Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact

Quelques rudiments de théopolitique

 

Depuis le 11 septembre 2001, j'ai consacré plusieurs textes à souligner qu'une science d'État des mythes religieux est nécessaire et que la science politique classique manque tragiquement de la discipline que j'ai appelé la théopolitique. L'analyse des difficultés que rencontre la Convention européenne me donne l'occasion de préciser quelques rudiments de cette recherche et d'expliciter le type de lucidité psychopolitique qu'elle requiert.

1 - La Convention et la politique de l'inculture
2 - Les drogues douces de l'irréflexion
3 - L'accélération de l'Histoire et l'Europe
4 - Le retour du cheval de Troie
5 - La psychologie des Utopiens
6 - La géopolitique vue par un Martien
7 - L'Islam et la théopolitique
8 - La pesée de l'encéphale de l'espèce et le génie des petits États
9 - L'axe israélo-américain et le génie juif
10 - Les mutants

1 - La Convention et la politique de l'inculture

La Convention n'illustre pas seulement l'affaiblissement de la raison politique et de l'esprit critique de la " génération de la gratitude ". Cette classe intermédiaire est également représentative du retrait de la civilisation européenne du champ de la pensée. Comment se fait-il que le Vieux Continent ait perdu sa vocation de guerrier de l'intelligence qui avait fait sa gloire de Platon à Nietzsche? Depuis vingt-cinq siècles, seule cette partie du monde était appelée à terrasser la folie et à délivrer l'humanité du joug multimillénaire de la superstition, et elle était seule à symboliser les victoires d'une lucidité éclairée par les feux universels de la logique. Depuis Darwin, sa vocation d'apôtre de l'évolution de l'encéphale des évadés de la zoologie en faisait, en outre, le prophète du destin transanimal de notre boîte osseuse. Le joug psychobiologique auquel elle était appelée à soustraire notre espèce était celui des ténèbres du paléolithique. Et voici qu'en une seule génération, cette civilisation interprétative de notre espèce depuis la préhistoire s'est mise à saluer bien bas l'os frontal de tous les sorciers de la terre. Pourquoi cette réconciliation joyeuse du singe si péniblement devenu semi pensant avec le droit qu'affichaient ses ancêtres de délirer tout leur content ?

Pour tenter d'expliquer une descente aussi précipitée au Tartare, il faut souligner en premier lieu que, sous les dehors d'une bataille pour les raisonnements solides, l'Europe était tombée dans le piège d'une argumentation de type dialectique et qu'elle avait vu, dans les faux triomphes de la logique hégélienne, une épopée de notre encéphale que Marx avait mise à son tour au service d'une sorte d'esprit immanent à l'Histoire, celui qui était censé illuminer un prolétariat mondial armé de prophéties infaillibles. Notre cécité originelle, un instant conjurée, était revenue à l'assaut, mais armée des vêtements nouveaux du sacré. Sous la parure somptueuse de l'utopie politique, un amoncellement de plusieurs millions de cadavres d'hérétiques assassinés n'avait pas manqué de couronner les saintes croisades que le nouveau Canaan avait déclenchées.

Du coup, l'Europe de la culture s'est imaginée que ces carnages illustraient le naufrage définitif et sans remède de la pensée rationnelle dans l'univers, puisque personne n'avait encore ouvert les yeux sur les nouveaux déguisements dont le messianisme religieux et ses terres promises s'étaient affublés . Comme la génération déconnectée des leçons de l'Histoire réelle qu'illustrait la Convention constituait un lieu d'accueil idéal pour la génération des déçus de l'intelligence, la civilisation de Descartes et de Freud a tourné le dos au "Connais-toi" socratique qui avait toujours guidé les fouilles cruelles de la philosophie véritable. Alors les floralies de toutes les cultures locales et de tous les folklores ont achevé de rendre acéphale le Continent de Copernic et de Galilée.

