Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact


La Constitution et la vassalisation de l'Europe

 

Ni à droite, ni à gauche, les partisans du OUI ou du NON ne traitent de l'arrêt du cœur qui réduit le projet de Constitution européenne à l'état de cadavre politique, puisque notre civilisation y est placée sous la tutelle de l'OTAN, donc vassalisée à titre statutaire.

A Riga, Condoleezza Rice a déjà tenu pour acquise la mort clinique du patient. Aussi Michel Barnier a-t-il dû préciser, mais en se fondant sur le traité de Nice, que l'OTAN n'est pas l'instrument d'une mise sous tutelle du Vieux Continent et que la " feuille de route " est de la compétence de l' Europe, de la Russie, de l'ONU, des Etats-Unis . Que dira-t-il après le 29 mai ?

Le combat antilibéral de la gauche n'est pas crédible, parce qu'il n'est pas légitimé par le texte; mais il démontre que le parti de Jaurès se laisse entraîner hors du sujet par son électorat, dont les préoccupations sont exclusivement sociales. Mais comment la droite prendra-t-elle à bras le corps l'enjeu central du débat , qui porte exclusivement sur la souveraineté?

De toutes façons, jamais aucune Constitution au monde n'a seulement tenté l'exploit de sanctuariser la vassalisation de l'Etat ou de l'ensemble d'Etats qu'elle régira, et cela pour la simple raison qu' en droit international public une Constitution fondée sur la proclamation de sa subordination à un tiers est nulle et non avenue en tous ses articles.

Raison de plus pour que, dans l'un et l'autre camp, la question de sa validité juridique soit posée. Que la France nous dise clairement comment elle donnera à l'Europe le coup d'envoi de ses retrouvailles avec sa liberté.

1 - Le ballet des vassaux
2 - La démocratie désarmée
3 - Une faille dans le droit constitutionnel mondial
4 - L'Angleterre et la Constitution
5 - Les " coopérations renforcées " et les procédures de réforme de la Constitution
6 - Quelles sont les armes d'Ulysse
7 - Que faut-il faire?
8 - Un mirage
9 - L'Europe de la parole politique
10 - L'identité culturelle de l'Europe
11 - Prosopopée de l'Europe

Mariali

1 - Le ballet des vassaux

On se souvient de ce qu'en plein accouchement d'une Constitution de cour, un coup de sifflet de Washington a interrompu le ballet : il aura suffi qu'un Président des Etats-Unis agite, du fond du Texas, la crosse des évangélistes casqués de la démocratie pour que huit nations européennes mettent au vestiaire leur tenue de souverains de théâtre et se rallient à la croisade du messie. Parmi les Etats livrés aux enchantements d'une vassalisation semi religieuse de l'Europe, on a compté une nation qui avait servi de berceau à la Renaissance et à laquelle le Vieux Continents devait ses retrouvailles avec la civilisation de la pensée et du droit d'Homère à Cicéron.

Maintenant l'Italie dont le génie avait retrouvé le fil de la mémoire du monde était présidée par un affairiste burlesque, qui n'avait même pas répondu à l'appel du manichéisme américain, mais à un vulgaire lobbying de l'entreprise américaine Loocked-Martin, simple relais de la Maison Blanche. Celle-ci ne demandait pas des légions aguerries mais seulement des valets de pied de la " conscience universelle " quelle prétendait incarner. La tiare du dieu Liberté avait besoin de la caution morale de quelques centurions représentatifs du bas empire européen de la démocratie. On ignorait encore que le vertueux prédateur du Texas dont les saintes écritures étaient tombées en panne de spadassins estampillés bons catholiques torturait ses prisonniers dans toutes les prisons de l'Irak et notamment à Abou Graib, mais aussi à Guantanamo. Aux premiers soldats italiens tués par la résistance irakienne , on vit l'Italie des autels lever au ciel les mains de quelques prêtres dont les pieuses jérémiades trempaient le bois de la croix dans le sang des glaives de l'empire.

Qu'a décidé la Convention au spectacle de l'explosion dans les airs de l'Europe politique ? Ses membres allaient-ils se résigner au ridicule de poursuivre leurs débats sur le sexe des anges à Bruxelles? A-t-elle songé un seul instant à protéger des mites les uniformes d'apparat de la servitude que lui préparaient les couturiers d'une Europe des mitres du Nouveau Monde et à attendre des jours meilleurs pour ses Cujas ? Pendant que les vassaux européens défilaient à la queue leu leu dans le ranch du roi du monde, fallait-il prendre la file ou légiférer dans le vide, faire bonne figure sur des cintres ou sonner le tocsin ?

Le Vieux Monde n'était plus. Trois jours durant on guetta sa sortie du sépulcre. L'expérience n'allait pas tarder à pointer son nez: les huit Etats qui avaient étalé à la face du monde le nanisme politique de leur classe dirigeante ont bien vite découvert la fragilité des démocraties messianiques, ce qui était démontré depuis Thucydide ; et ils se sont vus réduits à retirer du désert leurs contingents avilis et humiliés. Quelle déconfiture que celle d'une sotériologie mondiale lourdement empêtrée entre le Tigre et l'Euphrate !

