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Lettre à Jacques Julliard sur l'entente franco-allemande

 

Le choc du 11 septembre 2001 conduira une science historique en quête d'intelligibilité à enrichir de paramètres nouveaux les méthodes d'analyse de la politique. Quels seront ces éclairages inédits et quelle pesée du passé et du présent une anthropologie critique apportera-t-elle à l'interprétation du destin des nations sur la scène internationale ? La réflexion sur l'avenir politique et intellectuel de l'Europe est directement concernée par une connaissance scientifique des enjeux de la vie onirique des peuples. Un article talentueux de Jacques Julliard dans le Nouvel Obs sur l'alliance franco-allemande et sur ses promesses me permet de préciser quelques points fondamentaux de la méthode - notamment au chapitre d'une mémoire ouverte à la radiographie de l'inconscient religieux de l'humanité.


1 - L'alliance de la France et de l'Allemagne
2 - L'axiome fondateur de l'anthropologie historique
3 - D'une métamorphose de la méthode historique
4 - L'acte de décès de l'Histoire descriptive
5 - Quelques jalons de la méthode
6 - Une nation bicéphale
7 - Les embarras culturels de l'Allemagne
8 - Qu'est-ce qu'une capitale ?
9 - La langue allemande
10 - Et la politique ?
11 - La langue de la raison
Conclusion

Le 2 avril 2002
Cher Jacques Julliard,

1 - L'alliance de la France et de l'Allemagne

Il y a longtemps que de grands observateurs de l'actualité internationale ont élevé le journalisme à la littérature - Malraux en Espagne, Paul Morand à Londres, Lucien Bodard au Vietnam ; mais, dans le Nouvel Obs du 21 au 27 mars, vous avez inauguré un genre nouveau : vous avez signé un article sur l'alliance de la France et de l'Allemagne dont le ton et l'esprit sont ceux d'un homme de plume responsable non seulement de ses écrits, mais de ses actes, donc pleinement conscient de son engagement dans l'action politique. Du temps où je m'exerçais à la critique littéraire, je portais toute mon attention aux métamorphoses des genres. C'est vous dire mon plaisir de voir paraître un territoire de l'écriture qui n'est ni celui d' un commentateur des relations internationales, ni celui d'un publiciste, ni celui d'un chroniqueur ou d'un mémorialiste, mais celui de l'homme d'État. Vous en avez tout le mérite ; mais il n'y a de révolution ni dans la République des Lettres, ni dans la République réelle qui ne soit portée par les circonstances. Puis-je vous aider à contourner ou à écarter quelques obstacles encore présents sur le chemin d'une alliance puissante et féconde de la France et de l'Allemagne afin que sa nécessité et sa portée se trouvent renforcées par une claire vision des difficultés à surmonter ?

2 - L'axiome fondateur de l'anthropologie historique

Ne pensez-vous pas que si l'Europe veut demeurer le moteur intellectuel de la civilisation à l'échelle du monde, elle devra conduire une révolution de la raison dont la méthode historique sera l'instrument et qu'il appartiendra aux historiens de devenir les têtes pensantes de l'avenir ? Si une telle révolution de l'intelligence ne se produisait pas, vous savez bien qu'une planète réduite à ses cultures deviendrait acéphale et que tel est précisément le vœu des maîtres qui voient fort bien qu'une vaste zone de libre échange seront le pendant idéal d'une civilisation des autels et des parterres floraux. Les civilisations aussi sont des poissons qui pourrissent par la tête et nous n'en voyons pas une seule qui n'ait pas connu cette fin là.

Quelle est la révolution de la méthode historique qui s'impose de tous côtés et dont les signes s'annoncent en tous lieux ? Est-il encore temps, pour la France, de poser à l'Europe la question de l'avenir d'une civilisation de l'intelligence ? Est-elle encore digne de la solitude qui donne à la raison critique son audace ? A-t-elle encore le courage de se précipiter dans le vide ? Trouvera-t-elle dans l'angoisse l'inspiration de défier le sommeil des déclins ? Et pourtant, il y a près de deux siècles qu'une vérité nouvelle, cruelle et féconde est en marche : l'Europe de l'intelligence sait qu'il n'a jamais existé aucun Dieu.

Pour que cette vérité-là fasse hâter le pas à la science historique, pour qu'elle débarque avec fracas dans une civilisation des conforts de l'esprit, pour qu'elle la réveille en sursaut et pour qu'elle l'illumine d'une féconde stupeur, il faut qu'elle ait mûri longtemps dans l'abîme des assoupissements et de la mort. Alors seulement, elle fera éclater sa lumière dans le plein jour des résurrections. Mais sitôt qu'elle paraît, quelle intense clarté les étonnements retrouvés répandent en tous lieux ! Aussitôt Clio se met à son écoute. Qui était, se dit-elle, l'acteur énigmatique qui accompagnait notre espèce dans le silence et le vide ? Quelle est l'intelligence nouvelle qui m'éclaire et qui me permet d'observer " Dieu " ? Du coup, c'est vers la méthode de sa science que l'historien pensant est condamné à tourner son regard ; et il commence de se voir sous les traits d'une espèce étonnée de se chercher un protecteur qui la récompensait dans l'immensité et d'un juge qui la punissait de s'être évadée de ses mains.