2 - Les drogues douces de l'irréflexion

Jamais, depuis le Ve siècle avant Jésus-Christ, la civilisation née avec la philosophie n'avait été livrée à un si grand danger : l'Europe se trouvait dans une situation antérieure à celle des Éléates qui, les premiers, avaient bien naïvement tenté de structurer le monde à l'école de la logique. C'était désormais la légitimité de la recherche de la " vérité en elle-même et pour elle-même ", comme disait Platon, qui se trouvait anéantie dès lors que toute vérité guidée par la souveraineté de l'intelligence critique se trouvait réduite à la subjectivité des simples " cultures ".

Il en résultait que l'Europe de la pensée ressemble à Pizarre, qui s'était coupé la route de la retraite en brûlant ses vaisseaux. Elle ne saurait ni retourner aux fausses rédemptions de la dialectique, ni aux sotériologies doctrinales qui pilotent les autels. Mais comme elle ne dispose pas encore des instruments de la réflexion qu'il lui faudrait conquérir pour apprendre à peser la boîte crânienne de l'espèce, son encéphale ressemble à une planète errante dans les ténèbres et dont les pilotes s'éclaireraient de vains enchantements. La tragédie de l'Europe est proprement cérébrale, et elle paraît d'autant plus sans issue que la future génération de la lucidité politique n'aura pas appris à replacer la philosophie sur la voie de l'introspection socratique moderne, parce que le seul avenir de la pensée n'est autre que de se dire : " Qu'y a-t-il donc de mythologique dans l'utopie politique ? Pourquoi un mythe de la délivrance de la planète qui s'était mis à l'écoute des saintes écritures de la logique de Hegel et de Marx était-il le dernier visage du sacré, le dernier refuge d'une espèce égarée dans les nues, l'expression ultime du refus du singe-homme d'affronter le vide ? "

Quand l'éveil de la philosophie exige la difficile reconquête de la connaissance critique, donc sacrilège, de l'homme, comment l'Europe ne s'assoupirait-elle pas dans les délices de Capoue d'un culturalisme vagabond et comment ne goûterait-elle pas aux élixirs d'une civilisation des drogues douces de l'irréflexion? Et pourtant, la léthargie est aussi une fermentation : si une Europe qui avait incarné la pensée du monde depuis trois siècles pour avoir retrouvé les Grecs deux siècles plus tôt - si une telle Europe travaillait dans l'ombre au mûrissement de la génération des résurrecteurs (merci, Victor Hugo, pour ce néologisme) ne pourrions-nous, dès aujourd'hui, imaginer la vraie relève, celle d'une Europe qui saurait qu'une politique privée du sceptre de l'intelligence critique ne fait que reproduire le modèle des civilisations sans cerveau qui ont précédé Athènes ?

3 - L'accélération de l'Histoire et l'Europe

Des circonstances liées à une " accélération de l'Histoire " dont Daniel Halévy s'était fait la prophète en 1947 favoriseraient-elles la maturation intellectuelle de l'Europe si les États-Unis se trouvaient dans l'incapacité de théâtraliser plus longtemps leur politique du pétrole sous le masque de la défense de la démocratie ?

J'ai déjà rappelé que la France seule a échappé à la " génération de la gratitude ", donc à celle qui est perdue pour la politique et, plus profondément, pour la pensée. Ce miracle est dû au seul fait qu'un général lucide, né en 1890 s'est dressé discrètement face à l'empire américain au cours même de la guerre de 1940 à 1945, puis publiquement dès son retour aux affaires en 1958.

Pour l'instant, il suffit de remarquer que les États-Unis se montrent inquiets de la mobilisation de plus en plus spectaculaire de l'opinion internationale contre leur césarisme et leur politique de la canonnière; il semble même qu'ils commencent de donner des signes d'affolement devant cette montée de boucliers des " faibles ". C'est dans ce contexte que le gouvernement français est parvenu à mettre sur pied une opposition, certes encore bien fragile, mais d'ores et déjà planétaire puisqu'elle rassemble la Russie, l'Europe et la Chine. L'objectif à long terme de cette coalition est d'aborder de plein pied, et sur un ton " abrupt " s'il le faut (Dominique de Villepin, Le Monde, 29 juillet 2002) le problème géopolitique primordial du XXIe siècle - celui du rang qu'occupera le monde arabe sur la planisphère.

