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Une psychanalyse culturelle du naufrage de la langue allemande

 

A l'heure où une Europe de plus en plus anglophone découvre que l'on change son cœur et sa tête à parler une langue venue d'un autre monde, les idiomes nationaux peuvent-ils se ressourcer dans leur vocabulaire natal et redonner à leur territoire son vrai ciel , ou bien est-il trop tard pour que l'univers se réfléchisse dans des folklores vocaux ?

Au plus secret des relations embarrassées ou contradictoires que le génie des Germains entretient avec les âmes et les cerveaux d'origine gréco-latine de l'Europe d'un côté et avec l'insularité politique et religieuse du monde anglo-saxon de l'autre, c'est rien moins que la question de l'épuisement ou de la renaissance de la civilisation née de l'agora et du forum qui se trouve posée par la porosité d'une langue allemande de plus en plus envahie par des vocables gaulois.

Qu'en est-il de la symbiose entre un peuple, une terre et une langue ? La psychophysiologie d'une population se réfléchit-elle dans sa parole , de sorte qu'une langue altérée ou trahie en viendrait à faire jouer à une nation un rôle à contre-emploi dans l'arène de l'histoire ? Selon qu'un peuple est le souverain ou le serf de sa langue d'origine, selon que l'Allemagne est vouée à féconder son idiome ancestral ou à se dissoudre si elle déserte ses origines, la question décisive des retrouvailles prometteuses ou vaines de l'Europe avec le tragique basculera dans un sens ou dans l'autre . Le génie allemand renouera-t-il avec le drame eschylien ? Se haussera-t-il au diapason du naufrage ou de la résurrection d'un continent ?

1 - Qu'est-ce que la langue d'un peuple ?
2 - Le naturel d'une langue
3 - Une psychophysiologie des langues
4 - Les forçats de l'écriture
5 - L'âme de l'Allemagne
6 - La résurrection du tragique

7 - La question du commencement

1 - Qu'est-ce que la langue d'un peuple ?

Il y a longtemps, j'ai mis sur ce site une réflexion partielle, donc insuffisante sur le naufrage du vocabulaire ancestral de la langue allemande.

Langue, culture et civilisation , 19 août 2003

Je relevais alors que l'idiome de Goethe et de Schiller était le seul au monde à supprimer purement et simplement les mots d'usage courant pour les remplacer par des vocables ridiculement empruntés à la langue culturellement dominante de l'Europe depuis le XVIe siècle, celle de la France. Je ne défendais pas notre idiolectique, qui n'a rien à perdre, au contraire, à se trouver mimé par un voisin dont l'identité se trouvera ébranlée et courra même le risque de se trouver dissoute par des contrefaçons de sa vraie nature.

Le génie de la nation de Goethe, de Mozart et de Kant me tient d'autant plus à cœur que je lis sa langue depuis le berceau. La fécondation de son esprit est demeurée tragiquement inachevée. Elle se trouvera lourdement entravée si elle se trahit à s'accommoder d'artifices stériles au point de se voir interdite d'expression littéraire et philosophique propres à sa nature. Je soulignais également que le vocabulaire de la pensée et de la science antiques avait sombré dans la nuit d'un christianisme populaire et naïf et que l'Eglise avait accordé sa bénédiction à cet engloutissement dans les candeurs de l'ignorance, de sorte que l'empire du savoir rationnel n'avait été tiré de l'oubli qu'après un millénaire d'une inculture hébétée. Puis des décennies de laborieuses retrouvailles des clercs avec deux langues naufragées, la grecque et la latine, avaient permis à l'Europe de se tirer de l'abîme dans lequel le mépris des savoirs profanes entraîne les civilisations de la foi. Alors seulement il est devenu possible de doter des idiomes nationaux encore réduits à quelques centaines de mots du trésor linguistique qui allait les autoriser à reconquérir peu à peu le vaste empire des sciences et des mathématiques antiques, puis à conquérir l'embryon d'esprit critique sans lequel tout apprentissage de la connaissance rationnelle demeure interdit aux évadés de la zoologie.

