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L'Europe et le monde arabe

 

A l'heure où les relations vivantes de la France avec le monde arabe vont connaître un nouvel essor en raison même de l'isolement des extrémistes d'Allah et de la mobilisation de l'ensemble de l'Islam sain en faveur de la politique française en Irak , il est utile de préciser la vocation mondiale du noyau dur de l'Europe à la suite de la disqualification politique d'une Commission de Bruxelles placée sous la présidence de M. Barroso, l'organisateur de la rencontre des Açores entre MM. Bush , Aznar et Blair.
Mais cette analyse géopolitique ne peut trouver les armes intellectuelle du IIIe millénaire qu'à la lumière d'une anthropologie en mesure de préciser la notion même de raison scientifique appliquée à l'approfondissement de la connaissance de l'encéphale de l'espèce humaine.

1 - De la nature des démocraties
2 - Le noyau dur
3 - L'Europe et l'anthropologie scientifique

Un renouvellement de l'esprit critique qui donnait son souffle à la pensée et son élan à la civilisation européenne depuis Périclès semble sur le point de rallumer les feux à demi éteints du continent de la raison. C'est à pas de géant et au bénéfice d'un approfondissement de la connaissance scientifique du cerveau de notre espèce que l'Amérique s'éloigne désormais du Vieux Continent. Cette percée décisive du savoir anthropologique ressortit à une réflexion sur la définition même de l'intelligence humaine.

Deux repères privilégiés me semblent de nature à solliciter en tout premier lieu la méditation sur le destin du continent de Descartes et de Kant : celui de la véritable nature des démocraties, donc des conditions qui assureront un avenir politique mondial à l'Europe et celui du statut d'une anthropologie réellement scientifique .

1 - De la nature des démocraties

La volonté clairement affichée de l'empire américain de conquérir par la force des armes la rive africaine de la Méditerranée a démontré que les démocraties peuvent donner l'illusion de conserver leur statut politique sous l'affichage d'un suffrage universel devenu tout formel sur la scène internationale: il suffit, pour cela, que leur classe politique se soit subrepticement asservie à une puissance étrangère. Depuis 1944, cette cruelle évidence avait pu demeurer cachée à l'opinion publique, parce que la conscience populaire ne disposait pas des compétences qui lui auraient permis de juger des enjeux décisifs qu'illustre la conduite de la politique étrangère des nations et la défense de leurs intérêts à long terme.

Mais la conquête de l'Irak et de ses ressources pétrolières par la guerre, puis la découverte de ce qu'une démocratie vieille de deux siècles peut aussi bien qu'une tyrannie juvénile pratiquer systématiquement la torture sur la population civile du pays qu'elle occupe a fait l'effet d'un coup de massue sur la tête des hérauts de la conscience universelle, alors que le déclenchement des hostilités sans déclaration de guerre et en violation des règles établies par l'organisation des nations unies depuis un demi siècle aurait dû suffire à démontrer que, depuis les origines de l'histoire, les empires obéissent aux instincts éternels des grands prédateurs.

Du coup, la classe politique européenne est apparue sous les traits qui la caractérisaient depuis soixante ans, c'est-à-dire vassalisée de l'intérieur par une nation naïvement tenue par l'opinion mondiale pour le modèle universel " du Beau , du Juste et du Bien " ; et comme seule la France avait recouvré sa souveraineté dès 1966 - et cela en pleine guerre froide - elle est devenue pour quelques années le guide incontesté d'une Europe en marche pour la reconquête de son indépendance. Mais les nations honteuses d'elles-mêmes croient se venger de leur servitude à la perpétuer sous diverses parures.

Au plus profond d'elles-mêmes, les démocraties devenues fictives par le ralliement de leur classe politique à l'hégémonie d'une puissance étrangère ne pouvaient que reproduire le modèle de la domination romaine : jamais le petit peuple des Gaules n'avait accepté l'implantation de légions sur son sol, mais l'allégeance des notables au souverain du monde de l'époque présentait du moins l'avantage de faire reculer la barbarie. Au début du IIIe millénaire, en revanche, la question de fond devenait celle de savoir si l'ubiquité et l'instantanéité des images télévisées de la torture modernisée élargirait le fossé entre les nations européennes et leurs classes dirigeantes corrompues. L'élite politique d'une démocratie ne pouvait s'afficher durablement aux côtés d'un occupant tortionnaire sans la complicité durable des médias. Quant à la presse de la collaboration, il lui était difficile de tourner longtemps le dos à l'opinion de l'immense majorité de ses lecteurs. Le responsable du département d'État américain a dû s'abstenir d'assister à la cérémonie de clôture des jeux olympiques d'Athènes de 2004 en raison du mauvais accueil et même des huées qui avaient accueilli sa nation sur cette arène mondiale de l'opinion.

