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Le naufrage de l'Europe de la pensée

 

La singularité absolue de la civilisation européenne résulte de ce que jamais, avant elle, aucune culture ne s'était étonnée de ce que l'espèce humaine fût dotée d'un encéphale scindé entre le réel et des songes fantastiques, principalement religieux. Aucune anthropologie ne peut se prétendre scientifique si elle ne scrute les secrets de cette folie d'intensité variable selon les temps et les lieux.

Cette recherche, commencée avec Platon, sera-t-elle brisée par l'expansion de l'empire américain ? Retournerons-nous à la pensée mythologique à l'heure où la politique internationale illustre cette rechute ? L'article démontre que cette régression a déjà commencé avec le naufrage de la pensée freudienne discrètement imposée par l'allégeance culturelle aux États-Unis, puis avec l'industrialisation du livre dans une civilisation de masse. Dans ce contexte, j'esquisse quelques directions fondamentales de la recherche rationnelle moderne, notamment une psychanalyse de la condition humaine, un examen de la signification anthropologique de l'apparition de la sainteté suicidaire et une réflexion sur la fonction civilisatrice des grands poètes.


1 - Le naufrage du "Connais-toi"
2 - Le polythéisme démocratique
3 - L'Europe de la pensée est-elle mortelle ?
4 - Une révolution anthropologique
5 - Platon anthropologue
6 - La seconde Renaissance de la pensée européenne
7 - Pour la naissance d'une conscience politique de l'Europe
8 - L'exploration anthropologique actuelle du sacré
9 - Une mutation psychogénétique
10 - Le sort de la psychanalyse européenne
11 - Une psychanalyse de la condition humaine
12 - La mort de la civilisation du livre
13 - L'Europe de la langue
14 - La puissance politique et le sceptre de la parole

1 - Le naufrage du "Connais-toi"

L'helléniste anglais E.R. Dodds aurait voulu faire de l'anthropologie de son temps un instrument de la science historique ; dans cet esprit, il soulignait que notre espèce vit dans deux mondes à la fois, l'un entièrement onirique, mais que ses habitants croient réel, l'autre bien réel, mais dont les locataires déplorent la grisaille. Le premier se nourrit de cosmologies mythiques, le second repose sur des moyens d'arpentage encore infirmes de l'univers. L'infini et le fini se partagent le rêve et la science.

Une question un peu différente, mais qui demeure greffée sur les prodiges dont se nourrit l'encéphale des délirants et sur les déconvenues dont s'affligent les laissés pour compte du fantastique, pourrait se poser dans les termes suivants : comment se fait-il que les cerveaux remplis à ras bords de miracles trouvent fort naturel de se trouver habités par des mondes merveilleux, mais invérifiables et changeants au gré des siècles, des climats et des lieux? Comment se fait-il que la vie quotidienne de ces privilégiés ne soit troublée en rien par leur folie et qu'ils se conforment sans rechigner aux coutumes et aux usages de leurs congénères dont l'encéphale banalisé ne monte sur les planches d'aucun théâtre enchanté? Comment se fait-il qu'ils ne s'étonnent nullement de côtoyer des spécimens de leur espèce dépourvus des avantages immenses dont, pour leur part, ils bénéficient sans se troubler ? Pourquoi leurs malheureux compagnons ne souffrent-ils en rien de se trouver relégués dans un monde désenchanté? Comment se fait-il, inversement, que les esprits rassis ne soient pas davantage surpris de coudoyer une variété de leurs semblables dont la démence, sur leur scène intérieure n'excède pas constamment des bornes raisonnables et ne les livre pas continûment à de grands carnages ? Le premier anthropologue qui ait traité de ce problème fut un certain Cervantès, dont les sciences humaines d'aujourd'hui n'ont pas encore retrouvé les bottes de sept lieues.

Si l'Europe renonçait à radiographier un dérangement cérébral tenu pour naturel, alors que notre civilisation en connaît déjà un héros jailli des cornues d'un Yahou de génie, elle cesserait d'incarner la première et l'unique culture appelée à peser l'encéphale onirique de notre espèce. Jamais, avant elle, la pensée ne s'était interrogée sur les causes d'une dichotomie cérébrale native ou apprise dont le Quichotte a illustré quelques facettes. L'Occident de la connaissance se trouvera-t-il livré au naufrage de son identité intellectuelle? L'Europe laissera-t-elle l'intelligence critique orpheline sur toute la terre, tellement il sera inutile de s'imaginer que l'ambition de se connaître survivrait au trépas de la question sans laquelle nous demeurerons des évadés de la nuit à jamais inconnaissables à eux-mêmes ?

2 - Le polythéisme démocratique

Le 2 mai 2004, cent vingt sept tombes juives étaient profanées dans le cimetière d'un village d'Alsace, puis des tombes catholiques et musulmanes subissaient le même sort en divers lieux. Une rencontre solennelle du Premier Ministre en personne avec le grand rabbin de France et avec les plus hautes autorités représentatives des deux autres monothéismes ont stigmatisé cette " intolérance ". Si louable que soit l'illustration républicaine de la postérité cérébrale de Voltaire, cette cérémonie officielle n'en met pas moins en scène les funérailles de l'Occident de la pensée critique, tellement un humanisme et des " sciences de l'homme " de mèche pour éviter de traquer les secrets de la matière grise des fuyards de la zoologie ne peut qu'aboutir à l'incohérence cérébrale de la Perse, de l'Égypte, de la Grèce et de la Rome antique, qui n'ont jamais songé à descendre dans les profondeurs de l'esprit humain - ce qui les a laissés en amont de la pensée proprement dite, celle que les Grecs avaient appelée La Torpille, du nom d'un poison tétanisant qu'un certain Socrate avait incarné.