3 - D'une métamorphose de la méthode historique

Voyez comme l'Histoire se métamorphose sitôt qu'un œil aigu sur l'humanité s'est ouvert en elle ! Pourra-t-elle encore se permettre de la raconter comme si elle ne savait pas depuis longtemps qu'aucun Dieu n'existe ? Comment ferait-elle semblant d'ignorer qu'elle s'adressait à elle-même un récit truqué , comment feindrait-elle de se narrer l'étrange aventure d'un cerveau dédoublé par ses songes et dont l'étrangeté était de graver son parcours pour une moitié sur la terre et pour l'autre dans les nues ? L'historien d'autrefois, se dit-elle, se gardait bien de réfléchir à la nature de sa science. Ce narrateur aveugle se contentait de prendre le relais de la cécité de l'ethnologue : c'était à l'école de sa propre myopie qu'il faisait silence sur la folie de l'espèce dont il s'attachait seulement à décrire le Dieu de l'endroit. Un personnage trottant dans les têtes en tel lieu et à telle époque s'observait comme un cryptogame dont la pousse, le déclin et la mort se révélaient observables; et quand l'homme de la mémoire avait peint son personnage sous les plus vives couleurs, et quand il l'avait campé des pieds à la tête, et quand il vous avait raconté ses accoutrements siècle après siècle, et quand il avait mis un point final aux métamorphoses de sa structure et de son encéphale sur la terre et au ciel, il vous disait effrontément qu'il avait compris la véritable histoire des hommes pour en avoir dressé un tableau digne de sa plume.

Mais maintenant, comment faudra-t-il appeler l'historien qui se vantera d'un si piteux exploit? Ne lui donnera-t-on pas le nom de pitre, d'amuseur public, de clown de la connaissance, de pâle rimailleur de Clio ? Qui était-il, se demandera-t-on , le chroniqueur aux yeux clos qui ne se demandait jamais à quelle espèce appartenait un vivant halluciné et titubant entre les nues et le sol? Quelle est cette lumière nouvelle de mon intelligence, se dira l'historien, quel est ce savoir éclairé, quel est ce feu qui me fait voir l'encéphale de l'espèce à laquelle j'appartiens ? Dans la conque osseuse de mes congénères, je regardais pousser des plantes dont je ne connaissais ni l'origine, ni la nature, ni la destination. Et voici qu'il me devient impossible de narrer l'ascension et la chute des empires, impossible de suivre des yeux les péripéties d'une bataille, impossible d'observer un sceptre, un trône, un carnage sans avoir étudié et compris l'origine de ma tête, sans avoir décrypté un animal livré au fabuleux, sans avoir percé les secrets d'un cerveau aux machineries subtiles, cruelles et démentes.

4 - L'acte de décès de l'Histoire descriptive

Si aucun Dieu n'existe et si une civilisation du savoir doit en prendre acte et en tirer les conséquences, il faut signer l'acte de décès de l'histoire seulement descriptive; si aucun Dieu n'a jamais vécu ailleurs que dans les circonvolutions d'une glande qu'un verdict de la nature n'a réussi à délivrer de ses terreurs qu'à lui inoculer la folie, alors l'historien sera frappé de l'interdiction de faire le chroniqueur aux paupières baissées. Mais quelle victoire de l'esprit que de débâillonner la science de la mémoire à l'école des Isaïe, des Ézéchiel, des Zacharie, ces premiers kamikazes de la raison, qui étaient si peu demeurés motus et bouche cousue devant l'idole de leur temps qu'ils ont payé leur lucidité de leur vie. Voyez, ils sortent de leurs tombeaux pour demander à l'historien d'aujourd'hui de descendre plus avant qu'eux-mêmes dans les arcanes de l'humanité et de demander au Dieu nouveau: " Pourquoi veux-tu me faire boire ton propre sang et le mien sur tes autels, pourquoi veux-tu me faire manger ta propre chair assassinée et mêlée à la mienne? Quel animal es-tu dans ton ciel et quel est le secret de ton histoire s'il faut que je te soumette à la torture et que je te cloue sur une potence ? Pourquoi veux-tu que j'achète à ce prix mon salut au maître que je me suis confectionné ? Qui suis-je de m'être donné un tel Dieu? "

L'Europe civilisée de demain naîtra d'une humanité qui saura mieux que celle d'aujourd'hui qui elle est et ce qu'elle fait. Vous voyez bien, Jacques Julliard, que l'avenir de la puissance politique du Vieux Continent dépendra de l'éveil d'une civilisation de la connaissance réelle de l'Histoire, d'une civilisation du regard sur son propre cerveau, d'une civilisation interprétative du destin des transfuges du monde animal: plus que jamais, les résurrections de l'esprit passeront par l'approfondissement de la parole gravée il y a près de trois millénaires sur le fronton du temple de Delphes et, depuis la Renaissance, sur celui de l'Europe de la pensée: "Apprends qui tu es" .

