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Journal d'un européen
1 - Qu'est-ce que l'Europe de la culture ?
2 - Humiliations
3 - Le courage de l'intelligence
4 - Pro américanisme primaire et pro américanisme secondaire
5 - De la subordination volontaire du pithecanthropus europensis
6 - La langue et la politique
7 - La monnaie commune
8 - Impasses
9 - Un intellectuel du troisième type
10 - L'animalité des masses humaines
11 - Le terrorisme international, nouvel alibi.
12 - Le nouveau maître du monde
13 - Notre neurothéologie
14 - Le déclin de l'Europe est-il irréversible ?
15 - Comment peser notre cerveau ?
16 " Nous autres civilisations savons désormais que nous sommes mortelles " (Valéry)
Le 17 février 2001

1 - Qu'est-ce que l'Europe de la culture ?

Dans la Revue politique et parlementaire de décembre 1997 je publiais un article sur l'étrange relation que l'intelligentsia française et la presse entretiennent avec la politique internationale depuis que celle-ci se trouve placée sous la tutelle des États-Unis. Le titre en était sans ambiguïté "La responsabilité des intellectuels européens face au nouvel imperium".

Mais il faut bien comprendre que, depuis la Renaissance l'Europe de la culture s'est toujours exprimée à l'échelle du monde par la voix de la France. De 1870 à 1914, l'Allemagne n'est pas parvenue à supplanter cette nation dans l'ordre de la pensée parce que Paris incarnait une civilisation de la raison ouverte au rayonnement de l'Allemagne dans la science historique et dans la connaissance approfondie du droit romain. Aujourd'hui, une mise à égalité artificielle des cultures primitives et de celles qui bénéficient d'une évolution de plusieurs siècles, ainsi que la légitimation de tous les rêves du monde sur les cinq continents ont battu en brèche la prééminence planétaire d'une civilisation fondée sur l'esprit critique.

C'est dans ce contexte qu'il n'y a plus de destin international pour un guide ou un navigateur de l'intelligence issu du miracle grec. Les survivants de la souche athénienne se trouvent confinés dans l' "extrémité minuscule de l'Asie " qu'évoquait Valéry. Mais l'espoir des retrouvailles avec une grande politique est dans une succession d'humiliations. Michel Barnier, membre de la commission de Bruxelles, se demandait s'il était enfin temps d'oser expliquer aux peuples de l'union européenne " pourquoi nous avons signé le traité de Rome".

L'inculture politique des multitudes est une évidence euclidienne aux yeux des vraies têtes politiques. Mais la cécité des foules s'est fondue dans la vague religiosité des Bas-Empires. Certes, la guerre du Kosovo a été un électrochoc ; mais il en faudra d'autres pour faire bouger une Europe obstinément embryonnaire sur le plan militaire. Reconnaître cette fatalité, c'est accepter de tenir compte du degré de maturation de notre espèce. Dans le domaine de l'évolution aussi la politique est la science du possible. On accélérera davantage une mutation du capital génétique des évadés de la zoologie à souligner cette aporie qu'à multiplier les protestations platoniques des intellectuels exercés aux coups d'épée dans l'eau. Penser, c'est aussi humilier.

Le 18 février 2001

2 - Humiliations

La seconde leçon a été le sommet de Nice. Le mythe selon lequel le vrai débat se déroulerait entre l'arrogance des grands États et le séraphisme fédéraliste des petits a été plongé dans l'eau bouillante. Il a été rappelé aux tièdes que toute minusculité politique vise seulement à la corsification de l'univers. Il est inévitable que les Pygmées défendent leur identité folklorique et tribale. Le traumatisme niçois a provoqué le retour en force de la doctrine de l'État-nation parce que tout le monde a compris que le fédéralisme est l'arme de l'échec dans le clanisme. Mais il est plus vrai que jamais qu'un État-nation ne peut affirmer sa vocation mondiale que s'il prend la tête de la pensée rationnelle sur les cinq continents. Il n'y a pas d'autre universalité possible de la politique que celle du message de la raison critique.