Qu'adviendrait-il d'une Europe qui, sous l'égide des tristes héritiers de Descartes, serait retournée aux cultures antérieures à l'apparition de l'Europe du "Connais-toi" ? Qu'adviendrait-il d'un Occident de la raison qui ne se poserait plus la question de la nature d'une civilisation exclusivement fondée sur la légitimation culturelle, donc aveugle, de plusieurs dieux uniques, lesquels n'en demeureraient pas moins incompatibles entre eux par l'origine, la nature et la doctrine qui les pilotaient dans la boîte osseuse de nos ancêtres? Au reste le chaos mental qui frappe en un instant les civilisations ritualisées par leur propre cécité n'a pas tardé de paraître au grand jour: en premier lieu, le demi rationalisme laïc interdisait la tenue d'une cérémonie dite expiatoire et censée laver les tombes d'une souillure tenue pour offensante à l'égard des trois divinités concernées.

Mais puisque, officiellement, l'outrage ne visait que des croyances subjectives par définition , donc compatibles avec les valeurs démocratiques, qu'advient-il d'une civilisation prise en étau entre la magie des purifications lustrales et des usages religieux décérébrés ? Ne se voit-elle pas contrainte de berner les cultes par un double jeu grimaçant, puisqu'il lui est interdit de radiographier, donc de profaner le statut des dieux désormais privés de statut théologique, alors que, faute de décret qui interdirait à la pensée de poursuivre sa marche, il faudra expliquer les causes psychobiologiques qui exigent que toute divinité soit censée exister hors de l'encéphale de ses adorateurs ? Mais puisqu'elles sont trois, il faudra expliquer comment elles se partagent l'espace et quels appartements chacune d'elle se réserve afin de ne pas se heurter sans cesse à ses deux rivaux.

3 - L'Europe de la pensée est-elle mortelle ?

Elle est redoutable, l'évidence que toute civilisation ennemie de la pesée critique de l'encéphale onirique du genre humain se rend aussitôt acéphale. C'est pourquoi les simples " cultures " qui ont précédé la radiographie des mythes religieux se situent en amont de la question focale de la nature de l'identité humaine, et cela non point parce qu'elles ne disposaient pas encore de la faculté d'user des armes d'une observation réfléchie de notre dichotomie cérébrale, mais parce qu'il leur demeurait interdit de seulement se poser la question, puis de tenter de la cerner.

Du coup, la pesée anthropologique de la civilisation européenne situe nécessairement l'étude scientifique des caractéristiques de l'encéphale simiohumain ordinaire dans la postérité de la découverte de l'évolution des espèces; car les civilisations assujetties à la croyance en l'existence immémoriale de leurs dieux se trouvent empêchées par leur propre statisme cérébral de jamais s'interroger réellement sur l'origine, la nature et les fonctions psychopolitiques de leurs songes religieux , tandis que depuis Darwin, une généalogie de la raison schizoïde devient un instrument capable d'observer les migrations entre l'intelligence simiohumaine et celle dont le regard lucide porte sur la bancalité originelle de notre espèce et la transcende de la connaître en tant que telle. Mais si la boîte osseuse de l'animal quichottesque est placée sur le chemin de son devenir, des régressions spectaculaires n'en demeurent pas moins possibles.

Dans le naufrage actuel de l'Europe de la pensée, rares sont les phalanges de la connaissance rationnelle qui ne tomberaient pas des nues si un philosophe leur rappelait que, dans les cérémonies de condamnation et de déploration oeucuméniques de la profanation de tombes juives , musulmanes et chrétiennes, la question de la nature d'un animal scindé de naissance entre le réel et le rêve ne s'est pas posée et que, de surcroît, elle aurait paru aussi saugrenue à toute la classe politique qu'à un Perse du Ve siècle avant l'ère chrétienne ou à un Égyptien du temps des Pharaons.

C'est pourquoi il importe d'observer les étapes de l'engloutissement du cerveau européen, donc de toute civilisation de la pensée sur les cinq continents et de se demander dans quelle mesure l'empire américain a accéléré ce désastre ; et enfin, si ce naufrage est inexorable ou réversible. L'élan interrompu de la pensée grecque n'a jamais repris son cours. L'élan de la Renaissance italienne ne s'est jamais relevé du Concile de Trente. L'élan du siècle des Lumières sera-t-il à jamais brisé par l'irruption de l'empire américain sur la scène du monde ?