Quels seront les chemins de la connaissance de notre espèce qu'ouvrira à l'historien le spectacle des dieux ? Comment apprendra-t-il à les observer dans le ciel que les hommes se donnent pour réflecteur? Quelle voie royale que celle de la méthode historique d'une civilisation devenue réflexive si seulement Clio consentait à s'initier au spectacle des miroirs d'Allah, de Jahvé, du Dieu des protestants ou des catholiques dans lesquels se mirent les nations. Que de pages non décryptées de l'histoire de l'Europe deviendront soudainement parlantes si l'historien de l'intelligence devient la tête pensante d'une vraie civilisations de la mémoire et s'il sait que les fuyards de la zoologie sont nécessairement les seuls auteurs et les seuls responsables des divinités qu'ils se donnent ! Alors, l'historien sera également l'anthropologue d'avant-garde et le précurseur qui expliquera à ses confrères les causes du dédoublement et de la reduplication d'un cerveau qui bat en retraite devant le dieu qu'il a créé afin de mieux s'adorer lui-même sous un si glorieux déguisement.

Voilà l'alliance riche de promesses de la France et de l'Allemagne, voilà l'alliance des intelligences des deux nations qui deviendront les guides conjoints de l'Europe politique et de l'Europe selon l'esprit.

5 - Quelques jalons de la méthode

Mais comment l'Europe de la pensée apprendra-t-elle à se regarder dans son effigie onirique d'autrefois et comment enseignera-t-elle à l'Islam comme à l'Amérique à s'observer dans leurs réflecteurs célestes respectifs? Car les civilisations du passé ne voyaient pas le visage que leur imaginaire religieux leur forgeait, leur façonnait et soumettait à ses métamorphoses. Peut-être est-il possible d'ouvrir une voie d'abord étroite de la méthode historique de demain, afin de conduire par le chemin le plus court la science historique de l'Europe à se donner pour fondement une interprétation de l'évolution du cerveau humain depuis son escapade partielle du monde animal. Cette voie me paraît tracée

par un passage du De amicitia de Cicéron ainsi rédigé : " S'il pouvait arriver que quelque dieu nous enlevât du milieu des hommes et nous plaçât dans une solitude où il nous fournirait, avec une abondance extrême, tout ce que la nature désire , mais s'il nous enlevait toute possibilité de voir un homme, quelle serait l'âme de fer qui pourrait supporter une telle vie et à qui la solitude n'ôterait pas tous les plaisirs ? "

Vous remarquerez que l'effigie du croyant réfléchi dans ce miroir-là est celle d'une espèce aux yeux de laquelle le divin se présente en fournisseur patenté des biens que l'homme désire se procurer en vertu de sa propre nature. Mais comment se fait-il qu'à ce compte, l'espèce ne se trouve en rien guérie de la solitude qu'elle voudrait conjurer - puisqu'il lui faudra posséder des amis afin de partager les dons du ciel avec eux ? En revanche, les trois dieux nouveaux entre lesquels le ciel d'Abraham s'est partagé octroient aux encéphales un protecteur, un juge et un vengeur, ce qui semble bien davantage les combler. Il suffira donc à l'historien du théâtre du monde de passer au scanner la boîte osseuse et la complexion de la divinité censée régner sur telle surface du globe pour dresser le portrait le plus vrai et le plus sûr de ses habitants.

Quelle arme, pour Clio, qu'une analyse spectrale des mentalités, donc de la politique des peuples et des nations sur de vastes territoires et quelle distanciation nouvelle de la raison naîtra d'un levier plus puissant que celui de Micromégas ! Pour observer et pour connaître de l'extérieur une espèce sur le point de conquérir les moyens d'investigation de son cerveau de demain, il faudra que paraisse un nouveau type d'intellectuels : l'historien devenu le penseur et le peseur de la politique et des gigantesques exorcistes qui pilotent les nations du haut du ciel.

Mais ce ne sont pas seulement les actes des États, ce seront également les œuvres de l'esprit que l'historien éclairera de sa connaissance nouvelle de l'homme quand il vous dira : " Voilà l'humanité qui se présente à mes yeux sous les traits du Dieu de Bernanos dans Sous le soleil de Satan ; voilà l'humanité que je vois défiler sous les traits du Dieu de Claudel dans Le soulier de satin. " Et c'est ici, Jacques Julliard, que se pose l'autre question : dans quelle mesure l'Allemagne d'aujourd'hui est-elle prête à faire de l'Europe le fer de lance d'une civilisation de la pensée aux côtés de la France?

6 - Une nation bicéphale

Ce sont avant tout les embarras intellectuels et religieux de la nation allemande qui rendent difficile son unification dans les esprits, et ce sont eux, aujourd'hui encore, qui rendent largement artificiel son État. Bismarck l'avait compris : seule, disait-il, l'exaltation nationaliste contrebalancera les forces centrifuges auxquelles se trouve nécessairement livré un pays divisé depuis le XVIe siècle entre deux théologies demeurées inconciliables - celle de l'évangélisme protestant et celle de l'autorité religieuse hiérarchisée au sein de la foi catholique. Mais la France laïque a si bien oublié de conduire la connaissance rationnelle de l'Histoire aux fondements anthropologiques des mythes sacrés que nous ne disposons d'aucune connaissance scientifique des poids politiques respectifs qu'exercent des confessions rivales et encore moins de l'enracinement psycho biologique des cultes dans les profondeurs de l'inconscient des peuples.