L'empire américain n'avait néanmoins pas mis longtemps à acheter une légitimation pseudo juridique de sa politique africaine par le moyen de la corruption d'une ONU asservie au vainqueur depuis la Libération. Aussi trente nations dites démocratiques, dont plusieurs européennes, avaient-elles consenti à former une coalition de supplétifs de la puissance occupante. Mais la résistance irakienne héritait d'un patriotisme insolite au sein du monde arabe, parce qu'à partir de 1920, il avait forgé ses phalanges dans l'insurrection contre l'occupation anglaise. Quand l'Imam Sistani a prôné la résistance passive à l'occupant, cet appel de l'Islam au gandhisme a soudain rendu spectaculaire jusqu'à l'intolérable la vassalisation passive de l'Europe. Tout le monde pouvait constater de visu que les premiers ministres Aznar et Berlusconi avaient été achetés par un Président des États-Unis d'Amérique auquel il avait suffi, pour les circonvenir, de les inviter dans les jardins de Versailles du Nouveau Monde - un ranch du Texas.

En tant que science demeurée à l'état embryonnaire , la politologie moderne a commencé, à partir de ce moment-là, d'observer l'effet accéléré des images télévisuelles sur la conduite de la politique internationale des empires. Il n'y avait encore aucune chance qu'on vît la disqualification morale des classes dirigeantes du monde arabe soulever l'indignation des masses islamiques. Mais en Europe , une presse peu à peu débâillonnée et une radio-diffusion contrainte d'afficher pour le moins une neutralité prudente face à la résistance irakienne ne pouvaient que conduire une conscience populaire alertée à une maturation politique relativement rapide.

2 - Le noyau dur

Même si la masse des citoyens de l'Europe avait vocation d'acquérir peu à peu un minimum de conscience des enjeux internationaux de la politique, la stratégie de la France et de l'Allemagne n'allait pas moins garder en mémoire que les petites nations ne sont pas d'un naturel porté à se forger une vision planétaire du cours de l'histoire ; en revanche, leur condition native de spectatrices d'un drame qui les dépasse les rend sensibles aux prestiges de la puissance. Elles savent que, sans l'élan des grands peuples, jamais un destin politique n'a pu prendre forme sur la mappemonde.

En vérité, derrière de leur soutien à l'union européenne, la France et l'Allemagne s'étaient convaincues de ce que jamais un sentiment d'appartenance à une prétendue identité européenne n'effacerait les barrières entre la Finlande et la Sicile, la Suède et la Grèce, la Hollande et le Portugal. De plus, la naissance éventuelle d'une véritable volonté politique des petits pays serait aisément étouffée dans l'œuf par les habiles flatteries conjuguées des États-Unis et de l'Angleterre, qui parviendraient toujours à les asservir à leurs intérêts insulaires sous couleur de les affranchir de l'influence de Paris et de Berlin.

Encore fallait-il élaborer une stratégie qui anticiperait efficacement la mise hors jeu d'un rêve politique dont l'inanité crevait enfin les yeux. Or, une commission de Bruxelles dépourvue de visées politiques et dont l'ambition se réduirait à doter l'Europe d'un rang suréminent dans l'ordre économique se révélerait indirectement nécessaire à la mise en place d'un " noyau" d'États armés d'une ferme volonté politique et dont l'heureux exemple fascinerait, dans un second temps, une masse désireuse de courir se placer dans le sillage d'une Europe devenue réelle. Un continent en dialogue avec la Chine en marche, avec l'Inde réveillée, avec la Russie modernisée, avec le continent sud américain émancipé, avec le monde arabe en évolution, avec l'Afrique désensorcelée avait besoin de prendre appui sur une masse flasque de cinq cent millions d'âmes indirectement présentes dans l'ordre politique en raison de leur poids considérable sur le marché de l'industrie et du commerce mondiaux.

Devenue exclusivement soucieuse d'accélérer la promotion économique et commerciale de l'Europe sur la planète la Commission de Bruxelles présentait en outre l'avantage inattendu de se placer en point de mire du seul fait qu'elle illustrait nécessairement une fracture politique désormais consommée entre l'Europe et l'Amérique , ce qui, à chaque pas, mettrait les véritables enjeux en évidence. Aussi l'Europe politique s'était-elle donné d'avance les moyens constitutionnels d'aller seule de l'avant en inscrivant cette ambition dans un projet politique de style helvétique et à l'usage des absents de l'histoire.

3 - L'Europe et l'anthropologie scientifique

Le désert intellectuel dont l'Europe se trouve menacée tient à l'existence de diverses caricatures de sciences . Une pseudo est une science toute discipline purement descriptive et à laquelle son statut interdit non seulement d'expliquer ce qu'elle observe, mais de se poser la question de l'intelligibilité de son matériau, alors que la méthode expérimentale la contraint à la soulever en raison même de son statut causaliste. Prenons l'exemple de l' " anthropologie religieuse ". Accoler le substantif " anthropologie " à l'adjectif " religieux " entraîne une confusion radicale dans le vocabulaire de cette discipline, puisqu'aucune science ne saurait, en tant que telle, se proclamer religieuse sans s'interdire d'avance de jamais se fonder sur les principes d'une recherche explicative, donc fondée sur la découverte des causes qui définissent toute science depuis Aristote. Toute science qui ne vise pas à rendre intelligible l'objet de sa recherche demeure non seulement une parodie de science, mais se présente en outre comme l'abri inconscient de la théologie qui l'inspire en secret.