La troisième blessure salutaire vient de se produire : c'est sans consulter aucun prétendu "allié" que les États-Unis et leur satellite principal ont bombardé Bagdad , mais seule la France s'en est indignée, ce qui a du moins permis de souligner le silence massif de trois cent soixante millions de descendants de Salamine. Cette secousse sera non moins bénéfique à long terme, mais non moins insuffisante que les précédentes parce qu'elle vient à point nommé illustrer l'abîme qui sépare la gestion économique et administrative de l'Europe, d'une part, de l'action politique, de l'autre. Par bonheur, les avatars de la sottise sont des accélérateurs de la raison : le débat va se clarifier à l'école des cicatrices. Mais il faudra encore beaucoup de désastres politiques d'une grande amplitude pour provoquer un réveil politique sur le chemin de croix des humiliations salvatrices.

Le 19 février 2001

3 - Le courage de l'intelligence

Que serait aujourd'hui le vrai courage de l'intelligence française ? Celui d'une philosophie qui apprendrait la pesée anthropologique de l'onirisme humain sans se mettre en porte à faux avec les compétences gestionnaires et les soucis pratiques de l'homme d'État, qui se trouve, lui, comme disait de Gaulle, "sous le harnais" ou "au timon des affaires". Une telle philosophie politique serait à mi chemin entre Machiavel et Tocqueville.

Le 19 février, 20 heures

4 - Pro américanisme primaire et pro américanisme secondaire

Quand M. Védrine écrit qu'au conseil des Ministres de l'Europe des Quinze il ne saurait soulever aucune question cruciale parce qu'elle serait automatiquement rejetée comme censée exprimer une tonalité subrepticement antiaméricaine et qu'il n'y réussit que par un détour, en démontrant à ses partenaires qu'il se trouve, lui, bien davantage en grâce auprès de Mme Albright - c'était hier - que ses voisins, fort contents, semble-t-il, de leur subordination avouée à une puissance étrangère, c'est une belle leçon d'art ou de science diplomatique qu'il nous donne. Mais le talent de l'anthropologue ne se réduirait pas à raconter les difficultés de terrain que Talleyrand ou Vergennes rencontrent nécessairement et qui les contraignaient à recourir aux platitudes et aux subterfuges que la médiocrité de l'Histoire impose à l'action politique quotidienne.

Une philosophie ancrée dans une connaissance scientifique de notre espèce soumettrait l'action internationale à une réflexion tout ensemble théorique et pratique sur les sources zoologiques de la diplomatie et sur le fonctionnement d'un encéphale que nous devons apprendre à peser dans la postérité de Darwin. Existe-t-il une forme de l'écriture qui mettrait dans une vive lumière la vie simio-humaine des nations? Il y faudrait une connaissance psychogénétique de la vie internationale qui s'inscrirait dans la postérité du décryptage du génome humain.

5 - De la subordination volontaire du pithecanthropus europensis

Un bon exemple des virtualités de la pensée politique de demain nous est proposé par la question de savoir si l'unification économique du Vieux Continent le conduira à la reconquête de sa puissance perdue depuis un demi-siècle. Pourquoi seule une anthropologie historique et critique peut-elle tenter de répondre à une question d'apparence aussi classique ? On sait que l'Allemagne a pris récemment une position radicalement opposée à l'esprit du traité de Rome et à toute la politique européenne depuis un demi siècle : elle avoue que sa seule ambition réelle est de se substituer à l'Angleterre dans le rôle d'alliée privilégiée des États-Unis, donc de devenir le cœur battant d'une Europe placée sous protectorat américain à titre perpétuel.

6 - La langue et la politique

Cette réaction des petits fils de Bismarck illustre bien le contexte politico-culturel évoqué au début de ces notes : Berlin n'a pu rivaliser avec Paris sur le terrain décisif, parce que mondial, de l'éclat culturel. Jamais la langue allemande n'a davantage trahi son génie propre que depuis 1870. Même Hitler disait "diffamieren", "Promenade", "declamieren". Nietzsche qui écrivait un allemand si pur a commencé de franciser la langue de Goethe à outrance après son long séjour à Nice - mais Goethe lui-même avait commencé. Un peuple qui n'a pas d'élite culturelle autre que doctorale n'a pas de classe de bon goût et qui puisse favoriser les lettres et les arts, comme la France a commencé de le faire avec Molière.