4 - Une révolution anthropologique

L'Europe de la raison avait découvert que l'homme n'appartient pas à une espèce cérébralement en bonne santé : les coutumes qui la commandent révèlent une variété de bipèdes semi aveugles et dont l'encéphale demeure embryonnaire. Mais comment se fait-il que les rites sacrés illustrent la bancalité native de l'entendement de cet animal, alors qu'il est capable d'observer sa propre bancalité ? Pour expliquer ce prodige, il faut que la cécité de cet être soit à la fois innée et habitée par des virtualités susceptibles de se trouver activées, comme le démontre sa capacité d'apprendre à parler, qui s'atrophie si elle n'est pas éveillée. C'est pourquoi il y a vingt-cinq siècles, il est devenu vérifiable que ce malade parvient à emprunter le chemin d'une guérison, certes partielle de son cerveau, à condition qu'il écoute les conseils d'un médecin avisé, qu'on appelait autrefois la philosophie, c'est-à-dire l'amour de la " sagesse ".

Un projet médical aussi scandaleux que celui de Platon offusquait toutes les civilisations alors exclusivement fondées sur la légitimation de leurs cultes. Aussi la première révolution anthropologique fut-elle celle de Socrate. Ce séisme différait fort de celui du Bouddha : car, pour la première fois, l'homme découvrait qu'il raisonnait spontanément de travers, et cela, non point par un défaut de sa vue et de son ouïe, mais par la faute des règles mêmes et des procédures qui guidaient ses jugements. Pourquoi ceux-ci demeuraient-ils désordonnés et contradictoires ? Pourquoi allaient-ils à la va-vite ou à la va-comme-je-te-pousse ?

Les premiers philosophes en ont cherché les causes dans l'immoralité des cités. Mais les ratés liés à la structure et au fonctionnement du cerveau de notre espèce ne se sont révélés simiohumains qu'un demi siècle après la publication, en 1859, de l'essai sur L'origine des espèces de Darwin. Il y a fallu la découverte freudienne selon laquelle le chaos mental dont témoignent les mondes mythiques s'inscrivent dans l'inconscient semi animal. Mais il faudra attendre près d'un siècle de plus pour découvrir que notre capital chromosomique reproduit exactement 98,5%de celui du chimpanzé, ce qui a permis de rendre fécondes des virtualités dès lors ouvertes sur des siècles d'apprentissages intensifs.

C'est ainsi que le langage est devenu une virtualité psychobiologique universelle et prête à servir, mais inégalement répartie entre les individus sous le nom de talent. Quant à l'intelligence, elle est demeurée si inégalement distribuée qu'il a fallu qualifier de géniales les plus distanciées. Celles-ci peuvent prendre une telle avance qu'elles précèdent de plusieurs siècles le regard sur notre espèce des hommes de science et des philosophes d'école: ainsi de Cervantès, de Shakespeare , de Swift, de Molière, de Balzac, que le nanisme des sciences humaines d'aujourd'hui n'a pas encore appris à lire.

5 - Platon anthropologue

Et pourtant, chez Platon déjà, la raison critique se fondait sur deux observations tellement inaugurales qu'après deux millénaires et demi, elles règnent encore sur les restes de feu la pensée européenne. La première constatait que notre encéphale loge deux types de convictions de nature fort différente, mais d'une force de persuasion égale : d'un côté, celles qui portent sur des connaissances vérifiées et qui définissent " le savoir ", de l'autre, celles qui reposent sur des certitudes fondées seulement sur des opinions et dont les affirmations résultent de ce qu'elles ne sont en rien soumises aux verdicts d'une réflexion systématique et bien conduite - de sorte qu'elles s'égarent en chemin et courent le guilledou. En qualifiant les premières de certaines et les secondes de croyances, Platon réservait le terme de science aux premières et reléguait les secondes dans un royaume livré aux hasards ou aux caprices d'une ignorance cautionnée par la " pistis " multiforme que la langue grecque appelait la doxa, l'opinion.

Cette révolution initiale a été renouvelée par Descartes deux millénaires plus tard. Elle a fondé la vocation de la civilisation occidentale à s'élever au rang d'arène mondiale de l'esprit critique. La pesée de la cohérence interne de nos jugements était devenue le champ de bataille d'une intelligence inachevée et en perpétuel devenir. Si notre espèce est un Pygmée content d'occuper une place intermédiaire entre un animal follement onirique et un géant réellement pensant, mais d'une stature non encore apparue, elle est appelée non seulement à soumettre à un tri drastique les arguties minutieuses auxquelles nos ancêtres se trouvaient livrés, mais à explorer notre connaissance encore toute virtuelle des défectuosités natives ou apprises de notre encéphale.

Ce tableau semi édénique et seulement provisoire de la situation actuelle se révèle cependant momentanément utile à notre minusculité. Il nous permet déjà d'interpréter la longue interruption qui est intervenue dans la guerre de l'Europe entre le songe et le savoir ; car il s'est produit un retour de quinze siècles aux autels microscopiques et au sacrifice réputé titanesque que nous avons offerts sans relâche à notre idole . Puis avec la Renaissance, une philosophie de plus en plus étroitement associée à la connaissance de notre histoire, de notre psychologie, de notre philologie avait réussi à remonter la pente et à resserrer entre des frontières plus sûres et mieux tracées le vaste empire de l'entendement magique auquel la pensée grecque s'était attaquée. Mais, au début du IIIe millénaire, l'Occident n'a pas encore compris que l'empire américain veut rendre à nouveau vagabondes les enceintes des mythes prudemment circonscrits par les progrès de l'intelligence du monde depuis cinq siècles.