Or, cette politique se trouve intimement liée au destin post religieux de l'islam moderne. Il y a plus d'un demi siècle que Paul Valéry a pu écrire que " le monde fini a commencé " ; mais ce n'est qu'aujourd'hui que cette vérité se situe au cœur de la géopolitique parce que les relations diplomatiques entre les continents impliquent désormais une science anthropologique portant sur le poids politique des mythes sacrés. Ce phénomène nous ramène à la Renaissance, qui avait conduit à une scission du cerveau européen entre deux formes du christianisme. Mais cette fois-ci, ce théâtre mental est devenu géopolitique en ce qu'il met en scène deux dieux uniques, le chrétien et le musulman. Or, faute d'une théopolitique, la science politique actuelle est trop superficielle pour traiter les cosmologies religieuses et leurs théologies en documents psychopolitiques de poids. Elle ignore qu'Allah, Jahvé et le Dieu des chrétiens sont des divinités incompatibles entre elles et que les croyances ne sont pas des " cultures ", mais des doctrines, c'est-à-dire des armures et qu'une dogmatique est une panoplie nationale.

Serait-il possible que la classe dirigeante de la France détonnante - qui ne chante pas dans le chœur - celle qui n'a cure de la béatification de l'Amérique politique et qui combat avec vaillance depuis un demi siècle pour les retrouvailles de l'Europe avec les lois de l'Histoire - serait-il possible que cette France-là mette une Union européenne devenue amnésique au pied du mur, et cela à l'occasion inespérée du déclenchement éventuel de la deuxième guerre du Golfe ? Si une mobilisation morale du monde civilisé paralysait le glaive de Washington, le Vieux Continent aurait marqué un point non négligeable, parce qu'il aurait démontré que, face aux faux Zarathoustra que sont devenus les descendants d'Abraham Lincoln, les faibles disposent désormais, comme il est rappelé ci-dessus, de l'armement le plus redoutable du monde moderne - l'inversion du vieil adage de La Fontaine : " La raison du plus fort est toujours la meilleure ".

4 - Le retour du cheval de Troie

Mais supposons que la seconde guerre du Golfe n'ait pas lieu parce que, comme l'écrit M. Jean-Louis Dufour, professeur à Saint-Cyr et conseiller du Gouvernement, " l'Irak, c'est 200 000 homme, avec chars, hélicoptères, artillerie, armes antiaériennes . Pour les affronter, les réduire et se maintenir dans le pays plusieurs mois avec un minimum de pertes, 300 000 soldats américains devront être acheminés sur place à partir de bases situées au Koweït, en Turquie, en Jordanie. " Dans ce cas l'Europe politique pourra-t-elle continuer longtemps de se dérober à l'examen stratégique de la place qu'occupe l'Angleterre dans la construction de l'Europe ?

M. Giscard d'Estaing contourne habilement cet obstacle en rappelant que les petites nations n'ont d'autre handicap que d'être " seulement moins peuplées ". " Cet antagonisme, qui n'existait pas à l'origine, puisque la Communauté européenne initiale comptait déjà l'État le moins peuplé , le Luxembourg , et que celui-ci s'est vu confier par deux fois la présidence de la Commission européenne, cet antagonisme s'est développé à partir des élargissements des années 1990, où il a été habilement exploité par les eurosceptiques. Il a atteint son niveau de blocage lors de la négociation du traité de Nice. "

Les petites nations vassalisées par l'Angleterre seraient-elles, de surcroît, rebelles par nature à jouer le rôle qui leur reviendrait si toutes les classes politiques nationales se montraient décidées à donner un souffle résurrectionnel à l'Europe? Imagine-t-on que les opinions publiques de ces peuples demeureraient viscéralement rebelles à ce grand élan ? Les imagine-t-on réfugiées dans le silence de l'indifférence face à la volonté la plus clairement et la plus résolument affichée de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Espagne de ressaisir les rênes de l'histoire?

