancêtres des perfectionnements astucieux, tellement la fatigue de ses rouages et la rouille de ses ressorts en illustraient la déchéance.

3 - Le colosse des échafauds

Pour bien comprendre le fonctionnement de la machine spécialisée dans la décapitation de la civilisation européenne, il faut non seulement en scruter avec attention les engrenages théologiques , mais surtout comprendre comment ils s' articulent entre eux dans les encéphales. Car le génie des ingénieurs du ciel des vivants et de la terre des morts a accordé une relative autonomie aux deux faces de la gigantesque mécanique appelée à briser et à dissoudre le fer des dieux et des hommes.

Autrefois, on pendait haut et court en place de Grève. Puis l'acier du couperet a pris la relève de la ballade des squelettes dans les airs; et maintenant, toute l'assistance retient son souffle dans l'attente que la machine fasse rouler la tête de l'Europe dans le panier où un peu de son s'imbibera de son sang.

Aussi l' échafaud sur lequel l'Europe de la pensée est appelée à monter n'est-il intelligible que si l'on observe l'instant précis de la décapitation ; car la chute de la tête de l'Europe dans le panier n'est, certes, qu'une dernière formalité, tellement les méthodes préparatoires de l'exécution doivent retenir longuement l'attention des anthropologues ; mais l'heure exacte où le Vieux Continent poussera le dernier soupir résumera si bien son destin et en offrira un raccourci si parlant qu'il faudra nous souvenir de Tacite , qui a fait dire à un centurion condamné à mort par Néron et dont on creusait la tombe sous ses yeux avec toute la négligence des légions de l'époque : " Ne hoc quidem disciplina " (Même ici, il n'y a plus de discipline).

Comment le colosse des échafauds aurait-il répondu à un modèle périmé du trépas? Pour faire couler tout le sang de la pensée dans un peu de son bien sec, il faudra inventer le panier qui recevra le crâne du supplicié . A vrai dire, la corbeille géante où roulent les Olympes sera devenue la pièce centrale de la machine, parce que la marche des dieux à l'échafaud met en évidence la dégaine de leurs derniers pas sur la terre. L'Europe s'approchera lentement du panier d'osier et sa tête y tombera avec une célérité qui fera un contraste violent avec la nonchalance affectée de son allure au cours de la dernière promenade de cet Hercule. C'est pourquoi il me faut décrire la longue préparation qui a permis une exécution aussi précipitée de cette civilisation . L'interminable agonie du taureau dans la lumière de l'arène trouve son couronnement dans l'acier qui foudroie la bête sur le sable ensanglanté. De même , l'histoire du Vieux Monde connaîtra son apothéose dans la cérémonie somptueuse qui fera de l'éclat de sa mise à mort le sceau de son sacre.

4 - La décapitation de l'Europe et le régime démocratique

En vérité, la conduite sous bonne garde de l'Europe de la raison au pied de la machine à la décapiter s'est d'abord heurtée à la difficulté inattendue de trouver des têtes dignes de se trouver tranchées avec quelque apparat, tellement la décapitation au ras de la nuque d'une civilisation dichotomique rencontre l'obstacle de la vacuité cérébrale dont elle se trouve frappée avant même qu'elle soit présentée dignement au couperet .

Couper la tête à une civilisation qui l'a déjà perdue et qui ne se souvient même plus à quelle borne du chemin elle a bien pu la laisser est un exploit si prodigieux qu'il vous faut examiner la trempe du deuxième couperet dont l'échafaud est doté, ce qui vous conduira à conquérir une science de l'inconscient théologique de l'histoire, parce que la pathologie qui a conduit l'Europe au sépulcre ne deviendra heuristique que si les symptômes du mal vous renvoient à une nosologie suffisamment répertoriée pour qu'Hippocrate n'ait plus à découvrir la nature de l'infirmité, mais seulement à en ranger les indices dans sa nomenclature.

C'est pourquoi on cherchait en vain les encéphales dont un reste de noblesse aurait mérité le sacre et l'éclat de l'épée. Quand le Chancelier Schröder avait décidé de s'associer fièrement au refus de la France de placer la République de Molière et de Descartes sous le drapeau des mercenaires de l'Europe que l'empire américain avait pris à sa solde en Irak, toute la presse d'outre Rhin s'était montrée plus ahurie encore qu'indignée de ce qu'on pût refuser un si riche marché à la religion de la Liberté. Comment une hérésie aussi coûteuse avait-elle pu germer dans la tête des descendants stipendiés de Siegfried ? Il vous faut comparer la consternation qui a laissé les commerçants allemands sans voix à la nouvelle de la dernière audace de Cyrano avec celle qui avait stupéfié la boîte osseuse des théologiens en l'an de grâce 1543, quand Copernic avait soutenu la thèse de la rotondité de notre planète et de sa course maigrichonne autour d'une étoile.