6 - La seconde Renaissance de la pensée européenne

Cette nouvelle rechute dans l'ignorance a beau se dérouler à l'échelle de la planète, sa puissance n'est pourtant pas comparable à celle d'un retour précipité au Moyen Âge, parce qu'elle survient en un millénaire où la pensée occidentale d'avant garde entre dans une seconde révolution anthropologique , celle où la logique et la dialectique héritées de Platon nous livrent les secrets de l'inconscient de leur propre rationalité religieuse ou semi religieuse et de leur dérive vers les sanglantes idéologies dont le XXe siècle avait illustré les ravages.

Ce qui reste de l'Occident pensant se trouve donc soumis à un double décalage : d'un côté , l'Amérique pseudo rationnelle voudrait ramener le Vieux Continent au manichéisme des religions primitives et des trois monothéismes qui en ont plus ou moins naïvement hérité, de l'autre, l'Europe rationnelle a partiellement émigré vers un royaume du savoir qui la délivre des instruments superficiels de la communication intellectuelle de type idéaliste dont usaient les élites cérébrales du Vieux Monde et du Nouveau depuis deux siècles. Car les rares intellectuels américains qui réfutent les mythes sacrés se placent encore dans la postérité de Voltaire et de Renan, alors que l'Europe nouvelle en est déjà à la pesée psychanalytique de la candeur de la croyance en l'intelligibilité de la matière, donc à la pesée anthropologue des critères du savoir logique dont usait la géométrie euclidienne. L'Europe d'avant-garde met en cause la notion même de "signification rationnelle " à laquelle recourt encore dans le monde entier une espèce dont la subjectivité abyssale demeure entièrement inaccessible aux instruments d'analyse dont usait la science expérimentale classique.

De plus, l'écart intellectuel entre les élites et la masse des citoyens est demeuré bien plus considérable en Amérique que chez nous, où, depuis longtemps, les classes dirigeantes feignent seulement de partager les dévotions officiellement reçues dans l'État et partagées par les foules. Sitôt que le peuple américain affronte une épreuve nationale , la Maison Blanche peut encore s'offrir le luxe d'appeler l'ensemble de la population à former les bataillons serrés d'une sorte de guerre des idéalités copiée sur les guerres saintes d'autrefois. Aussi les chances politiques actuelles d'une Europe qui voudrait demeurer pensante face à un empire d'outre-Atlantique demeuré aussi éloigné de nos avant-gardes intellectuelles que le Moyen Âge doivent-elles être examinées avec une attention d'un type nouveau. Car, à son tour, et malgré son avance relative, notre civilisation se trouve seulement sur le chemin qui la conduira à la découverte des instruments inédits de la connaissance du cerveau humain dont elle a besoin. Le Vieux Monde demeure en outre paralysé par le souci politique de ne pas laisser l'Amérique glorifier tout à son aise le cerveau théologique de l'Islam du Moyen Âge. Car Washington ne se fait aucun scrupule d'empire à caresser l'encolure d'Allah aux côtés de celle du Dieu des chrétiens afin d'étouffer dans l'œuf les promesses de la seconde Renaissance promise à l'intelligence européenne.

7 - Pour la naissance d'une conscience politique de l'Europe

La première expédition guerrière de vaste envergure pour la conquête du monde arabe que l'Amérique aura entreprise se soldera par une catastrophe politique aux conséquences encore incalculables ; mais la tâche de l'Occident n'en sera pas facilitée . Aussi aurions-nous le plus grand tort de nous croire sauvés en raison seulement de l'engloutissement partiel d'un jeune empire empêtré dans les incohérences spectaculaires auxquelles son inexpérience internationale devait fatalement le conduire. Un désastre militaire n'a jamais suffi à enseigner une thérapeutique. L'échec américain en Irak pourrait tout aussi bien livrer l'Europe à une méconnaissance encore plus profonde des obstacles qu'il lui faudra surmonter pour renaître d'un demi siècle d'apprentissage de la sujétion politique à une puissance étrangère. L'examen des causes cachées de l'expansion cancérigène du Nouveau Monde exige en premier lieu un diagnostic douloureux pour l'Europe. Observons de plus près les maladies les plus graves - les maladies intellectuelles - dont l'Amérique nous frappe et dont chacune est de nature à détruire le cerveau même d'une civilisation dont la vocation était d'apprendre non point la pensée du moment, mais celle de demain.

Par chance, et dans le même temps, il se trouve que la Constitution des États-Unis est réputée laïque , de sorte que , par le plus grand des paradoxes, l'empire de l'Eden se met en porte à faux avec son propre statut sur la scène du monde quand il cloue au pilori une Europe sur le point d'accoucher d'une science du cerveau simiohumain . Les deux continents se trouvent donc scindés, mais inégalement , entre la connaissance anthropologique de notre espèce qui nous attend et les droits qu'ils accordent du bout des lèvres aux mythologies religieuses des ancêtres. Dans les deux civilisations, la même dichotomie des encéphales commence de ronger de l'intérieur leurs définitions mêmes du vrai et du faux.

Néanmoins, les ravages intellectuels diffus qu'exerce un mimétisme culturel et religieux tenace de l'Europe à l'égard de l'Amérique interdit d'ores et déjà de traiter scientifiquement les croyances religieuses dans l'enseignement public. Certes, le premier projet de décret d'application de l'interdiction du voile islamique à l'école comptait les lignes suivantes: " Si certains sujets appellent de la prudence dans la manière de les aborder, il convient de se montrer fermes sur le principe selon lequel aucune question ne se trouve exclue à priori du questionnement scientifique et pédagogique. " Mais que reste-t-il d'un enseignement scientifique tenu à respecter le principe d'abstention qui le régit ?