L'Allemagne des "docteurs" ressemble à l'écolier limousin : elle francise la langue allemande à la manière dont l'étudiant de Rabelais latinisait le français. Mais ce que l'auteur du Gargantua dénonçait par le rire, c'était la perte d'identité d'une caste de clercs. Les sources dernières de l'allégeance de l'Allemagne à l'Amérique sont d'origine culturelle, parce qu'une nation qui ne s'attache en rien à faire de sa langue son trésor national et international et sa véritable patrie ne saurait fonder son identité politique sur son identité culturelle.

L'Allemagne a une existence ethnique depuis Tacite, et elle ne s'en est jamais affranchie. C'est que le français est devenu une langue savante au XVIe , une langue de culture au XVIIe, une langue universelle au XVIIIe et au XXe et elle n'a perdu son naturel avec l'aisance et la fluidité de son débit qu'à la fin du XXe . L'allemand, en revanche, ne s'est vraiment constitué en langue littéraire qu'avec Wieland, Schiller et Goethe pour perdre ensuite sa texture même dans un caviardage hétéroclite de son vocabulaire, qui a fait de la germanité un vague liant entre des mots allogènes à son génie.

Un peuple ne peut fonder une civilisation si le matériau de sa langue est un produit d'importation. Certes, à l'instar des langues romanes, l'allemand ne pouvait puiser que dans le grec le vocabulaire de la philosophie et des sciences. Mais pour que les mots les plus usuels de la langue quotidienne soient détruits par des artifices de clercs, il faut qu'il n'existe pas de classe moyenne en mesure de ridiculiser l'armée des Trissotins. Aussi une réflexion politique en mesure d'accéder aux fondements anthropologiques des grandes cultures et aux sources de la métamorphose de leurs langues en instruments de leur surréalité culturelle ne saurait-elle trouver sa source que dans une psycho-politique de nos origines. Cette discipline s'inscrira nécessairement dans la postérité de Darwin et de Freud.

Des chercheurs américains viennent, croient-ils, de détecter les "gènes de Dieu" par la spectrographie de l'encéphale d'une nonne en extase. Ils veulent dire que " Dieu " exprime un système immunitaire sécrété par les millénaires. Notre imaginaire nous fait fabriquer des neurothéologies. Mais pour accéder à une profondeur de la raison politique et de son inconscient fondée sur la connaissance scientifique de l'alliance de la langue avec notre capital génétique au plus secret de l'identité psychogénétique des nations, il faut tenter d' expliquer pourquoi Lysias et Isocrate ne cessaient d'expliquer aux Lacédémoniens que Sparte et Athènes réunies feraient aisément le poids face à la Perse. Pourquoi était-ce peine perdue ?

Le 20 février, 14 heures

7 -La monnaie commune

Une science de l'imaginaire politique fondée sur une prise de conscience "proprement humaine" des origines zoologiques de l'Histoire, regarderait en face des apories insolubles et ne chercherait pas à les vaporiser à l'aide des "solutions positives" héritées de la théologie . Une brèche doit demeurer longtemps ouverte pour devenir féconde. Dans cet esprit, aurait-il suffi à Sparte et à Athènes de se donner une monnaie commune pour s'entendre, alors que ces cités parlaient la même langue et honoraient les mêmes dieux , ce qui ne les a pas empêchées de s'entre tuer, même pendant qu'Alexandre conquérait la totalité des terres habitées ?

La seule Macédoine a donné à la langue et à la civilisation grecques un rayonnement planétaire. Sans le fils de Philippe, l'Europe ne serait pas la fille de l'hellénisme et le christianisme romain n'aurait pas tenté de faire alliance avec la pensée philosophique. Si la France et l'Allemagne ne sont pas davantage à l'échelle du monde que Sparte et Athènes à l'époque de Périclès, croit-on vraiment qu'il se produira une entente séraphique entre ces deux nations et que l'Europe parlera d'une seule voix sur la scène internationale à se mettre à leur écoute? Croit-on vraiment que l'Italie et l'Espagne se joindront à ce duo au milieu des cris et du tumulte des petits que l'Angleterre conduira à l'assaut? La psychologie insulaire n'appelle-t-elle pas à son tour des analyses anthropologiques ? Une science politique digne de l'avenir d'une Europe de la pensée devrait avoir le courage d'élever la raison post freudienne à l'examen des blocages d'une civilisation obstinément oublieuse de nos origines zoologiques.

