Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact

Le destin de l'Europe et le nihilisme
Paru dans La Liberté de l'esprit, février 1985

 

Depuis Nietzsche, le débat sur l'Europe est lié à l'avenir intellectuel du nihilisme. Dès 1985, j'ai tenté de poser la question dans une problématique anthropologique : si le terme de nihilisme est interprété d'avance comme l'expression de l'effondrement de la foi religieuse, puis de la croyance au caractère sotériologique des idéalités censées diriger les démocraties modernes, alors ces deux catéchèses ne sont que l'expression commune de l'évasion en panne de notre espèce dans l'utopie politique, tantôt censée réalisable sur la terre, tantôt transportée dans un royaume posthume. Pour surmonter une aporétique liée à la psychogenèse des fuyards du monde animal , il faut conquérir les moyens de la pensée critique qui rendrait compte de la nature des idoles démocratisées et devenues porteuses des vêtements d'apparat de l'Idée pure . Pour y parvenir, il faut observer la fonction principale qu'exerceront les idéalités dirigeantes, celle de cacher la réalité de l'Histoire - c'est-à-dire du pouvoir politique - sous le déguisement d'analyses réputées " concrètes " du réel, mais destinées seulement à le masquer. L'anthropologie historique voudrait s'armer d'un regard sur le nouvel " opium du peuple " qu'est devenu le langage . L'idole s'est conceptualisée jusqu'au cœur des sciences de la nature, qui croient au logos d'une intelligibilité en soi de la matière. Il s'agit de se poser la question de la réflexion sur l'évolution de notre encéphale afin de féconder les deux révolutions de la lucidité des modernes - celle de l'évolutionnisme et celle de la découverte de l'inconscient.

1 -L'odeur des idoles
2 - L'intelligence et le nihilisme
3 - L'escamotage du débat sur le pouvoir
4 - Le mythe de " l'analyse du concret "
5 - Un nihilisme asthmatique
6 - L'idée-idole
7 - Un peu de grammaire
8 - Le mythe de l'intelligibilité de la matière et le langage
9 - L'idole comme tautologie
10 - Job et le nihilisme résurrectionnel

" Je décris ce qui va venir, ce qui ne saurait plus venir autrement: la montée du nihilisme. " NIETZSCHE

1 - L'odeur des idoles

Peut-être les temps sont-ils venus où l'Europe commence de comprendre son destin philosophique.

Le reste de la terre croit encore aux États et aux dieux. Seule l'Europe est orpheline du ciel et des États. Comme toutes les vérités graves, celle-ci ne sera jamais unanimement reconnue. Comment un deuil serait-il universellement applaudi? Les évidences tristes n'appellent pas les salutations solennelles.

Et pourtant, dans les profondeurs de l'Europe, nous assistons aux funérailles des dieux et des États. Sommes-nous devenus un cortège d'ombres parmi les peuples idolâtres? Ou bien buvons-nous enfin à la source vive du silence? Sommes-nous les survivants funèbres des nations ou les annonciateurs des dieux nouveaux dans le grand cimetière des idoles? Nous, les premiers hommes de l'univers à ne plus croire aux fétiches de la tribu, vivrons-nous donc sans croire? Ou bien notre nihilisme sera-t-il une initiation, une purification, une descente dans les ténèbres? Renaîtrons-nous transfigurés ou bien errerons-nous désemparés parmi les morts? Aurons-nous pour racines le désert des voyants ou bien serons-nous les premiers déracinés absolus du cosmos? Peut-être l'espoir a-t-il précisément choisi de ressusciter par le canal de notre déréliction; peut-être sommes-nous les premières victimes d'un fléau bienheureux, que l'histoire ne connaissait pas encore et qui s'appellerait l'intelligence? Dans ce cas, comment notre vérité à nous se nourrira-t-elle de la mort des " vérités "?