2 - La démocratie désarmée

Mais ces événements ressuscitatifs ont également démontré la faiblesse cérébrale des démocraties livrées à un empire étranger par les Pygmées qui se sont placés à leur tête, parce que le suffrage universel ne permet pas encore aux peuples libres de défendre la dignité de leur nation sur la scène internationale. Comment conduire à Canossa des dirigeants régulièrement élus, mais dont la conscience politique a été achetée en sous-main et dont l'ambition courtisane se réduit à obtenir d'être reçus avec des égards dans un ranch du Texas ? Comment les nations européennes peuvent-elles faire entendre leur volonté politique à la valetaille qui les dirige s'il n'existe aucune " loi fondamentale " qui lui permettrait non seulement d'exiger la démission de leurs dirigeants par la voie d'un référendum , mais leur condamnation en justice, parce que la pire des trahisons de la démocratie est de remettre à leurs successeurs le drapeau de leur pays maculé pour longtemps. Souiller la bannière de la nation est une chose, salir les idéaux du monde est précisément le crime qu'on a reproché à la tyrannie nazie.

Quatre-vingt dix pour cent d'Italiens révulsés par leur pitre de foire ne pouvaient se mettre en travers du chemin de l'abaissement de leur pays sur la scène du monde, faute que la Constitution interdise à toute démocratie d'envoyer l'armée des citoyens avilir l'emblème national aux côtés d'un occupant aux mains couvertes de sang. La même volonté du peuple espagnol unanime honnissait le palefrenier Aznar, qui avait mis l'écusson des conquistadors sous pavillon étranger ; et la même unanimité nationale jugeait ce valet tout juste bon à tenir par la bride la Rossinante d'un Quichotte des cow-boys. Mais il aura fallu attendre l'avertissement meurtrier de l'Islam en guerre ; il aura fallu le terrifiant attentat à la gare de Madrid, qui fit près de deux cents victimes, pour que le peuple espagnol pût briser le harnais de sa vassalisation, non point en raison d'un droit inscrit dans la Constitution, mais seulement pour le motif que l'heure des élections législatives sonnait à ce moment-là.

La rédaction illusoire d'une Constitution à l'intention d'une Europe de papier aurait dû se trouver suspendue dans l'attente du retour au bercail des paltoquets de l'Europe. Ce moratoire aurait du moins permis à la France et à l'Allemagne de démontrer aux forains de la politique la fermeté de leur volonté commune de ne pas jouer parmi des naufrageurs le rôle de brasseurs de nuées . Il faut des chefs capables de donner les leçons de l'exemple aux faibles et aux craintifs pour qu'un ordre politique s'accomplisse dans la durée et au besoin à son école.

3 - Une faille dans le droit constitutionnel mondial

Après le piteux retour des esclaves dans leurs foyers, leur honte de leur propre turpitude aurait donné à la Convention et au Président Giscard d'Estaing un élan éthique qui aurait permis aux juristes de l'orthodoxie des Etats d'armer la Constitution de quelques articles rendus indispensables par la nécessité de combattre une hérésie dont l'histoire des démocraties n'avait pas connu d'exemple; car, pour la première fois, la question était posée de savoir si la constitution d'une démocratie est compatible avec la livraison de son gouvernement à des Etats totalitaires et guerriers .

Rien n'était plus décisif, comme nous le verrons quand j'en viendrai à l'examen de la question de la compatibilité avec la souveraineté d'un Etat du projet de constitution proposé au suffrage universel le 29 mai prochain. Pour l'instant, je relève seulement que si la IIIe République était bel et bien légitimée d'avance par la Constitution de 1875 à signer des accords diplomatiques avec l'Allemagne nazie ou avec la Russie de Staline, elle n'était pas autorisée à placer l'armée française ou une partie de celle-ci sous le commandement direct de leurs généraux sur leurs champs de bataille. Aussi a-t-il fallu renverser la République et accorder par un coup d'Etat larvé les pleins pouvoirs à un vieux Maréchal pour qu'un gouvernement fondé sur les ruines de la démocratie pût entretenir des relations diplomatiques tendues avec une tyrannie victorieuse sur la partie du territoire français qu'on appelait " la zone occupée ". Mais puisque, à la stupeur d'un Noam Chomsky , la guerre en Irak a permis l'extraordinaire novation d'autoriser des gouvernements démocratiquement élus à outrager les citoyens et à trahir leurs idéaux patriotiques, la Convention aurait pu inscrire dans la loi fondamentale de l'Europe que les peuples libres jouiraient désormais d'un " droit d'initiative " imité de la Constitution helvétique et qui contraindrait leurs gouvernements à soumettre au referendum toute politique auto vassalisatrice, notamment celle de placer de leur seule autorité l'armée nationale sous les ordres directs d'un Etat étranger.