8 - Impasses

Oui ou non, l'Europe est-elle livrée à une impasse en tant que civilisation du seul fait que nos nations ne sont plus à la mesure du globe, tandis que, réunies, elles ne feraient qu'un magma de Corses soucieuses de sauver leurs dialectes et leurs rites ? Toute liberté réelle est l'expression d'une puissance politique. Aucune culture n'a jamais rayonné à se diffracter en de multiples originalités locales et à courte vue. Si l'Europe qui se vante de sa polyphonie culturelle nous renvoie à Byzance, ce n'est pas pour le motif que l'art allemand, italien ou français auraient perdu leur universalité, mais parce qu'un art national ne devient vraiment mondial que si son support politique permet de le faire recevoir comme tel : c'est parce que le Macédonien s'est substitué aux Hellènes pour vaincre la Perse, conquérir les Indes et fonder Alexandrie que le christianisme n'a pu enterrer les Sophocle et les Eschyle, qui auraient été engloutis, comme l'œuvre d'Aristote si Sylla ne l'avait recherchée et fait éditer à Rome.

9 - Un intellectuel du troisième type

Alléguera-t-on que Sparte et Athènes n'avaient pas la même monnaie ? Comment une civilisation placée sous protectorat retrouverait-elle un rôle politique mondial si elle ne conquérait au préalable une science transéconomique des semi rescapés de la zoologie, alors que le secret du goût des nations pour les rivalités entre les identités locales est inscrit dans notre capital génétique? Mais nos chefs d'État ne disposent tout simplement pas d'une connaissance rationnelle de notre espèce qui leur permettrait de répondre au drame de l'agonie politique de la civilisation européenne. Question : l'encéphale du troisième millénaire est-il plus mûr que celui des Grecs et des Troyens d'Homère ? Notre évolution psychogénétique est-elle observable dans un temps mémorisé par l'écrit et ridiculement court, mais qui seul mérite le qualificatif d'historique ?

Le 20 février 2001, 9 heures

10 - L'animalité des masses humaines

Il ne suffit pas de savoir que la politique des vrais chefs d'État se fonde nécessairement sur une connaissance instinctive et préfreudienne du poids des foules et de l'origine zoologique de notre histoire - le Ménon de Platon le savait déjà inconsciemment. Pour apprendre à peser notre cerveau comme un organe en cours d'évolution, il faut les armes d'une psychanalyse moins désarmée et moins naïve devant le politique que celle de Freud, qui voulait plonger dans les abîmes de l'inconscient à la lumière d'une philosophie de la raison naïvement héritée du rationalisme du dix-huitième siècle. Le 21 février 2001 11 - Le terrorisme international, nouvel alibi. Le César électif des États-Unis vient de réitérer aux descendants de la Grèce et de Rome l'ordre de placer à jamais leurs armées sous son propre commandement et de ne pas broncher sous leurs drapeaux. Quel est le nouvel ennemi planétaire dont le sceptre américain est censé protéger tout l'univers?

11 - Le terrorisme international, nouvel ennemi

Le terrorisme international, voilà l'ennemi imaginaire qui a remplacé l'Union soviétique dans les esprits (Le Monde du 20 février ). Mais comment expliquer que cette gigantesque thaumaturgie politique fonctionne à l'échelle de nos gènes si nous ne pesons pas le cerveau d'une espèce de fuyards de la zoologie ? La pensée rationnelle de l'âge classique est incapable de résoudre les questions que soulève la mort de la civilisation européenne, parce qu'elle ignore la dichotomie fondamentale entre le réel et l'imaginaire qui a frappé nos chromosomes d'évadés tout récents du monde animal. Comment une civilisation à laquelle l'humanité doit tous les arts et toutes les littératures depuis vingt-cinq siècles peut-elle tomber tout subitement dans l'hébétude politique?

12 - Le nouveau maître du monde

Comment le cerveau simio-humain fonctionne-t-il ? Exemple : quand le mur de Berlin est tombé , l'Amérique a perdu en une fraction de seconde la totalité de sa puissance politique réelle. Le Président des États-Unis d'alors en était fort effrayé, et il se demandait, dans l'angoisse, comment il allait tenter de maintenir la tutelle de l'OTAN sur une Europe qui n'avait plus besoin d'un Hercule protecteur. On lui disait de tous côtés que c'était bien impossible et qu'il valait mieux renoncer que de se démasquer à la face du monde.