A vrai dire, de grands voyageurs nous ont précédés dans la violence et la pitié. Ne savaient-ils pas déjà, ces annonciateurs de notre finitude exaltante, que les dieux et les États étaient trépassés? N'avaient-ils pas jeté bas les idoles d'autrefois? Ils disaient que leurs ancêtres s'efforçaient d'attribuer un sens caché à tout ce qui arrivait dans le monde; qu'ils exigeaient donc qu'un but leur fût fixé par quelque autorité surnaturelle. Puis, ils avaient désappris de croire, disaient-ils, en des autorités extérieures à eux-mêmes; mais ils s'en étaient cherché hâtivement de nouvelles, tellement ils étaient avides qu'on leur tînt un langage de tribunal et qu'on leur commandât d'en haut des devoirs et des fins. Les hommes d'autrefois étaient demeurés obsédés par les dieux qu'ils avaient tués. Terrifiés par leur soudaine solitude dans l'immensité, ils avaient invoqué, avec un empressement angoissé, d'autres instances fabuleuses la conscience universelle, la raison universelle, l'histoire universelle. Mais leur conscience impérieuse, leur raison arrimeuse, leur histoire ravageuse avaient sombré sous leurs yeux dans l'océan des certitudes désappontées des dieux. Ainsi se lamentaient les premiers passeurs, les premiers contempteurs.

En vérité, ils n'avaient pas encore appris à reconnaître les idoles à leur odeur. Ils les découvraient à l'aide d'un appareil à détecter les idées et qui ne fouillait pas très profondément dans l'inconscient de leur savoir. C'est ainsi qu'ils semaient des mythes nouveaux, faute de connaître l'arbre dont le fruit est idole. Peut-être est-ce cela, la catastrophe à venir, le désastre qui attend la raison idéale : la découverte que les erreurs sont d'abord des idoles.

2 - L'intelligence et le nihilisme

Quelle étrange santé et quelle étrange maladie, celles de la raison! Sentinelles d'une Europe à l'affût des idoles de demain, nous avons à nous poser la question la plus profonde: " Qu'est-ce que l'intelligence? "

Car nous ne sommes ni les oisifs, ni les aigris, ni les romantiques, ni les surhommes du nihilisme. Nous avons la charge d'aller plus loin dans le nihilisme que les fils des faux dieux. Notre nihilisme à nous est l'apprentissage de la finitude. A la fois largués dans l'immensité et livrés aux fétiches de la tribu - vérités de tout acabit, sabres et croyances à profusion, scolastiques à la pelle et dialectiques marchant au pas - nous disons : " Si Dieu était une idole et si l'histoire en est une autre, comment parlerons-nous encore de vérité? " Décidément, le nihilisme est un rude passeur, un rude maïeuticien, un rude purificateur, un terrible prêtre.

Ils nous disent: " Peut-être votre intelligence dirige-t-elle seulement votre regard vers des idoles de plus en plus affinées, de plus en plus pernicieuses - des idoles toujours plus profondément et plus secrètement enfouies en vos cerveaux, afin de vous permettre de vous moquer du moins des plus frustes d'entre elles - celles qui étaient taillées dans le bois ou la pierre, ou coulées dans l'airain? Vous avez été conduits à vénérer un Zeus tonnant, puis un Jahvé guerrier, et enfin un mangeur de son propre fils sur vos autels. Puisque vos idoles vous ont menés d'un dieu de la foudre à un dieu à péage, la vérité absolue se cacherait-elle donc dans votre désincarnation? Ou bien ce dernier déracinement de votre encéphale ne serait-il que le fruit de votre dernière idolâtrie? Où est l'Isaïe qui vous fera voir l'idole à laquelle vous demeurez livrés, l'Isaïe de la métaphysique qui vous permettrait de mettre toutes vos idées au piquet? Mais quand bien même cet Isaïe de l'intelligence vous ferait voir comme une idole le songe auquel vous êtes livrés, celui de vous désincarner dans l'Idée salvifique, quand bien même ce visionnaire dévoilerait vos idoles les plus profondes - celles qui peuplent votre raison toute pourrie d'idéalités éloquentissimes - les gardes-chiourme de votre immanence invincible que sont l'espace et le temps garantiraient encore votre irrémédiable cécité, et vous interdiraient toute évasion et toute liberté véritables. II n'est pas près de naître, l'Isaïe qui vous ferait voir l'espace et le temps eux-mêmes, dont vous êtes les prisonniers à vie. Mais qui fait de vous des animaux sans cesse propulsés hors de leur habitat naturel? Votre intelligence, voilà la coupable de votre transcendance. Essayez donc de la faire passer en jugement. "