8 - L'exploration anthropologique actuelle du sacré

Avant d'observer plus avant les ravages de l'évangélisme américain sur la science anthropologique moderne et sur sa vocation internationale à décrypter l'encéphale de notre espèce, un rapide rappel des principales fonctions simiohumaines du sacré est nécessaire.

Dans le monde antique, la vocation centrale des dieux était simple et claire : l'humanité se sentait isolée dans le cosmos du seul fait qu'il n'existait pas d'animal plus puissant qu'elle au-dessus de sa tête. Aussi les Célestes étaient-ils des protecteurs dont il était possible, tantôt d'acheter les faveurs en leur offrant des sacrifices coûteux sur leurs autels, tantôt de conjurer leur colère et leurs châtiments par une pratique constante et sage des règles étroitement associées de la piété et de la morale.

Avec le christianisme, une autre dimension anthropologique s'est placée au premier rang du sacré : notre espèce a commencé de renier son existence biologique et de faire passer sa sanctification par la porte étroite de l'ascèse. Celle-ci ne visait pas seulement à priver les corps des aliments nécessaires à leur survie, mais à faire cesser la reproduction de notre espèce , donc à convaincre le singe-homme que le ciel lui demandait son autoanéantissement physique. Elle a donc mis sur pied un suicide planifié par les exercices systématiques de la dévotion. Cette mutation des religions est tellement fondamentale qu'une anthropologie ne sera rationnelle que si elle accède à une interprétation cohérente du capital psychogénétique d'un vivant que son encéphale appelait, hier encore, à s'éradiquer de ses propres mains de la surface de la terre.

Le suicide sacré est l'axe central du christianisme, donc la clé de la mutation anthropologique qu'il inaugure. La sainteté attachée à la suppression auto-sacrificielle de soi-même a été solennellement réaffirmée par l'élévation précipitée de sainte Thérèse de Lisieux au rang de docteur de l'Église - alors que Saint Jean de la Croix a attendu ce rang près de trois siècles. C'est que l'auto-immolation se situe au cœur de la puissance politique du christianisme à sanctifier les croyants transformés en Mucius Scaevola accomplis de la divinité, alors qu'un Jean de la Croix, devenu le " prince des poètes espagnols ", renvoie seulement au statut " biblique " d'Homère chez les Grecs. Thérèse la doctoresse suicidaire est née dans les tranchées de la guerre de 1914-1918.

Mais l'anthropologie scientifique doit tenter d'expliquer une espèce que l'évolution de son encéphale remplit d'horreur à l'égard de sa chair. Or, le profit guerrier de l'autosacrifice ne suffit pas à expliquer cette mutation. Au reste, l'antiquité, elle aussi, sacralisait la chasteté, donc le refus de la reproduction par la consécration des " vierges du temple ". On sait qu'en cas de " stupre ", elles étaient condamnées à mort et souvent enterrées vivantes : on leur reprochait d'avoir souillé le dieu pur dont elles étaient les prêtresses. A partir du IIIe siècle, les sermons de saint Ambroise ont attiré à Milan des nuées de vierges avides de se consacrer au dieu nouveau. Une religion peut tirer un profit politique d'un besoin proprement religieux - et d'abord de la volonté d'une espèce de déserter l'animalité dont le besoin de se nourrir et de se reproduire sont les traits dominants ; mais la politique explique aussi peu " l'instinct de mort " que les profits des pompes funèbres le trépas.

9 - Une mutation psychogénétique

La prise de conscience, par une fraction de l'humanité, du statut zoologique de notre espèce exprime une aporie psychobiologique. L'étude de la signification anthropologique de cette aporie en appelle à une révolution des fondements de l'interprétation scientifique classique de notre capital génétique. Peu importe que la perpétuation d'une espèce aussi singulière ait pu être sauvegardée par l'enfermement des suicidaires dans des monastères voués à l'auto crucifixion ; peu importe également que la propagation foudroyante d'une théologie du salut par la mort chez les Cathares et les Albigeois ait été réprimée par la force des armes : pour la science moderne de l'évolution cérébrale d'une espèce autoimmolatoire, ce n'est pas l'universalité d'un phénomène psychobiologique qui le rend significatif, mais sa singularité - sinon il faudrait exclure de la documentation anthropologique l'apparition de l'encéphale euclidien ou einsteinien. Même la connaissance des espèces animales passe désormais par l'étude des spécimens d'exception. Ce point de méthode est décisif : chez les chimpanzés déjà, les mutations cérébrales sont individuelles, puis copiées. L'universel, donc le " normal " n'est pas le terreau de l'évolution.