Cette éducation n'allait pas seulement consolider l'identité terrestre des peuples d'une Europe ignare et humblement soumise à une cosmologie religieuse, mais leur permettre de reconstruire une civilisation fondée, à l'instar de celle de la Rome et de l'Athènes antérieure au triomphe de la religion de la Croix, sur les droits et les pouvoirs de la logique d'Euclide et sur le règne des lois écrites, tant civiles que pénales. Mais je pensais alors que le naufrage du vocabulaire quotidien des Germains résultait principalement de ce que la classe moyenne allemande du XVIe siècle n'avait pas atteint le niveau de culture littéraire que la France de Villon et de Charles d'Orléans avait conquis au siècle précédent et l'Italie avec Pétrarque dès le XIVe siècle ; et je me disais que seule l'hégémonie d'une caste de docteurs imprégnés de la scolastique du Moyen-Age avait empêché un Rabelais luthérien à rouer de coups quelqu'étudiant bavarois acharné à franciser la langue allemande ; car l'auteur du Pantagruel avait bâtonné un écolier limousin entêté à massacrer le français à l'école de Cicéron. Or, Pantagruel, entendant notre écolâtre couvert de plaies et de bosses revenir dare dare au patois limousin, s'était écrié : "Ainsi parles-tu naturellement".

2 - Le naturel d'une langue

Ce n'était pas l'occasion d'approfondir la philosophie de la langue qui faisait écrire à Rabelais qu'un peuple doit " parler naturellement". Qu'était-ce donc que " parler le français " aux yeux du grand connaisseur de l'antiquité dont Malraux m'écrivait, en 1960, qu'il y avait trouvé " farfelu " et qu'il avait remis à l'honneur cet adjectif alors oublié. Mais l'auteur de la Condition humaine savait sûrement que farfouiller , faribole, batifoler et des centaines d'autres termes sont des inventions de Me Alcofribas Nasier et qu'ils sont demeurés d'un usage courant parce qu'ils sont français jusqu'à la moelle. Mais si un écrivain gaulois sait de naissance et en quelque sorte viscéralement ce qui est français et ce qui ne l'est pas, la question est de découvrir les raisons du grégarisme national pour lesquelles la classe des clercs allemands a été mimée par le peuple entier des fils aveuglés de Wotan et pourquoi l'élite aussi bien que la masse des moutons de Panurge ont accepté , à partir de Kant et de Goethe, de cesser de " parler naturellement " pour adopter un allemand non moins grotesque sous des vêtements français que le serait notre langue placée sous la férule d'un latiniste du Limousin.

Prenez le compte-rendu de la presse française que l'ambassade d'Allemagne à Paris envoie à ses abonnés sur internet. Les 4 et 5 septembre 2006 , j'ai trouvé : Appel, Rentrée , efficienz, kooperativ, kontrollieren, stationierung, avancieren, installieren, infernal , Distanz, definieren, Destruktivität, Fusionierung, Rendez-vous, inakzeptable , die Debatte, Passagier, propagieren, Konzession, Solution, Bombardierung, Drogen, Tonnen, repressiv, involvieren, Intervention, boykottieren, provozieren, Konfrontation, Resolution, Präsenz , sezessionisch, Opposition, Reformen, provokant, Staatsräson, inkonsequent, robuste, eventuel, kulturäl, Geste, Kommentater, Diskriminierung, koordonieren, illegal, jubilieren, Chancen, kontinuerlich, provozieren, Komplizen, Suspendierung, polieren, diskutieren, Projektieren, terroristisch, Attentat, Korruption, Blockade, massiv, engagement, applaudieren, immens, intensifierung, illegal, Intervention, Delegation, enorm, akzeptieren, maritime, debattieren, kompatibel, profitieren, fragile, konkret, Prestige, Image, Passage, Demontage, Budget, Deficit, Rivalität , resûmieren, constatieren,tumultuös . Ne demeure allemand dans la contrefaçon que l'usage de doter les substantifs d'une majuscule révérentielle.

Dites-vous bien que tous ces mots conservent leur équivalent dans un allemand vivant et dru , mais qu'ils sont voués à user, trouer et élimer le tissu du parler de tous les jours, lequel ne résiste plus à l'assaut des Gaulois que dans les dictionnaires, de sorte que l'Allemand de la rue en est réduit à chercher des traces de sa vraie langue sous celle de ses sorbonicoles nationaux. Imaginez nos académiciens à la recherche des vestiges de l'argot de Racine ou de Balzac sous la langue d'une presse quotidienne anglicisée . Mais le peuple allemand n'est pas rieur. Aussi le baragoin d'importation des sorbonagres allemands n'est-il pas ridiculisé comme le fut le: " Nous déambulons par les compites et les quadrivies de l'urbe " de l'écolier limousin. Où se trouve le gourdin des humanistes allemands ? Quelle est la puissance invisible et secrète qui contraint un peuple entier à cesser d'alimenter sa langue naturelle ? Les mères ne nourrissent-elle pas le fruit de leurs entrailles ? On attend une psychanalyse de l'inconscient culturel des peuples, on attend une science de la psycho-physiologie des langues .