Le nihilisme s'est fait vigie, la vigie s'est faite lucidité, la lucidité s'est faite intelligence. Mais qu'est-ce que l'intelligence? " Les grandes choses exigent que l'on se taise ou qu'on en parle avec grandeur: avec grandeur, c'est-à-dire avec cynisme et innocence ", disait Nietzsche. Le cynisme et l'innocence sont les armes nouvelles de l'intelligence; celles qui défient l'hypocrisie. " Je décris ce qui va venir, ce qui ne saurait plus venir autrement la montée du nihilisme (...). Cet avenir parle déjà par la voix de cent signes et présages, cette fatalité s'annonce partout; pour entendre cette musique de l'avenir, toutes les oreilles sont déjà tendues. "

Mais les vieux nihilistes disaient sans cesse: " Le nihilisme est le dernier aboutissement logique de nos grandes valeurs et de notre idéal. " Tombés en panne, ils allaient partout répétant: " Dans le nihilisme, ce sont nos valeurs elles-mêmes, celles qui avaient cours jusqu'à présent, qui aboutissent à leurs dernières conséquences. " Mais leur diagnostic lui-même était malade de leur idéologie. Ils disaient: " Voici venir la contradiction entre le monde idéal que nous vénérons et le monde réel où nous vivons, où nous sommes. I1 nous reste, soit à supprimer notre vénération, soit à nous supprimer nous-mêmes : le second cas est le nihilisme. " Mais comment auraient-ils supprimé leur vénération puisqu'ils ne savaient pas que leurs valeurs étaient leurs idoles? Depuis lors, leurs arrière-mondes idéaux se sont effondrés et l'intelligence s'est mise à observer les rapports de force.

3 - L'escamotage du débat sur le pouvoir

Elle est vigilante, elle est exigeante, la raison guérie de ses idéalités locutrices. Elle dénonce la nouvelle race des habiles, qui ont relégué le courage, la volonté, la lucidité, la ténacité, la rigueur intellectuelle, la persévérance au second rang, derrière la valeur suprême d'une nouvelle justice, celle qui exige une meilleure répartition des richesses. Nous la saluons, cette justice, mais nous prétendons juger à ses fruits ce dernier engrais de l'esprit.

Car l'Europe, enfiévrée par la "justice ", n'a pas digéré la mort des idéalités. Elle est comme stupéfiée par son veuvage. Piquée une dernière fois par la tarentule idéaliste, elle est seulement devenue convulsive et elle se débat dans la fièvre. Le nihilisme vivant aperçoit une vérité tapie au plus secret de la "justice " : à savoir que les dieux morts laissent vivante la division éternelle des hommes entre les dirigeants et les dirigés. Cette "injustice"-là est plus impitoyable que la division des hommes entre les riches et les pauvres et elle n'aura pas de fin. Aussi longtemps que la pensée refusera de penser le politique, elle comptera en vain ses sous dans les échoppes de sa justice. Car le nouvel idéalisme se sent outragé dans sa justice par la puissance des riches et par leur insolence; mais non point par la puissance et par l'insolence de l'imbécillité. La "justice " est indifférente à la bêtise des maîtres d'hier, d'aujourd'hui et de demain; elle demande seulement que l'on ne roule plus carrosse.