Peut-être la maturation politique du Vieux Continent se trouverait-elle indirectement accélérée par une analyse des moyens de remédier à la scission entre les petits États asservis à l'Amérique et à sa comparse naturelle et des armes des nations les plus peuplées, les plus passionnées et les plus ambitieuses, puisque cette dichotomie politique n'est pas naturelle, mais seulement l'un des principaux effets de la politique tenacement anti européenne de l'Angleterre depuis un demi siècle ? Mais précisément, dans le cas où le Vieux Continent subirait une défaite diplomatique apparente à l'occasion du succès militaire momentané d'un débarquement anglo-américain politiquement suicidaire sur le long terme, comment serait-il possible de cacher plus longtemps sous le boisseau les raisons réelles du Royaume Uni de mettre toutes ses forces dans la balance pour tenter d'empêcher la naissance d'une Europe politique?

5 - La psychologie des Utopiens

Le meilleur exposé de la stratégie de l'Angleterre date de 1516. Elle figure dans L'Ile d'Utopie de Thomas More. Le conseiller d'Henri VIII y explique comment les Utopiens divisent le Continent. L'Angleterre actuelle n'a pas oublié la justesse des analyses de l'ami d'Érasme. Le premier Continent qu'elle a vu menacer ses côtes fut celui de Charles Quint, puis celui de Napoléon et enfin celui de Hitler. On aurait tort de sous-estimer la terreur que continuent d'exercer ces trois spectres au plus profond de l'inconscient politique des Utopiens. Inutile de plaider que l'Europe unie ne tentera pas de mettre Albion à genoux ; car si cette île devait entrer dans l'Europe unie et y jouer un jour sa partie en partenaire tristement égal à ses pairs, où serait la victoire sur Charles Quint, Napoléon et Hitler ? Ces tyrans ont-ils jamais caressé d'autre rêve que de faire rentrer l'île indomptable dans le rang ?

La géopolitique actuelle ne s'étend pas encore à la connaissance de l'inconscient dont leur géographie et leur religion dote les nations. Comment un peuple qui n'a pas de voisins, comment un peuple dont la frontière n'est autre que la mer, comment un peuple qui ne voit jamais que l'infini des eaux étendre le désert devant elle ne serait-elle pas terrifiée par le spectacle des guerriers qu'un bon vent de deux heures suffit depuis la guerre des Gaules à déverser sur ses rivages ? Agricola n'a-t-il pas achevé le travail de César et Claude n'a-t-il pas débarqué en Grande Bretagne pour la frime, raconte Suétone, à seule fin de ramener à Rome de faciles lauriers ?

Aujourd'hui, c'est à seule fin de demeurer bien campée sur son île que l'Angleterre se blottit dans le giron de son puissant allié d'outre Atlantique. Mais comment la Convention résisterait-elle à la dissolution de l'Europe à laquelle s'exerce une Angleterre habile à transmettre aux plus petits États la fierté et la solitude de sa culture insulaire ? Quel travail d'Hercule, pour l'Europe, d'apprivoiser un ennemi présent dans ses murs et seulement un peu moins redoutable sous la forme d'un cheval de Troie dont on connaît tous les secrets que sous les traits d'un adversaire qui combat de l'extérieur et à visage découvert ? Mais que sait une Convention aussi peu machiavélienne que possible des avantages que présente, pour les défenseurs, un agresseur infiltré dans leurs lignes et appelé, de ce fait, à jouer double jeu, donc à se piéger lui-même à chaque pas en raison même de l'étalage de sa double face auquel sa condition schizoïde le contraint?