Certes nous savons bien, hélas, que les victoires militaires sont l'instrument par excellence de l'unification politique des nations et que les guerres de Bismarck contre le Danemark, l'Autriche et la France ont fondé l'Allemagne moderne. Mais quelles sont les origines religieuses, ou du moins parareligieuses de la fragilité d'un édifice constitutionnel récent, inachevé et non encore devenu vivant dans les profondeurs de l'âme allemande ? Vous savez que cette nation s'est donné, en toute hâte, le titre d'empire à la faveur de sa victoire de 1870 sur la France, comme pour s'inscrire précipitamment dans la postérité du Saint Empire romain germanique. Si elle n'avait pas tenu à s'agrandir de l'Alsace et de la Lorraine afin de faire remonter son statut européen tout neuf à la paix de Westphalie, peut-être aurait-elle pu tenter de se donner le statut d'un État inscrit dans l'héritage intellectuel du siècle des Lumières. Alors son mûrissement politique, amorcé après 1815 autour de ses philosophes de la liberté aurait eu pour alliée naturelle la postérité démocratique des Révolutions de 1789, de 1830 et de 1848. Mais la cession de l'Alsace et de la Lorraine au vainqueur appelait inévitablement la France des profondeurs à prendre sa revanche sur le désastre de Sedan.

Du coup, le nazisme allait s'inscrire à son tour, du moins à l'origine, dans une course frénétique et prématurée vers l'unification psychique la plus facile, celle qui fait appel au creuset sanglant des identités nationales que sont les victoires sur les champs de bataille. Puis un gigantesque retour du refoulé a subitement fait régresser une Allemagne torturée par la défaite de 1945 vers un provincialisme bucolique certes imposé par les alliés, mais qu'elle n'avait, en réalité, jamais vraiment eu le temps de surmonter. Alors, dans le labyrinthe de l'âme allemande, la conscience nationale dichotomique et bancale née de la Réforme s'est rappelée au bon souvenir d'un Siegfried devenu schizoïde.

On avait passé du carnage à la bergerie ; mais on ne fonde pas l'unité cérébrale et psychique d'un État moderne sur deux cultes aussi puissants et florissants l'un que l'autre. Il est plus difficile encore d'enseigner deux versions d'une même foi dans toutes les écoles, tellement il est dangereux de masquer les antinomies théologiques irrémédiables sous le voile d'une feinte indifférence, baptisée de " tolérance ". Comment rêver d'un avenir de la raison quand la nation demeure soumise à l'impôt d'Église dans sa partie catholique? Entre l'utopie rationaliste et le joug romain, entre le culte des idéalités démocratiques et la sorcellerie eucharistique, entre la foi aveugle en des dogmes imposés par des prodiges et la demi raison des évangélistes, une Allemagne oscillante ne sait quel angélisme politique la guérira de l'enfer de l'Histoire.

Depuis 1945, Rome s'est consciencieusement attachée à consolider son emprise religieuse sur la Bavière ; et elle s'est appliquée à culpabiliser et à déculpabiliser la nation à l'école d'une doctrine instable de l'autorité politique - omnis auctoritas a Deo - et de l'appel au martyre, tandis que l'Allemagne de l'Est, tout imprégnée de l'esprit volontariste de la Prusse protestante - et jusqu'à rejeter la doctrine catholique de Luther sur la magie de l'eucharistie - se voyait reprocher un optimisme interventionniste dans la création. C'est pourquoi, le Chancelier Schröder a fermement refusé de prêter serment au nom de Dieu le jour de son investiture.

Un siècle après la séparation des églises et de l'État, la sous-information théologique de la France laïque l'a entraînée à méconnaître les découvertes traumatisantes de la psychanalyse des religions. L'éducation nationale elle-même a renoncé à se tenir au courant des progrès mondiaux de la raison dont elle se réclame. Cette situation est devenue si préoccupante que notre science politique s'en trouve à son tour tantôt gravement affectée, tantôt entièrement paralysée. Mais, de son côté, l'Allemagne n'aggrave-t-elle pas le blocage de la réflexion sur l'imaginaire mythologique de la planète puisqu'elle ne saurait former des intellectuels à l'école d'une analyse rationnelle des récits sacrés qui campent dans l'encéphale des fuyards de la nuit ?

Or, une réflexion scientifique conduite par une anthropologie critique éclairerait l'attachement viscéral de l'Allemagne à l'autonomie provinciale des Länder ; car il s'agit de l'alliance rendue quasi psycho biologique depuis Clovis, du catholicisme avec la terre de l'endroit, en vertu du vieil adage " Cujus regio, ejus religio " - adage qui ne répond précisément en rien à l'esprit du christianisme originel, lequel a entraîné, tout au contraire, une rupture radicale avec les cultes chtoniques des Anciens : c'est donc au génie politique de Rome qu'il faut attribuer le pacte de sa catéchèse avec les monarchies théocratiques depuis les Capétiens. On sait qu'avant même de lever les yeux vers le ciel, le pape baise le sol sur lequel il atterrit . Comment une France qui se situe à l'écart des travaux de la raison moderne depuis un siècle comprendrait-elle la signification psychique de ce message?