C'est ainsi que l'idéalisme est devenu un enfant trépignant. Il démontre aux masses que les valeurs d'autrefois exigeaient la soumission des pauvres à Dieu et aux États, et que ce n'étaient pas des valeurs véritables, ni des vérités métaphysiques défendables, mais seulement d'habiles tromperies dont le peuple était la victime désarmée. Les oligarchies du passé étaient bien astucieuses, disent les nouveaux candidats à la puissance. Elles s'ingéniaient à convaincre les malheureux d'accepter leur sort en échange d'une récompense fabuleuse qui ne leur serait accordée que dans l'éternité. Leurs augures enseignaient aux miséreux la docilité à la misère. Mais voyez comme ils sont adroits à leur tour, les nouveaux démagogues de l'intelligence! Voyez avec quel soin ils évitent de lever le vrai lièvre! Parlent-ils jamais de pouvoir? Expliquent-ils jamais aux foules qu'elles seront toujours " représentées "? Qu'elles seront tou-jours dirigées? Leur disent-ils jamais que les nouvelles oligarchies qui naissent aujourd'hui de la "justice " exerceront un jour les mêmes pouvoirs " idéaux " que les oligarchies d'hier?

Comme ils sont patelins, les nouveaux apprentis de la puissance idéaliste ! Écoutez-les invoquer leurs " analyses concrètes " des " situations concrètes ". Ils ne cessent d'expliquer au peuple, avec une habileté matoise, que les anciens maîtres étaient toujours parvenus, par la ruse et l'hypocrisie, à faire accomplir leurs révolutions par le peuple, mais à seule fin de tirer ensuite pour eux seuls tous les profits politiques des bouleversements de la société dont ils avaient été les planificateurs. Voyez comme ils en appellent à tous les citoyens dans leurs fameuses " analyses concrètes ". Mais jamais ils ne leur disent comment ils exerceront réellement et directe-ment le pouvoir.

Ils savent bien, ces fins renards, que la vraie lutte des classes n'est qu'un combat sans merci entre des oligarchies rivales, les unes descendantes, les autres montantes. Ils savent bien que la foule est un océan dont les marées immenses déposent sans se lasser des maîtres éphémères sur le rivage pour les emporter et les engloutir sans retour; ils savent bien que les oligarchies effervescentes et les oligarchies exténuées font les flux et les reflux immémoriaux du pouvoir. Ils savent tout cela, les nouveaux artificiers de la dialectique, armés de leurs fameuses " analyses concrètes "; car ils sont devenus habiles à remettre aux calendes grecques toute analyse réaliste des rapports de force et des réalités de la politique.

4 - Le mythe de " l'analyse du concret "

Du reste, comment une analyse serait-elle " concrète " ? Toute analyse se sert de vocables, donc de concepts. Or les concepts sont des abstractions. Toute analyse est donc idéale en ce sens, et par définition, puisqu'elle renvoie nécessairement à un certain usage idéel de la raison. Mais ils ne savent pas encore ce qu'est réellement une idée en tant que forme de la volonté de puissance; ils ne savent pas encore ce qu'est une idéalité, ces analystes " concrets "! Comment le sauraient-ils jamais, puis-qu'ils ne veulent pas apprendre ce que sont les idoles qui habitent leur volonté de régner? Diront-ils que c'est seulement l'objet de leur analyse qui est " concret ", à défaut de l'instrument même dont se sert leur sorte de " pensée " ? Mais une situation objective n'est jamais " réelle " qu'idéalement puisque, par définition, une situation renvoie à une globalité saisie par l'intellect. N'est concrète que la chose isolée, stérilisée par sa sin-gularité absolue et non reliée à quelque autre. L'intel-ligence saisit des rapports et les rapports sont toujours mentaux, donc idéaux.