6 - La géopolitique vue par un Martien

La Convention se trouve donc prise en étau entre la nécessité psychologique de mettre en place des instances de décision de façade chargées d'assurer la cohérence institutionnelle et l'apparence d'une gestion démocratique de l'Union d'une part, et d'autre part, la difficulté transjuridique de concevoir une Europe réelle, donc présente et effectivement agissante sur la scène internationale. D'un côté, l'administration d'un Continent ne saurait faire l'économie de l'immense appareil bureaucratique - 20 000 fonctionnaires déjà ! - censé incarner la démocratie à l'échelle mondiale; de l'autre, des nations qui diffèrent par leurs dimensions, leurs langues, leur histoire, leurs croyances ne peuvent trouver d'autre dénominateur métaadministratif qu'un seul et même regard sur le réel, ce qui exige une même vision du monde extérieur. Laquelle ?

Pour évoquer un destin commun, il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte : rarement l'Histoire n'aura assigné à une civilisation appelée à recouvrer la lucidité une vocation, une mission et un devoir aussi clairement désignées. Si un Martien débarquait sur cette planète, son globe oculaire se porterait immédiatement sur l'enjeu politique évident qui condamne deux empires à un face à face tragique : d'un côté , les États-Unis et l'Angleterre, de l'autre l'Europe et la Russie.

Notre Martien s'armerait ensuite d'une longue vue pour observer le scène de plus près ; et son œil perçant découvrirait aussitôt, coincée entre ces deux colosses, une masse titubante de disciples d'Allah sortant de la nuit du Moyen Âge en rangs serrés, mais en ordre dispersé. Alors, observant à nouveau les deux empires qui flanquent ces foules immenses de prisonniers ou d'évadés des ténèbres, nul doute que notre extraterrestre se demanderait si les dirigeants des deux camps se sont armés d'une vraie science des règles qui commandent les diverses catégories d'encéphales de leur espèce ; car seule, dirait-il, une science de ce genre leur permettrait de diriger les pas d'une fraction aussi considérable du genre humain que celle de l'Islam.

7 - L'Islam et la théopolitique

Ne doutons pas non plus que notre Martien verrait si clairement la nature théopolitique d'une telle science qu'il conclurait à la nécessité, pour les héritiers de Darwin et de Freud, de peser au préalable les têtes tenues pour pensantes dans ces deux empires, afin de s'informer de leurs capacités crâniennes respectives et des chances de l'un ou de l'autre camp de gagner une partie aussi difficile. Du coup, il ne manquerait pas de découvrir que nos pédagogues des fidèles d'Allah se trouvent encore bien ignorants d'un côté comme de l'autre de l'Atlantique et que leurs anthropologues ne sauraient se livrer à une pesée réellement scientifique de la boîte osseuse des évadés de la zoologie en général et de la masse musulmane en particulier.

Mais notre Martien s'étonnerait encore davantage de ce que l'ignorance ne se trouve ni également répartie, ni de même nature dans la biopsychologie en gestation d'un côté et de l'autre de l'océan de Christophe Colomb. Car les États-Unis et leur comparse britannique partagent, certes, le même idiome et communiquent donc aisément entre eux ; mais ils ne se sont pas encore convertis à l'examen de l'évolution accélérée de l'encéphale des terriens dans le temps historique. Bien que, depuis cinq mille cinq cents ans, ils aient découvert l'écriture et qu'ils disposent donc de documents précis pour la pesée de leur espèce de raison, ils brandissent seulement le sceptre d'un Dieu dont la foudre vieillie sépare la lumière des ténèbres à l'école de l'antique Manès.

Mais, de son côté, l'Europe n'a plus de ciel, et elle n'a pas encore conquis le cerveau qui lui permettra de s'en passer. Notre Martien s'étonne de cet entre deux, donc du caractère sporadique de l'évolution de notre boîte crânienne. Il observe qu'une civilisation beaucoup plus diversifiée et plus ancienne que celle de Manès peut s'éparpiller, devenir hoquetante et se trouver privée de guide cérébral pour s'être livrée à des célébrations des floralies que lui présentaient ses cultures locales. Comment les deux camps soupèseraient-ils leurs propres capacités intellectuelles et celles de leur rival, se dit notre Martien ? Comment deux planètes de la politique, l'une anachronique, l'autre acéphale s'arracheraient-elles de l'ornière dans laquelle le blocage de leur évolution les a fait tomber?

