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Au lendemain du rejet de la Constitution européenne

Le Président de la République parle aux Français

 

Mes chers compatriotes ,

Je vous ai compris.

Il appartient au Président de tous les Français de lire le message que vous lui avez adressé. Le meilleur moyen de vous démontrer que je suis à votre écoute est de vous dire clairement et simplement ce que j'ai entendu de votre bouche. Le 29 mai, vous m'avez dit quelle Europe vous entendez habiter et quel chemin nous conduira vers notre avenir . Aucun de vous ne doute que toute ma volonté, toute mon ambition, tout mon courage sont européens. Vous savez tous que, depuis ma jeunesse, je consacre toutes mes forces à servir la France des hauteurs dont le Général de Gaulle a tracé le chemin, vous savez tous que la postérité vivante du fondateur de la Ve République ordonne au Président de la République de se montrer fidèle à son œuvre et à sa mémoire.

Je suis à l'écoute de la voix de la France. D'où monte-t-elle aujourd'hui ? Pour le savoir, je vais tenter de traduire dans la langue de la nation la volonté que vous avez exprimée le 29 mai. Mon devoir est de vous parler au nom de votre souveraineté . Vous avez voulu que l'Europe regarde le monde droit dans les yeux, vous avez voulu que notre Continent trouve le courage de dire la vérité qui l'inspire depuis tant de siècles, vous avez voulu que nous cessions de jouer le rôle d'un exécutant des volontés de l'étranger sur la scène internationale, vous avez proclamé que notre civilisation est la première à se fonder sur la désobéissance aux puissants. Si telle est votre fidélité à l'Europe, sachez que cette fidélité-là est la mienne, parce qu'elle est celle du cœur et de l'esprit.

Votre volonté est celle de l'action. Vous voulez que le chef de l'Etat soit le garant de l'esprit de justice qui vous inspire ; vous voulez que, par ma voix, la France se reconnaisse responsable du cœur et de l'esprit de l'Europe, parce que notre pays est, depuis toujours, l'inspirateur de cette alliance-là.

Quelle est la science de la politique qui permettra au Président de la République de répondre à votre message ? Supposez que l'Europe se transforme en une sorte de confédération helvétique. Vous savez que cette nation est dirigée par un Conseil fédéral. Le nombre des membres qui le composent a augmenté au cours des ans jusqu'à égaler quasiment celui des petits Etats que rassemble la Confédération . Nos amis suisses les appellent des cantons. Comme ils s'élèvent à vingt-quatre, il ne leur en manque qu'un seul pour égaler l'Europe des vingt-cinq. Qui dirige l'Helvétie , le Parlement ou l'exécutif qu'incarne le Conseil ? Une alliance discrète et même semi secrète de Berne et de Zurich, parce que le poids de ces mini Etats les unit dans l'action. Si vous me demandez ce qu'ils peuvent entreprendre à unir leurs forces, vous me demandez ce que pèsent ensemble la France et l'Allemagne.

Votre voix commence, me semble-t-il, de porter un message vivant, donc politique ; car il n'est pas de contenu politique réel d'une Europe du cœur et de l'esprit si nous ne débouchons sur l'action. Que nous enseigne l'action ? Qu 'au lendemain de votre vote, les réactions de la classe politique ont illustré la tournure helvétique que prendrait notre destin si nous nous laissions égarer jusqu'à imaginer que nous irions réellement de l'avant dans la construction de l'Europe politique si nous nous contentons de gérer notre avenir à l'école de Paris et de Berlin, c'est-à-dire à l'échelle de Berne et de Zurich.

Les Européens d'aujourd'hui devraient éprouver la plus vive admiration pour la Suisse, parce que cet Etat dispose de la liberté pleine et entière de s'armer, alors que l'Europe l'a perdue . Au cours de la dernière guerre, les Helvètes ont recouru à une stratégie héroïque, celle de se replier derrière les forteresses naturelles de leurs montagnes, quitte à laisser les plaines à l'envahisseur. C'était livrer la population civile à un terrible sacrifice, mais c'était sauver le cœur et l'esprit de la nation. Demandez-vous si la stratégie actuelle de Paris et de Berlin est supérieure à celle de la Confédération helvétique au cours de la dernière guerre.

Car notre continent se trouve désormais placé sous le sceptre militaire de l'OTAN. Chaque fois que nous tentons d'user de la liberté militaire que les Helvètes ont su conserver, l'alliance impérieuse de l'Angleterre et de l'Amérique nous impose de renoncer à notre souveraineté. L'Europe en est réduite à envier le sort des Helvètes : ils n'ont à craindre ni sur leur flanc gauche des cantons anglo-saxons qui joueraient le rôle d'un cheval de Troie dans leur Confédération , ni sur leur flanc droit des cantons qui joueraient le rôle d'un deuxième cheval de Troie. Mais nous, avec notre Paris et notre Berlin de Bas-empire, nous sommes surveillés de près par le système GPS américain . Nos ennemis sont dans la place. Ils viennent d'obtenir qu'il nous soit interdit d'armer de logiciels militaires de notre fabrication le système Galileo , ce projet puissant que nous l'avions mené à terme à grands frais.

Comment pourrais-je vous dire que je vous ai compris si je vous cachais le dernier secret de l'alliance de votre cœur et de votre esprit ? En vérité, vous ne voulez plus d'une Europe du silence, en vérité, vous avez rappelé au monde que l'âme de la politique s'appelle la morale , en vérité, vous avez rappelé à l'Europe de l'action que la politique libérale de l'Amérique est sanglante et que ses guerriers occupent une nation de trente millions d'âmes, en vérité, vous avez rappelé que ce conquérant torture ses prisonniers dans ses goulags, en vérité, vous avez rappelé que nous ne pouvons demeurer une civilisation de la justice et de la liberté si le silence apeuré de la France devait protéger les barbares qui sèment la ruine et la mort entre le Tigre et l'Euphrate .

Oui, Français, je suis fier de vous, parce que vous êtes la vraie voix de l'histoire, celle du grand cœur qui vous porte au secours d'un peuple opprimé. Français de gauche et de droite, vous avez mis dans l'urne l'âme et l'esprit de la France de toujours. Je suis fier du message que vous m'avez adressé . J'essaierai de me montrer digne de vous .

Vive la République, vive la France .

le 30 mai 2005