Cette renaissance de la démocratie directe redonnerait vie à une citoyenneté assoupie en Europe depuis 1291, quand trois cantons helvétiques ont trouvé en Guillaume Tell un héros dont la modernité est devenue saisissante. La Constitution des démocraties déclarerait totalitaire tout Etat qui engagerait une guerre d'agression en violation du droit international, qui livrerait les vaincus à la torture et qui perpétuerait l'occupation du pays vaincu par la répression sanglante de la résistance. Je rappelle que la guerre en Irak a été solennellement proclamée illégale par le Secrétaire général des Nations Unies et condamnée devant la terre entière par le Vatican, ce qui rend sans appel la condamnation des Etats-Unis comme fauteurs de guerre à l'échelle mondiale. C'est pourquoi la trahison par huit Etats européens des idéaux planétaire que les démocraties inscrivent au fronton de leurs constitutions présente un cas unique et gravissime dans l'histoire de la planète. Si les constitutionnalistes européens n'étudiaient pas les conséquences juridiques d'un événement aussi extraordinaire, notre continent perdrait pour plusieurs générations toute autorité normative, parce qu'il s'agit d'une faille qui ne saurait demeurer béante au cœur de la réflexion politique mondiale sans que l'éthique des démocraties y perdît son fondement civilisateur.

Aussi le droit civilisé a-t-il partie liée avec la notion de souveraineté du seul fait qu'en privant les démocraties de leur source dans une éthique de l'universalité de la notion de Liberté, la vassalité tue le droit constitutionnel dans sa source. Comment l'éthique des démocraties parviendra-t-elle à internationaliser les valeurs dont elle se réclame sans se vouloir souveraine ? Mais le Conseil constitutionnel n'est habilité qu'à juger de la constitutionnalité des lois françaises, non de la conformité d'une Constitution avec les principes universels de la démocratie, de sorte que seule l'autorité du peuple peut être appelée à décider de la validité d'une Constitution européenne. Observons donc le coup de Jarnac que l'Angleterre a porté aux d'Artagnan de l'éthique du droit et de la civilisation européennes, donc à la souveraineté sans laquelle la Constitution n'en est pas une et cesse de s'appliquer à des Etats réels.

4 - L'Angleterre et la Constitution

Albion a su profiter de ce que la Convention poursuivait ses travaux dans son empyrée alors que l'Europe politique avait explosé en vol pour introduire dans le projet de Constitution le principe selon lequel tous les Etats membres du traité de l'Atlantique Nord feraient statutairement de l'OTAN le cadre juridique de leur défense collective et l'instance suprême de sa mise en œuvre (7, 1/41) , alors que cette obligation absolue et qui priverait l'Europe de demain de toute souveraineté objective si elle était adoptée, demeurait expressément limitée dans le traité de Nice, où l'on lisait seulement, Titre V, art. 17, § 1 : " La politique de l'Union au sens du présent article n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres ; elle respecte les obligations découlant du traité de l'Atlantique Nord pour certains États membres qui considèrent [c'est leur opinion] que leur défense commune est réalisée [effective] dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et elle est compatible [nous la déclarons telle] avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre. "

C'est dire que les jurisconsultes du traité de Nice gardaient en tête qu'une Constitution ne saurait fonder sa validité juridique et se définir au titre de " loi fondamentale " d'un Etat si elle rejette , même partiellement le principe de la souveraineté entière des nations, tout simplement parce que, dans les démocraties, la souveraineté des peuples est un boomerang qui définit en retour la nature même des relations de l'Etat avec sa population. Une Constitution qui se voudrait l'armature juridique d'une nation ou d'un ensemble de nations démocratiques, mais qui institutionnaliserait l'asservissement de leurs citoyens à un Etat tiers ne serait qu'un subterfuge politique grossier, parce qu'aucune Constitution au monde, même celle d'une tyrannie n'a jamais légalisé la livraison à une puissance étrangère non seulement de l'Etat qu'elle serait censée régir , mais de la totalité de ses habitants. A-t-on jamais vu un despote livrer ses sujets à un confrère en despotisme, même d'un autre acabit? Seul le projet de Constitution élaboré à Bruxelles promulgue la vassalisation à titre statutaire de l'ensemble des vingt-cinq Etats de l'Union et de leurs citoyens.

C'est parce que l'Europe fictive et couchée sur le papier par le traité ne serait jamais que le prolongement des organes d'un Etat étranger que l'Amérique fait entendre l'OTAN sur notre propre sol par la voix d'un officier français qu'on a pu entendre sur France Inter; et c'est pourquoi on a vu pour la première fois la flotte française participer en Méditerranée à des manœuvres appelées Trident d'or aux côtés de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Espagne et des Etats-Unis, alors que la France a quitté l'organisation militaire de l'alliance atlantique depuis 1966. Il s'agissait de permettre à la flotte française d'obtenir sa qualification officielle pour commander un jour la fraction de la flotte de l'OTAN qui aurait reçu mission de combattre, sous les ordres de Washington, le mythe d'un terrorisme débarqué de Mars sur une planète rendue paranoïaque par l'impérialisme onirique de l'Amérique. Comme il est rappelé plus haut par Richard Perle , " Je tiens à préciser que je n'ai rien contre l'élargissement de l'Europe et son unification, mais à la condition que cette dernière agisse en alliée et en partenaire " . En l'occurrence, les Etats-Unis décerneront à la France le certificat d'aptitude à se placer sous leur commandement pour terrasser un adversaire mythologique, mais dont le caractère fantasmatique constitue le sceptre cérébral de tous les empires religieux.

