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Penser à partir de Sartre
Numéro spécial des Temps modernes paru à l'occasion du 10e anniversaire de la mort de Sartre (déc.1990)

 

L'article pose une question liée à la définition même de la philosophie : Sartre est-il digne de féconder l'interrogation philosophique ou est-il le figuier stérile des Écritures ? Dès 1990, j'ai tenu à défendre l'auteur de L'être et le néant: on ne condamne pas un penseur pour ses erreurs dans l'ordre politique - sinon il faudrait condamner Platon lui-même comme l'inventeur de l'utopie politique. En revanche, le vrai Sartre se cache dans Les Mots, qui démasque les ruses et les compromissions auxquelles l'homme de génie doit se plier pour faire accepter sa différence - d'où le gigantesque tartufisme idéologique du chantre de l'égalitarisme moderne. Reste qu'un philosophe qui a enrichi la littérature de La Nausée, de L'Enfance d'un chef, du Mur, est un figuier qui porte des fruits en toute saison.

1 - Quelles questions nouvelles poserons-nous à la philosophie après un tel ou un tel ?
2 - La question existentielle du statut des idées
3 - La définition sartrienne de l'homme de génie
4 - Les quatre principes fondamentaux de la pensée philosophique
5 - " Fils de personne, je fus ma propre cause "
6 - Un philosophe de l'absence du père
7 - Le néant des créateurs
8 - La philosophie de l'épreuve de la littérature
9 - La vraie cause de l'échec de l'évangélisme marxiste
10 - Les jésuites de l'utopie politique
11 - Comment philosopher dans un siècle idéologique ?
12 - De la généalogie de la classe sacerdotale au sein du prolétariat
13 - L'occupation et l'existentialisme sartrien
14 - Le cogito sartrien et l'avenir de l'anthropologie historique
15 - Sartre et le tartufisme égalitarisme
16 - Le génie de la liberté
17 - Négocier le statut de l'homme de génie
18 - L'aristocratisme de la liberté
19 - Peut-on enseigner le réel au peuple ?
20 - " Il n'y a pas de morte saison pour l'homme : il doit porter des fruits en toute saison. " (Alain)
21- Brève esquisse d'une symbolique de l'esprit

1 - Quelles questions nouvelles poserons-nous à la philosophie après un tel ou un tel ?

Si Platon avait imaginé un paradis dans lequel les grands philosophes siégeraient parmi les bienheureux de l'intelligence, il aurait précisé les règles de la dialectique à mettre en marche afin de trier à coup sûr les qualités distinctives des géants de la raison; et sans doute la logique la plus ferme qu'il aurait choisie aurait pris la forme d'une interrogation socratique : " Quelles questions nouvelles poserons-nous à la philosophie après un tel ou un tel?" Aussi n'y a-t-il pas de plus sûre consécration, pour les accoucheurs du cerveau humain, que d'imposer aux générations futures de philosopher à partir d'eux. C'est pourquoi Husserl les appelait les " grands commençants " et Jaspers, les élus qui " ont donné la mesure de l'humain ". Mais commencement renvoie à initium, donc à initiation; et si la pensée digne de ce nom exige une initiation à la philosophie, il n'existera pas d'épreuve plus périlleuse pour la postérité vivante des peseurs de la condition humaine que de tester leur fécondité au banc d'essai d'une interrogation prospective.

Cette méthode se révèle même à ce point décisive qu'elle va tout ensemble au coeur du questionnement philosophique et au coeur de l'histoire véritable de l'esprit. Aristote l'a appliquée en premier lieu à lui-même, en se situant dans l'" après Platon " et en rappelant l'" histoire de la question " depuis Pythagore. Les grands philosophes ont tous suivi le même chemin. Cela présuppose que la pensée ne soit pas un personnage fantasque. La philosophie se développe, depuis vingt-cinq siècles, dans la fidélité à une certaine cohérence interne de la dialectique qui l'inspire. Sa logique est assurément moins rigoureuse que celle de la science mathématique, mais Athéna n'est pas une déesse capricieuse. Aussi les penseurs qui n'occupent pas un carrefour stratégique dans le destin de la raison sont-ils condamnés à se pétrifier et à devenir des planètes errantes.

2 - La question existentielle du statut des idées

Quelle est donc la colonne vertébrale qui donne sa nécessité à l'histoire de notre encéphale, sinon celle du statut de l'Idée? C'est à elle que l'Aréopagite donne rendez-vous à l'endroit où l'Académie l'avait laissée. Descartes, Hume, Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Husserl, Heidegger ont-ils jamais fait autre chose que de reprendre à leur compte et d'appro-fondir le débat sur cet oracle de l'Occident? Sésame impérissable pour le théologien des idées pures, instrument fragile et destructible pour les aristotéliciens, signe d'un pacte illusoire de notre boîte crânienne avec les abstractions pour Ockham, outil généralisateur et réductible au concept pour Abélard, siège de l'accord de notre sens commun et de nos " lumières naturelles" avec l'évidence des vérités innées pour Descartes, Pascal, Locke, Malebranche Newton et tous les encyclopédistes, clé de l'heureuse alliance des phénomènes avec les bienveillants principes censés régir de naissance le fonctionnement de notre esprit pour Kant, souffle de l'esprit divin en marche dans le devenir du monde pour Hegel, idole à l'usage des idéalistes, qui lui font l'offrande dévote de leurs " arrière- mondes " rédempteurs pour Nietzsche et Schopenhauer, profanatrice ou révélatrice de l'Eden phénoménologique pour Heidegger, l'évolution multiforme de l'Idée dresse bel et bien la carte d'état-major de l'aventure proprement philosophique de l'Europe depuis qu'un certain Pythagore adressa au cosmos cette étrange prière : " Livre-nous les secrets des idées mathématiques et de leur logique dans le temple de l'Intelligible."

Sartre est-il de taille à se mettre sur le gril de l'essentiel - celui de la solitude du combat de la pensée? Comment tenter de répondre sans rappeler brièvement quelques banalités à débanaliser - celles qui résument ce que tout le monde connaît ou croit connaître de l'existentialisme en général? Car il s'agit de savoir si l'existentialisme moderne, qui commence avec Montaigne et Pascal, occupe dans l'histoire en profondeur de la philosophie, qui est celle du " problème de la connaissance ", une position suffisamment inexpugnable pour que le sens même d'une interrogation, vieille de deux millénaires et demi, de la notion même de " vérité "et de la " validité " du savoir s'y renouvelle dans la fidélité aux développements antérieurs de la question.

3 - La définition sartrienne de l'homme de génie

Or, le courant existentialiste non chrétien s'inscrit, de toute évidence dans la logique de ce que nous appelons philosophie depuis les Grecs. Si l'on excepte Husserl, qui était demeuré viscéralement un mystique platonicien des Idées - une sorte de Philon d'Alexandrie moderne - l'existentialisme allemand marque bel et bien une rupture féconde avec le théâtre ancien de l'idée. Car, pour la première fois, la quête métaphysique ne portait plus sur la nature des dieux - ils avaient été réduits, il est vrai, à un trio dont les membres étaient devenus " uniques " - ni sur l'" âme " du monde physique, ni sur celle des animaux et des plantes, mais exclusivement sur l'homme; et non point sur son étrangeté en tant que produit de la matière, de l'" esprit ", de la " volonté ", ou de la " vie ", mais sur la spécificité d'un être toujours " en situation " dans l'histoire et toujours transcendant au monde - donc devenu l'observateur sidéral de l'immanence feinte et de la transcendance inaccomplie du seul animal désireux de se rendre un jour réellement pensant dans l'univers.

Les existentialismes agnostiques demeurent donc fidèles à la forme de souveraineté intellectuelle de la philosophie, dont Schopenhauer a fort bien précisé le statut en soumettant la métaphysique à la dictature du génie: " L'homme doué de talent possède plus de rapidité et de justesse dans la pensée que les autres; le génie, au contraire, contemple un autre monde que le reste des hommes. " Sartre évoquant " l'humanité qui dormait ", écrit : " Quelle solitude: deux milliards d'hommes en long et moi, au-dessus d'eux, seule vigie (1). " Ou encore: " Je réussis, à trente ans, ce beau coup: décrire dans La Nausée [...] l'existence injustifiée, saumâtre de mes congénères et mettre la mienne hors de cause (2). "

4 - Les quatre principes fondamentaux de la pensée philosophique

Comment penser Sartre à partir de telles prémisses?