3 - Une psychophysiologie des langues

Une telle discipline commencerait par se demander pour quelles raisons cachées et sans doute profondément enfouies dans l'inconscient national l'effondrement intérieur de la parole allemande a commencé à l'heure même où l'Allemagne conquérait avec un grand retard la capacité de se doter à son tour d'une littérature nationale, donc de donner enfin une portée mondiale à sa complexion locale ; car un peuple qui " parle naturellement " fait débarquer ses paysages et ses climats dans l'universalité humaine, de sorte qu'un peuple sans identité psychique et mentale propres ne parle à personne, faute d'avoir trouvé sa voix avec sa chair. C'est pourquoi la Suisse romande ou la Belgique parlent dans le pavillon du phonographe qui s'appelle la France, la Suisse italienne dans un mégaphone qui s'appelle l'Italie, la Suisse alémanique dans le cornet acoustique qui s'appelle l'Allemagne, tellement il sera bien impossible de jamais donner une voix à l'identité fantomale d'une nation polyglotte.

Mais les Germains changés en hauts parleurs de la culture gréco-latine n'ont-ils pas côtoyé la France des écolâtres de la Renaissance ? Erasme, le Hollandais de Bâle, n'est-il pas le contemporain de Reuchlin et de Budé, d'Alde Manuce et de Vivès ? Il faut donc nous demander pourquoi l'élite cérébrale de la France, de l'Italie et de l'Espagne a tout de suite digéré une antiquité qu'elle avait reconnue à sa voix et à sa démarche plus d'un millénaire après sa chute dans les prières, comme on retrouverait un parent longtemps enfermé dans un monastère, mais demeuré de la famille, alors que la greffe d'Athènes et de Rome n'a pris en Allemagne qu'à la fin du XVIIIe siècle. C'est que la Germanie n'a bénéficié ni de la conjonction entre l'expansion politique et militaire d'une France élevée au rang de rivale de Charles-Quint à l'échelle mondiale d'un côté et d'une France de l'essor planétaire de sa littérature et de sa pensée de l'autre , ni de la conjonction entre une Espagne guerrière face aux Turcs et une Espagne livrée au tragique et au ridicule de la vie onirique de l'humanité par Cervantès, ni de la conjonction entre une Italie médiatrice du génie grec et une Italie dont la papauté avait su faire de la potence d'un condamné à mort le glaive de Dieu sur les champs de bataille de la terre entière.

Pas de poète plus familier de la langue du terroir qu'un Ronsard, qui relisait l'Iliade dans le texte en trois jours ; mais pour mettre le français au diapason d'Homère, il faut connaître Ulysse revenu en Ithaque et Ulysse en guerre devant les murs de Troie ; pour conduire la flotte pantagruéline d'île en île et la ramener à son port d'attache, il faut que la flotte de Ménélas fasse bon ménage dans votre tête avec le berger Eumée, pour que le géant de Rabelais permette à son géniteur d'écrire : " Lors donc ramenâmes tous nos navires au port", il faut que Cervantès ait combattu les Maures et ramené son héros brisé au curé et à l'apothicaire de Sagayo, parce que le génie littéraire est un médiateur entre le royaume des moulins à vent et la tapisserie de Pénélope. Pour cela il faut que la langue soit elle-même Ulysse, Pantagruel ou don Quichotte ; il faut que son voyage dans le ciel de l'écriture la reconduise à son village avec, pour trophée, la toison d'or de sa voix . Mais la langue allemande n'a jamais voyagé ; c'est pourquoi les écrivains allemands n'ont appris à donner leur voix à leur langue sur la planisphère qu'à la fin du XVIIIe siècle, avec Wieland, mort en 1813 , qu'on a appelé le Voltaire allemand, avec Goethe, mort en 1832, avec Schiller, mort en 1805 à quarante six ans, parce que le siècle des Lumières avait rendu planétaire une voix nouvelle, des âmes, celle de la raison.