Aussi Michel Barnier s'est-il d'ores et déjà opposé à cette thèse lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des Etats membres de l'OTAN à Riga, où les Etats-Unis tentent d'encercler la Russie à l'aide de cette organisation-écran, dont on sait qu'elle est placée sous leur seul commandement. Se fondant sur le Traité de Nice, notre Ministre des Affaires étrangères a pu souligner vertement " qu'il ne saurait y avoir de mise sous tutelle " de l'Union européenne et que l'OTAN n'est pas habilitée à se présenter en " gendarme du monde ". Dès la mi février, le Chancelier allemand avait du reste affirmé clairement, avec l'appui de la France du traité de Nice, que l'OTAN n'est plus le lieu du " dialogue transatlantique", ce qui n'avait pas manqué de faire froncer les sourcils à M. Barroso, puisque la Commission censée promouvoir la souveraineté de l'Europe est présidée par un atlantiste portugais et fervent admirateur de G. W. Bush. Naturellement Mme Condoleezza Rice a aussitôt souligné derechef la ferme volonté des Etats-Unis " d'utiliser l'OTAN plus efficacement en tant que force transatlantique ". L'avantage, avec Washington, c'est que la civilisation américaine n'a pas encore fait l'apprentissage de la langue diplomatique.

5 - Les " coopérations renforcées " et les procédures de réforme de la Constitution

Quelle demeurerait la liberté d'action de la France si elle acceptait un traité infiniment plus asservissant que celui de Nice au chapitre des relations du " noyau dur " de l'Europe avec l'OTAN , c'est-à-dire avec l'instrument essentiel de la domination militaire du monde par les Etats-Unis ? Nos juristes sont-ils en mesure de séparer l'art. 7/1/41 de son contexte et de le déclarer seul inconstitutionnel dans une construction supposée cohérente dans son ensemble? Nullement, parce que l'absence de souveraineté ne saurait se trouver inscrite dans une Constitution sans entraîner la nullité d'office de tous les autres articles censés définir son statut sur la scène internationale. Cette conséquence répond à la logique qui régit impérativement la notion de souveraineté comme fondatrice de l'existence de tout Etat réel.

De même qu'un Dieu impuissant n'a pas de théologie et se fait chasser de l'Olympe, un Etat non souverain n'a tout simplement pas de Constitution et se trouve réduit à camper à l'écart du droit international public. C'est pourquoi, depuis la Renaissance, toute la théologie chrétienne roule sur la question existentielle de savoir si le créateur est souverain, comme le voudrait Calvin, ou si c'est l'Eglise romaine. On remarquera que, dans les deux cas, ce sera le statut religieux du peuple des croyants qui arbitrera le débat . Ceci soit dit entre parenthèses et à seule fin de rappeler qu'il n'y a pas d'intelligence scientifique de la politique et du droit sans radiographie anthropologique du transport de ces instances vers les mythes sacrés qui les métaphorisent.

M. de Villepin a-t-il raison de soutenir qu'Ulysse serait mieux armé que don Quichotte pour réformer une Constitution qui présenterait quelques avantages annexes si elle était adoptée? Mais qu'en est-il dans le texte ? Les " coopérations renforcées " offrent-elles aux Etats-membres une chance de se libérer des chaînes de l'OTAN dès lors que les conditions d'exercice de ces coopérations sont strictement limitées par l'art. III - 419, qui stipule qu'elles ne peuvent intervenir dans le domaine de la politique étrangère et de sécurité, et qui dispose que " la Commission peut soumettre au Conseil une proposition " de réforme à condition de laisser intangible le dogme de la subordination à l'OTAN sur le fond - donc de sanctuariser l'interdiction de soulever la question de la souveraineté ? (alinea 1).

La Commission de Bruxelles n'est en outre nullement liée même au chapitre des broutilles auxquelles sa compétence demeure limitée: si elle refuse de soumettre au Conseil une proposition de réforme, " elle en communique les raisons " aux états-membres concernés. Si la proposition parvient jusqu'au Conseil, celui-ci devra statuer à l'unanimité, ce qui enterrera nécessairement toute velléité d'insubordination. Mais, répétons-le, ces clauses sont superfétatoires par définition puisque, de toutes façons la politique étrangère - donc le débat central sur la souveraineté - n'est pas moins interdite d'emblée de tout examen que le dogme de la Trinité dans l'Eglise.

Quant à la réforme de la Constitution elle-même, l'art. IV- 44 prévoit, primo, que le Conseil des Ministres de l'Europe devra convoquer une Convention, laquelle pourra adopter, mais par consensus, une simple recommandation à l'adresse d'une conférence de représentants des gouvernements des Etats membres ; secundo, que ces derniers seront autorisés à décider une modification du traité ; tertio, que les modification ainsi " arrêtées " devront être dûment " ratifiées par tous les Etats membres ". Il est bien évident que ni les chevaux de Troie de l'Ouest, ni ceux de l'Est n'accepteront avant un demi siècle que l'Europe sorte de l'OTAN, qui est le géant Atlas de Washington . Sans lui, l'empire américain s'effondrerait purement et simplement.