Je m'y efforcerai dans la fidélité à quatre principes - et en m'excusant de la nécessité de préciser la méthodologie qui me paraît répondre au devoir d'honnêteté intellectuelle à l'égard d'une pensée. Que dirait-on, en effet, d'un entrepreneur de " voyages organisés " qui ferait mystère à des touristes confiants, des chemins sur lesquels il va les guider et du pays qu'il prétend leur faire visiter? Et pourtant, on ne va pas en pèlerinage sur les pas d'un philosophe; on le suit dans les " tempêtes, les naufrages, les tracas de toutes sortes " qu'évoquait saint Paul, lequel ne croyait pas si bien dire. Un seul itinéraire est connu : à chaque génération, un philosophe est condamné à traverser à nouveau la passe entre Charybde et Scylla. Heureusement, Minerve dote son vaisseau de quatre gréements :

a -

Elle demande qu'on ne réfute pas un philosophe en tant que tel pour des raisons politiques. Condamner Bacon pour prévarication présenterait aussi peu de sens philosophique que de réfuter un mathématicien pour le motif qu'il trompait sa femme et pillait la caisse de son club. Si la philosophie prometteuse du premier Heidegger s'est achevée dans une poétique de l'alliance des " dieux " avec la terre, cette mythologie chtonienne appelle une contestation philosophique. On demande que les verdicts des juges tirent leur légitimité de la seule métaphysique, et que le tribunal soit exclusivement composé de philosophes. Car les péchés de la pensée ne débouchent sur les désastres politiques qu'en aval; et la pensée va en amont examiner la " monnaie des mots " - même quand on n'a pas eu, comme Diogène, la chance d'être né d'un père faussaire.

b -

Penser à partir d'un philosophe est une tout autre entreprise que de rendre compte du contenu prétendument " objectif " de son oeuvre - ce qui demeure la gageure honorable des huissiers du génie. Penser " à partir " d'un penseur, c'est traquer sa problématique elle-même - là où se frappe la bonne ou la fausse monnaie - en se mettant au service d'une exigence de rigueur propre au philosopher. C'est en ce sens que Schopenhauer pense à partir de Kant, Kant à partir de Hume, Heidegger à partir d'Aristote et de Kant.

Les interrogateurs-créateurs sont donc des phares battus par la tempête. Quand on n'est pas un, informateur, mais un éveilleur, on est soumis à son tour aux durs verdicts de l'histoire. Aristote sort d'abord amoindri de son intégration dans la théologie de saint Thomas - mais, un demi millénaire plus tard, il a encore grandi et que reste-t-il de saint Thomas? Hume sort un instant diminué de la géniale métamorphose que Kant lui fait subir: deux siècles plus tard, Hume ne cesse de croître dans la postérité d'Ockham. Aristote, Descartes et Kant se transforment en existentialistes avant la lettre entre les mains de Heidegger. Mais ces philosophes sortent fortifiés de leur dialogue avec la phénoménologie. C'est que l'arbitraire de l'interprète est tantôt donateur, ce qui est la condition de toute création authentique, tantôt réducteur.

Aussi Heidegger a-t-il pu écrire dans la seconde préface de Kant et le problème de la métaphysique: " Sans cesse, on s'irrite de l'arbitraire de mes interprétations. Ce reproche trouvera dans cet écrit un excellent aliment. Ceux qui s'efforcent d'ouvrir un dialogue entre des penseurs sont exposés aux critiques des historiens de la philosophie. Un dialogue de ce genre est pourtant soumis à d'autres lois que les méthodes de la philologie historique, dont la tâche est différente. "

c -

Sartre est le dernier de nos philosophes à regarder les sciences à travers l'homme. Ce dédoublement rarissime du regard est tellement essentiel que nul ne peut se prétendre philosophe s'il en est dépourvu. Platon fait voir la pensée de Calliclès à travers la personne de Calliclès, la pensée de Gorgias à travers la personne de Gorgias. Nietzsche écrit, de Zarathoustra, qu'il est l'" incarnation de sa pensée ". Mais voyez la philosophie de nos logiciens : ils formalisent les règles de la logique à partir de la notion d'inférence. C'est sur la logique seulement que leur regard est fixé, c'est la logique qui fait toute leur gloire.

Ils n'ont pas d'yeux pour les rapports de l'homme à la logique. Voyez nos théoriciens des sciences ils observent des théories en elles-mêmes. Ils les disent à la fois descriptives et fondées sur la preuve par la prévisibilité. Ils écrivent : " La théorie copernicienne des mouvements planétaires, avec son système abstrait de trajectoires circulaires, a bien évidemment une visée explicative; mais elle nous semble plutôt descriptive et prévisionnelle comparée à la théorie képlérienne des trajectoires elliptiques, laquelle à son tour est perçue par nous comme descriptive si on la compare à la mécanique universelle de Newton (3). "

Les technosophes sont incapables de s'interroger sur ce qui constitue la " profondeur " d'une théorie. Ils ne se demandent pas à quel moment le descriptif et le prévisionnel sont censés se transsubstantifier le plus miraculeusement du monde en explication. Ils sont aveugles au rapport des hommes avec l'" intelligible " qu'ils fabriquent. La pensée des penseurs qui ne pèsent pas le sens des mots dont ils se servent s'arrête au moment précis où commence la réflexion philosophique, qui n'existe que si l'on est capable d'apercevoir Hippias caché derrière son faux savoir, comme les croyants derrière leurs dieux. C'est pourquoi seul est philosophe celui qui se laisse interroger à partir de tous les grands penseurs, ces visionnaires des " corps " qui s'imaginent qu'ils pensent. Au milieu des tempêtes de la postérité, ceux-là gardent le pouvoir d'apostropher tous leurs commentateurs d'un : " Tu portes César et sa fortune. "

La véritable interrogation philosophique à partir de Sartre " doit donc commencer par répondre à la question focale : " Quelle est la signification pour notre temps de l'existentialisme moderne? "

Clio a décidé que le sens " objectif ", donc " opérationnel ", de l'existentialisme moderne ne serait pas de fournir, par l'alliance forcée de Hegel et de Marx, et par celle de Lénine avec Staline, un fondement indestructible à la victoire mondiale du prolétariat, mais de ramener la philosophie à sa vocation la plus originelle et la plus fécondatrice de toute raison : la mutation socratique qui, la première, détourna le regard du philosophe du spectacle du cosmos pour le porter sur l'homme - et qui plus est, sur le degré de conscience que cet être peut acquérir de sa situation dans l'univers.

C'est cela, le signe le plus profond du retour de toute la philosophie occidentale à un " Connais-toi " tragique par le relais d'un existentialisme de l'angoisse. Le Socrate du Phédon, s'opposant au Descartes de son temps, le célèbre Anaxagore, qui prétendait expliquer, par l'examen. scientifique de la machine corporelle du philosophe, les motifs " réels " pour lesquels ce diable d'homme refusait obstinément de s'enfuir, fondait l'existentialisme occidental sur la première métaphysique de la liberté.

Certes, notre époque est plus envahie que jamais par les Anaxagore. Il n'est plus de mathématicien des astres qui ne se croie philosophe. Les Pythagoriciens sont de retour. Mais les champions du calcul, qui ne voient que les rapports des choses entre elles, ne peuvent même pas poser la question, incompréhensible à partir de leurs équations, de savoir ce qui est réellement prouvé par une équation, et quelle est la structure psychologique de la démonstration dite expérimentale - comme si les preuves portant sur l'intelligible n'étaient pas des signifiants par définition, et comme si la matière pouvait jamais engendrer des signifiants!

Mais précisément, c'est l'envahissement du champ philosophique par les techniciens de la connaissance scientifique qui permet à la philosophie authentiquement existentialiste de demeurer le regard fixé sur l'essentiel : l'homme rendu souverain par le néant qui l'habite, et qui lui permet d'observer le rapport du " on " banal à l'idée " expliquante "; et à contem-pler, à partir d'un " vide " sacrilège, comment l'homme se fabrique des " systèmes probatoires ", miroirs qui prouvent autre chose que ce qu'ils s'imaginent prouver.

Ce qui assurera une féconde postérité à Sartre, c'est qu'il a reçu de l'existentialisme le saint chrême du regard philosophique - le regard visionnaire - et de Jaspers, dont l'influence sur lui a été aussi grande que celle de Husserl, la voyance " bouddhique". Lacan peut tomber en extase devant Galilée. Sartre est trop philosophe pour se laisser duper par une équation.

d -

Un philosophe n'est pas condamné par la caducité d'une partie de son œuvre . Des chapitres entiers d'Aristote, de Platon, de Kant, de Schopenhauer sont devenus illisibles. Un philosophe est vivant s'il a donné une impulsion nouvelle à une question vivante.

