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La culture et l'Europe : il n'y a pas de quoi pavoiser

 

Depuis cinq siècles, l'Europe était devenue le moteur de la pensée mondiale. Ce flambeau si difficilement rallumé au sortir du Moyen Âge va-t-il s'éteindre à nouveau ? Une civilisation sans cerveau peut-elle rêver d'un destin politique ? Telle est la question angoissante que je tourne et retourne sur ce site depuis quarante mois.

Le 9 juillet 2004 marquera une date dans l'histoire de ce combat contre l'industrialisation et la marchandisation du livre. Ce jour-là, M. Renaud Donnedieu de Vabres signait dans Le Monde un article retentissant contre le décervellement progressif du Vieux Monde dans une civilisation de masse. Son cri d'alarme marque un point de non retour dans la prise de conscience de cette tragédie à la tête de l'État. Une étape aussi décisive mérite que je fasse le point sur un combat inachevé, mais enfin engagé.

1 - L'ambition intellectuelle de l'Europe
2 - Le règne des grands marchands
3 - Un accroc à la fatalité
4 - Le spectre de la mort intellectuelle de l'Europe
5 - Les grands écrivains et la pensée
6 - Le 14 juillet 2004

1 - L'ambition intellectuelle de l'Europe

Ce mois de juillet est le quarantième depuis l'ouverture du site que je consacre à une réflexion prospective sur l'avenir intellectuel et politique de l'Europe. Je saisis cette occasion de faire le point et de mesurer le chemin parcouru, mais sans aucun esprit commémoratif, tellement les résultats que j'ai obtenus ne sont que des rappels aussi bien de la gravité de l'enjeu que des obstacles qui restent à surmonter . Les risques d'un échec final ne sont pas écartés. Dans cet esprit, il convient de souligner que la volonté politique des gouvernements doit s'articuler avec l'ambition intellectuelle centrale qui inspire l'Europe depuis sa sortie du Moyen Âge.

Ce sera seulement à cette condition que se forgera l'alliance des États-membres avec les ambitions qui appartiennent en propre à l'intelligence née avec la Renaissance. Encore faudra-t-il que l'appareil économique du XXe se porte à la hauteur des exigences d'un demi millénaire de la pensée critique. Quand la politique doit orchestrer une difficile synergie entre la machine éditoriale et la culture vivante d'une époque, ce n'est pas une mince affaire de mettre à la tête des ministères de la culture de toute l'Europe non seulement des hommes d'un grand savoir, mais de véritables hommes d'État , tellement seuls des cerveaux capables de prendre la mesure des périls que court une civilisation entière peuvent se colleter avec le véritable enjeu : il s'agit de rien moins que de préserver l'élan, donc l'avenir d'une raison occidentale menacée d'extinction par le retour aux tribalismes religieux, plus pudiquement appelés des communautarismes.

On sait que l'instrument de l'Europe de la pensée n'est autre que le livre. La fabrication et la diffusion de ce support ont été mis en place vers 1470 en Italie. Ce modeste artisanat s'est aussitôt scindé entre la production d'écrits populaires et les publications des grands humanistes, dont la patience et l'érudition ont permis à l'Europe de la mémoire de sauver in extremis un vingtième seulement du capital intellectuel de l'humanité. Mais de nos jours, un monde éditorial qui a fait de notre continent un rescapé de l'oubli de toute la culture antique est tombé à son tour dans l'antichambre de la mort , et cela non plus par le naufrage de la pensée dans des écrits religieux, mais par la fermeture des portes de l'avenir.

2 - Le règne des grands marchands

De quel courage , de quelle lucidité, de quelle volonté , de quelle ténacité les ministres de la culture de l'Europe ne doivent-ils pas faire preuve pour s'attaquer aux racines du désastre ! Ce n'est plus l'Église qui nourrit l'ignorance, mais les grands marchands. La mécanisation moderne de l'imprimerie a fait du livre une industrie de masse. Même la "philosophie " n'est plus qu'une forme itinérante du journalisme. Dans ce règne de l'instantané et du superficiel, quelle influence un philosophe isolé peut-il tenter d'exercer ? N'était-il pas dérisoire de lancer à la mer une bouée aussi minuscule que l'était encore internet en mars 2001 ? Nul adage n'est plus menteur que le fameux : "L'audace sourit aux audacieux ". En vérité, seule la logique des forces cachées de la raison fait son travail dans les souterrains de l'histoire, seule une logique soustraite à la vue accouche des embarras visibles sur le terrain, seule la logique secrète de l'enfer condamne les hommes à affronter après coup les problèmes pratiques que les contradictions internes d'une civilisation auront fait apparaître dans le champ de vision des dirigeants.