Aussi l'anthropologie abusivement qualifiée de " religieuse " offre-t-elle le spectacle d'une pseudo science condamnée, par son statut tautologique, à répéter les propositions aveugles de la foi. Quant à comparer le contenu littéral d'un mythe religieux avec celui d'autres récits sacrés , le verbe " comprendre " se révèle tout aussi inapproprié à un tel usage, parce qu'il faut nécessairement disposer du regard heuristique de la réflexion rationnelle sur les religions pour que notion de comparaison trouve un sens compréhensible. Toute pseudo science se réduit à une nomenclature d'énoncés venus d'ailleurs, à un aide-mémoire stérile , à une énumération docile , à un herbier des croyances.

Quant à l'anthropologie dite scientifique , n'est-elle pas réduite à la même enseigne dès lors qu'elle ne se pose pas la question centrale qui la définit et qui la condamne à s'interroger sur la nature de l' " anthropos " ? Il est clair que l'Occident du début du troisième millénaire ne dispose encore d'aucune anthropologie qui mériterait le titre de science, et cela du seul fait qu'on ne saurait prétendre conquérir une connaissance réelle de l'espèce humaine sans se demander comment et pourquoi notre encéphale sécrète des personnages imaginaires et notamment des idoles d'une longévité variable, alors que l'observation révèle que l'identité collective du singe-homme repose sur des référents mentaux collectifs par nature et dont des divinités périssables sont longtemps demeurées les principaux.

Aussi, l'Occident de la science se trouve-t-il au terme d'un parcours que la notion même de science aurait dû lui imposer dès le XVIe siècle . Au sortir des ténèbres du Moyen Âge, l'ambition de conquérir une connaissance scientifique de l'espèce humaine s'est trouvée bloquée dès le départ du fait que l'Europe a fait d'emblée de l'étude des mythes religieux un tabou. On feignait de se donner seulement le temps de reprendre son souffle et de redécouvrir le monde réel. En attendant qu'on eût retrouvé ses esprits, on s'attacherait exclusivement à étudier l' " animal rationnel " dans sa politique et dans ses connaissances objectives. Mais si l'on passe sous silence la part du rêve et de la folie qui compénétre jusqu'aux théories scientifiques , on oublie que la science n'est donnée ni par la vue, ni par l'oreille, ni par le nez, ni par le goût, ni par le toucher, mais par un langage greffé sur des mondes imaginaires chargés de truffer le verbe comprendre d'ingrédients magiques.

On sait que le camouflage du fonctionnement réel de l'encéphale humain a longtemps permis de récolter des fruits abondants et précieux. C'est ainsi que les hellénistes de la troisième république ignoraient tout de la nature religieuse de la civilisation grecque. Une Jacqueline de Romilly ne se demandait pas pourquoi les Athéniens jugeaient qu'Alcibiade méritait la peine de mort pour avoir mutilé les Hermès qui décoraient les fontaines de la ville . Daniel Vernant, en revanche , ne cessait de souligner que les Grecs étaient croyants des pieds à la tête , mais il ne disposait d'aucune anthropologie en mesure de porter le regard d'une intelligibilité scientifique sur l'encéphale onirique des évadés de la zoologie. Personne parmi les hellénistes du XXe siècle n'était seulement désireux de se poser la question. Mais qui soutiendra que leur passion pour la Grèce antique serait demeurée stérile ? Ils ont bien servi les idéaux de la République laïque .

Il aura fallu attendre le 11 septembre 2001 et le débarquement torrentiel des théologies dans les convulsions cérébrales de la planète pour que l'anthropologie dite scientifique découvrît qu'elle n'avait jamais traité de son objet, parce que l'escamotage de l'étude psychogénétique du sacré ne rendait compte que de la moitié ou du quart du fonctionnement mental des fuyards du monde animal et parce qu'une approche seulement " philosophico-culturelle " de notre espèce n'était qu'un exorcisme déguisé au service d'une géopolitique aveugle. La " raison occidentale " tout entière avait oublié que les chemins de la science ne sauraient conduire à une raison à l'aise dans son palais, que l'ignorance est la source de tous les maux et qu'il est suicidaire de lui accorder tous les droits. Mais l'appel à l'intelligence en devenir d'une espèce évolutive finit toujours par plier la timidité de ses serviteurs aux commandements qui la régissent et qui lui interdisent de s'installer dans les nouveaux campements théologiques dont le sacré tente de jalonner son parcours.

C'est pourquoi l'Europe ne retrouvera le chemin d'un destin politique à l'échelle de la planète que si elle conquiert une véritable science de l'encéphale simiohumain. Mais n'est-il pas encourageant que l'histoire de la civilisation européenne soit liée à celle du devenir de l'intelligence?

le 1er septembre 2004