7 - Les embarras culturels de l'Allemagne

J'en viens à l'examen de votre vibrant appel à l'alliance politique de la France et de l'Allemagne et aux moyens concrets de la rendre féconde, donc de mettre sur pied une stratégie commune aux deux nations, ce qui exige une pleine conscience des gigantesques obstacles à surmonter. Pour le comprendre, il convient d'observer en tout premier lieu les embarras d'origine inconsciemment religieuse qu'exprime l'Allemagne elle-même. Car si le gouvernement de M. Schröder proposait à la France une Europe résolument fédérale - le vocabulaire du droit international recourt, dans ce cas, au terme de confédération d'États - comment doterait-il jamais l'Europe d'une volonté politique ferme et d'une action unifiée ?

Il faut en prendre acte : une Allemagne provincialisée par sa biconfessionnalité, donc schizoïde ab ovo, se trouve encore soumise à des options théologiques demeurées aussi prégnantes et vivaces que la France sous Henri IV. Il sera impossible de donner au Vieux Continent un élan intellectuel civilisateur et moderne sur des fondements aussi moyenâgeux. Mais que se passerait-il si, tout à l'opposé, l'Allemagne tentait de combler son retard intellectuel en laïcisant son enseignement public ? Ne risquerait-elle pas de voir resurgir le spectre d'un nationalisme au passé redoutable et qui a conduit la nation à deux catastrophes en un quart de siècle?

La classe dirigeante de l'Allemagne d'aujourd'hui n'a pas de connaissance scientifique des fondements de son confédéralisme, qui est de type helvétique: les intellectuels allemands , et même un Rudolf von Thadden, vous expliquent seulement que l' " expérience du nationalisme " a été brève et tragiquement négative en Allemagne, tandis que la France politique s'est entièrement construite sur l'idée de nation, et cela depuis ses origines dans les monarchies de droit divin - mais les causes psycho théologiques de l'échec du nationalisme allemand, comment la classe politique allemande en aurait-elle une conscience rationnelle, alors qu'elle manque non seulement d'une interprétation de la coupure de la nation entre deux confessions depuis la Réforme, mais de toute connaissance scientifique et critique du cerveau d'une espèce livrée de naissance à des mondes oniriques ?

8 - Qu'est-ce qu'une capitale ?

Le 11 mars 2002, l'Ambassade d'Allemagne à Paris a diffusé à l'intention de ses abonnés sur le net une note dans laquelle elle faisait état de l'élan qui porte désormais les entreprises de presse et le monde de l'édition à transférer leur siège à Berlin . Mais Francfort demeure la ville la plus prestigieuse de la " planète Gutenberg " du pays: Froben y apportait déjà chaque année les derniers écrits d'Érasme et notamment sa réfutation du luthéranisme: De la liberté de la raison. Mais si Lyon ou Marseille conquéraient un rang supérieur à celui de Paris dans le monde de l'écrit, croyez-vous que des beffrois de province seraient en mesure de faire sonner leurs cloches sur les cinq continents? Pour qu'une ville fasse entendre le gong de l'esprit à l'échelle de la planète, il faut que la politique et la pensée d'une nation y scellent une subtile alliance, et cette symbiose ne peut s'opérer dans aucune ville dont le conseil municipal souligne la fracture entre le temporel et l'universel et déconnecte les créateurs de leur royaume. Il n'y a ni grande littérature, ni puissant élan de la raison hors du pacte d'une civilisation urbaine avec une politique de l'esprit à l'échelle du globe . Seules les capitales de la mémoire sont les cœurs battants des nations dans le double empire de la politique et de la pensée.

C'est pourquoi, à peine entré en fonctions à Berlin, le Ministre de la culture a dû démissionner pour le motif qu'il se trouvait bien empêché de redonner à Berlin le rang de capitale littéraire et philosophique de l'Allemagne qu'elle avait commencé d'occuper du temps de Schopenhauer et de Hegel. C'est que les provinces semi autonomes ont défendu leur budget culturel avec autant d'acharnement que si des lauriers locaux étaient de taille à rencontrer un écho intercontinental.

Mais si les retrouvailles de l'Allemagne avec le génie allemand passent par la résurrection de Berlin, combien de temps la France de la raison, si elle devait renaître ou retrouver son essor, devra-t-elle attendre que soit remplie cette condition première d'une Europe guidée par deux coursiers : le pays de Descartes et celui de Goethe? Le véritable enjeu politique européen n'est autre que de savoir si la civilisation de l'intelligence qui naquit au Ve siècle avant notre ère aura encore un destin. Il avait été déclaré que la pensée proprement dite serait critique par définition et que toute activité cérébrale qui se prétendrait réflexive, mais qui se réclamerait d'une raison mythologique, demeurerait étrangère aux victoires de la pensée. Comment la France née à Athènes s'accommoderait-elle d'une Allemagne intellectuellement infirme à ses yeux?

La raison du Vieux Continent est celle du "Connais-toi". Celle-là sait que les déclins politiques ont toujours conduit au naufrage de la pensée rationnelle ; celle-là sait que les décadences conduisent à la floraison des cultures sans tête. Comment le Vieux Continent retrouverait-il le fer de lance de la volonté politique s'il se changeait en une expositions florale d'autels et de divinités ?

9 - La langue allemande

Mais le vrai problème s'enracine dans une histoire bien plus profonde et encore plus secrète de l'âme allemande, celle du destin de sa langue. Pour tenter de le comprendre il convient de remonter un instant aux origines de la Renaissance.