4 - Les forçats de l'écriture

Qu'enseigne l'écrivain à voyager entre le parler d'un lieu et le ciel de l'écriture ? Comment un peuple apprend-il à se faire entendre de toute la terre à partir de son village? Qu'il faut " remettre cent fois sur le métier son ouvrage ". Aussi l'écrivain français n'a-t-il pas attendu Boileau pour savoir qu'il est un laboureur et un forçat. Balzac écrira " treize fois César Birotteau les pieds dans la moutarde " . Nous connaissons les états successifs de la Jeune Parque (1) . Les entrailles de Proust, le spéléologue de lui-même , s'étalent à ciel ouvert , les manuscrits du Voyage au bout de la nuit peuvent être consultés, les rameurs et les galériens de l'écriture savent que les poètes français n'ont appris à travailler à la fois à l'établi et au vent du large qu'à la fin du Moyen-Age, avec Villon et Charles d'Orléans et qu'auparavant, ils n'étaient pas " du bâtiment " , comme disait Toulouse Lautrec de ceux dont on ne reconnaissait pas le tour de main au premier coup d'œil.

" L'an quatre cent cinquante et six ,
Je, François Villon, écolier,
Considérant, de sens rassis,
Le frein aux dents, franc au collier,
Qu'on doit ses œuvres conseiller
Comme Végèce le raconte,
Sage Romain, grand conseiller,
Ou autrement on se mécompte."

Mais pour " ses œuvres conseiller ", il faut, dira Malherbe " fréquenter les crocheteurs du port au foin ", parce que " la langue passe par le gueuloir ", renchérira Flaubert. Que se passe-t-il si elle a commencé par le gueuloir, qu'on appelle l'art oratoire? Atticus soulignera au crayon rouge les passages de Cicéron à revoir avant de les publier ; car, disait Jouvet, " au théâtre, le naturel est un naturel de théâtre" et dans le prétoire, un naturel de prétoire. Quand une langue " parle naturellement " sur la scène judiciaire et du haut de la chaire, elle a appris qu'un naturel travaillé est le sommet de l'art . Alors elle peut écrire sans se gêner le moins du monde :

Amelette, ronsardelette,
Mignonnelette , doucelette
Tu descends là-bas, faiblelette
Pâle , maigrelette, seulette,
Dans le froid royaume des morts. "

bien que l'empereur Hadrien ait écrit sur son lit de mort :

Amelette , vaguelette, calinette,
Hôtesse et compagne de mon corps,
Qui maintenant t'en vas vers des lieux
Livides, glacés et dénudés."

C'est que le naturel d'Hadrien habite un autre univers de la langue , celui du rythme, alors que le français est léger et court vêtu .

5 - L'âme de l'Allemagne

C'est parce que l'Allemagne n'a pas passé pendant des génération par l'école des travailleurs de la parole qu'on y voit une nation encore inexperte dans la conquête de la langue écrite attendre le siècle des Lumières pour tenter de convertir le tragique de l'histoire à l'innocence évangélique dont Voltaire avait fait la satire dans Candide. Wieland vieillissant à la cour de Weimar aux côtés de Goethe publie en plusieurs volumes des romans naïvement hellénisants, Agathon, Obéron, Musarion . On doit également à ce candide voyageur dans l'empire de la littérature mondiale une belle traduction de Shakespeare et une autre des Lettres de Cicéron à Atticus. L'Ulysse allemand goûtera jusqu'à sa mort les froissements d'ailes de la parole d'autrui, faute d'avoir ramené en Ithaque l'armure de la terre et le blason du ciel d'une nation. Une langue en chair et en os élève tout le genre humain au sonore.

Ce ne sera qu'avec les Souffrances du jeune Werther que le roman quittera l'article d'importation, même allègre et délicat de Wieland, pour changer le paysage des Germains en trophée de la littérature . Schiller fait entrer le passé de l'Europe moderne dans la langue allemande , avec Wallestein, Guillaume Tell le rebelle, les Brigands, don Carlos. Certes. Avec Racine et Corneille, puis avec Voltaire, le théâtre français, lui aussi, s'est longtemps nourri de héros antiques et même semi mythologiques - mais le XVIe siècle avait accompli le prodige inaugural d'accoucher dans la douleur de la " langue naturelle " de la nation.

Rien de comparable au long apprentissage de cette alchimie au sein de l'ex-empire romain-germanique. Il fallait qu'une langue ne fût pas née dans la sueur et les larmes pour qu'elle pût déclencher, par contrecoup, une francisation effrénée de son vocabulaire. Si la langue écrite des Germains était née au XVe siècle, jamais Goethe n'aurait pu remplacer sans coup férir Spaziergang par Promenade - et jamais on n'aurait vu des Promenadeplätze fleurir jusque dans les villages sans provoquer une furieuse levée de boucliers au sein d'un classe de lettrés parvenue à maturité.