Je rappelle la teneur de l'art. 1, 16,2 : "Les Etats membres appuient activement et sans réserve la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union dans un esprit de loyauté et de solidarité mutuelle et respectent l'action de l'Union dans ce domaine. Ils s'abstiennent de toute action contraire aux intérêts de l'Union ou susceptible de nuire à son efficacité. " Quand M. Barnier tient à rappeler que la feuille de route est conduite par le quartet (Etats-Unis, Europe, Russie, ONU), il est donc censé non seulement manquer de " loyauté " à l'égard de l'Union, mais encore " nuire à l'efficacité " de la stratégie de Mme Rice , qui tient d'ores et déjà la Constitution européenne pour votée et demande en conséquence à l'OTAN de s'impliquer au Proche Orient en vertu de l'art. 1,16,2 cité plus haut, donc de mettre l'Europe entière sous le protectorat de Washington. Au reste, la Roumanie vient de signer son adhésion à l'Europe ; et déjà elle propose de former un axe Bucarest, Londres, Washington, ce que même la Pologne n'a pas osé.

Une Europe qui fait eau de toutes parts sous le sceptre d'une Constitution vassalisatrice armera-t-elle Ulysse d'un moyen indirect, mais puissant et irréfutable de mettre l'Europe au pied du mur ? Permettra-t-elle de contraindre l'Europe à opter pour sa souveraineté ou à demeurer privée de Constitution, donc de " loi fondamentale ", puisque l'asservissement institutionnel de l'Europe à l'OTAN est nul et non avenu par définition ?

6 - Quelles sont les armes d'Ulysse

Il reste une seule arme à la France à l'Allemagne, à l'Espagne, à l'Italie de demain , à savoir que les décisions de l'OTAN sont prises à l'unanimité. Mais les clauses de la Constitution seront-elles subordonnées à la décision de ces Etats de refuser les propositions de l'OTAN ou l'inverse ? Car l'unanimité des membres de l'OTAN a été imposée à l'origine par les Etats-Unis eux-mêmes , du seul fait qu'à l'époque de la menace soviétique, les dirigeants de Washington n'imaginaient pas que le jour viendrait où des membres de cette institution s'opposeraient résolument à leur autorité, ne serait-ce que parce qu'en cas de volatilisation subite du communisme dans l'atmosphère - hypothèse purement théologique et que personne n'envisageait - le maintien de l'Europe et du monde sous la férule d'une OTAN devenue inutile passait pour un prodige politique trop mythologique pour que des Etats sains d'esprit pussent seulement l'envisager. Seul Jorge Louis Borges avait écrit en 1970 : "L'Amérique , entravée par la superstition de la démocratie, ne se résout pas à être un empire. " Cette " superstition " a explosé le 11 septembre 2001 .

Dans le §7 de l'art 1-41 (Dispositions particulières relatives à la politique de sécurité et de défense commune ) se trouvent concentrés les contradictions et les déchirements entre les Etats européens. En effet, la première partie de ce paragraphe 7 stipule : " Cela [les engagements de coopération] n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres. "

Cette phrase semble répéter le Titre V, art. 17, §1 du Traité de Nice que je rappelle à nouveau : " La politique de l'Union au sens du présent article n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres, elle respecte les obligations découlant du traité de l'Atlantique Nord pour certains États membres qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et elle est compatible avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre. "

Mais la deuxième partie de ce paragraphe 7 ajoute : " Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, [c'est-à-dire tous] le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise en oeuvre."

Ainsi le même §7 interdit dans sa deuxième partie ce qu'il avait permis dans la première. Or, nous savons que cette seconde partie a été ajoutée à la demande expresse de l'Angleterre , qui en faisait la condition de son acceptation de la Constitution. Les Etats qui voudront desserrer l'étreinte de l'OTAN diront qu'il ne faut pas les compter parmi les Etats qui "considèrent " que leur défense est " réalisée " sous la tutelle américaine ; mais ceux-ci leur rétorqueront qu'ils se sont liés les mains par la seconde partie du même §7. Comment la France et l'Allemagne desserreront-elles ce bâillon ?

Or, le débat sur la Constitution se déroule sans que personne , ni de gauche, ni de droite n'évoque seulement le nom de l'Amérique, alors que depuis le Traité de Rome, l'Union européenne ne poursuit qu'un seul objectif politique, celui d'arracher le Vieux Continent aux griffes de l'empire américain. Pourquoi ce silence? Parce que cet empire vise à rien moins qu'à la domination militaire du monde. Que se passerait-il si les défenseurs du NON informaient l'opinion publique de ce que la Chambre des Représentants vient d'accorder à l'unanimité une rallonge de soixante dix-sept milliards de dollars à G. W. Bush afin de rendre perpétuelle l'occupation " démocratique " de l'Irak par les forces américaines ?