Une situation " réelle " est donc nécessairement un ensemble de relations organisées par un logos - donc une abstraction, une idéalité. Mais voici le secret de leur ruse politique: ils veulent faire croire au peuple qu'ils lui collent enfin le nez sur le réel. C'est pourquoi ils ont inventé des analyses idéalement truquées par le mythe du concret. Ces haruspices de l'esprit excellent à invoquer leurs nouvelles idéalités opiacées. Ces nouveaux augures et ces derniers malins de la politique ont enfin inventé le prodige épistémologique absolu, le plus mirifique mirage de la raison, celui qu'on n'attendait plus. Admirez en tous lieux la nouvelle Pythie! Venez vénérer le dernier miracle de la philosophie! Accourez en foule applaudir le suprême oracle de l'histoire - la fameuse " analyse concrète" en son prodige noétique, dont la vertu providentielle est précisément de détourner l'attention du concret!

Elle est décidément beaucoup plus habile que l'ancienne, la nouvelle oligarchie en train de naître du prolétariat - car elle prétend avoir tué l'arme même de toutes les oligarchies anciennes depuis les Grecs: l'idéalité, l'idée, donc l'idéologie. Ce terrible instrument de l'histoire qu'est l'universel fondé sur l'idée, elle l'a caché dans le tabernacle de la dialectique dite " concrète ". L'" analyse concrète " est l'hostie des religions de l'avenir.

Souhaitons bon vent aux prêtres nouveaux de la puissance. Quand ils se seront mis à la tête des masses, leur " analyse concrète " les rendra invisibles. Comme tous les maîtres de l'histoire dans le passé, ils se feront obéir au nom de leurs valeurs, de leurs idéalités. Car croire, c'est obéir. Leur " analyse concrète " les protégera comme une nouvelle Sainte Croix. Jamais encore une classe dirigeante n'était parvenue à nier qu'elle fût une classe et qu'elle dirigeât. Il est sûr que, par un nouveau et dernier miracle de leur transsubstantiation, les nouveaux maîtres se métamorphoseront en l'idéalité suprême que sera la " société sans classe " . Alors leur sera assurée l'assomption dans le ciel de la plus idéale des idéalités - celle dans laquelle l'" analyse concrète " sera à jamais aveugle au spectacle et sourde aux cris des esclaves éternels de l'histoire.

5 - Un nihilisme asthmatique

Aucun signe de désespoir véritable n'a suivi la mort de Dieu. Le besoin de l'humanité d'invoquer des croyances s'est simplement déplacé vers d'autres centres mythiques des intérêts et des passions. Le Dieu des chrétiens était devenu bénéfique - il servait de calmant aux fanatismes et aux superstitions. Astres et tarots ont pris le relais de la Curie.

Une fois encore l'Occident, faute de philosophie et d'anthropologie capables d'explorer les idoles liées à l'idée, s'est trompé de hiérarchie des valeurs. Le nouveau credo a armé les pauvres contre les riches, non les penseurs contre les mythes. Mais celui qui se trompe de hiérarchie des valeurs se trompe aussi de nihilisme : un nihilisme au petit pied substituera la dictature des pauvres à celle des riches et le despotisme des petits à celui des marchands. Pour l'instant passent encore pour les hommes de génie de l'humanité les prodigieux esprits qui produisent des boîtes de petits pois, des chaussettes, des moteurs, des pneumatiques, des aliments, des vêtements et tout ce qui se rapporte à la matière. Pendant ce temps, les faibles et les opprimés fourbissent leurs armes: un égalitarisme comique, au nom duquel personne ne sera jugé inférieur à Homère ou à Shakespeare. " Sur la terre devenue plus petite sautille le dernier homme. Amour? Création? Désir? Étoile? Qu'est-ce que cela, demande-t-il, et il cligne de l'œil. " Tout le monde a appris à bien dormir.