C'est seulement à l'heure tardive où la Renaissance a été acceptée et même partiellement assimilée jusque par la foi chrétienne dans toute l'Europe de la culture, c'est seulement à l'heure tardive où la résurrection de la raison critique a trouvé protection au sein d'un humanisme demeuré, certes, fort pieux, mais progressivement ouvert à un examen philologique relativement sécularisé des textes sacrés, c'est seulement à l'heure tardive du désenchantement, d'une raison égarée dans un messianisme de l'utopie politique né au XVIIIe siècle que la nation allemande a cessé de se reconnaître sur une terre et sous un ciel que l'Allemagne n'avait pas su ensorceler à l'école de son génie propre. Alors elle s'est effrayée de ne se trouver à l'aise nulle part. Que devenir si, d'un côté, Wotan est descendu au sépulcre avec le paganisme et si, de l'autre, une civilisation des Lettres et des arts marquée par le petit rationalisme de la cité gréco-romaine court à bride abattue vers un monde dans lequel l'alliance des exploits de la beauté avec ceux de la pensée a échoué à fonder une musique nouvelle des âmes sous un ciel en cours de désertification ? Une civilisation ne peut fuir à la fois les liturgies et le tragique , une civilisation ne peut se délivrer des prières sans rencontrer la mort. L'homme qui a tué ses idoles est condamné à donner un autre voltage à ses tombes ou à retourner à l'animal. Alors que Debussy rendait française l'âme musicale de la mort, le génie allemand se réfugiait dans Wagner, dont un Nietzsche aux fines narines faisait le pitre d'un Beethoven, d'un Siegfried et d'un Wotan théatralisés à peu de frais.

La psychophysiologie des langues nous enseigne que le Germain n'est pas en promenade sur l'agora et le forum, qui exigent une alliance entre l'éloquence et la politique, donc entre la culture et l'action publique. Le tragique de l'Allemagne se lit au plus secret non seulement des Wahlverwandsschaften , (Les affinités électives) de Goethe, mais au plus profond de toute la dramaturgie de l'âme sous-jacente à cette nation.

6 - La résurrection du tragique

Et voici que l'heure a sonné du rendez-vous de la civilisation européenne avec le tragique de l'histoire - celui de la mort des peuples et des nations, celui que le Vieux Monde exorcise depuis la Renaissance, celui d'un Wotan voué au martyre de la langue crucifiée de l'Allemagne. Que faire quand une culture se scinde entre la voix des ancêtres et la quête impuissante de son identité profonde? Le Germain est aussi peu issu du droit romain que l'Anglais. Son campement naturel est celui de ses coutumes et de ses traditions. Du coup, son insularité culturelle l'authentifie, mais l'isole à la manière anglo-saxonne. Tous les empereurs romains, de César à Septime Sévère et bien au-delà, ont eu à combattre les Germains révoltés et les Britanniques insoumis. Rien n'y a fait : les deux peuples sont demeurés aussi inassimilables à la civilisation de la Louve que les Parthes. Qui peut prétendre que l'empire romain dit " germanique " aurait comblé le fossé entre les deux âmes ?

Alors qu'il a suffi d'un demi millénaire à la France monarchique pour forger une nation fondée à la fois sur son unité linguistique et sur un pouvoir central puissant, l'Allemagne un instant redressée à l'école de la guerre de 1870 est retombée dans un régionalisme culturel atavique à la suite des défaites militaires de 1918 et de 1945. Depuis lors, sa population se raréfie , parce que son génie est frappé d'asphyxie. Alors que les Länder revendiquent le capitanat culturel dérisoire des mentalités de province, Berlin ne parvient pas à reconquérir la souveraineté d'une métropole mondiale des droits et des pouvoirs de la pensée. D'où le déchirement intérieur d'une langue dont l'identité germanique est menacée de se dissoudre à l'heure même où une Europe née de la culture antique retrouvée est menacée, elle aussi, d'engloutissement dans l'empire à la fois insulaire et tentaculaire du Nouveau Monde.

D'un côté, l'amarrage psycho-religieux de l'Angleterre à Washington s'est révélé viscéral et irréversible, de l'autre, l'Allemagne est livrée à la tentation de s'assujettir à jamais au monde anglo-saxon. Prendra-t-elle acte de son échec bi-millénaire à se nicher dans la cité antique ou répondra-t-elle à l'appel du tragique qui, au plus profond de son génie, la convie à relever le défi du déclin d'un continent que sa terre n'a pas su armer d'une âme conquérante? D'un côté, Wotan et Siegfried appellent l'Allemagne aux armes, de l'autre, l'épuisement de la nation la condamne à une insularité politique parallèle à son insularité culturelle.