Mais, divine surprise, la terre entière a choisi l'heure de la chute d'un mur devenu symbolique pour se prosterner devant le vainqueur. Washington devenait en un clin d'œil la capitale de la plus grande et de la seule puissance au monde. Ce phénomène psychique appelle une spectrographie psychobiologique, parce que le pouvoir simio-humain est irréel et fantasmé depuis le paléolithique. Il est donc logique que ce soit à l'instant même où l'adversaire réel, mais seulement terrestre - l'URSS - s'est évanoui dans l'atmosphère que le mythe américain a trouvé toute sa force. Dix ans plus tard, nos protecteurs tirent encore toute leur puissance de ne nous protéger, comme Dieu, contre personne. Mais le marxisme était puissant, lui aussi en tant que mythe messianique : un imaginaire chasse l'autre.

Pascal assiste, effondré, à la reddition cérébrale de tous ces fiers Messieurs de Port Royal devant un vieux Pontife brandissant un parchemin : la bulle Unigenitus. Et il écrit : "Un capuchon arme cent mille moines." Apprendre à se frotter les yeux d'étonnement devant notre espèce est l'avenir de la philosophie occidentale. Sans un ébahissement philosophique nouveau, tout avenir est interdit à la raison européenne. Moscou avait régné sur les imaginaires par l'utopie, Washington prenait la relève dans les retrouvailles avec le vieux modèle romain.

13 - Notre neurothéologie

Ce prototype était apparu avec Moïse, cet Égyptien de génie, qui avait attribué à une divinité armée jusqu'aux dents la libération des Hébreux du joug de Pharaon. Aussitôt cette idole s'était fait rémunérer son exploit par une rente éternelle, donc par l'institution d'un culte perpétuel.

Avec le christianisme, l'idole sera censée avoir offert son propre fils en acquittement à elle-même de la gigantesque réparation qui lui était due. Il fallait que le péché originel de ses sujets pût se trouver épongée par des dommages et intérêts proportionnés à la dette immense qu'ils avaient contractée, alors que les débiteurs étaient faméliques et ne disposaient nullement de la somme requise ; puis elle avait demandé la soumission éternelle de sa créature à ses ordres, en commémoration de l'engagement de son sceptre à un moment crucial où seul le poids de son or avait fait la différence - et c'était pour s'être ensuite évanoui dans les nues que ce trône impérieux percevait l'usufruit de la croix, qui fut le premier plan Marshall de l'Histoire. L'idole se voyait maintenant adorée sur toute la terre comme le plus puissant péager jamais apparu sous le soleil. De même , les États-Unis étaient devenus omnipotents parce qu'ils alimentaient la piété commémorative et inépuisable des nations immémoriales du Vieux Monde : leur gratitude serait multimillénaire à l'égard du colosse qui avait terrassé le démon à leur place.

14 - Le déclin de l'Europe est-il irréversible ?

L'anthropologie historique essaiera-t-elle de rendre réversible le déclin d'une Europe placée sous le sceptre d'un étranger abusif ? Inventera-t-elle un autre dieu ou bien seule la promotion d'une science historique fondée sur l'évolution accélérée de notre encéphale nous permettra-t-elle de déserter les théologies neuronales par la grâce d'une mutation de nos chromosomes ? Apprendrons-nous à déserter nos utopies simio-humaines non plus par la mise sous anesthésie catéchétique de notre cerveau , mais à l'aide des moyens intellectuels nouveaux dont nous disposons depuis Freud pour analyser le fonctionnement politique de notre imaginaire ?

Si nous nous convainquions que notre civilisation mourra si nous ne changeons de planète mentale, nous nous souviendrions de ce que la Grèce a péri de la ruine de sa liberté politique. Quand bien même le monde entier parlerait le français, l'allemand ou l'espagnol, l'Europe décédera si le pouvoir militaire demeurait entre les mains de l'étranger. Mais savons-nous seulement que nous agonisons ? Nous doutons non seulement que notre classe politique et nos intellectuels ignorent le premier mot d'une vraie science des conditions de la survie des cultures? Comment saurions-nous que nos élites ne connaissent pas les clés théopolitiques de l'Histoire des nations, ce qui leur interdit d'avance de se poser objectivement la question des conditions d'une survie civilisatrice du Vieux Continent?