Nous vivons le nihilisme au rabais, le nihilisme au souffle court, le nihilisme malade - celui qui sait seulement que les valeurs idéales d'hier sont descendues de leur trépied, mais qui ne sait pas encore comment s'appelait au plus secret de sa volonté l'homo faber qui avait bâti son pouvoir sur l'Idée. Alors les valeurs idéalistes ne sont déchues de leur rang " spirituel " ancien que pour être d'autant mieux réutilisées pour une forme nouvelle du combat idéologique. Un nihilisme qui ne témoigne en rien d'un feu nouveau de l'intelligence n'est que le dernier produit de la décadence de la raison européenne - celle qui ne saurait se poser les vraies questions : éclaircir le sens de la notion même de vérité et comprendre comment nous forgeons nos signifiants politiques jusqu'au plus secret des sciences. Car nos intelligibilités sont fondées sur des métaphores.

" Il nous faut d'abord traverser le nihilisme afin de nous rendre compte de la vraie valeur des " valeurs " dans le passé ", avaient proclamé les nihilistes anciens, ces poètes de leur nostalgie, ces incinérateurs désespérés des dieux morts; car ils savaient déjà que les " valeurs nouvelles " ne pourront " absolument venir qu'après le nihilisme et par lui ". Mais ils ne savaient sur quoi fonder la " nécessité logique et psychologique d'un passage par le nihilisme ". Comment ces inguérissables de la raison idéaliste auraient-ils su quel approfondissement de la connaissance de l'homme succéderait à la maladie infantile du nihilisme, puisqu'ils ne pouvaient mener jusqu'à son terme leur critique des valeurs idéalistes?

Aussi parlaient-ils abondamment de générosité, d'innocence retrouvée, d'amour reconquis par la grâce des " grands donateurs " nietzschéens. Ils invoquaient somptueusement un surhomme qui prononcerait un oui nouveau à la vie, un inépuisable amor fati. Ils dénonçaient à cor et à cri les ruses de la volonté gâtée par le christianisme, pervertie par les ressentiments du prêtre, apprêtée aux revanches des craintifs, des faibles et des sangsues de l'esprit. Mais ils se fâchaient trop. Car toute critique des valeurs idéalistes demeure vainement tempétueuse - afin de se cacher son impuissance - aussi longtemps qu'elle ne va pas jusqu'à démasquer les idoles verbales que le discours théorique de l'Occident a cachées au plus secret de son savoir rationnel. Comment fonder des signifiants nouveaux si l'on demeure pris dans le piège de ces êtres si généreux d'apparence que sont les idéaux de la connaissance - ces Narcisse de la raison, qui jouaient si bien à la belle âme?

6 - L'idée-idole

En vérité, une critique qui serait régénératrice, précisément parce que "nihiliste " n'en est encore qu'aux balbutiements, et elle le restera aussi longtemps qu'une véritable analyse des anciennes valeurs idéalistes ne se sera pas fondée sur une critique du logos grec, celui qui engendre l'esprit de système (1) .

1 - Même la liberté fera l'objet de la pensée systématique. Voir le Système de la liberté de Schelling, titre contradictoire par définition : si la liberté est dans le système, elle n'est plus la liberté.

Car c'est dans le système que se déploie une volonté étriquée, celle d'une logique circulaire. Tombé malade des idéalités qui l'habitent et devenu le féroce défenseur de son idéal patelin, le sys-tème exerce un despotisme de l'enclos. L'atrocité de sa petitesse la plus dangereuse est sa petitesse insoupçonnée. La critique suivra le chemin qui va de l'idée encer-clée par le système au dogme encercleur et du dogme aux orthodoxies politiques.

Nietzsche voyait dans le christianisme le grand cou-pable de l'enfermement du monde dans les arrière- mondes de la raison encerclante. Mais il y a autant de christianismes que de peuples, d'époques et de théologies. Zarathoustra se trompait de cible : le grand coupable, ce n'est pas le Protée du "christianisme ", mais la décadence du platonisme et les diverses formes d'autorité de l'abstrait que cette décadence a engendrées. Fasciné par le " bacille en forme de croix " , il a été impossible à Nietzsche de psychanalyser la volonté de puissance qu'exerce l'idée elle-même en tant qu'elle est devenue le fondement césarien de la rationalité occidentale et de sa volonté de puissance " idéo-logique " . Les théocraties sont mortes avec le roi Josias - ce sont les idéocraties et les idéodicées qui leur ont succédé et ce sont elles qui nourrissent les théologien elles-mêmes depuis les Alexandrins. La médiation nietzschéenne souffre, elle aussi, d'une forme inaperçue d'emprisonnement, faute de s'être posé la question la plus profonde à laquelle puisse conduire l'analyse critique des systèmes construits sur l'Idée -la question du rapport du pouvoir politique aux idoles du tangage.