Pourquoi, demandera-t-on, acheter à un prix aussi exorbitant une occupation sanglante et qui ruine de manière irréversible l'image démocratique de l'Amérique dans le monde entier ? C'est que les ressources pétrolières nationales des Etats-Unis seront épuisées dans dix ans, alors que celles de l'Iran le seront dans cinquante trois ans, celles de l'Arabie Saoudite dans cinquante cinq ans, celles des Emirats arabes dans soixante quinze ans, celles du Koweit dans cent seize ans, mais celles de l'Irak dans cinq cent vingt-six ans ! Cette poule aux œufs d'or vaut bien une rallonge de soixante dix-sept milliards de dollars à ajouter aux deux cents milliards déjà consentis afin de rendre éternel l'écrasement de la résistance irakienne !

7 - Que faut-il faire ?

Il était une fois un épargnant qui avait accumulé suffisamment d'économies pour se construire, une maison modeste, mais décente. Hélas, sitôt achetée, elle révéla tant de malfaçons que notre propriétaire songea à y mettre le feu. Mais sa colère retomba bien vite, car il se souvint qu'il ne disposait pas de ressources financières suffisantes pour s'en faire construire une autre, tandis que s'il s'appliquait à y apporter les aménagements nécessaires, elle lui coûterait , certes, un peu plus cher qu'il ne l'avait prévu, mais que son rêve se serait tout de même réalisé. Si nous appliquons cet apologue aux impasses juridiques dont fourmille le référendum, nous commencerons par dresser un état des lieux, afin de prendre l'exacte mesure des dispositions à prendre.

Que voyons-nous à l'extrême gauche ? Toute politique y est purement et simplement inscrite aux abonnés absents, parce qu'un magistère de l'utopie ne saurait remplacer une réflexion sur l'architecture suivie de la mise en chantier d'un édifice. A l'extrême droite, je ne vois pas non plus paraître une ombre de science politique, mais seulement un attroupement de villageois dont le regard ne porte pas au-delà des clôtures de leurs champs. Entre l'outre d'Eole de l'extrême gauche et la masure aux fenêtres murées de l'extrême droite, je vois un parti socialiste devenu piétinant pour avoir, certes, renoncé à l'évangélisme séraphique ou hargneux de ses origines, mais qui hésite encore à mettre cartes sur table et à tenter de tracer une frontière sûre et reconnue entre le cynisme de la politique et l'angélisme de la démagogie, de séparer le désirable du possible, d'apprendre à distinguer les hommes tels que Rousseau voudrait qu'ils fussent des hommes tels qu'ils sont depuis Homère.

A mi chemin des Ulysse aux mille ruses et des don Quichotte aux prises avec des moulins à vent, j'aperçois à gauche deux camps près d'en venir aux mains . Le socialiste quichottesque voudrait retrouver la vieille stratégie du miroir aux alouettes qui avait si bien réussi un quart de siècle plus tôt à un certain François Mitterrand ; mais les anciens combattants de ce type ont oublié qu'il n'y a plus de parti des sortilèges, que les Français ont vidé la caverne d'Ali Baba, qu'Alice a quitté le pays des merveilles, que l'âge d'or a basculé dans la légende et que la corne d'abondance des Anciens est maintenant exposée sous vitrine au musée des sorciers. L'autre camp des disciples de Jaurès a suffisamment les pieds sur terre pour dire à ses fidèles : " Quel est le Chevalier de l'absolu assez fou pour envoyer à l'abattoir la Rossinante qui ne l'a pas conduit au Toboso? Vous avez surpris votre Dulcinée habillée en Maritorne dans une cour de ferme où elle jetait du grain aux poules . Ne vous vengez pas de vos enchantements amoureux en mettant le feu à votre maison. "

Mais à droite, un spectacle plus effrayant encore apparaît à ma vue : un prétendant sans scrupule entend vendre ma maison et moi-même à un acheteur étranger . Croyez-vous qu'il s'arrêtera en si bon chemin ? Nenni : c'est rien moins que mon pays, avec son gouvernement, son Etat, sa population, sa langue et sa mémoire qu'il entend vendre pour un plat de lentilles à un empire dont je vois, à nos frontières, le regard lourd de ses sentinelles peser sur notre avenir.

Quelles sont les causes du mutisme dans lequel le Continent de Démosthène est tombé ? Pour le comprendre, revenons au drame central, celui de l'impréparation du corps électoral à juger la Constitution de combat qu'attend un Continent en guerre pour la reconquête de sa souveraineté. Or, les opposants socialistes à la Constitution ne brandissent que les menaces de l'économie ultra libérale, qui sont certes réelles, mais qui ne sont intelligibles que de se situer dans le sillage de l'assujettissement de l'Europe à un Empire dont le sceptre de l'économie de marché n'est jamais que la queue de sa comète. En elle-même, non seulement la pseudo Constitution n'aggraverait pas la mondialisation , mais aiderait à la combattre ; car les Etats-Unis entravent, par exemple, les exportations d'Airbus en faisant valoir que leur propre technologie est présente dans nos appareils et que Boeing a vocation de détenir le monopole mondial de l'aéronautique civile à titre perpétuel.