L'examen du sort d'une espèce vouée à s'autodétruire donne naissance à deux directions principales de la recherche anthropologique . La première conduit à l'observation de l'habillage éthique et religieux que se donne la pulsion de quitter le règne animal. L'ascète ne supporte pas la rudesse et la grossièreté, pour ne pas dire la sauvagerie sanglante de ses congénères. Pour tenter de s'évader de la zoologie, il entre en prière - c'est-à-dire qu'il fait appel à une idole qui lui conseillera de se réfugier dans une société en miniature, mais parfaite. La faiblesse des appétits vitaux de l'ascète suicidaire n'entraîne aucun accroissement de ses capacités intellectuelles. Son intelligence se met à flotter dans un monde irréel, mais approprié à la candeur de son entendement d'enfant. Rares sont les mutants à la fois énergiques et dévots, entreprenants et appelés à se séparer de la totalité du genre humain. On dirait que l'animalité de l'espèce demeure parallèle à sa solidité mentale, tandis que son évasion de la zoologie l'affaiblit non seulement physiquement, mais cérébralement.

C'est pourquoi l'anthropologie interprétative de la postérité de Darwin et de Freud s'attache à l'examen de l'encéphale semi suicidaire et supérieur d'un saint Augustin, d'un saint Thomas d'Acquin, d'un Pascal, d'un Grégoire de Nysse, d'un Luther, d'un Calvin, etc. parce que la sélection positive des individus mutants passe par l'analyse des cerveaux divisés entre le réel et le songe, alors que l'examen de la nature schizoïde du cerveau de Newton ou de Pasteur, de Copernic ou d'Einstein est moins heuristique. L'encéphale augustinien , par exemple, pose à l'idole une question que notre physique n'ose pas encore se poser : qu'est-ce que le temps ? L'auteur des Confessions ridiculise toute la théologie de la création à observer qu'avant de " créer " le ciel et la terre, il fallait créer l'espace et le temps - question qui ne resurgira qu'avec Kant.

De toutes façons, l'étude du cerveau biphasé d'une espèce en cours d'évasion à la fois civilisatrice et suicidaire du règne animal ouvre un champ immense à une anthropologie vouée à connaître et à interpréter un animal évolutif par nature, donc d'une profonde étrangeté, puisque le rêve religieux qui le " purifie " le voue à son extinction biologique systématiquement programmée par ses exercices de piété . Au début du XXe siècle, même l'incroyance allait au fond du christianisme - Anatole France commence Thaïs par cette phrase : " En ce temps-là, le désert était peuplé d'anachorètes".

10 - Le sort de la psychanalyse européenne

Dans l'univers psycho-politique qu'une anthropologie ambitieuse d'explorer l'inconscient de la condition humaine mettra en évidence , le fait qu'un siècle après la parution de la Traumdeutung de Freud, l'école laïque ignore encore l'étendue et la nature de l'immense empire de l'inconscient prend une signification inédite, parce qu'il apparaît que le véritable esprit de la psychanalyse freudienne a déjà été anéanti dans toute l'Europe. La psychologie officielle ignore encore que la question du fonctionnement bipolaire de notre tête est née avec Platon et que cette scission originelle de l'encéphale simiohumain inaugure une analyse de l'inconscient liée au déchiffrage psychobiologique de la politique et de l'histoire de notre espèce.

Une connaissance du refoulement condamnée à décoder les difficultés psychiques anodines que rencontre la vie familiale particulière à l'Occident monogame réduit la redoutable découverte de Freud à un amuse-gueule du "Connais-toi". L'enjeu abyssal avec lequel le génie de la psychanalyse se collète se trouve clairement exposé dans L'Avenir d'une illusion de 1927, qui n'a été traduit en français qu'en 1932 chez Denoël et Steele, et nullement par un psychanalyste de l'hexagone, mais par la Princesse grecque Marie Bonaparte, dont la fortune allait permettre de fonder la Société française de psychanalyse. Mais, avec Lacan, cette discipline n'a pas tardé, sinon à se christianiser, du moins à se mythifier afin d'assurer sa diffusion dans la culture parathéologique de l'Amérique du Sud.

En posant, pour la première fois, la question du statut proprement cérébral du monothéisme chrétien, Freud a brisé le moule d'une problématique qui condamnait la psychologie occidentale à l'infirmité scientifique. Il en résulte que la véritable signification de la révolution psychanalytique est de soumettre la notion même de raison à un cadrage anthropologique en mesure de se réapproprier l'examen critique de l'histoire entière de la guerre de l'intelligence que l'Europe a menée depuis son origine en Grèce. Disciple convaincu de Darwin, Freud s'est d'abord montré désarmé face à un empire de l'inconscient capable d'embrasser la politique de l'espèce biphasée. L'étude des névroses familiales a détourné un instant son attention de l'étude des dieux qui ne répondent en rien au schéma biblique d'une " création du monde " par l'intervention résolue d'un " père " mythique du cosmos. Et pourtant, dès ses premiers pas et quasi à son corps défendant, la psychanalyse a réussi à se brancher sur un examen déjà largement psychobiologique de la politique simiohumaine et de son histoire depuis les origines, puisque cette discipline a aussitôt tenté d'observer les métamorphoses qu'avait dû subir un encéphale demeuré semi animal et enraciné dans la zoologie pour que le sacré lui serve de théâtre à la fois corporel et cérébral - ce qui témoignait clairement de l'ambition profonde de Freud d'élaborer une connaissance psychophysiologique des religions.