Mais si l'on ne saurait donc penser réellement à partir d'un philosophe que par une création philosophique entière, pourquoi ne pas poser tout de suite la plume? Pour ne rien dire du non sum dignus. un article de revue n'est-il pas impropre, par définition, à seulement approcher de la vraie question? Assurément; et voilà pourquoi ces prolégomènes étaient nécessaires, afin qu'il soit possible de poser l'autre question : " Sera-t-il du moins possible d'esquisser les traits fondamentaux que prendra nécessairement toute future création philosophique à partir de Sartre? "

II

5 - " Fils de personne, je fus ma propre cause "

Le génie de l'existentialisme européen est celui d'un Pascal de l'incroyance. Mais il se trouve que, non seulement la mutation existentialiste de la philosophie occidentale est profondément " théologique "; mais encore qu'elle révèle à quel point un athéisme élévatoire est l'unique instance réellement " théologique ", en ce sens que seule la mort des dieux uniques peut régénérer le regard faussement surplombant que la " créature " chargeait autrefois ses idoles de porter sur le monde. Avec Sartre, la pensée philosophique ose observer le fonctionnement de " Dieu ". Elle le voit tenter, comme l'homme, de coïncider avec son pur " pour soi ". Toute ontologie de la conscience devient une " théologie négative ".

Du coup, la pensée conquiert le regard de la transcendance absolue de l'ego sur la naissance, l'évolution et l'abâtardissement de " Dieu ", non seulement quand cet être fabuleux est conçu par la " foi du charbonnier ", comme une sorte de géant cosmique et de régisseur politique, mais encore en tant que projection par l'homme de son propre ego absolu en une idole substantifiée. Bref, depuis Feuerbach, la philosophie existentialiste prend la mesure de la nature même de toute pensée théologique en tant qu'aliénation - et l'on sait que ni Freud, ni Marx, ni Heidegger, ni Sartre n'auraient pu devenir " ce qu'ils étaient " s'ils n'étaient partis de l'analyse psychologique des mythologies religieuses inaugurée par Feuerbach. Tout existentialisme non réduit à une simple " onto-théologie " reprend aujourd'hui, sous des formes diverses, la critique de l'investissement inconscient d'une auto-objectivation de la société en un personnage céleste et fantastique, dont elle se proclame ensuite le sujet. En ce sens, le destin cathartique de l'existentialisme est d'élaborer une généalogie des transferts du cogito. qui s'arrime aux bittes d'amarrage de la conscience que sont les idoles conceptuelles. Le philosophe existentialiste doit voir ces personnages se promener dans les encéphales comme Balzac ou Shakespeare leurs héros dans la société. Pour cela, il faut n'avoir pas eu de père, afin de n'avoir pas de surmoi. " Fils de personne, je fus ma propre cause (4). "

6 - Un philosophe de l'absence du père

Aussi, loin d'avoir conduit la pensée philosophique occidentale à l'hédonisme du dernier Feuerbach, l'existentialisme véritable a-t-il ramené la métaphysique à son premier génie : la contemplation. Rappelons que theorein qu'on a traduit par théoriser, signifiait encore contempler chez Aristote. On se souviendra également des interprétations " initiatiques " de ce terme dans le Timée. Mais contempler n'avait évidemment pas, du temps de Périclès, le sens mystique que les néoplatoniciens et les rhéteurs alexandrins lui donneront. Est mystique l'homme ouvert sur le néant qui l'habite - un néant qui interdit à Parménide la profanation de conférer l'existence au néant, c'est-à-dire au pur pour-soi que je suis comme ego absolu. II n'y a pas d'existence de ma transcendance, donc de ma liberté " divine ", seulement un ec-sistere, disait Heidegger. L'existentialisme authentique est donc nécessairement méditant. en ce qu'il conduit la " réflexion " philosophique au spectacle de l'homme autoréfléchi dans ses miroirs à idées. C'est ainsi que l'existentialisme européen est également branché en profondeur sur le bouddhisme, conçu comme la " théologie négative " du philosophe depuis Schopenhauer. D'où la naissance d'une psychanalyse profondément bouddhique, comme celle de Lacan, et fondée sur l'" absence du père ", donc du garant du sur-moi...

7 - Le néant des créateurs

Que contemple, en effet, la pensée chez le premier Heidegger, sinon l'humanité dans sa finitude et sa déréliction? Cet être leurré par le " on " de la banalité se découvre inexplicablement jeté sur un astéroïde tressautant et désor donné, qui se désarticule comme à plaisir pour l'engloutir " par grandes panerées ", dirait Rabelais. Livré à un sort absurde, l'homme est pourtant " sauvé " par l'angoisse. Celle-ci n'a pas d'objet défini, comme la peur. Elle témoigne précisément du statut métaphysique de la conscience délivrée du " on ". Nous existons authentiquement " pour la mort " chez Heidegger.

Pour Sartre également, l'" homme est une passion inutile ". Cependant, nous sommes des animaux éthiques; et notre devoir est de choisir librement notre destin par la conquête d'une vraie lucidité, celle qui se fonde sur une expérience ontologique du néant, ce creuset de la liberté. Quand Sartre est un " méditant ", il écrit: " L'homme ne peut vouloir que s'il a d'abord compris qu'il ne peut compter sur rien d'autre que sur lui-même; qu'il est seul, délaissé sur la terre au milieu de ses responsabilités infinies, sans aide ni secours, sans autre but que celui qu'il se donnera à lui-même, sans autre destin que celui qu'il se forgera sur cette terre. Cette certitude, cette connaissance intuitive de sa situation, voilà ce que nous nommons désespoir. [...] Avec le désespoir commence le véritable optimisme, celui de l'homme qui n'attend rien, qui sait qu'il n'a aucun droit et que rien ne lui est dû, qui se réjouit de compter sur soi seul, d'agir seul pour le bien de tous (5). "

8- La philosophie de l'épreuve de la littérature

On voit comment l'histoire en profondeur de la philosophie, quand le regard de l'historien-stratège porte sur la manière dont l'histoire publique de la raison en méconnaît ou en trahit le génie, féconde en retour la postérité authentique d'une pensée. Car l'histoire véritable de la philosophie n'est pas rendue imprévisible sous prétexte que l'histoire précaire et banale des nations décide rétrospectivement de son sens " officiel ". Il était fort prévisible que le marxisme échouerait dans l'ordre philosophique et que la catastrophe politique qui en résulterait ouvrirait un champ nouveau et immense à la pensée authentique, en la condamnant enfin à entrer, à la suite de Heidegger - et avec quel retard! - dans les derniers secrets de l'" idéo-logique ", au sens de la " logique de l'idée ", afin de tenter de comprendre les raisons profondes de la ruine des utopies politiques.

Toute la postérité de Sartre résultera donc de ce que son génie se révèle transcendant à l'échec du communisme, ne serait-ce que parce qu'une partie au moins de son oeuvre littéraire est indestructible. Je voudrais bien qu'on me cite un seul philosophe du passé dont la philosophie soit suffisamment complexe et profonde pour qu'il soit possible, à partir d'elle, d'écrire La Nausée, Le Mur ou L'Enfance d'un chef, qui sont des illustrations exactes et précises d'une métaphysique. Platon a mis tout son génie littéraire dans ses dialogues, qui sont de vraies pièces de théâtre.

Mais il serait impossible d'écrire un roman vivant, peuplé de personnages en chair et en os à partir de La République. des Lois. de l'Epinomis. Les personnages des dialogues philosophiques de Cicéron sont des sénateurs romains déguisés en philosophes grecs; ils ne sont pas moins fantomatiques que les hommes illustres qui s'entretiennent aux enfers dans le Dialogue des morts de Lucien de Samosate. Certes, Nietzsche met en scène le dieu Zarathoustra; mais les dieux ont une allure hiératique qui en fait des statues animées. Berkeley imagine un dialecticien aux prises avec un homme simple, Descartes fait fonctionner deux automates, Eudoxe et Poliandre, Montaigne et Pascal n'ont pas mis en scène d'autre personnage philosophique qu'eux-mêmes.

Les limites de la philosophie de Sartre sont celles de son oeuvre littéraire. C'est elle qui servira de révélateur des lacunes de son ontologie. Mais ses personnages existent. On ne tue pas une philosophie qui supporte l'épreuve de la création littéraire, qui est celle de la vie. " J'étais Roquentin, je montrais en lui, sans complaisance, la trame de ma vie; en même temps, j'étais moi. l'élu, annaliste des enfers (6). "

III

9 - La vraie cause de l'échec de l'évangélisme marxiste

L'Occident n'a pas encore pris toute la mesure de la portée philosophique de la mort philosophique du communisme. Pour comprendre en profondeur la signification de cet événement considérable, l'instrument de pensée indispensable demeure précisément l'analyse de la nature de l'existentialisme et de son avenir philosophique.