Nous nous imaginons encore qu'un Fellini, un Picasso, un Einstein suffisent à assurer notre surexistence culturelle à l'échelle de la terre, comme les Grecs se croyaient encore les maîtres du monde avec Aristote, Euclide et Archimède ; et nous nous persuadons que notre puissance économique montante provoquera notre résurrection proprement politique. Mais la grande Grèce aussi était plus prospère sous Rome que sous la bannière de sa liberté. Une masse léthargique et confuse de trois cent soixante millions d'Européens de langues et de croyances diverses et dont les peuples sont inégalement expérimentés dans l'ordre politique ne menace en rien le sceptre et le glaive du souverain dont les bases stratégiques sont installées pour toujours, dit-il, sur le Vieux Continent. Quels sont les secrets psychiques de la dissolution ou de l'évanouissement de l'esprit politique d'une civilisation ?

15 - Comment peser notre cerveau ?

L'anthropologie historique tentera d'observer les méthodes à l'aide desquelles nous avons essayé de connaître notre encéphale et de comprendre son fonctionnement . Pour cela , il nous faudra tracer les voies d'accès à l'histoire véritable de notre entendement et expérimenter la fécondité des chemins ouverts à l'interprétation méthodique de notre évolution. Les paléontologues n'ont pas élaboré la problématique nouvelle, à la fois politique, culturelle et enracinée dans la psychogénétique des évadés de la zoologie qui leur permettrait de peser notre intelligence actuelle. Seuls les critères culturels de leur temps guident encore leur lecture subjective et illusoirement rétrospective.

C'est que leur premier souci est seulement d'examiner les progrès accomplis par notre outillage depuis le paléolithique. Dans cet esprit, ils remarquent que l'homme de Cro Magnon fabriquait des silex à double face qui lui permettaient de briser des os et d'en manger la moelle ou d'ouvrir des fruits protégés par leurs coquilles . Fort satisfaits de ce code de mesure de l'intelligence et de la sottise, ils soulignent ensuite avec plaisir que nous disposons maintenant d'automobiles et d'ordinateurs, comme si ces outils n'avaient pas été inventés et perfectionnés par quelques cerveaux seulement, alors qu'une infime proportion de leurs millions d'utilisateurs en connaît les procédés de fabrication et en comprend les organes. C'est ainsi qu'ils élèvent naïvement notre étiage cérébral demeuré très moyen à la gloire des performances étincelantes de nos hommes de génie, dont nos masses ignorent jusqu'aux noms.

Comment se fait-il qu'il n'existe aucune enquête scientifique parmi les paléontologues sur les écarts de poids et de volume pourtant quantifiables entre les masses crâniennes les plus efficaces et les modèles les moins inventifs ? La raison en est simple : la notion d'exploit intellectuel ne deviendra utilisable scientifiquement qu'à l'heure où nous disposerons d'une échelle de mesure qui nous permettra de hiérarchiser les intelligences ; et pour cela, il faudra que nous nous posions la question de savoir comment nous désertons la sorte de raison qui nous permet de fabriquer des outils de plus en plus puissants et de plus en plus ingénieux pour nous demander comment fonctionne l'outil polyvalent installé dans notre boîte crânienne et qui nous fournit des instruments imaginaires. Le cerveau de Pascal invente la première machine à calculer ; mais quant à s'approcher du puissant moteur proprement théologique qui remplit de songes sa conque osseuse, son siècle ne lui permet pas de trouver la distance qui seule lui permettrait de peser la valeur de ce genre d'outillage ; car la notion même de distance devient qualitative.

Un grand mathématicien est assurément moins intelligent que les premiers observateurs indirects de notre matière grise, qui s'appelaient Homère, Eschyle, Shakespeare, Cervantès, Swift, Kafka. Mais lorsque notre encéphale commence d'examiner comment il sécrète des mondes et des personnages inexistants par définition et comment il croit en la réalité de ces univers et de ces acteurs au point de se faire tuer pour eux, comment notre cerveau parviendrait-il à le comprendre sans une mutation de notre intelligence qui nous permettrait de peser le sens anthropologique du mot réalité et du mot fiction ? Quelles sont la nature et les fonctions d'un type d'appareils proprement mentaux et tout entiers fantasmés ?