Il me semble, se dira-t-il, que les plus ignorants présenteront, du moins dans un premier temps, les chances les plus grandes de maintenir les masses musulmanes dans la cécité, tellement l'alliance de la force militaire avec le mépris a fait ses preuves pendant des siècles parmi les terriens. Mais, dans un second temps, la bureaucratisation intense et pointilleuse d'une civilisation européenne née avec les premiers pas du cerveau humain produira immanquablement un réveil de la souveraineté de la pensée, parce que les civilisations de nos congénères terrestres sont cycliques, alors que les martiennes, comme chacun sait, obéissent à un développement continu de leur intelligence. Un conglomérat de peuples voués à la stérilité de cultiver chacun son jardinet sous une façade de démocratie vouée à l'irréflexion ne constituant qu'une tour de Babel au babil intarissable, les habitants d'un ciel vide deviendront bientôt les premiers peseurs magistraux de leur propre boîte osseuse; et comme ils seront seuls à proposer à la masse confuse des disciples d'Allah une route praticable vers une connaissance réelle d'eux-mêmes et de leur servitude, leur civilisation sortira victorieuse de la guerre de l'intelligence qui fera rage à cinq cent millions de kilomètres des Martiens.

8 - La pesée de l'encéphale de l'espèce et le génie des petits États

Mais quelle sera l'autorité en charge de conduire une politique étrangère consciente du véritable enjeu de la géopolitique moderne, celui de réveiller une théopolitique tombée en panne depuis Hyppolite Taine et réduite à une douloureuse attente de son alliance avec une psychanalyse de l'Histoire? Que répondre aux fanatiques d'Allah dans une civilisation européenne autrefois performante et qui avait pris de l'avance dans la connaissance scientifique du singe-homme, mais qui, non seulement n'a pas percé les secrets du fanatisme chrétien, mais recule, terrorisée à l'idée de conquérir une connaissance de l'inconscient des autres mythes religieux et qui, de ce fait, cache sous le boisseau toute recherche sérieuse sur l'évolution de l'encéphale des évadés des primates?

Une géopolitique menée par des États demeurés aussi ignorants au chapitre de la nature du capital psychogénétique des terriens que le clergé du Moyen Âge peut-elle prendre le relais de l'incompétence et de la cécité connaturelles à la " génération de la gratitude " et mener une politique étrangère éclairée d'une lumière martienne face à l'islam ? Et puis, le travail de la Convention et de la génération apolitique qu'elle incarne ne va-t-il pas ligoter d'avance les seuls États de l'Europe encore en mesure de concevoir et de mener à bien une stratégie vigoureuse et relativement lucide de l'action extérieure de l'Europe ? Comment un Continent condamné de surcroît à entretenir à ses frais un cheval de Troie dans ses murs - les petits États lui apportent son fourrage et lui servent de palefreniers - enfanterait-il une classe politique dont l'avance intellectuelle donnerait à l'Europe le seul gage qui assure la durée des victoires politiques - celui qui fait de la liberté un Alexandre de la lucidité ?

Mais si la théopolitique se situe désormais au cœur des progrès de la géopolitique et si l'Europe du savoir et de la pensée sera celle d'une révolution des sciences de l'homme, un avenir politique mondial ne s'ouvrira-t-il pas précisément davantage aux petits États qu'aux grands? En raison même de l'étroitesse du territoire de leur nation et de leur enfermement dans une langue privée de vocation culturelle, philosophique et scientifique à l'échelle mondiale, les grands esprits nés sur un sol défavorisé par sa petitesse ne se sentent-ils pas appelés à féconder en eux-mêmes un appel à l'universalité de la connaissance ?