La conséquence immédiate de l'échec spectaculaire, en tant que force politico-philosophique, de la dernière en date des alliances de Platon et de Jésus avec l'Histoire que fut le marxisme-léninisme (7) est une exclusion temporaire de la politique du champ de la pensée - et cela pour cause de disqualification métaphysique. Plus grave encore: si le politique paraît chassé de l'Eden de la réflexion philosophique, c'est que l'action apparaît désormais comme l'empire de la trivialité. A questions triviales, réponses triviales.

L'intellectuel a longtemps cru qu'il décherrait à reconnaître platement, avec Raymond Aron, que la cause politique de l'incapacité du prolétariat à perpétuer sa dictature n'est ni une erreur d'interprétation de la doctrine du matérialisme historique par les théoriciens marxistes, ni l'impuissance momentanée d'une idéalité - pourtant censée être en marche par ses propres forces dans l'histoire - à s'incarner effectivement, malgré les efforts physiques de millions d'hommes pour lui prêter vigoureusement main-forte, ni une dérive des Écritures marxistes elles-mêmes vers quelque hérésie hégélienne insidieuse, mais la banalité naturelle du réel, qui enseigne que le prolétariat ne possède ni ne peut posséder la forme de culture et le type de volonté propres à une élite dirigeante. Il a été impossible de constituer la classe ouvrière en l'oligarchie dictatoriale dont elle rêvait, tout simplement parce qu'il fallait bien la convaincre, en même temps, de travailler dur sur les chantiers. Il est difficile, dirait le bon sens populaire, de se trouver à la fois au four et au moulin.

Certains intellectuels sont des météorites de l'abstrait auxquels les verdicts vulgaires du bon sens feraient perdre leur rang de clercs. Reconnaître, de surcroît, que la paresse congé-nitale à l'homme ordinaire, quand il n'est pas rendu responsable de son travail, ou dirigé avec fermeté - fainéantise que connaît bien tout contremaître, sans avoir lu une ligne de Platon, de Hegel ou de Marx - est la vraie cause historique de la fin du marxisme, voilà qui n'est exaltant ni pour les Titans de la dialectique, qui aiment accompagner des idéalités somptueuses dans leur traversée du ciel de la pensée, ni pour les puissants praticiens d'un messianisme spectaculaire, qui appellent les polices à mettre la main à la pâte de l'absolu. Mais quand un Rocard rêve - pure utopie eschatologique - de "responsabiliser " les fonctionnaires, il révèle que tout homme politique sait ubi jacet lepus. On pourrait appliquer au marxisme la formule " triviale " d'Aristote: " La cause de Critias n'est pas l'idée d'homme, mais le père de Critias. " Malgré toute leur volonté de réalisme, les intellectuels marxistes ont été les derniers otages d'un platonisme évangélisé qui ne pouvait conduire qu'au jésuitisme intellectuel.

10 - Les jésuites de l'utopie politique

Qu'est-ce donc que le jésuite, dans une typologie des intel-lectuels, sinon une catégorie de prêtres de la pensée qui pro-clament et enseignent les Écritures tout en possédant la science politique la plus avertie du train réel des affaires de ce monde-ci? On regrette que L'être et le néant n'ait pas soumis à la critique ce genre de clercs, qui jouent avec un art consommé sur les deux tableaux, privilégiant tantôt une forme de leur esprit, tantôt l'autre - ou célébrant un mariage morganatique entre ces instances rivales. C'est que le Jésuite est l'archétype de l'idéologue, grand prêcheur de l'égalité universelle, alors qu'il profite, et nécessairement, d'une position oligarchique, celle de l'intellectuel-pédagogue, ce casuiste chevronné, dont la lucidité demeure entière sous son déguisement catéchétique. La laïcité a produit ses Jésuites au " service du peuple ".

A ce titre, Sartre est le témoin pathétique de la situation viscéralement et inévitablement jésuitique de l'intellectuel d'Occident, qu'on voit cruellement divisé entre les exigences de l'action pastorale et celles de la lucidité. Mais cette aporie ne serait ni féconde, ni digne de l'interrogation philosophique si elle n'annonçait pas tout l'avenir d'une pensée occidentale éclairée d'une lumière crue par la mort subite du marxisme. En effet, le trépas foudroyant de cette mythologie politique actualise à l'extrême la question de la responsabilité du phi-losophe. Le politique sera-t-il le théâtre d'une formidable régression - celle que le génie de l'existentialisme avait pré-cisément pour mission de dénoncer avec vigueur?

En 1939, l'histoire en profondeur de la philosophie était parvenue au point où, après dix-neuf siècles de domination de la pensée chrétienne, l'humanité était à nouveau en mesure de se contempler elle-même dans l'immensité sans y trouver d'autre secours que sa propre transcendance au monde. Mais, dans le même temps, le conflit entre la " contemplation " méditante et le spectacle hallucinant des eschatologies politiques n'avait jamais été aussi violent. C'est dans ce déchire-ment que, pendant un demi-siècle, Sartre s'est trouvé divisé entre une lucidité " bouddhique ", tirée du premier Heidegger, de Nietzsche et de Schopenhauer et l'utopie de l'annonciation marxiste-léniniste.

Pendant ce temps, le monde, courant à fond de train, prenait de l'avance même sur ses jésuites. Ceux-ci se sont bientôt trouvés en retard d'un jésuitisme. Car le champ laissé libre par le retrait du marxisme commençait d'être occupé, comme il était prévisible, par le puissant syndicat des augures, qui accouraient derechef de toutes parts, armés de leurs autels et de leurs rituels. Aujourd'hui, ce n'est pas seulement l'Islam qui révèle que les neuf dixièmes de l'humanité étaient demeurés les otages des divinités au milieu des convulsions du marxisme le christianisme lui-même rêve de nouveau d'unifier l'Europe en éteignant la pensée par un nouveau subterfuge - celui de feindre de mettre les dogmes religieux sur le compte de la " culture ". Voltaire aurait été bien surpris que le principe de tolérance triomphât au prix de la disqualification de la raison, et que les Églises prissent leur revanche en contraignant la pensée à vénérer l'ignorance au profit d'une sacralisation larvée des identités culturelles.

11 - Comment philosopher dans un siècle idéologique ?

Or, l'existentialisme dont le premier Sartre avait esquissé les fondements dans L'Existentialisme est un humanisme permettait de reprendre, sur des bases nouvelles, le combat de quatre siècles de la raison française contre l'asservissement de la pensée occidentale à des systèmes théologiques dont la Renaissance n'était pas parvenue à briser le monopole intellectuel et politique. On sait que ce combat s'est arrêté avec la fin de la lutte des encyclopédistes déistes du XVIIIe siècle puisqu'en pleine Révolution, Robespierre réhabilitait les croyances religieuses, au nom du rousseauisme. Afin d'asseoir sa puissance, la bourgeoisie, qui était devenue voltairienne au XVIIIe siècle, allait s'agenouiller à nouveau aux bancs d'oeuvre des Églises. Mais, faute d'avoir analysé l'idéologique dans ses profondeurs à la lumière d'une véritable anthropologie politique, l'existentialisme ne pouvait comprendre le lien entre le messianisme marxiste et celui des chrétiens. Du coup, il était fatal que la philosophie occidentale se trouvât complètement prise au dépourvu et comme frappée de stupeur par le resurgissement brutal, et incompréhensible à ses yeux, des mythologies religieuses dites " intégristes " par le relais de l'Islam comme si toute religion qui prend sa théologie au sérieux n'était pas " intégriste " par définition.

Aujourd'hui, où sont les instruments d'une pensée existentialiste capable d'embrasser le siècle? Faute de profondeur philosophique, la sociologie en est venue à promener la pauvre caméra du " social " sur les pratiques dévotes des fidèles. Comment éclairer les foules livrées à de gigantesques idoles, quand on a fait si longtemps de Staline et de Lénine des idoles? Comment saisir la signification politique et psychologique des dogmes et des orthodoxies quand la philosophie a perdu la vertu d'étonnement devant le spectacle hallucinant des Olympes en état de marche? C'est que la route d'une véritable anthropologie métaphysique a été coupée à partir de l'instant où la vigoureuse critique ontologique de l'homme inauthentique, qui avait conduit Anna Arendt à une première philosophie politique fondée sur la " banalité du mal ", s'est interrompue pour tomber dans la fétichisation marxiste-léniniste. Il est difficile à la philosophie, quand le climat politique le lui interdit, d'assumer la charge qui incombe à la vocation visionnaire de la pensée, celle qui faisait dire à Aristote que, du véritable philosophe, " les dieux ne pouvaient que se montrer jaloux et vouloir s'en venger ".