La paléontologie actuelle n'est pas armée d'un regard critique sur l'animal condamné à vivre dans deux mondes à la fois et qu'il déclare tantôt parallèles, tantôt conjoints, tout en accordant tour à tour la prééminence à l'un ou à l'autre sans seulement songer à connaître la nature et les origines de sa folie. L'intelligence en attente de l'intelligence à venir de notre espèce ne peut naître que d'un saut hors de l'encéphale qui se fabriquait des machines préadaptées à son propre étiage. Mais des équipements dont la finalité est tout illusoire et qui s'imposent en tant qu'irréels à nos encéphales tout en se mêlant étroitement au réel selon des règles observables et tributaires des temps, des lieux et des peuples, exigent des radiographies de notre tête en provenance d'une espèce non encore apparue, parce que l'enjeu est devenu politique. Comment cela, sinon du fait que nous devons nous distancier des règles mécaniques qui commandent les déclins et les ascensions des civilisations ; et pour cela, nous devons décrypter les lois théopolitques de la puissance des empires dans l'imaginaire et de leur agonie.

Si l'Europe ne redevenait pas le moteur mondial du "Connais-toi", elle n'aurait aucun avenir politique, parce que les vraies causes de sa chute sont de nature magique et tiennent au niveau moyen de l'encéphale occidental, dont les réflexes fondamentaux devant la puissance sont demeurés théologiques, comme il a été rappelé ci-dessus. Mais autrefois, il suffisait de renverser l'équilibre mécanique des forces pour faire renaître l'espérance politique, tandis qu'aujourd'hui, la ruine de la raison critique, donc iconoclaste, met en évidence un substrat religieux de notre espèce dont l'origine et la nature ressortissent à la connaissance généalogique des chemins de notre évasion de la zoologie. Il est décisif que l'intelligence européenne conquière un regard sur notre simio-humanité en tant que telle, qu'elle découvre les origines animales des réflexes sacrés et qu'elle apprenne la psychanalyse politique qui lui donnera la connaissance de la semi-simiennité de son " Dieu ".

16 - " Nous autres civilisations savons désormais que nous sommes mortelles " (Valéry)

Les Européens savent-ils qu'ils agonisent ? Se doutent-ils seulement que leur classe politique et leurs intellectuels ignorent le premier mot d'une science des conditions objectives d'existence des civilisations ? C'est en puisant à pleines mains dans le trésor verbal de la langue grecque que Cicéron avait armé le latin du vocabulaire de la philosophie. Sous l'empire, tout citoyen cultivé se devait de parler la langue du vaincu. Et pourtant, la civilisation née à Athènes était bel et bien morte du seul fait qu'il n'y a pas de culture vivante sans la liberté politique. Quand bien même l'Amérique et le monde entier parleraient le français, l'allemand, l'espagnol ou l'italien, la civilisation européenne décéderait si le pouvoir militaire, donc politique devait demeurer entre les mains d'une puissance étrangère dont les bases stratégiques se trouveraient définitivement implantées sur le Vieux Continent.

Mais la demi culture politique de leurs élites interdit aux Européens de seulement se poser les vraies questions? Ils s'imaginent qu'un Fellini, un Picasso, un Einstein suffisent à assurer la vitalité d'une civilisation à l'échelle de la planète, comme les Grecs se croyaient toujours les maîtres avec Aristote, Euclide et Archimède ; et leur nouvelle candeur les persuade que leur puissance économique retrouvée entraînera automatiquement la renaissance de leur puissance politique. Mais le monde se rallie d'instinct à la monnaie du plus fort. Même prospère, une masse léthargique de trois cent soixante millions d'Européens ne menace pas le sceptre et le glaive de Washington.

Je reviens au décryptage du génome humain et à la découverte des " gènes de Dieu " (Le Monde du 2 février 2001). La recherche de pointe des sciences de l'homme sera celle des secrets anthropologiques de l'histoire mondiale. Tout au long du XXIe siècle la philosophie redeviendra, mais avec des moyens nouveaux, ce qu'elle était déjà chez Platon : une observation iconoclaste du fonctionnement "naturel" de notre cerveau. Il y a un avenir du "Connais-toi" et il sera sacrilège. Toutes les vraies sciences le sont.