Il est vrai que la souveraineté de la Germanie se trouvait crucifiée sur cent quatre vingt dix-huit potences. Une démocratie apeurée par tant de garnisons avait fait des Germains un troupeau d'agnelets respectueux et craintifs. Quand une Walkyrie de ses fourneaux et de ses confitures avait pris le commandement des descendants d'Arioviste, on l'avait entendue demander au souverain du monde - ses conseillers des tortures venaient de rétablir l'estrapade que Louis XVI avait abolie en France - de fermer le jardin des supplices de Guantanamo. Mais Wotan était bien vite retourné à ses fermages.

Quant à l'Italie, qui ne comptait que cent trente sept gibets tout resplendissants des feux de la démocratie sur son territoire , elle se trouvait définitivement amputée d'un port que Rome avait conquis sur les Grecs en 327 avant l'ère chrétienne - celui de Naples - et l'Espagne, dont le gouvernement avait tenté de faire croire au peuple des conquistadors que les rebelles basques avaient organisé des attentats herculéens à Madrid, comment le suffrage universel élirait-il jamais des chefs qui prendraient le commandement des masses inertes et les conduirait à bouter hors l'envahisseur ?

5 - Les armées modernes de Jean Calvin

Le décryptage anthropologique des arcanes du cerveau simiohumain de l'Europe vous paraîtra une entreprise vouée à l'échec aussi longtemps que vous vous camperez à l'extérieur de ce vase d'élection et que vous le contemplerez en paléontologues médusés ; mais sitôt que vous connaîtrez la disposition de ses organes et le type de connexions qui régit leurs relations entre eux, vous examinerez leurs agencements à la loupe et vous recenserez les symptômes de la maladie à la lumière du réseau d'une nosologie panoramique et bien ramifiée de la mort .

L'encéphale politique de notre espèce avait réussi à mettre en place un modèle de chorale des civilisations dont l'orchestration était l'œuvre d'un illustre anthropologue français du XVIe siècle, Jean Calvin ( 1500 - 1564) qui s'était résolument placé dans la logique politique qu'appelait la postérité théologique de saint Augustin et de Jansénius : il s'agissait purement et simplement, disait-il, d'abattre le mur de séparation qui avait assuré jusqu'alors la sécurité relative des deux lobes du cerveau du simianthrope - ils se veulent sans cesse aux aguets et prêts à bondir l'un sur l'autre. C'est pourquoi le couple de l'Etat et de l'Eglise surveillait conjointement, mais en frères ennemis, les relations tour à tour apaisées et tempétueuses que la masse cérébrale des fuyards de la zoologie entretient avec ses songes sacrés ; car les alliances précaires et le plus souvent fort maladroitement négociées que cette espèce ne cesse de conclure avec ses idoles sont les clés du degré de sagesse et de folie de sa politique. C'est pourquoi les relations guerrières ou semi iréniques des Etats avec les rêves religieux des peuples et des nations sont les régulateurs bancals du genre simiohumain depuis des millénaires.

Certes, Jean Calvin n'est pas parvenu à soustraire entièrement le crâne furieux ou apaisé du simianthrope à tout code sévère ou laxiste de ses relations avec le vide. Il y faut la main de fer d'une caste ecclésiale et d'une classe d'Etat attentives à se partager d'un œil averti la charge de conduire l'encéphale de leurs congénères tantôt au port, tantôt en haute mer, il y faut la voilure d'une orthodoxie capable de quitter la rade, mais de naviguer au plus près des côtes . En proclamant que la boîte osseuse de quelques pilotes du cosmos triés sur le volet par les verdicts infaillibles d'une divinité serait habilitée à recevoir la parole de vérité et se verrait seule autorisée à exercer le monopole d'incarner les messages et les directives du ciel, Calvin a nécessairement enfanté une phalange d'apôtres pré-légitimée par une théologie entièrement nouvelle de la grâce ; et cette légion, plus ardente encore que celle d'Ignace de Loyola - dont le réformateur avait été le condisciple dans son adolescence - n'a pas manqué d'écarteler à nouveaux frais le simianthrope entre des nues et une terre ennemis par nature et désormais à couteaux tirés. Mais une église du salut plus triée sur le volet que celle de Rome présentait aux lèvres de l'humanité une coupe dont le nectar et l'ambroisie allaient fatalement déborder, puisque les bénéficiaires d'une grâce résolument sélective et proportionnée aux capacités cérébrales de chacun se passeraient du triage rudimentaire des écoles de village où des pédotribes obtus transmettaient depuis tant de siècles aux enfants un catéchisme à réciter par chœur et sans ânonner .