Dès lors, s'interroger sur l'avenir de la pensée à partir de Sartre, c'est aussi poser la question de savoir si la lucidité des existentialismes modernes constitue une forme de l'intrépidité de la pensée capable de dresser une barrière efficace contre le retour des obscurantismes. L'homme lucide est-il viable? Si l'humanité n'était pas encore assez mûre pour la pensée, le philosophe sera-t-il condamné à l'héroïsme de penser " en terre d'Islam " ou en " terre chrétienne "? Survivre intellectuellement parmi les croyants de son temps est une chose; mais tenter de prospérer au milieu d'eux en se souvenant qu'il aura existé, dans un passé récent, un haut degré de lucidité philosophique en Occident, c'est se retrouver dans la situation du philosophe grec après la fermeture de l'école d'Athènes par Justinien en 529.

IV

12 - De la généalogie de la classe sacerdotale au sein du prolétariat

Puisque la question de Sartre : " Que faut-il dire au peuple? Comment ne pas désespérer Billancourt? " reconduit à la question, fondamentale depuis Platon, de la responsabilité du philosophe, observons de plus près les liens du marxisme et des démocraties avec le jésuitisme.

Celui-ci se définit comme l'art de faire silence sur le fond des choses, mais en paraissant n'avoir jamais d'autre souci que de parler toujours et seulement de la vérité. Cette stratégie de la mauvaise foi apparaît dans tout son éclat quand Simone de Beauvoir accuse Merleau-Ponty de " pseudo sartrisme " pour avoir soutenu, dans les Aventures de la dialectique que le Parti serait devenu souverain et que la Révolution serait désormais absente " comme mécanisme interne de la lutte des classes ". " Au reste, répond la Passionaria de l'existentialisme avec une vigueur qui force le respect, Sartre explique assez longuement dans les Communistes et la paix que c'est pour avoir découvert le vrai sens de l'action communiste et sa nécessité qu'il s'est senti obligé de s'associer à elle. Son attitude est claire, dès qu'on lit son essai sans être aveuglé par le pseudo sartrisme. Il croit à des contradictions du capitalisme qui, rendant intolérable la situation de la classe exploitée, font de la société où nous vivons une société inhumaine; il veut, pour lui et pour les autres inextricablement liés, la suppression de l'aliénation que nous subissons tous, mais que seuls les plus défavorisés éprouvent dans sa vérité; il sait que seul le prolétariat détient les forces nécessaires pour changer le monde, et qu'il a besoin de la médiation du parti pour les appliquer efficacement; il a donc décidé de s'allier à ceux qui, voulant la même chose que lui, possèdent les moyens de la réaliser: tel est le sens de son engagement (8). "

A partir de là, l'étude de la symbiose merveilleuse censée se produire entre les masses et le Parti ressortit entièrement à la pensée jésuitique. La consubstantialité du prolétariat et du Parti sera de type religieux. Il s'agit de " faire historiquement triompher une vérité inscrite dans les structures de la société (9) ". D'où la croyance au mythe de la fusion eucharistique entre les masses et leur Église : " Créée par le Parti, la Révolution ne sera pas la même que celle qui devait mûrir au sein du prolétariat, elle ne sera pas authentique, dit Merleau-Ponty, car son authenticité exigerait l'accès du prolétariat à la vie politique et à la gestion. Tout ce raisonnement repose sur la dissociation qu'il a préalablement opérée entre l'appareil et les masses; mais si le Parti ne se distingue des masses que dans la mesure où il est leur union, les objections de Merleau-Ponty tombent d'elles-mêmes (10). "

Les historiens dresseront un jour le constat des ravages produits par une République laïque qui a redonné à des croyants la chaire de Renan au Collège de France : il en est résulté une méconnaissance sidérante, chez nos plus brillants agrégés de philosophie des fondements inconsciemment théologiques de ce type de pensée politique. Saint Augustin, saint Cyprien, saint Grégoire, saint Thomas et tous les docteurs de l'Église fourmillent de notations de ce genre sur l'union des fidèles avec le corps sacerdotal, qui fait " tomber de lui-même " tout soupçon de dissociation entre l'appareil ecclésial et les masses conduites au salut par la médiation des prêtres.

Mais sitôt que l'essentiel apparaît, comment la pensée jésuitique s'y prend-elle pour noyer le poisson? Car l'essentiel est évidemment de savoir comment le prolétariat au pouvoir "dépassera le moment de la négation " : " Si Sartre refuse de décrire la figure exacte que prendra alors la société , écrit Simone de Beauvoir, c'est que, pour lui comme pour Marx, la révolution en tant que position des fins est absente; on ne peut positivement l'imaginer sans tomber dans l'utopie " (11). Alors, le problème de fond, celui de l'exercice réel de l'autorité, sera allègrement évacué du débat; car Sartre sait fort bien qu'" une fois la bourgeoisie éliminée en tant que classe ", et sitôt qu'aura été conduite à la victoire " la vérité inscrite dans les structures de la société ", les " significations objectives qu'indique le monde " se concrétiseront au profit d'oligarchies, qui exerceront le pouvoir objectif en se proclamant consubstantielles au prolétariat. C'est cela qui est escamoté par un déplacement jésuitique du terrain même de l'utopie : celle-ci ne résidera plus dans la mise en place d'une vision rédemptrice du monde, mais dans tout examen scientifique - désormais déclaré secondaire - du fonctionnement réel du pouvoir prolétarien. " Cachez ce sein que je ne saurais voir."

Mais le jésuitisme n'est pas le tartufisme. Le Jésuite est sincère, parce qu'il est aveuglé; tandis que Tartufe exploite lucidement son " moi idéal " afin de prospérer aux dépens de sa victime. Molière lui fait symboliquement dévorer chapon sur chapon. Du Jésuite à Tartufe, il y a toute la distance de la candeur au cynisme. Et comme les miracles sont monnaie courante dans l'ordre philosophique, ce sera la psychanalyse existentielle du jésuitisme qui sauvera le génie de Sartre et le rendra plus actuel que jamais, afin que se vérifie la grâce logicienne qui veut que la caducité d'un philosophe soit toujours partielle et contingente, et que l'essentiel resurgisse à la faveur du dévoilement même de la caducité. En l'espèce, une éthique de l'ambiguïté de toute existence naîtra de l'effondrement de l'orthodoxie marxiste.

13 - L'occupation et l'existentialisme sartrien

La chance philosophique de Sartre, c'est que la condition jésuitique de l'homme et de sa pensée, qui est vécue dans la banalité du " on " et dans la trivialité de l'histoire, avait acquis une intensité tragique sous l'occupation. Les circonstances avaient soumis la précarité et l'ambiguïté de la conscience à un autre voltage, en donnant un relief frappant au demi accomplissement ordinaire de la liberté humaine. Pour cause de désastre militaire, le " on " découvrait le courant à haute tension de la responsabilité historique. Une négativité et une facticité immémoriales étaient enfin et subitement expérimentées par tout un peuple et au jour le jour. Pendant cinq ans, dans la glu des heures, la condition humaine a été si jésuitiquement vécue que le philosophe pouvait observer le champ entier de l'histoire comme le lieu d'une impasse ontologique.

C'est pourquoi les analyses sartriennes du sujet " en situation " retrouvent aujourd'hui toute leur pertinence à l'Est, où les peuples, soudainement libérés, marinent à leur tour dans l'auto culpabilisation et le remords " jésuitiques ", chacun ayant " collaboré " à sa manière avec l'" occupant ". C'est la situation concrète de toute liberté qui se révèle fondamentalement jésuitique, du seul fait que tout un chacun est condamné à faire un choix quotidien entre des attitudes payantes à longue échéance, donc peu alléchantes, et d'autres, séduisantes, parce que bénéficiaires à court terme.

C'est ainsi que Simone de Beauvoir a vu le plus loin, en paraissant broder un " ouvrage de dame ", comme on le lui a reproché à l'époque. Car elle a pris la défense d'une " morale de l'ambiguïté ". Cette lucidité nouvelle se manifestait en filigrane jusque dans l'article fulminatoire contre Merleau-Ponty : certes, ce philosophe " se range de façon décisive du côté des chiens de garde de la bourgeoisie (12)". Son " humeur touchant le communisme semble refléter la rancune d'une âme religieuse contre un monde trop humain (13) ". Mais "la guerre de Corée a révélé à Merleau-Ponty ce que les procès de Moscou, le pacte germano-soviétique, les événements de Prague avaient échoué à lui découvrir : la négativité révolutionnaire s'incarne en des hommes vivants (14) ".

Aujourd'hui, l'histoire a changé de " héros positifs ". Mais il ne sera plus jamais possible de fonder une éthique du Bien et du Mal absolus, du Juste en soi, de l'Injuste en son essence, du Vrai et du Faux théologisés. Certes, Sartre et Beauvoir ont cru mythologiquement que le Parti existait pour le peuple. Mais seule l'imperturbable superficialité journalistique peut saluer de nos jours le triomphe du soleil capitaliste sur les ténèbres du marxisme : le problème de la pauvreté demeurera la croix de l'histoire. C'est ainsi qu'un philosophe demeure créateur et vivant aussi longtemps qu'il nous sert à débrider nos propres plaies plutôt qu'à les cautériser.