Rien n'a démontré avec davantage d'éloquence l'irruption tardive des responsabilités tangibles dans la politique que la fatalité du cours des événements depuis que j'ai ouvert ce site: il était fatal que le monopole éditorial du groupe Lagardère permettrait à ses concurrents de saisir la Commission de la concurrence et des prix de Bruxelles ; il était fatal que le verdict de cette instance économique condamnerait le groupe à vendre une partie de son empire ; il était fatal que cette portion tomberait entre les mains d'un autre industriel; il était fatal que la marchandisation de l'édition en serait accélérée ; il était fatal que ce blocage seulement dédoublé provoquerait de vives contestations entre les concurrents écartés d'un revers de main de ce marché lucratif; il était fatal que la Commission de Bruxelles répondrait d'avance aux contestataires de sa décision que sa compétence se limite à "évaluer les capacités du repreneur à conduire une concurrence efficace " ; il était fatal que la Société des Gens de Lettres, ensommeillée depuis un demi siècle et devenue l'otage des éditeurs, entr'ouvrirait un œil pour déclarer : " Face au 'rouleau compresseur ' de la mondialisation marchande, qui tend à écraser l'expression culturelle sous la seule logique commerciale et financière, et face au système du copyright, dont nous pourrions subir les inconvénients sans profiter pour autant du moindre de ses avantages, se joue la sauvegarde de nos droits d'auteur à la française " [La lettre de la SDDL juin 2004,n°8]; il était fatal que le seul spectacle des entreprises éditoriales désormais cotées en bourse aux côtés des mines d'or, des produits pharmaceutiques et des super marchés, plongerait dans la consternation le président d'un tribunal des référés qui releva que la migration de la moitié du marché de l'édition française de l'empire d'un marchand d'armes vers celui d'un autre marchand d'armes fussent rédigées exclusivement en américain ; il était fatal qu'un pauvre philosophe pût mettre en exergue à un texte consacré, sur ce site, à l'examen anthropologique de la nature de l'encéphale européen et de son avenir un bref commentaire de l'inculture de la commission de Bruxelles: " Ce n'est pas à partir d'une conception marchande de la 'concurrence ' que les Valéry et les Proust de l'avenir pourront se trouver édités " (Aux sources grecques de l'anthropologie critique).

3 - Un accroc à la fatalité

Mais il n'était pas fatal que, pour la première fois depuis Malraux et Jack Lang, un Ministre français de la culture comprît toute l'ampleur du problème posé à l'Europe par l'engloutissement de la civilisation du livre de qualité; il n'était pas fatal que le ministère de la rue de Valois irait à un homme d'État, lequel convierait aussitôt ses vingt-cinq collègues afin de soulever devant eux la question du sauvetage de notre civilisation, il n'était pas fatal que M. Renaud Donnedieu de Vabres publierait un article retentissant dans Le Monde du 9 juillet: " Dans l'Europe de quatre cent cinquante millions d'âmes qui se construit depuis cinquante ans dans le domaine économique, seule la culture peut donner un sens, provoquer une émotion, entraîner l'adhésion au projet politique le plus extraordinaire de notre temps : unir tout un continent dans la paix et la démocratie, par la volonté libre de ses peuples " ; il n'était pas fatal qu'il serait question du " paradoxe tragique " d'une civilisation "menacée de l'intérieur par les méfaits d'une mondialisation mal maîtrisée, qui conduit à traiter les biens et les services culturels comme des marchandises ordinaires et qui risque, tôt ou tard , de réduire l'offre culturelle à ce que produira l'industrie la plus puissante " ; il n'était pas fatal qu'un cerveau politique fît tenir le langage de Descartes au successeur de Jack Lang pour annoncer à haute et intelligible voix que la culture est " menacée par l'Europe elle-même, parce que cette dernière, en privilégiant l'intégration des marchés, risque, sans même l'avoir voulu, d'imposer l'uniformité à nos cultures nationales, que ce soit par une mise en œuvre sans discrimination de la politique de la concurrence ou au détour de l'harmonisation du marché intérieur . Dans cette mort lente de nos cultures se dissoudraient nos identités nationales" ; il n'était pas fatal, enfin, que le Ministre de la culture lançât " avec enthousiasme " une " idée neuve : l'Europe de la culture ".