Comment le Danemark ou la Suède seraient-ils viscéralement intéressés au règlement du conflit du Moyen-Orient ? Mais un seul esprit, celui d'Andersen, ouvre sa nation à une vision du monde dont la profondeur n'a pas encore été rejointe par les spectrographies les plus avancées de l'encéphale humain : le conte Le roi nu demeure la clé de toute radiographie future du fonctionnement cérébral des mythes sacrés. Quant à Ibsen, le Norvégien dont la nation ne fait pas partie de l'Europe , quel visionnaire de l'évolution des mœurs et du statut de la femme ! Un petit Hollandais du nom d'Érasme n'a-t-il pas incarné à lui seul la résurrection d'une philologie relativement critique des textes sacrés et un petit Autrichien du nom de Freud une révolution mondiale dans la connaissance des secrets de notre espèce? Pourquoi tant de géants sont-ils nés dans de minuscules États, sinon parce que les petits dans l'ordre des affaires du monde se distancient de la machinerie politique des grands États ; du coup, ils voient si clairement qu'elle est rudimentaire qu'ils placent les Goliath internationaux sous l'œil de leur génie. A l'heure où la géopolitique a besoin de la fronde de David, l'Europe de l'intelligence appelle les petits à lui fournir les Titans cérébraux qui lui ouvriront les yeux sur un nouveau "Connais-toi"

9 - L'axe israélo-américain et le génie juif

Quand l'Europe a commencé de comprendre que ses retrouvailles avec son destin politique à l'échelle mondiale passerait par le rôle qu' elle apprendra à jouer dans l'accession de la civilisation musulmane à la modernité, le conflit israélo-palestinien ne s'était pas encore situé au cœur de la géopolitique. Comme l'Allemagne n'est pas en mesure d'apporter sa contribution politique à la solution de ce conflit, en raison de son passé antisémite, il se trouve que la France est seule chargée de faire entendre la voix de l'Europe au Moyen-Orient. Du coup, l'axe franco-allemand se trouve privé de sa substance. Qu'apporte la réflexion théopolitique à l'examen d'une telle aporie ?

Le peuple juif appartient à une variété de l'espèce homo sapiens dont l'encéphale est plus rebelle que celui des autres peuples à sécréter des idoles, notamment des idoles en chair et en os, bien que le Jahvé des origines avait des mains et des pieds. Quand l'évolution des mentalités a rendu plus facile la présence de ce peuple au sein d'une religion dont il était censé avoir tué le dieu, la cohabitation est demeurée problématique entre des espèces dont l'évolution cérébrale n'a pas été parallèle. Le christianisme témoigne d'une forme de transfiguration d'un homme en un dieu dont les premières formulations remontent à la divinisation d'Alexandre, puis à celles des empereurs romains après leur mort.Mais dans Quinte-Curce, tout le débat sur la légitimité de ces métamorphoses roule seulement sur la question de savoir s'il est politiquement plus profitable d'élever un homme au rang de fils de Jupiter de son vivant ou seulement après sa mort.

C'est dans cette optique que la théopolitique situe le problème de la cécité que la " génération de la gratitude " fait peser sur la génération suivante , celle qui compose la majorité de la Convention. Ce n'est pas le " problème juif " qui est primordial, mais celui de son interprétation, parce que le niveau intellectuel de l'Europe semi pensante demeure fondé sur une reconnaissance éperdue à l'égard d'un délivreur qui a débarqué sur ses côtes en 1944 et cette gratitude-là est elle-même enracinée dans la mythologie du sauveur physique que le christianisme s'est donné en la personne d'un Fils coéternel au créateur et consubstantiel à son esprit.