V

14 - Le cogito sartrien et l'avenir de l'anthropologie historique

Non seulement Sartre a rendu existentiel le jésuitisme, mais encore, il a éclairé le statut nécessairement jésuitique de toute philosophie de la liberté et de toute métaphysique de la conscience. Rappelons que l'ego sartrien ne saurait coïncider avec le " pour soi " absolu auquel il rêve de s'" identifier ". La néantisation de la totalité du monde n'est jamais effective, puisque la conscience se révélera toujours, et par nature, transcendante à la totalité qu'elle aura prétendu néantiser. La " conscience de soi ", comme pure liberté, n'a donc pas d'" identité " reconnaissable : elle est condamnée au recul à l'infini. L'homme est livré à sa finitude par le songe même qui le possède de rejoindre son propre " non-être " absolu, à la manière de Dieu (15). Le cogito - par opposition à l'ego - se heurte sans cesse à des signifiants " objectifs " dûment inscrits d'avance dans le monde, avec lesquels je négocie perpétuellement, livré que je suis à ma propre oscillation entre ma liberté et la servitude à laquelle le " regard d'autrui " prétend me réduire.

Or, l'une des richesses de ces analyses est d'éclairer le christianisme en profondeur et de guider la pensée vers une véritable philosophie des religions. Car les tractations ininterrompues de la liberté avec la servitude, qui tissent le tragique du quotidien, avaient trouvé son expression mythique dans la théologie chrétienne de l'incarnation. La conjonction fabuleuse entre l'en-soi et le pour-soi était censée s'être accomplie en la personne privilégiée d'un dieu qui aurait débarqué sur la terre pour s'y promener une trentaine d'années. Naturellement - et Sartre permet de comprendre pourquoi - aucun théologien, même le plus jésuite des jésuites, n'est jamais parvenu à formuler cette synthèse miraculeuse autrement qu'en branissant les sortilèges de la course ad obscura per obscurius. A partir du Concile de Chalcédoine, l'Église s'est vue contrainte de déclarer entièrement et exclusivement humaine la condition charnelle de l'homme-dieu, et divine seulement " la part de lui qui faisait des miracles ". Jésus est homme quand il pleure, dort ou mange; il est élevé au statut d'une divinité quand il est réputé apaiser la tempête ou ressusciter Lazare.

L'analyse sartrienne du statut " jésuitique " de la conscience jette donc une lumière décisive sur les statuts respectifs qu'il convient d'attribuer à l'idée et à l'objet. Car le concept était l'idéalité salvatrice en laquelle, et par la grâce de laquelle l'intellectuel était censé s'accomplir depuis Platon. L'idée scellait une alliance magique du pour-soi avec l'en-soi autrement dit, une fusion imaginaire de la transcendance de la pensée avec l'immanence du monde. C'est sur ce fondement idéaliste que, depuis Descartes, l'expérience scientifique était censée incarner la théorie. Toute la science occidentale était donc fondée sur une mythologie " christologique ". Mais l'idée n'a jamais pu s'incarner dans le singulier, ni le singulier s'identifier à son logos.

Depuis l'Aréopagite, on savait bien qu'il " n'y a pas de science du singulier ". Ce sera la tâche de l'existentialisme post-sartrien de mener à son terme le combat contre l'idéalisme métaphysique, et de comprendre en profondeur ce que signifie, politiquement, la sacralisation de l'idée par les prestiges de la dialectique platonicienne, celle qui avait dégénéré en une logomachie du concept avec les Alexandrins, puis sous la férule des grands scolastiques du Moyen Age. Cela signifie que la pensée vivante, celle qui s'interroge sur l'" idéo-logique " depuis Kierkegaard, Schopenhauer, Heidegger, demeurera pour longtemps le véritable interlocuteur du politique, parce que la critique d'une mythologie du passage rédempteur de l'idée dans l'épaisseur du monde - à l'image de la grâce traversant l'âme enténébrée du pécheur - demeure la véritable clé de toute anthropologie philosophique future.

VI

15 - Sartre et le tartufisme égalitarisme

Peut-être le tribut le plus lourd que Sartre a payé à l'égalitarisme marxiste, est-il dans l'interdit qui l'a frappé et auquel il s'est soumis - d'évoquer la condition réelle de l'homme de génie. Il était cocasse - et quelquefois exaspérant - de l'entendre déclarer, dans la presse et ailleurs, que n'importe qui aurait pu accoucher de son oeuvre parce qu'il n'était jamais qu'un homme très ordinaire, en lequel on eût cherché en vain quelque indice qui pût le distinguer de tout un chacun - ce qui faisait un contraste criant avec la manière dont, dans le même temps, il affirmait les droits de sa puissante personnalité : il n'allait à personne, on ne pouvait jamais qu'aller à lui, et il le disait sans détour.

L'ontologie sartrienne est fondée sur l'irréductibilité de la liberté la plus farouche. Le dernier acte des Mains sales l'illustre superbement. Mais il ne s'agit jamais que d'une liberté et d'une responsabilité dotées d'une universalité métaphysique, toutes deux issues d'un idéalisme à propos duquel Sartre avoue qu'il avait " mis trente ans à se défaire (16) ".

Malheureusement, le tabou culturel, du reste immanent à toute société, qui rendait incongru de seulement prononcer le mot de génie, a rendu inintelligible le Flaubert. L'écrivain aurait " choisi d'être passif ". Son devoir aurait été d'assumer ce choix et le destin qu'il impliquait. Mais comment se fait-il que l'auteur de Madame Bovary ait consacré sa vie à aller au bout de son génie, parce qu'il avait jugé, comme Sartre pour son propre compte, que cette tâche-là était la seule qui fût réellement importante? On ne saurait vivre dans la banalité du " on " avec un cerveau qui vous en empêche absolument. Eh bien, la cause téléologique de l'oeuvre littéraire serait que le sieur Flaubert, Gustave de son prénom, avait un " projet fondamental ", qui n'était autre que la manière dont il avait " choisi d'être au monde en se faisant exister comme passivité active ".

16 - Le génie de la liberté

Comment capturer la liberté flaubertienne - ou celle d'Einstein, de Balzac, de Baudelaire, ou de Shakespeare dans les rets d'une universalité consubstantielle à la liberté? Étrange entreprise de totalisation, alors que l'ontologie sartrienne est entièrement fondée sur l'impossibilité absolue de jamais totaliser une liberté. Sartre essaiera à son tour de totaliser sa propre liberté; mais il soulignera en même temps l'échec de cette pseudo-totalisation et le profit que son génie tirera de sa lucidité à l'égard de cet échec. " Plus tard j'exposai gaiement que l'homme est impossible; impossible moi-même, je ne différais des autres que par le seul mandat de manifester cette impossibilité qui, du coup, se transfigurait, devenait ma possibilité la plus intime, l'objet de ma mission, le tremplin de ma gloire (17). "

Ce qui échappe à la saisie, dans le Flaubert, n'est donc autre que l'essentiel - la dictatoriale génialité d'une liberté. Socrate savait qu'on est plus ou moins libre selon qu'on est plus ou moins intelligent. Hippias est l'esclave de sa sottise. On demande: " Pourquoi Sartre a-t-il abandonné la carrière universitaire à trente-neuf ans? Pourquoi s'est-il consacré à conquérir le degré de liberté auquel son génie l'autorisait? N'est-ce pas parce que son " projet fondamental " lui était imposé par son esprit? " Du reste, quelle que soit l'omnipotence de la métaphysique, le " tempérament individuel " lui joue des tours. Impossible d'échapper à sa propre intelligence. De la littérature, Sartre écrit : " Du reste, ce vieux bâtiment ruineux, mon imposture, c'est aussi mon caractère : on se défait d'une névrose, on ne se guérit pas de soi. Usés, effacés, humiliés, rencoignés, passés sous silence, tous les traits de l'enfant sont restés chez le quinquagénaire. La plupart du temps ils s'aplatissent dans l'ombre, ils guettent : au premier instant d'inattention, ils relèvent la tête et pénètrent dans le plein jour sous un déguisement (18). "

Mettons jésuitiquement le génie de Sartre sur le compte de son caractère. Car c'était un crime de lèse-majesté à l'égard du prolétariat triomphant de parler de génie, lequel était pompeusement réservé aux seuls Lénine et Staline, avec l'étalage de dévotions publiques que l'on sait. Le crime de lèse-majesté est resté: le génie offense les idéaux de la démocratie. Evitons donc d'évoquer cette question de fond. Négocions, à notre tour, et jésuitiquement. Mais n'oublions pas que c'est le statut de l'intelligence que le philosophe ne cesse de sous-traiter avec la société, et que cette sous-traitance-là, il faut posséder les moyens de la gérer. Rassurons donc les mânes de Sartre: un jour la philosophie osera observer l'encéphale des hommes de génie.