Les prêtres et les scribes lèvent les bras au ciel quand surgit la question des idoles dans la philosophie! " Ne savons-nous pas déjà, disent-ils, ce que sont les idoles? Ne les avons-nous pas détruites depuis longtemps? Nous en avons vu en bois, d'autres de pierre, et même quelques-unes coulées dans l'airain. Que le manieur d'idées quitte donc notre champ de bataille à nous, qui formons l'armée des guerriers prédestinés au combat contre les faux dieux. "

Mais ils ne voient pas qu'elles se sont cachées ailleurs, les idoles, et qu'elles ont déserté depuis longtemps le bois, la pierre et l'airain. Ils s'imaginent les reconnaître au premier coup d'œil , mais seulement sur les places publiques. I1 serait vain de leur faire voir celles qui croissent dans leurs têtes, celles qui se confondent au langage quotidien du savoir, celles qui tapissent les travaux et les jours de l'humanité.

Aussi, une anthropologie fondée sur l'exaltation de la bonne santé des lumières naturelles de la raison ordinaire et de sa force animale n'est-elle pas assez authentiquement nihiliste pour transcender le nihilisme manchot. Elle demeure enfermée dans l'idéal d'une volonté qui voudrait posséder le pouvoir magique de conférer un sens rationnel - légal - au monde, et qui désespère de ne pas y réussir. Comme Heidegger l'a entr'aperçu, Nietzsche ne peut transcender l'idéal de la volonté de puissance attachée à la raison classique. Il ne peut concevoir un autre " ordre " de la " vérité ", donc du signifiant, dans lequel toute nostalgie à l'égard d'un " ordre idéal " aurait péri. Un tel monde est pour lui le chaos absolu et l'abîme insondable que l'on conjure par un ultime appel au signifiant, et cela au coeur même du non-sens : le " retour éternel de l'identique".

7 - Un peu de grammaire

Une parole unique arme donc les savoirs et les pouvoirs au plus profond du faux nihilisme et de sa nostalgie - la parole idéologique. Qu'est-ce que ce langage-là de l'universel, disions-nous, sinon celui d'une logique du système née du logos grec dégénéré? A partir des Valentin, Origène, Plotin, la vérité d'une philosophie sera appréciée sur sa cohérence intérieure, non sur ses références au monde réel. Elle se déduit entièrement a priori. Son schéma essentiel est l'explication du multiple à partir d'une unité primordiale et mythique. Cet esprit se retrouve au ove siècle chez Eunome. Il constituera encore pour Grégoire de Nysse le trait dominant de la theôria dont le but essentiellement spéculatif est akolouthia, le lien des parties entre elles. Il trouvera sa dernière forme chez Proclus.

Aussi personne ne percera-t-il le secret des idéologies idolâtres de leur cercle s'il ne pénètre dans le secret du logos systématisé par la théôria. Le " combat du logos " - sa " logo-machie " - ne s'éclaire que si l'on se souvient que l'eidôlon (l'idole) a même racine que l'idée idea et que l'idée a la même origine que la raison occidentale elle-même en sa geste première de contempler " l'apparence générale des choses ", l'eidos? Or, l'eidos est fille du regard qui embrasse un ensemble abstrait puisque l'aoriste eidov signifie j'ai vu.