Vous connaissez le malheureux état auquel leur pauvreté avait réduit les langues nationales de l'Europe à la fin du XVe siècle : elles avaient été conduites au même néant dans l'ordre du vocabulaire scientifique et philosophique que le latin un demi siècle avant notre ère. Certes, Cicéron avait enrichi de l'éloquence politique la langue de Varron et d'Ennius - mais il lui a fallu recourir au pillage de la langue de Platon pour doter l'empire romain de la langue des sciences, des arts et de la philosophie. Puis la théologie n'a pas seulement anéanti le discours public dans les langues vernaculaires - il leur a interdit pendant un millénaire et demi de connaître les mots du savoir. Certes, saint Augustin usera encore d'un latin recommandable et souvent chaleureux ; mais il avait oublié un certain principe qu'Archimède avait découvert sept siècles auparavant - seule la puissance de Dieu, disait-il, permettait à un vase de plomb de flotter.

Avec la Renaissance, ce sera pour la seconde fois dans le trésor de la langue grecque que l'Europe reconquerra les vocables de la pensée rationnelle et de la philosophie. Mais Rabelais a su préserver le génie de la langue française de son étouffement sous le bâillon doctoral. Quand l'écolier limousin récitera avec componction: " Nous déambulons par les compites et les quadrivies de l'urbe " (Nous nous promenons dans les quartiers et aux carrefours de la ville), il se fera bâtonner ; et voyez comme les coups lui feront retrouver les jurons de son patois ! " Ainsi parles-tu naturellement ", lui dit Gargantua.

Tout autre, hélas, est le sort de la langue allemande. Reuchlin avait précédé Érasme dans la connaissance du grec des Évangiles . Mais pourquoi la Renaissance n'a-t-elle pas donné un puissant essor intellectuel et littéraire à l'Allemagne? C'est que Luther n'avait vu chez Érasme qu'un retour à la simplicité d'esprit et à la pureté de mœurs du christianisme des origines. Certes, l'allemand du grand réformateur est magnifique de verdeur, de franchise, de netteté de la frappe - ce Rabelais des Saintes Écritures a accouché de la langue populaire la plus vivante et la plus suggestive de l'Europe ; mais le moine augustin voulait seulement retrouver l'honnêteté des Germains décrits par Tacite. Pourquoi alourdir l'allemand en bonne santé du vocabulaire inutile des savants et des philosophes ?

Puis le génie littéraire de la France de Louis XIV fit parler le français de la cour de Versailles à toute l'Europe lettrée et savante au siècle suivant. Ce ne sera qu'à la fin de son règne que Frédéric II redécouvrira les Germains sous le Candide de Voltaire. Mais, par un singulier " retour de bâton ", comme on dit, Goethe réduira Wieland au silence. Il est vrai que l'auteur d'Agathon n'avait traduit que les lettres de Cicéron à Atticus et le théâtre de Shakespeare à l'usage de la cour de Weimar - le premier, parce que l'amitié se veut une vertu germanique, le second parce que le génie tumultueux et brutal de l'auteur l'Othello semblait faire écho aux tempêtes des Walkyries.

Du coup, l'auteur de Werther a commencé de caviarder la langue allemande à l'école du français , mais sur le modèle de l'écolier limousin : on remplacerait systématiquement le " parler naturel " par des vocables importés des bords de la Seine. On ne dira plus Spaziergang, mais Promenade. Depuis lors, on a inauguré force Promenadeplatz dans les villes allemandes. Pourquoi ce massacre de la langue de tous les jours n'a-t-il pas été " bastonné " par un Gargantua allemand ? Parce que l'Allemagne n'a pas donné naissance à une classe moyenne de bon goût et de bon conseil , mais seulement à une armée de Herr Doktor. L'art de la conversation a besoin de s'affiner dans des salons littéraires. Une religion et une langue adaptées à la piété du paysan allemand et qui trouve son modèle dans l'autorité patriarcale du père de famille protestant ne saurait permettre à des Mme du Deffand ou à des Ninon de Lenclos des bords du Rhin de briller au milieu d'un parterre de beaux esprits.

10 - Et la politique ?

Quelle est la portée politique du désastre qui a privé la langue allemande de son parfum du terroir au profit d'une classe d'arrogants Trissotin ? Si l'Europe de demain devait se fonder sur une alliance vivante avec l'Allemagne, de la pensée et de la raison, cette nation devra disposer d'une langue fidèle au génie de son peuple, parce qu'un équilibre vivant et créateur entre deux cultures a besoin du respect mutuel de la langue de l'un et de l'autre. Mais ce respect ne saurait survivre à l'impossibilité d'élever au rang qu'elle méritait de conquérir une langue qui aura anéanti le vocabulaire quotidien d'un peuple.