17 - Négocier le statut de l'homme de génie

A peine Sartre avait-il rompu une fois de plus avec le marxisme, mais un peu plus fermement qu'auparavant, qu'il publia Les Mots. dont la clé est une autobiographie prudente, presque honteuse, de la génialité intellectuelle. De lui-même, Sartre écrit que, tout enfant, sa bouche était " gonflée par une hypocrite arrogance : je sais ce que je vaux (19) ". On notera comment la proposition est négociée en sous-conversation : " Je suis hypocrite et arrogant - du coup, laissez-moi, en contrepartie, avouer que je connais ma valeur. "

Il sera passionnant d'étudier un jour les rapports que Sartre entretenait avec son esprit. Pour l'instant, le seul philosophe qui ait osé traiter du génie est Schopenhauer lequel s'est, du reste, largement égaré dans les considérations physiologiques les plus hilarantes. Comme il y faudrait un volume, je rappellerai seulement que l'auteur de L'Etre et le néant a été formé par son grand-père, Charles Schweitzer, qui lui apprit les " noms des hommes illustres " : " Seul je m'en récitais la liste, de Hésiode à Hugo, sans une faute. C'étaient les saints et les prophètes (20). " Mais en même temps, les grands hommes présentaient l'inconvénient d'empêcher d'" attribuer directement au Saint Esprit les oeuvres de l'homme ". Aussi Charles Schweitzer nourrissait-il une " préférence secrète pour les anonymes, pour les bâtisseurs, qui avaient eu la modestie de s'effacer devant leurs cathédrales ". Heureusement pour Schweitzer, l'identité de Shakespeare et d'Homère n'était pas établie. Aux autres, il leur pardonnait, " à condition qu'ils fussent morts ".

C'est ainsi que, pour avoir " souhaité me dégoûter sournoisement des écrivains, nos intermédiaires ", ce pédagogue décisif obtint le résultat contraire. " Je les mis au-dessus de tout et l'on me raconta, sans m'étonner, que Charles Quint avait ramassé le pinceau du Titien: la belle affaire! Un prince est fait pour cela. Pourtant, je ne les respectais pas : pourquoi les aurais-je loués d'être grands? Ils ne faisaient que leur devoir. Je blâmais les autres d'être petits. [...] L'espèce humaine devint un comité restreint qu'entouraient des animaux affectueux (21). "

Où se cache-t-elle, la négociation avec le " regard d'autrui " - celui de la société entière, qui a horreur du génie? Dans la phrase intermédiaire que je me suis amusé à omettre ci-dessus : " Bref, j'avais tout compris de travers, et je faisais exception à la règle. " Surtout, ne pas commettre le péché absolu, celui de " faire exception ". Stendhal : " En France, tout ce qui est un peu fort fait scandale. " Goethe: " La bonne société, qui ne souffre guère auprès d'elle quelque chose d'éminent... " Tolstoï : " La béquille de Sixte-Quint doit être le bâton de voyage de tout homme supérieur. " Montherlant : " La politique du jeune homme qui veut se marier, de l'homme qui veut être député, du vieillard qui veut être pape, est toujours la même : c'est de rentrer les épaules, de se faire passer pour insignifiant. Tout homme de valeur est un outrage pour la société : elle l'écrasera s'il ne demande pas son pardon d'être tel, et il ne l'obtiendra qu'en faisant le gracieux (22). " Les Mots met en scène un enfant de génie qui fait le gracieux, qui le sait, qui bat sa coulpe et qui ne cesse pourtant de négocier le statut, non plus jésuitique, mais tartufique, de l'homme de génie dans la société. " Je fais, je ferai des livres; il en faut; cela sert tout de même (23). "

Pour le " psychanalyste existentiel ", Sartre a écrit avec Les Mots l'ouvrage le plus génialement jésuitique et le plus existentiellement allusif sur le génie. Il sait s'adresser discrètement aux grands hommes et afficher pourtant avec eux une complicité directe, destinée à demeurer inintelligible au " grand public cultivé " : " Je ne savais pas encore tronçonner les morts, mais je leur imposais mes caprices : je les prenais dans mes bras, je les portais, je les déposais sur le parquet, je les ouvrais, je les refermais, je les tirais du néant pour les y replonger c'étaient mes poupées, ces hommes-troncs, et j'avais pitié de cette misérable survie paralysée qu'on appelait leur immortalité (24). "

18 - L'aristocratisme de la liberté

Sartre était convaincu que l'heure des civilisations de masse avait définitivement sonné. Il a donc tenté d'ensevelir à son tour la génialité dans une métaphysique de la banalité. Il a voulu être " tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n'importe qui (25) ". Mais, tandis que, dans le monde entier, les prêtres demeuraient blottis dans leurs sacristies, les vrais rédempteurs renouvelaient le sacerdoce de l'héroïsme. Jan Palach, Sakharov, Soljenitsyne, Havel ont été des héros " romantiques ". Ils ont réhabilité le sacrifice. Ils ont rappelé que les vrais intellectuels ont pour fonction de précéder les masses. Aux obsèques de Sakharov, c'est de honte que les Moscovites ont pleuré.

Les révolutions de 1989 ont illustré la fameuse dialectique hégélienne du maître et de l'esclave. Elles ont rappelé l'aristocratisme de la liberté. Ce retournement de l'image des vraies élites n'est pourtant pas entièrement négatif pour la postérité vivante de Sartre : il fallait une métaphysique de la banalité pour que la grandeur fût éclairée à contre-jour. Du reste Sartre - toujours la négociation avec le " on " - écrit, de la littérature, que " seul ce miroir critique " offre à l'homme "son image" (26). Mais on regrette qu'un créateur de cette trempe ait cru devoir immoler une vraie métaphysique de l'exception à une ontologie de la médiocrité, alors que Les Mots font voir, de la première ligne à la dernière, les contorsions d'un homme de génie feignant de tourner en dérision sa propre oeuvre et lui-même. Le malheur, c'est qu'il a fallu payer le tribut en passant sous silence l'essentiel du génie de Flaubert, bien que l'auteur de Madame Bovary ait révélé sa véritable conscience de soi dans un ouvrage cent fois plus volumineux que Les Mots : sa correspondance entière.

VII

19 - Peut-on enseigner le réel au peuple ?

En observateur de l'archétype du Jésuite Absolu - le Dieu des théologiens, dont toute dérive démagogique de l'ontologie n'est jamais qu'une pâle imitation - l'existentialisme vivant continuera de spectrographier l'inconscient de la notion même de raison, d'analyser, en scrutateur sévère, la subjectivité cachée d'un expérimentalisme censé trouver, au sein de la matière, des " signes physiques " d'une prétendue intelligibilité en soi de l'univers et de peser, par conséquent, la notion toute psychologique de compréhensibilité magiquement appliquée à l'inerte, afin de traquer la charge d'anthropomorphisme que véhiculait le vocabulaire de la théorie physique aux XIXe et XXe siècles - et aujourd'hui encore.

Tout le travail critique de la raison sur les notions de légalité, d'ordre, de rationalité, de logique la conduit à un socratisme capable de connaître l'ignorance en tant que telle, celle, disait Platon, qui se présente nécessairement et exclusivement sous la forme du savoir le plus assuré, puisque l'ignorant ne sait même pas sur quoi porte son ignorance : non point sur le réel, mais sur l'inconscient des interprétations qu'il en donne. Le nouvel humanisme existentialiste, sachant que toute intelligibilité est une pseudo loquacité de l'univers construite de main d'homme, et sur le modèle des dieux, étendra le champ psychanalytique à l'analyse des structures psychiques des idoles cérébrales qui régissent le savoir " intelligible ". Nous cesserons de confondre les verbes savoir et comprendre. Le problème ne sera plus de douter de notre capture du réel - seule une physique encore impuissante avait envoyé ce rêve trompeur à la métaphysique - mais comment nous immolons le mutisme de l'immensité sur nos autels.