7 - La question du commencement

Le Germain de demain se verra-t-il réduit au rang de survivant ou de fossile, parce que sa langue ne conservera sa musique originelle que si elle trouve le courage de refuser de payer une rançon inacceptable et du reste impossible à acquitter - celle de se dépraver dans une latinité moribonde? Quand vous écrivez : " intervenieren , candidieren, inacceptabel, inkompatibel ", quand, avec Kant, vous remplacez verständlich par intelligibel et avec Freud kindish par infantil et Einbildung par Illusion, qui êtes-vous et où vous situez-vous entre votre âme d'origine et des mots qui ne sonneront jamais allemand à vos oreilles? Mais le besoin de s'intégrer à l'univers culturel gréco-latin est devenu si puissant que Hitler lui-même écrivait Devotheit , enorm et même à fond perdu, parce qu'il confondait drôlement le fonds ou les fonds , avec le fond d'une marmite ?

Pis encore : quand le pavé de Paris voit fleurir des fautes de français et que des Ministres eux-mêmes les moissonnent, l'Allemagne les récolte les yeux fermés: l'Etat croit qu'initier peut signifier commencer et emploie dont tout de travers. Du coup, l'Allemagne écrit initieren au sens fautif qui renvoie la France sur les bancs de l'école. Mais comment se fait-il qu'on écrive déjà avancieren, mais non encore commencieren, comme si on attendait un autre commencement que celui-là ? Peut-être l'Allemagne authentique est-elle appelée à renouer avec le tragique de l'histoire, peut-être est-elle armée pour s'emparer des armes de la pensée du XXIe siècle. Quel vrai commencement ce serait de retrouver Eschyle !

Telle est peut-être la vraie question du recommencement de l'Europe : si la langue " naturelle " des peuples est celle de leur dialogue avec le tragique de leur destin, sans doute est-il providentiel qu'il existe une nation dont la langue rêve de son ciel. Peter Handke écrit que l'allemand est une langue mystique. Elisabeth Schwarzkopf le savait aussi bien que Nietzsche. Aussi enseignait-elle à ses élèves à prononcer blau ( bleu) sur le ton de la prière. Par bonheur, la mystique allemande est fondée sur une divinisation lyrique de la nature fort étrangère aux " rêveries d'un promeneur solitaire ". Sa dévotion cherche l'ombre des forêts. Cette piété-là vous renvoie au tragique de la nuit , non au bucolisme du petit Trianon. Quand Renan se raconte la vie de Jésus, on entend Wotan éclater de rire dans les ténèbres. Le fondateur d'une religion, dit-il, n'est pas un personnage de Bernardin de Saint Pierre en promenade dans une Judée de carton pâte. On exprime le tragique de l'histoire à planter un gibet au cœur de la politique. La vraie langue de l'Allemagne ne folâtre pas dans un jardin à la française, elle capture quelques accents d'une autre Grèce que celle du jeune Anacharsis .

Quand l'ambassade d'Allemagne du 7 septembre rapporte que le Figaro fait état de terroristiche Risiken, quand le Monde évoque les konstante hohen Energiepreise, faut-il acceptieren la paralysie du Parlament français et la quantité immens des amendements déposés par l'opposition ou faut-il en debattieren ? Comment écrire un poème en franco-allemand, comment faire monter les blés avec ça ?

Mais le drame même dont meurt la langue allemande la fécondera si elle rappelle aux nations qu'elles sont des personnages, que les peuples sont des acteurs , que leurs Etats mettent en scène le destin du monde sur les planches d'un théâtre qu'on appelle l'histoire, que si vous faites jouer une nation à contre emploi, vous en ferez une marionnette dont l'étranger tirera les ficelles. Ecoutons le drame de sa mémoire que l'Europe agonisante se joue sur la harpe des siècles. Peut-être une Allemagne qui a quitté le chœur antique fera-t-elle entendre la langue inconnue dont la voix arrachera des mots nouveaux aux tombeaux.

(1) Paul Valéry, La jeune Parque. Manuscrit autographe, texte de l'édition de 1942, états successifs et brouillons inédits du poème. Présentation et étude critique des documents par Octave Nadal, Le club du meilleur livre, 1957.

14 septembre 2006