Elle est redoutable, la question de l'idolâtrie que l'intelligence pose à la raison, car elle lui demande de sacrifier son rejeton le plus cher, le système. En effet, notre croyance la plus précieuse, la plus revigorante, la plus autoroborative, la plus apaisante, la plus succulente est notre croyance en l'intelligibilité de la matière et de nous-mêmes sur les pistes des idées systématisées.

8 - Le mythe de l'intelligibilité de la matière et le langage

Si tout système du savoir est idéologique et toute idéologie une machine politique; et si les idéologies dites "politiques" n'ont envahi le champ de l'histoire que comme la dernière vague d'une idéologie bien plus profonde, celle qui s'est attachée au logos pla-tonicien dégénéré dont nous sommes les héritiers jouis-seurs; et si les idéologies ne sont donc intelligibles qu'à titre de filles du mythe le plus originel de notre raison - le mythe, né du logos des Grecs, de l'intelligibilité de la matière - alors une critique authentiquement nihiliste de la "volonté de puissance " idéaliste ne risque-t-elle pas de nous déposséder bien davantage que nous ne voudrions? Car le collecteur idéal de toutes nos idéalités expliquantes et dirigeantes, n'est-ce pas le mythe rationnel de l'Occident lui-même, en tant que système? C'est lui, notre colonne vertébrale, c'est lui l'axe de tous nos savoirs.

Mais pouvons-nous parler d'un nihilisme drastique, donc créateur, aussi long-temps que nous ménagerons ce patriarche de l'Europe pensante, ce maître d'oeuvre qui règne sur nous depuis Aristote? Si nous consentions à nous attaquer à ce mythe-là - celui qui dit que la matière peut être ren-due "intelligible ", alors que rien ne saurait être intel-ligible qui n'ait une finalité, donc des motivations - nous saurions enfin ce qu'est une idole, puisque les idoles sont des objets rendus parlants par des hommes. Mais nous n'osons pousser le nihilisme, le vrai, celui qui est régénérateur, jusqu'à son terme; nous nous gardons bien de dire que c'est de cette croyance-là que le mythe rationnel de l'Occident est le gardien impénitent. Comment, dès lors, l'intelligence remonterait-elle de l'abîme tel un Orphée porteur d'une Eurydice vivante?

9 - L'idole comme tautologie

A celui qui descendrait aux enfers, signalons que le mythe rationnel s'est donné de puissants Cerbères d'abord, l'idéalité qu'on nomme Causalité causative, puis celle qu'on nomme Déterminisme déterminatif. Derrière ces acolytes redoutables de la vérité parlante veille l'idéalité oraculaire suprême qu'on appelle Logique, et qui sert de sentinelle verbifique au fameux principe spéculaire d'identité, pierre d'angle de toute mise en service d'un système de la pensée scolastique capable de faire discourir l'inerte et de lui faire tenir un discours juridique. Et de quoi parlent-elles, les choses, dans la Théorie? Elles parlent de la raison légalisante! De quoi parleraient-elles d'autre dans le haut-parleur du mythe rationnel de l'Occident, sinon du logos des juristes censé les animer?

10 - Job et le nihilisme résurrectionnel

Job ne serait-il pas, sur son sublime fumier, " la grandeur qu'on trouve au fond de l'abîme ", l'interlocuteur suprême avec lequel la postérité de Nietzsche nous donnerait rendez-vous? Job, disait Hugo, " remue le fond de la philosophie "; car, " tout en écrasant les vermines sur ses ulcères, il interpelle les astres ".

Le nihilisme parvenu à son terme ascensionnel découvre qu'une idole s'est faite la gardienne de l'intelligibilité du cosmos, et qu'elle s'était donné le nom de raison. Job est redevenu sacrilège; Job, au plus profond du nihilisme, dit que la raison d'Occident était un mythe - et ce mythe, il le déconstruit, il en soupèse les pièces l'une après l'autre, il montre de quoi elles étaient faites. Job est le prophète du nihilisme résurrectionnel: il est temps qu'après Nietzsche il nous enseigne ce qu'est une idole de l'esprit.

1er mars 2001