Mais, dans son dialogue renouvelé avec le politique, le philosophe ne se trouvera-t-il pas à la croisée des chemins? Ou bien il persévérera dans le jésuitisme intellectuel, ou bien il tentera d'assumer un nouveau type d'apostolat, qui enseignerait courageusement le réel au peuple. On ne craindrait pas de lui faire connaître les rudiments du droit privé et public, afin qu'il apprenne à utiliser au mieux les armes que la société offre aux citoyens; on l'initierait aux règles fondamentales qui commandent les rapports de force entre les États. On ne tuerait pas le jésuitisme jusqu'à faire lire Hobbes ou Machiavel dans les écoles de la République, mais on expliquerait pourquoi un parti unique conduit nécessairement à la tyrannie malgré toute la bonne volonté des enfants de chœur du prolétariat, qui s'écriaient avec candeur devant les Goulags : " Tout de même, le marxisme, ce n'est pas cela! "

Si un authentique réalisme devait un jour prendre la relève de feu le pseudo-réalisme des messianismes jésuitiques et élever le prolétariat au rang d'un acteur conscient dans l'histoire, ne pourrait-on aller jusqu'à enseigner quelques notions de science économique aux masses? L'audace pédagogique d'une République réellement pensante ne ferait-elle pas connaître, jusque dans les villages, que le destin des peuples n'est jamais que le reflet fidèle de leur psychologie? Si les trains prennent tous les jours cinq heures de retard entre la frontière française et la Ville éternelle, c'est que le peuple italien jugerait saugrenu d'attacher de l'importance à la ponctualité des locomotives; si les rames du métro de Berlin se suivent à des intervalles réguliers, c'est qu'un retard de dix secondes est un événement tel que les Berlinois en attente sur les quais regardent alors leur montre avec un mélange de fébrilité et d'indignation; si les fonctionnaires français mettent au moins quatre mois à délivrer le moindre document, c'est parce que ce serait un crime de lèse-majesté à l'égard du souverain de traiter les scribes d'État en domestiques du peuple, les Français demeurant marqués - Edgar Quinet dixit - du sceau de la servitude par plusieurs siècles de la monarchie.

20 - " Il n'y a pas de morte saison pour l'homme : il doit porter des fruits en toute saison. " (Alain)

En même temps, la philosophie sera bien obligée, devant le péril d'une rechute de l'humanité dans les obscurantismes religieux, de se demander quelle est la meilleure part de l'homme; et de réhabiliter la dimension élévatoire de la conscience, celle qui tue les dieux ou les épure. Alors, l'exigence éthique redeviendra une instance digne de la pensée philosophique. Critiquant la morale et la politique strictement " opérationnelles ", Havel écrivait : " Il se peut que les efforts de la Charte 77 s'avèrent au bout du compte inefficaces, que le peu qui a été accompli disparaisse sans laisser de trace, que les mouvements cachés que la Charte a stimulés s'endorment à nouveau.[ ...] Le plus étrange étant que, même si cela devait effectivement être le cas, nous ne quitterions pas ce triste monde avec le sentiment d'avoir travaillé et souffert en vain (27). "

Peut-être une toute petite place sera-t-elle alors réservée à un philosophicule dans le Panthéon des géants de la raison, à l'auteur de l'Histoire de mes pensées, au modeste Alain qui, évoquant le figuier stérile de l'Écriture en pleine laïcité bidimensionnelle de la III° République, osait en tirer une leçon ascensionnelle, parce que l'enseignement public, disait-il, avait " jeté l'enfant avec l'eau du bain ", c'est-à-dire la " vie spirituelle " en même temps que les litanies des prêtres, les dogmes des Églises et la fantasia des prodiges. La théologie n'est qu'une " philosophie sans recul ". Elle est tellement hypnotisée par des miracles qu'elle ne saurait expliquer pourquoi le prophète des chrétiens était censé avoir desséché cet arbre innocent, alors que " ce n'était pas la saison des figues ". Alain écrit, en visionnaire du symbolique : " II n'y a pas de morte-saison pour l'homme : il doit porter des fruits toute l'année."

Penser à partir de Sartre conduit à la question qui traverse toute l'histoire des éveilleurs : " Qu'est-ce que la philosophie? " Mais celle-ci n'est que le fruit d'une interrogation plus originelle : " Qu'est-ce que l'esprit, s'il n'y a pas de morte-saison pour l'arbre de la pensée? "

21- Brève esquisse d'une symbolique de l'esprit

Pour l'illustrer, j'en appellerai à une symbolique de la théologie. Il était une fois deux devins qui se disputaient sur un sujet gravissime.
" Supposons , disait l'un (28), que je laisse tomber l'hostie consacrée et qu'un rat, blotti au pied de l'autel, se rue sur la chair du dieu et la dévore. Cette chair demeurera-t-elle incontaminée et céleste dans l'estomac du rongeur?
- Nullement, répondait l'autre (29).
- Pas si vite, répliquait son contradicteur. Toute sacramentelle qu'elle soit, cette chair n'est-elle pas réelle? Par quel prodige, inverse du premier, sa substance objective se métamorphoserait-elle derechef en pain? "
Cette querelle n'est pas si vaine qu'on pourrait le penser. Car tout philosophe est le prêtre de son propre sacrifice. S'il montre son oeuvre à ses disciples en leur disant : " Ne la laissez pas tomber à terre; mais changez-la en la chair et le sang de l'histoire ", quelle sera la tâche de la pensée?

Platon n'est-il plus Platon, parce que La République a été engloutie un instant dans la panse de Denys de Syracuse, Nietzsche n'est-il plus Nietzsche, parce que Zarathoustra a été pris en otage par des pirates, Marx n'est-il plus Marx, parce que son évangélisme de la logique avait chu dans le ventre de l'" Etat-prêtre " qu'il avait dénoncé? Toute transcendance de l'homme a-t-elle trépassé parce que la parole ascensionnelle d'un prophète juif était tombée dans l'estomac des Borgia?

Ce n'est pas à l'idéalisme que Sartre nous reconduit, mais à la question du figuier fameux, qui est celle du statut du pain et du vin de l'esprit dans la géhenne du monde. Si son oeuvre fut, demeure et demeurera sartrienne, elle produira encore des fruits en toutes saisons; mais si nous n'arrachons pas l'arbre de la pensée aux jardiniers de la terreur, qui prétendent que ses fruits demeurent le pain et le vin de l'intelligence sous les bottes des polices et dans les chambres de torture des inquisiteurs; si nous ne défendons pas Sartre contre Sartre au besoin, et Platon contre Platon, et Nietzsche contre Nietzsche, et Descartes, Hegel, Heidegger contre Descartes, Hegel et Heidegger, c'est nous-mêmes que nous changerons en figuiers stériles. Toute oeuvre - et même L'Etre et le néant ou La Nausée - peut être mise au service d'une tyrannie.

Penser à partir d'un philosophe est-il, pour autant, une entreprise bénisseuse et absolutoire?
Schopenhauer: " Il faut traiter une oeuvre de la manière qui lui soit la plus favorable. Cela est équitable à son égard et utile à notre instruction. "

Encore une parole qui fleure son pédagogue, comme celle d'Alain! Mais si l'on consulte le figuier, il répond qu'on s'instruit à se montrer juste, parce qu'il est juste d'être généreux. Mais qu'est-ce que d'être généreux envers une pensée, sinon se reconnaître son débiteur, parce que, pour le questionneur qui va au fondement, une oeuvre est toujours plus donatrice à celui qui lui rend justice qu'à ses justiciers.

Puisse un existentialisme créateur revivifier le figuier stérile de la philosophie; et puisse une absolution créatrice permettre à Sartre de continuer à " porter des fruits en toutes saisons ".

1. Les Mots, Gallimard, 1964, p. 154.
2 Ibid.., p.210
3. Gilles Granger, Théorie et expérience, in Philosopher, Fayard, 1980, p. 349.
4 . Les Mots, p. 31
5. Article dans Action
6. Les mots p. 210
7. Il y eut celle de la " République chrétienne " du Paraguay et celle qui fut scellée en l'Ile d'Utopie de Thomas More.
8. Simone de Beauvoir, Merleau-Ponty et le pseudo strabisme, in Les Temps Modernes, n° 114-115, juin juillet 1955, pp. 2110-2111.
9. Ibid., p. 2107.
10. Ibid., p. 2107.
11. Ibid., p. 2107
12. Ibid.. p. 2119.
13. Ibid., p. 2121.
14. Ibid., p. 2115.
15. Pour le pur mystique, la vraie foi culmine dans (affirmation de l'" inexistence " de Dieu.
16. Les Mots, p. 39.
17. Ibid., p. 210.
18. Ibid., pp. 211-212.
19. Ibid., p. 19.
20. Ibid., p. 48.
21. Ibid., p. 51.
22. Aux Fontaines du désir, Grasset 1927, p. 77.
23. Les Mots, p. 211.
24. Ibid., p. 53 .
25. Ibid., p. 211.
26. Ibid., p. 211.
27. Essais politiques, trad. éditions Calmann-Lévy 1989, p. 64.
28. Saint Thomas.
29. Saint Bonaventure.

1er mars 2001