Mais à droite, l'ignorance politique des élites dirigeantes se trouve quasi aussi répandue que dans le corps électoral, ce qui permet d'occulter les enjeux vitaux et dramatiques inscrits dans une Constitution asservie d'avance à l'OTAN. Une Constitution atlantiste ne peut donc que faciliter le reniement de soixante ans de combat de la France et de l'Europe pour reconquérir leur souveraineté. Retardera-t-elle d'une génération entière les retrouvailles de la conscience politique du Vieux Continent avec sa stupéfaction la plus féconde ? Par quel mirage une nation située à cinq mille kilomètres de nos côtes campe-t-elle de Londres à Bucarest ? Avons-nous la berlue quand nous voyons sa flotte croiser en Méditerranée ? Avons-nous raison d'en croire nos yeux quand elle prétend dicter sa stratégie à Moscou et à Pékin ? C'est cela qui éblouit encore tout l'univers, alors qu'il s'agit d'un fantasme planétaire que le vent de l'histoire balaiera avant quinze ans.

8 - Un mirage

La tâche même de la politique mondiale que la Constitution a cru graver dans le marbre est déjà devenue largement anachronique : sous l'impulsion antique du combat entre le Bien et le Mal qui a permis aux Etats-Unis de mettre sur pied en moins de temps qu'il ne faut pour le dire une mythologie de la guerre sainte contre une nouvelle figure éternelle du démon, le terrorisme, la Constitution revient dix fois sur l'orchestration planétaire du péché qui permet à l'Amérique messianique de se présenter en sauveur du monde .

"L'Union et ses Etats membres agissent conjointement dans un esprit de solidarité si un Etat membre est l'objet d'une attaque terroriste (…). L'Union mobilise tous les instruments à sa disposition, y compris les moyens militaires mis à sa disposition par les Etats membres, pour :

- prévenir la menace terroriste sur le territoire des Etats membres ;

- protéger les institutions démocratiques et la population civile d'une éventuelle attaque terroriste ;

- porter assistance à un Etat membre sur son territoire, à la demande de ses autorités politiques, dans le cas d'une attaque terroriste" (...).

Toutes ces missions peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire."

Mais la Constitution est déjà dépassée au chapitre de l'épouvantail du terrorisme pour le simple motif que l'Amérique a subitement fait changer de casaque à sa paranoïa internationale ; car c'est en un tournemain et sans consulter personne qu'elle a remplacé une sotériologie qu'elle avait fondée sur la militarisation du monde contre " le terrorisme " par une nouvelle mythologie, qui repose sur l'intervention armées contre " six avant-gardes de la tyrannie ", ce qui reconduit l'Amérique à la stratégie de John Kennedy, qui assurait déjà l'expansion de l'empire par une rhétorique mondiale des croisés de la liberté. Une Europe tributaire des changements de pied de la sotériologie officielle de l'empire américain subit une vassalisation cérébrale d'un type nouveau , que j'analyserai plus loin.

9 - L'Europe de la parole politique

Depuis le célèbre discours dans lequel Churchill promettait au peuple anglais " du sang, de la sueur et des larmes ", l'histoire du monde est à nouveau ponctuée de coups de gong de l'éloquence. Mais puisque l'appel de Jean Paul II, " N'ayez pas peur " n'est pas de lui, mais des apôtres Jean (6,17) et Matthieu (14,27) . MM. Chirac et Schröder devraient se l'adresser à eux-mêmes, parce que c'est à eux que la vraie Europe crie déjà à pleine voix: " N'ayez pas peur ". Depuis Périclès, l'heure finit toujours par sonner où l'histoire vient au rapport et demande à ses chefs : " Quelle est la pointure que vous me demandez ?"

La France et l'Allemagne n'ont plus le choix d'entrer dans l'histoire en veston, en toge ou en uniforme. Déjà l'Europe leur demande de faire entendre sa voix à un demi milliard de citoyens. Comment le Continent d'un éternel 18 juin 1940 le rappellera-t-il si, à demeurer l'otage de l'Angleterre et de Washington, il courrait de Munich en Munich ? C'est pourquoi le Vieux Monde a rendez-vous avec son identité la plus profonde . Mais quelle est son identité véritable et comment celle-ci se révèle-t-elle l'âme même d'une Constitution au cœur de laquelle la question de la vassalisation d'une civilisation entière est enfin clairement posée ?

Pour l'apprendre, il convient de se mettre à bonne distance ; car il faut un recul de deux millénaires pour découvrir que le Vieux Monde est la victime décérébrée du plus gigantesque révisionnisme que l'histoire des cultures ait jamais enregistré, celui qui entend définir l'Occident sur le fondement du sacré - celui des prétendues origines chrétiennes du monde moderne - alors que notre continent enseigne depuis plus de cinq siècles dans toutes ses écoles publiques que nous avons retrouvé nos racines oubliées ou perdues dans les sciences , la philosophie, la littérature et les arts du monde antique - celui dont le christianisme avait tenacement organisé le naufrage pendant près quinze siècles. Faut-il rappeler l'évidence que, du IVe siècle jusqu'au XVe , l'Europe n'a pas enregistré une seule découverte scientifique , une seule audace intellectuelle, un seul chef-d'œuvre littéraire, une seule œuvre d'art éternelle ou seulement mémorable, un seul progrès des mathématiques et de la physique , une seule conquête de la psychologie , de l'art de la navigation ou de l'astronomie ?