11 - Une psychanalyse de la condition humaine

Dans le miroir révélateur que présente la vie familiale monogame, le grand Viennois s'attachait à observer rien moins que la condition humaine tout entière. Certes, il ne voyait pas encore que la vie conjugale juive et chrétienne miniaturise la théologie trinitaire. La psychanalyse freudienne avait besoin de s'approprier le télescope de l'évolutionnisme pour découvrir l'hypertrophie du foyer familial dans l'imaginaire théologique. Aussi Freud revient-il sans cesse à la question la plus décisive, celle de la nature et de la finalité de l'encéphale d'une espèce que le monde religieux scinde de naissance entre le réel et le songe. Car, dans la dogmatique chrétienne, le père symbolise le principe fondateur, le fils l'agent d'exécution sur le terrain et le saint esprit le souffle qui donne vie à l'entreprise duale d'une ascension de l'histoire vers un monde transzoologique. En ce sens, l'histoire du salut est soumise à un devenir post animal. Le transformisme fournit un levier biologique à ce finalisme mythique. Aussi le christianisme est-il déjà fondé sur un évolutionnisme religieux chez Grégoire de Nysse avant de le redevenir avec Bergson ou Theilhard de Chardin.

Le cadrage anthropologique et historique de l'inconscient permet d'observer les errances et les blocages du voyage de l'animal vers " l'homme " au sein d'une espèce dont l'ascèse se voudrait le support . Une telle psychologie se constitue en un vecteur de l'humanisme de demain. Mais, ce faisant, cette discipline se situe au cœur du conflit des civilisations, car elle ne peut que constater combien la pression diffuse du pragmatisme américain bride la vocation de toute connaissance réellement scientifique de l'humanité à approfondir la notion d'évolution, laquelle ne passe pas par la médicalisation des bobos psychiques qu'on appelle des " complexes ", mais par l'observation, sur toute la surface du globe, du fonctionnement mythologique de la boîte osseuse d'une espèce flottante entre deux mondes.

12 - La mort de la civilisation du livre

Une anthropologie de ce type ne saurait se développer en vase clos, c'est-à-dire dans le bocal d'une spécialité . On ne saurait approfondir la connaissance du genre humain au sein d'une civilisation vouée à l'extinction ou à la sclérose de l'art, de la musique et de la littérature. En Grèce, la philosophie était la compagne de la guerre, de la palestre et de la politique. Socrate côtoyait Alcibiade et le devin Euthyphron comme la Renaissance les Malatesta et les Cellini. Mais l'empire américain anéantit la civilisation du livre. Elle s'attaque à l'instrument même qui, depuis un demi millénaire, assurait la diffusion des sacrilèges de la pensée. De la révolution copernicienne et galiléenne à la révolution darwinienne, puis freudienne, le livre a été l'instrument de l'intelligence du monde.

Or, cette arme n'a jamais été celle des masses : d'Érasme à nos jours, elle s'est trouvée entre les mains des grands éditeurs qui, d'Alde Manuce et Froben à Calmann-Lévy au XIXe siècle et à Gaston Gallimard au début du XXe, ont mis l'invention de l'imprimerie au service du courage intellectuel . Il en était déjà ainsi avec d'autres moyens dans l'antiquité. Si le peuple d'Athènes et ses marchands avaient composé le tribunal des auteurs dignes d'être représentés, les drames d'Eschyle , de Sophocle et d'Euripide n'auraient jamais été joués. C'était l'autorité d'une commission de lettrés qui les imposait aux archontes et à un public ignorant. Avec la décadence, des impresarii avides et des metteurs en scène du sensationnel se sont vu confier les responsabilités autrefois dévolues aux peseurs du génie ou du talent.

L'extinction de la pensée européenne s'inscrit à son tour dans une logique déjà observée dans les naufrages précédents de la pensée - celle de la massification de la consommation. La marchandisation effrénée du livre en est l'illustration la plus dramatique. Certes, elle n'a pas entraîné la suppression pure et simple des comités de lecture dans les grandes Maisons, mais seulement la subordination des connaisseurs aux gestionnaires dont les jugements commerciaux décident en dernier ressort des publications. Substituer la souveraineté des critères applicables à un " produit fabriqué" aux critères de qualité qui, par définition, régissent les œuvres de l'esprit, c'est rien moins que détruire dans l'œuf toute civilisation de la pensée, puisque c'est substituer les verdicts qui commandent la " loi du marché " aux jugements de la compétence.

L'agonie de la civilisation occidentale est donc observable en son centre, celui de l'industrialisation de l'édition. Cette évidence nous rappelle que les grandes époques ont toujours été marquées du sceau des poètes de l'histoire et de sa grandeur. Homère a donné naissance à la Grèce de l'écriture chantée, Virgile et Horace sont les pères de la langue latine orchestrée , Racine et Molière ont enfanté la France du théâtre , l'Angleterre du tragique de l'histoire est née avec Shakespeare, l'Espagne littéraire avec Lope de Vega et Cervantès , l'Allemagne de la mémoire avec Wieland, Goethe et Schiller. Les poètes sont les metteurs en musique des nations fécondées par leur destin. La guerre de Troie a porté l'âme de la Grèce à sceller alliance avec la gloire des armes; puis la victoire de Salamine a élevé l'Hellade à la souveraineté de la pensée. Rome n'a pas reçu son souffle des guerres de César et de Pompée, mais de l'épopée de l'Énéide, et l'Angleterre a débarqué dans le drame et le rire à l'école du théâtre élisabéthain . Quand un peuple ne se fait plus entendre par la voix de ses poètes, il est brisé de l'intérieur.