L'ambassade d'Allemagne envoie tous les jours un résumé de la presse française à ses abonnés sur le net. On peut y lire debatieren (débattre), engagieren (engager), die gauche plurielle, der chef du Gouvernement, die Kontouren (les contours), Sanktionieren (sanctionner), permanent, Bilanz (bilan) et tutti quanti. Mais la langue radiophonique est encore plus illisible - on entend massiv, urne, record, campagne, importieren, attractiv, profitieren, privatisierung, conservativ, concessionieren , consequent, Zone, reparieren, global, identifiecieren, principal, qualificieren, diagnosticieren, Korruptions affaire, nostagisch, Tranche, Image, Kontroversen, Fassade, Plädoyer, spectaculär , diskret, appellieren, markieren, perspektiv, die simplen Ideen , solide, die Phase, Akceptanz, Couple, Kohabitation, Elan, brillieren, Präambul, Präferenz, plazieren, etablieren, retablieren , offensiv, Proliferation, sensible , Demarche, distribuiren, dominieren, Attakieren, Indifferenz, Routine, etc. etc. et d'autres par centaines.

Il faut savoir que le citoyen lambda ne comprend rien à ce jargon. Comment saurait-il qu'indifferent signifie gleichgültig, Kontour, Umriss, brillieren, glänzen puisqu'il n'y a pas de dictionnaire du gallo-allemand ?

Comment remédier à la paralysie linguistique d'une nation dont les élites politiques ont si peu de culture qu'elles n'ont même pas conscience de la respiration naturelle d'une langue vivante ? Les journalistes et les députés allemands se vantent, au contraire, de la capacité, qu'ils proclament " naturelle ", de leur langue de s'emplir de mots français à ras bords. Le latin aussi habillait d'une dégaine faussement romaine les mots importés d'Athènes et ignorés de Lucrèce - mais, encore une fois, le latin n'a pas remplacé la langue du peuple par celle de Xénophon.

Mais où donc le problème proprement politique est-il passé, me direz-vous ? Eh bien, comment voulez-vous qu'une Allemagne empêchée de s'identifier à son génie naturel et à la puissance civilisatrice de la nation ne soit pas angoissée de se chercher en vain dans une langue aliénée et pseudo savante ? Comment voulez-vous que ce peuple ne cède pas à la tentation de la fuite en avant, mais dans un vide où il n'entend plus sa propre voix sonner à ses oreilles? Quand une nation se trouve empêchée de se reconnaître à seulement ouvrir la bouche, elle se défausse sur d'autres instruments de la puissance : alors l'étendue de son territoire et le nombre de ses habitants deviennent ses seuls arguments. Mais comment ne réveillerait-elle pas de vieux démons sur ce chemin-là de la politique? Comment le reste de l'Europe ne ressentirait-il pas comme illégitime et barbare une hégémonie fondée seulement sur des formes moins guerrières de la force que celles du Reich ?

L'Europe n'a pas le choix : elle ne peut que tenter de redevenir civilisatrice à l'échelle du monde - sinon, jamais elle ne retrouvera son rang politique d'autrefois. Mais, pour cela, elle a besoin d'une autre éloquence que de celles des kilomètres carrés et d'une démographie qui fait d'un bas allemand la langue la plus parlée de l'Europe. Une nation qui n'a pas de gosier à elle est absente du monde, tellement l'homme est d'abord présent à lui-même et aux autres nations par sa parole.

Certes, la langue allemande se trouve plus éloignée de ses sources indo européennes que le français, l'italien ou l'espagnol. Les mots remontant au sanscrit n'y sont pas immédiatement reconnaissables. Du coup, les vocables importés du grec et du latin y font davantage figure de pièces rapportées. Mais ce handicap même est une chance, parce que la richesse des trésors oubliés se mesure à l'étendue du désastre de les voir perdus, ce qui permet d'aller à la pêche des mots évanouis. L'Allemagne peut entreprendre un gigantesque travail de reconquête de son identité linguistique, tellement son vocabulaire de base est direct, vivant, concret et pour ainsi dire viscéral.

11 - La langue de la raison

Mais, me direz-vous, comment l'enjeu proprement politique du sauvetage de la langue allemande se trouve-t-il intimement lié à l'émancipation de la raison critique européenne ainsi qu'à la progression et de ses droits ? Comment la complexion religieuse des Länder peut-elle faire obstacle à l'unification du pays sous l'égide de Berlin, sa capitale politique retrouvée? Comment démontrez-vous que la greffe démocratique des nations sur l'universalité du vrai renforceleur identité.

C'est que le monde ancien fondait la valeur de la personne sur les droits et les pouvoirs de Dieu, alors que le monde moderne fonde la dignité de l'individu sur l'autorité qu'il exerce sur lui-même par la médiation de la pensée rationnelle. Il s'agit d'une synthèse entièrement nouvelle entre le singulier et l'universel : l'Allemagne aliénée par l'oubli de sa langue perd à la fois son sol et son ciel intérieur , celui où la terre s'éclaire des feux de la lucidité et de l'arme naturelle de cette dernière : une voix qui appartienne en propre à un peuple. Or, il n'en est nullement ainsi des théologies : on sait que l'Église s'est longtemps satisfaite d'une langue internationale inconnue du peuple, le latin, jusqu'à ce que les idiomes nationaux aient relevé la tête.