Et pourtant, nous n'avons pas encore abordé le fond de la question telle qu'elle a été exposée sur ce site.

( Lettres d'espoir au Ministre de la culture sur l'avenir intellectuel de la France, 5 novembre 2002 ; J'ai passé deux ans dans la jungle, 21 octobre 2002 ; Seconde lettre ouverte à M. Jean-Luc Lagardère sur les responsabilités politiques des élites de la société civile dans les Républiques, 11 mai 2002; Lettre ouverte à M. Jean-Luc Lagardère sur l'édition dans un État de droit, 22 avril 2002 ; Le gouvernement et l'État de droit, 12 déc. 2001; Justice républicaine et justice de cour, 14 août 2001 ; Le commissaire Maigret, l'État de droit et la rue de Valois, Enquête sur un délit du groupe Hachette-Lagardère , 11 octobre 2001 ; Les intellectuels et la politique mondiale, août 2001 ; La face cachée du groupe Hachette: Les contrats Hachette sont-ils fictifs? 22 février 2000. )

Depuis quarante mois, il a été surdémontré que le destin intellectuel et le destin politique de l'Europe ne sont pas seulement mêlés , mais si intimement confondus qu'ils se rejoignent en un seul et même combat. L'invasion de l'Irak n'a-t-elle pas arboré la bannière d'une théologie de l' " axe du mal " et d'un messianisme démocratique aux accents de croisade, tandis que les pays arabes n'ont tenté de secouer le joug sous lequel les place leur propre léthargie politique qu'en se plaçant derechef sous la férule du Coran ? N'est-il pas évident que l'Europe politique ne naîtra que si elle retrouve les pistes de la pensée inaugurées par Érasme au début du XVIe siècle, approfondies au XVIIIe avec les encyclopédistes, devenues performantes au XIXe avec Darwin et Nietzsche et révolutionnaires au XXe avec Freud et Einstein ? Une civilisation meurt quand elle tombe dans la crevasse qui s'est creusée entre sa culture et la science de son temps.

4 - Le spectre de la mort intellectuelle de l'Europe

Si le Vieux Monde quittait les chemins de la raison qui l'inspirent depuis vingt-cinq siècles, il disparaîtrait de l'arène de la politique mondiale ; car il se noierait dans le panculturalisme acéphale dont les bas-empires brandissent les sceptres barbouillés de cent couleurs et enivrés de leurs propres parfums. Mais pour mener de front une stratégie des cultures vivantes et une politique de fécondation de la pensée critique, il faut que l'Europe prenne conscience de ce que, depuis le "Connais-toi" d'Homère, de Thalès, de Solon et enfin de Socrate, la philosophie n'a d'autre vocation que d'approfondir la connaissance de l'homme et de son cerveau et de ce que cet approfondissement est voué à demeurer lettre morte si la démocratie interdit, comme hier les Églises, de radiographier l'encéphale scindé entre le réel et l'imaginaire dont témoigne notre espèce depuis que sa désertion effrayée de la nuit animale l'a livrée à des dieux tour à tour terrorisants et rassurants. De Platon à Freud, jamais la pensée n'a progressé sur un autre chemin que celui de la spectrographie des mythes religieux, tellement les théologies sont enracinées dans la politique, l'histoire, la morale, la guerre et la loi. C'est cela qu'ont illustré à nouveau et sur la terre entière les événements qui se sont succédé depuis le 11 septembre 2001.

Mais pour que les pays de l'Union européenne arment d'une synergie civilisatrice leur combat pour la diversité des cultures et leur guerre pour l'universalité du vrai, il faut non seulement que les géants de la littérature mondiale ne soient pas expulsés de l'arène de la pensée , mais qu'ils y fassent, au contraire, une entrée triomphale par la porte d'un nouveau "Connais-toi". L'histoire de la philosophie dans les écoles est héritée de l'enseignement de la scolastique au Moyen Âge : le professeur est devenu un historiographe revêtu de la toge de la pensée d'autrui. Que peut-il comprendre du génie des stratèges de la guerre de l'intelligence ? Il ira jusqu'à se spécialiser dans la connaissance de tel philosophe plutôt que de tel autre, comme le théologien de Sorbonne s'entichait de saint Augustin, de saint Ambroise ou de saint Thomas d'Aquin et s'enfermait sous le regard des anges dans l'enclos de son maître. Un tel type d'enseignement présuppose que la philosophie serait une discipline si connue et si solide derrière ses remparts qu'elle observerait les sciences une par une et sur le pré carré de chacune, mais non l'homme qui les a construites et mises en marche, à l'instar de la théologie, qui se présente sur le territoire catéchisé d'avance des affaires du ciel. Mais les poètes et les philosophes tournent toute leur vie sur le gril de la question qui les consume.