13 - L'Europe de la langue

A son tour, l'Europe est appelée à relever le défi que l'histoire lance à la pensée. Dans quel recoin du monde celle-ci s'est-elle blottie? Dans un article consacré à " l'âme de l'Europe " un ex premier ministre agrégé de lettres, Alain Juppé, cite Fernando Pessoa : " Nous voulons une Europe qui parle d'une seule et même voix , mais dans toutes ses langues et de toutes ses âmes ." (Le Monde, 5 mai 2004) C'est que, depuis cinq siècles, toutes les littératures sont redevenues nationales, comme celle de la Grèce des origines, ce qui signifie qu'elles ne sont jamais lues dans le monde entier que par le truchement des traductions. Mais encore faut-il qu'une langue soit l'élue d'une capitale de la pensée. Sans Alexandrie ou Athènes, ou Paris, les chefs-d'œuvre échouent à rendre souverain le rayonnement de leur universalité. Ce sont les traductions françaises du XVIIe et du XVIIIe siècle qui ont donné son éclat planétaire au don Quichotte , ce sont elles qui ont fait connaître Ibsen, Andersen, Steinbeck, Hemigway, Kierkegaard , Kafka, dans le monde entier, parce qu'il faut un foyer de l'esprit pour en faire connaître les feux. Un poème grec dit : " Je voudrais devenir le miroir où tu te regardes ". L'anglais deviendra-t-il le bas-latin qui servira de miroir au génie de l'Europe ? Si ce sont les traductions en anglais banal qui exprimeront " une seule et même voix ", que restera-t-il de notre civilisation ?

14 - La puissance politique et le sceptre de la parole

Quand la Grèce a perdu sa liberté, sa voix ne l'a pas quittée aussitôt ; mais elle n'a dû son sursis qu'à l'effondrement de l'empire romain sous l'assaut des barbares, puis à l'épreuve de quinze siècles d'enfouissement des feux de sa mémoire dans une religion vouée au mépris de toutes les lyres d'ici bas au profit des droits d'une immortalité post-tombale. Mais la prise de Constantinople par les Turcs en 1450 allait démontrer que, même une langue encore écoutée et écrite dans le monde civilisé tout entier ne résiste pas au delà d'une ou deux générations à la perte de sa souveraineté politique dans les délices de l'extase. Les Marsile Ficin, les Pic de la Mirandole, les Érasme, les Budé recueilleront quelques errants dans les ruines de Byzance. Ces rescapés titubants du génie de la Grèce auront gardé en mémoire le rythme et la prononciation de la langue de Platon, ce qui n'est pas rien. Dis-nous, Pessoa, quelle sera la voix de l'Europe ? Le Dieu de l'axe sanglant du " Bien " et du " Mal " expulsera-t-il une deuxième fois de l'histoire de l'intelligence une Europe appelée à agoniser au milieu des prières ?

C'est que la menace n'est plus celle des dogmes et des glaives de la foi angélique et féroce des chrétiens, mais celle, bien plus redoutable, des léthargies qui frappent les civilisations de masse. Alors le sommeil intellectuel remplace la pierre des autels et le parfum d'Orient des encensoirs par les interdits doucereux que profère une culture acéphale. On croit qu'il suffira, pour remédier à la montée des fanatismes, d'administrer aux convulsionnaires de leur ciel la médication d'une catéchèse démocratique invertébrée. La vérité s'étant convertie aux verdicts des majorités, on se dit qu'une pédagogie de l'assoupissement des questions suffira à conjurer le malheur.

L'Islam gronde aux portes des dormeurs. L'occasion est donc enfin donnée à une vraie science psychologique d'approfondir la connaissance du cerveau déhanché de notre espèce. Quelle chance, pour l'Europe, que nos retrouvailles avec le déchaînement des passions religieuses de nos ancêtres nous comble de documents anthropologiques à décrypter sur toute la terre ! Ce précieux matériau était sur le point de tarir : la raréfaction des bûchers qui apportaient tous les matins sa nourriture à la raison de Voltaire nous avait même fait oublier le feu qui couvait sous la cendre. Mais notre civilisation avait eu le temps de s'armer. Elle descendait maintenant d'un pas assuré dans les profondeurs des délires simiohumains. Et voici qu'elle passe à nouveau avec indifférence au large de la connaissance d'une espèce que son épouvante a rendue bipolaire.

A qui l'Europe de feu la pensée en appellera-t-elle? Jamais la Russie des popes et des icônes , la Chine du grand dragon, le Japon des samourai et des mousmés, l'Inde des dieux aux cent bras, un monde hispanique divisé entre les arènes de Mithra et Jésus-Christ ne courront au secours de la France des Descartes et des Molière, de l'Allemagne des Kant et des Freud, de l'Angleterre des Newton et des Darwin, de l'Italie des Bruno et des Galilée . Comment résisterons-nous à l'empire américain si la parole de Nietzsche s'accomplit : " Nous avons inventé le bonheur, disent les derniers hommes en clignant de l'œil. Le dernier homme vit le plus longtemps " . Puissent de nouveaux guerriers de la pensée nous appeler à forger le fer de la raison de demain.

le 11 mai 2004