6 - La classe dirigeante mondiale des élus de la grâce

Calvin a porté au pouvoir une classe dirigeante de prêtres-citoyens gagés d'en-haut, privés d'uniformes et qui ne payaient pas de mine, mais dont le destin politique mondial l'a convaincue en retour qu'elle buvait l'eau d'une fontaine de la foi dont la pureté sans pareille répandrait sur le monde des bienfaits du surnaturel plus abondants que ceux dont un clergé inégalement discipliné et oscillant entre l'ascèse et la débauche contrôlait jusqu'alors le maigre débit. On comprend le séisme anthropologique d'une portée politique incalculable qu'avait provoqué le débarquement sur cette terre d'une armée de saints vêtus , comme tout le monde, mais en apparence seulement - puisque le lin blanc de la foi n'est visible qu'aux connaisseurs . Leur adoubement spirituel avait été retiré des mains de leurs supérieurs hiérarchiques pour se trouver confié à un Olympe à l'œil de lynx .

Cette gigantesque mutation des armées du ciel a fait couler toute la planète de la démocratie dans le creuset janséniste . La civilisation européenne en a été frappée du coup de massue d'une politique de la grâce dont elle n'est pas près de se relever, faute qu'il lui soit possible d'en comprendre la signification psychogénétique ; car, d'un côté , les peuples terrorisés sur le modèle théologique des païens se trouvent empêchés d'arracher leur destin des mains des haruspices et des augures des chrétiens, puisqu'ils ne sauraient se trouver intronisés dans le royaume du salut. Aussi, les voit-on tomber dans une cécité sans remède sitôt que leurs élites de l'autel et de l'Etat les ont livrés en masse aux mains de l'étranger, tellement leurs médiations institutionnelles, même corrompues jusqu'à la moelle, demeurent auto-sacralisées par la fonction ecclésiale réputée leur être immanente. Quant aux rares privilégiés des nues , ils se métamorphosent en guerriers et en dépositaires résolus de leur ciel ; et ils se mettent à vous piloter un monde divinisé à leur école et à leur avantage .

Observons de plus près le couperet de la grâce et de la damnation qui a décapité la civilisation latine. La pesée de l'acier du clergé de Rome et de celui de Genève vous renverra à l'examen de la trempe du mythe du salut dont la boîte osseuse du simianthrope abrite le trésor . A l'instar de toutes les civilisations simiohumaines antérieures, celle de l'Europe a péri de l'incompatibilité entre les diverses constructions théologiques auxquelles se livre une espèce dont l'atelier cérébral articule diversement ses songes schizoïdes avec son histoire et sa politique . Une illustration planétaire de la domination du monde par le relais de la théologie de la liberté qui sert désormais à la fois de mythologie politique et de religion à la démocratie a été fournie par le déclenchement instantané d'une croisades des cinq continents pilotés par une armée de défenseurs des droits de l'homme surgis de terre comme par enchantement et ardents à clouer la Chine au pilori de la grâce à la veille des jeux olympiques : une lutte titanesque entre le Bien et le Mal a servi de trame à une mise en scène tonitruante des victoires de la bonne conscience américaine. Il fallait de toute urgence amputer la Chine d'une partie de son territoire national, le Tibet, qui lui appartient depuis sept siècles. Que dirait la France si Londres, Washington , Berlin, Moscou ou Rome mobilisaient soudainement la planète entière pour que la Corse ou la Bretagne fussent libérées de la tyrannie de la France ? Mais une théologie de la grâce démocratique à la fois superficielle et capable de mobiliser en quelques heures la terre entière contre un peuple de près d'un milliard et trois cent millions d'âmes démontre combien le courant à fleur de peau du sacré moderne domine tout autant le monde contemporain que l'Eglise du Moyen-Age - simplement le Vatican de la foi janséniste siège à Washington .

Il faut donc découvrir les racines anthropologiques de la cécité politique apparente de l'Europe et de ses élites dirigeantes face à la prolifération foudroyante des Savonarole de la grâce démocratique. Certes, les élites latines en sont pour une part les otages volontaires. Mais leur paralysie cérébrales témoigne également de la pauvreté intellectuelle des sciences humaines contemporaines . La planète n'est pas encore entrée dans sa seconde renaissance, celle de la découverte des fondements simiohumains de l'inconscient religieux de la civilisation occidentale actuelle et du discours de la méthode qui permettra de la décrypter . Je vous en entretiendrai lundi prochain.

Le 21 avril 2008