J'ai déjà rappelé que la parole chrétienne originelle est précisément délégitimée par la sacralisation du sol qui prétendrait s'emparer de son message : elle se veut intemporelle et enracinée dans le surnaturel. Sa vocation première est de faire passer le croyant dans un autre royaume que celui d'ici bas, et proclamé transcendant au monde visible : à ce titre, la religion de la croix est étrangère aux idiomes du seul fait qu'ils s'enracinent dans le génie particulier des peuples. Ce refus du contingent est même le plus originel du génie du christianisme, parce que la religion juive est la seule qui soit fondée sur le don d'une terre déterminée à un peuple par le ciel, donc sur l'identification expresse d'une foi avec la possession d'un territoire. En revanche, le Golgotha, Bethléem ou Nazareth ne sont que des lieux de commémoration et de pèlerinage pour les chrétien, comme La Mecque pour les musulmans. Depuis Saint Paul, le chrétien transporte sa théologie comme le papillon ses ailes - et il en est de même du fidèle d'Allah.

C'est pourquoi le nationalisme religieux est l'hérésie la plus radicale du christianisme, celle qui n'a pu naître que de l'opportunité politique de sacraliser les monarchies des barbares convertis. Clovis est l'ancêtre de l'alliance de Rome avec la terre et la langue des peuples ; mais on n'imagine pas saint Augustin baisant le sol africain. En revanche, la raison moderne a besoin de coupler son universalité propre avec des territoires d'un côté et des idées universelles de l'autre, parce que les idéaux de la démocratie sont fondés à la fois sur les droits de la pensée et sur ceux, inaliénables, de l'individu.

Du coup, il faut expliquer pourquoi le patriotisme théologique de Rome, qui a retrouvé son essor capétien quand l'empire athée du communisme s'en est pris au nationalisme des pays de l'est , devient, en réalité, l'adversaire de l'unité et de la souveraineté de l'Allemagne du Chancelier Schröder. C'est que Rome se garde bien de sacraliser la terre de l'Allemagne tout entière, parce qu'elle sait fort bien que l'Allemagne défractionnée et centralisée serait protestante au premier chef et qu'elle hériterait du Kulturkampf, qui avait fait rejeter avec mépris par Berlin le dogme de l'infaillibilité pontificale en 1870. C'est pourquoi la sacralisation de la seule fraction catholique du sol allemand est essentielle à la politique de la papauté, parce qu'elle permet, par le biais d'une étroite localisation du patriotisme religieux, de perpétuer l'Allemagne compartimentée des Länder.

Si vous voulez éviter que l'Europe ne tombe dans le bas-empire des marchands et qu'elle perde son ambition avec sa volonté dans une vaste zone de libre échange, il faut que l'Allemagne retrouve son identité linguistique naturelle, qui est l'arme la plus profonde de son unification politique réelle et de sa puissance en Europe aux côtés de la France. C'est pourquoi il est si significatif que le protestantisme sacrificiel et ensorcelé de Luther - il demeure tout pénétré du miracle de la transsubstantification - n'en ait pas moins résolument tourné le dos à la fois à l'autorité antinationaliste du latin et à celle de Rome pour fonder une langue populaire. Celle-ci attend encore de recevoir le sceau de la rationalité du Siècle des Lumière via Frédéric II et Voltaire, parce que seule une Allemagne dont la langue sera ferme, loyale et fidèle à elle-même rejoindra la postérité vivante de la Renaissance et s'inscrira dans la postérité vivante de la raison : celle de la connaissance du cerveau humain dont Darwin et Freud ont ouvert la voie .

Conclusion

Croyez-vous qu'une Europe qui ne déchiffrerait plus les signes, et d'abord le plus spectaculaire de tous, celui qui nous a été adressé le 11 septembre 2001, aurait encore un avenir cérébral? Certes, sans l'Allemagne de Bach, de Beethoven, de Goethe, de Schiller, la France seule ne donnera jamais son vrai poids culturel et politique à l'Europe ; et sans Descartes, Molière, Voltaire et Victor Hugo, l'Allemagne seule ne donnera pas non plus son élan intellectuel et politique à l'Europe de l'esprit. Mais pour que ces deux nations enfantent ensemble la Renaissance qu'appelle votre vision de l'avenir politique de l'Europe, il faut qu'elles forgent côte à côte l'identité cérébrale du monde civilisé de demain. Tout converge pour le leur démontrer - et d'abord le fracas des Goliath de l'imaginaire, qui ont démontré de nouveau au sieur Arouet que l'histoire du monde est demeurée celle du cerveau d'une espèce divisée entre le réel et le mythe et qui se fait accompagner dans le vide par des porte-drapeaux tantôt délirants, tantôt assagis de ses songes.

Je salue la hauteur de vues et la grandeur de votre vision de l'Europe. Comment le souffle qui inspire votre article ne remplirait-il pas de joie vos lecteurs ? Il est hautement prometteur que l'Europe politique appelle un historien à emprunter la parole des hommes d'action dans un grand hebdomadaire parisien ; et il est plus prometteur encore que le public appelle de ses vœux le langage nouveau d'une presse désireuse de s'identifier à la vocation et à la mission de la France. Mais si l'Europe ne reconquérait pas son rang de civilisation de l'intelligence historique qu'elle était devenue depuis Thucydide, quelle avance son ambition lui donnerait-elle sur les autres continents ? Comment serait-elle porteuse d'une résurrection, comment reconquerrait-elle le sceptre sans lequel l'Histoire ne redonne jamais aux nations ce qu'elle leur a pris : un cerveau mieux armé et plus civilisateur?

2 avril 2002