5 - Les grands écrivains et la pensée

C'est pourquoi les grands écrivains font exploser le carcan de la philosophie d'école. On apprend l'humanité et son histoire à l'école de Swift et de Shakespeare , on décode l'alliance du réel et du rêve à la lecture de don Quichotte, on radiographie les masques sacrés de la politique du ciel et de la terre aux côtés de l'auteur de Tartuffe, on s'initie aux fonctions des songes collectifs à l'écoute de Six personnages en quête d'auteur de Pirandello, on découvre les royaumes de l'inconscient à la lecture de Dostoïevski , on entre dans le secret des batailles gagnées ou perdues avec La guerre et la paix de Tolstoï , on apprend la condition humaine et l'espoir avec Malraux, on apprend la mort dans l'arène du monde avec Hemingway et Kafka.

Un philosophe qui n'apprend pas le cerveau du genre humain à lire Descartes et Proust, Sophocle et Freud, Eschyle et Nietzsche , Homère et Spinoza n'est pas un Européen, parce que l'avenir du continent de l'intelligence s'ouvre aux décrypteurs de l'alliance des grands écrivains avec les grands philosophes. Mais l'Europe n'a pas encore appris à lire Isaïe et Pascal, Platon et Goethe, Dante et Balzac avec des yeux de philosophe . Monsieur le Ministre, vous citez Fernando Pessoa, qui évoquait une seule et même voix de l'Europe des âmes et des langues . Comment cette voix serait-elle unique si Athéna ne nous rappelait que notre continent est né avec la raison dialectique et qu'il a fécondé le monde aux côtés de la déesse à la " lance pensive " qu'évoquait votre plus illustre prédécesseur, André Malraux ? Serez-vous le ministre de l'identité intellectuelle de l'Europe, serez-vous le ministre de l'avenir de l'intelligence, serez-vous le ministre qui dira au continent de l'esprit que l'avenir du "Connais-toi" se trouve entre ses mains ?

6 - Le 14 juillet 2004

Si l'on renonçait à penser au pays de Descartes, le retour aux croyances se révèlerait irrésistible, du seul fait qu'on ne dirige pas une république laïque sans rien démontrer ; ce n'est pas argumenter, donc tenter de convaincre la jeunesse d'invoquer seulement le prestige des lois et l'autorité quasi magique qui leur serait immanente. Impossible de condamner les communautarismes avec la ferme lucidité dont le chef de l'État a fait preuve dans son interview du 14 juillet et refuser, dans le même temps, à l'enseignement laïc de réhabiliter la raison et de légitimer ses droits à l'école des raisonnements.

Comment voulez-vous que, dans le seul pays qui enseigne la philosophie en classe terminale, Allah recule dans les têtes à l'appel des députés de la majorité et de l'opposition, comme si l'Assemblée nationale était un Phénix cérébral de taille à réfuter des paroles censées avoir été déversées du haut du ciel dans les têtes! J'ai l'espoir que le président de la République comprendra qu'un siècle et demi après Darwin et un siècle après Freud, la France éducatrice et civilisatrice doit retrouver toute la force de la pensée logique et que la République est perdue si un panculturalisme acéphale devait lui interdire d'enseigner l'art de bien raisonner.

M. le Ministre, tranchez le nœud gordien , ce qui n'est qu'une façon de dire : " Coupez dans le vif ". Demandez aux apprentis philosophes de ce pays de se souvenir que le plus grand penseur de la Grèce fut aussi le plus grand écrivain de cette nation; rappelez-leur que Montaigne, Descartes et Voltaire ont marqué la langue française aux côtés de Ronsard et de Racine; dites-leur haut et fort que la philosophie seule a le cœur assez grand pour enfanter la pensée. Depuis Malraux, le Ministre de la culture de la France est aussi un maître à penser ; depuis Malraux, il enseigne que l'État moderne doit sceller l'alliance de la plume avec la raison . Redonnez à l'Europe sa mission de fer de lance de l'intelligence.

17 juillet 2004