Naturellement, cette théologie est vieille comme la politique et comme le paganisme. César invoquait déjà le devoir de pieuse reconnaissance dont les Gaulois auraient dû témoigner à son égard pour le motif qu'il était le dieu vivant et qu'il les avait délivrés des Helvètes, puis des Germains - titre de gloire dont les dieux de l'époque avaient, du reste, formellement reconnu la légitimité, puisqu'ils avaient pris soin d'assécher la source qui alimentait Uxellodum, la dernière ville désespérément défendue après la prise d'Alésia et la capture de Vercingétorix. La récompense des vainqueurs change seulement de forme avec les siècles . César a fait couper le poing droit , pour l'exemple, à six mille défenseurs d' Uxellodum. Le nouveau maître s'est contenté de ne pas retraverser l'Atlantique après l'écroulement du mur de Berlin. Comment faire comprendre cela à une civilisation incapable de peser les idoles et qui, pour des raisons psychogénétiques, n'a pas comblé son retard sur l'intelligence juive ?

C'est donc bien à tort que la " génération de la gratitude ", dont la politique demeure une pièce rapportée de la théologie chrétienne et qui, à ce titre, se fonde sur la salutation éternelle d'un libérateur et d'un maître doté d'un corps, commence de ressentir l'alliance israélo-américaine comme l'obstacle fondamental que rencontrerait l'Europe politique, alors que l'" axe du bien " israélo-américain est secondaire. Le vrai problème se situe à une tout autre profondeur de la théopolitique - celle où l'intelligence européenne n'a pas encore retrouvé le regard des prophètes juifs sur les idoles des païens.

10 - Les mutants

Moïse n'a pas été divinisé, Mahomet n'est pas Allah et le Bouddha a longtemps résisté aux moulins à prière de ses adorateurs. La pensée est née avec les mutants qui entrèrent en fureur au spectacle de leurs congénères agenouillés devant leurs dieux de bois ou de pierre. Jamais les évadés de la zoologie que furent les Isaïe, les Jérémie, les Ézéchiel, n'ont été égalés. L'élan à venir de la pensée européenne prendra seulement la suite du prophétisme juif, dont le dernier théoricien des idoles fut un certain Sigmund Freud.

Tacite décrit l'intense stupéfaction, le mépris et la fureur des armées de Titus de découvrir que le temple de Jérusalem était vide et que le Dieu d'Israël " n'existait pas " puisqu'il n'avait pas de statue ! Seule une mutation du capital psychogénétique de notre espèce a pu donner naissance au premier singe rebelle à se prosterner devant du bois, de la pierre ou du fer. Certes, les idoles décorporées et cérébralisées ne sont pas encore psychanalysées. Mais seule une Europe de la pensée qui aura assimilé le génie juif le plus originel saura revivifier et féconder à nouveaux frais le captif de Nabuchodonosor, Daniel le visionnaire, parce que, dans toute l'Europe , mais également aux États-Unis , ce sont des juifs solitaires qui retrouvent la plume des Isaïe et des Ézéchiel pour continuer un combat de l'esprit de justice qui passe par la critique des idoles. Une géopolitique greffée sur la postérité de Darwin et de Freud saura que l'encéphale juif avait pris deux millénaires d'avance sur les cervelles de l'époque. Si l'Europe de la pensée soutient, reconnaît, salue et surtout, comprend le génie des prophètes d'Israël avec son cerveau de demain, l'avenir de l'intelligence du monde lui appartient.

Par un extraordinaire retournement de l'Histoire, le peuple juif a été condamné mille huit cent soixante dix huit ans après la victoire de Titus sur les Zélotes de Jérusalem, à se replonger dans les grandeurs et les atrocités de la condition humaine qu'illustre le temps des nations ; mais ce sera également l'heure du retour de l'esprit des prophètes dans l'histoire du génie humain - et déjà leur vraie voix, celle de l'éternel refus de la servitude, fait honte à l'Europe de s'agenouiller devant l'étranger. Ce ne sera pas de la Convention que surgira la classe politique de haut vol dont l'Europe de la lucidité politique aura besoin demain, mais des cerveaux capables de se faire un spectacle de l'encéphale de la bête prosternée devant son idole.

10 août 2002