Il nous a fallu lutter pendant plus de mille ans contre notre religion pour seulement réussir à arracher à son oubli ou à sa fureur quelques trésors de la philosophie, de la science et de la littérature de la Grèce antique. C'est avec une extrême lenteur que nous nous sommes partiellement libérés des ténèbres d'une mythologie du salut dont l'Amérique nous présente aujourd'hui une mouture aussi redoutable que la précédente.

10 - L'identité culturelle de l'Europe

Mais comment nos retrouvailles avec les véritables origines de notre intelligence se placent-elles au cœur de l'Europe civilisée et d'abord au cœur d'une pesée rationnelle du projet de Constitution soumis à notre examen? C'est que nous avons à définir notre identité à l'école de notre définition de la liberté ; et l'âme de la civilisation grecque tient tout entière dans son refus de la vassalisation de l'homme devant un empire, celui des Perses, puis celui de Rome. Comment se fait-il qu'aujourd'hui encore tous les Etats désireux de se placer sous le sceptre de l'empire américain demeurent marqués du sceau indélébile du christianisme ? Comment se fait-il que toute la foi chrétienne, qu'elle soit protestante ou catholique, demeure fondée sur une subordination viscérale des peuples et des nations à une autorité temporelle étroitement calquée sur celle du ciel et conçue à son image ? Comment se fait-il qu'en condamnant l'agression et l'occupation de l'Irak par l'empire américain, Jean Paul II ait enclenché une révolution théologique inouïe et qui est précisément passée inaperçue en raison du fait qu'elle est allogène à tout le christianisme historique ? Aussi son successeur est-il aussitôt retourné à la religion de l'allégeance aux empires qui, depuis Dioclétien , condamne toute religion de la " libération " . Pourquoi a-t-il fallu un helléniste, Erasme, pour nous peindre un Christ rebelle à son immolation au souverain du ciel ?

[Aux sources du meurtre sacrificiel chrétien , 1er mars 2005]

La France pensante, celle du siècle des Lumières, est celle qui se souvient de ce que les racines de notre insubordination intellectuelle se trouvent dans l'intelligence grecque , que nous avons retrouvée à l'école des Rabelais, des Budé, des Ronsard, des Du Bellay , des Marsile Ficin, des Alde Manuce, des Pic de la Mirandole. Or, l'Europe religieuse demeure incapable d'observer comment l'esprit de soumission à l'Amérique se trouve étroitement calqué sur le fonctionnement de la théologie chrétienne dans l'inconscient politique.

C'est que seul le génie grec nous conduit tout droit à une psychanalyse du Dieu des chrétiens et de son décalque dans l'OTAN. Quel est l'inconscient politique commun au créateur et à l'empire américain? Ne se présentent-ils pas tous deux en dispensateurs à la fois pseudo généreux et punitifs du salut du monde ? Prenez garde de courroucer leur bonté à refuser le salut qu'ils vous mettent en mains : Dieu et l'OTAN vous châtieraient lourdement, l'un à vous précipiter en enfer, l'autre à vous clouer au pilori du Mal. Dieu et l'OTAN seraient-ils des cyniques affûtés sur le même modèle? Je vois, dit Ulysse, qu'ils tirent tous deux leur foudre de leur manche ; je vois qu'ils fulminent tous deux fort vertueusement si vous ne faites allégeance à la sainteté de leur puissance , je vois que tous deux comblent leurs sujets de leurs grâces s'ils se prosternent humblement devant leur gloire et en saluent l'éblouissant éclat.

Le génie grec de l'Europe a les yeux d'Ulysse. Ne croyez pas que la connaissance grecque de l'inconscient ait attendu Sigmund Freud pour savoir qu'Œdipe est aveugle de naissance. Sachez que Dieu et l'OTAN sont sincères en diable quand ils aiguisent le poignard de leur charité; apprenez que Dieu et l'OTAN sont sincères en diable quand leur générosité contrefaite se referme sur leur pieuse cécité. Ulysse sait que Dieu et l'OTAN sont sincères en diable quand ils envoient leurs armées d'anges et de séraphins enserrer le monde dans les rets de leurs dévotions ; que Dieu et l'OTAN sont sincères en diable quand leur justice les crucifie sur l'autel de leur sainteté ; que Dieu et l'OTAN sont sincères en diable quand leur apostolat souverain reçoit l'offrande de l'obéissance du monde ; que Dieu et l'OTAN sont sincères en diable quand le tribut du sacrifice des pécheurs à la grandeur de leur règne les cloue sur la potence où ils feignent d'agoniser au service de tout le genre humain. La rétine de l'Europe des hellénistes réfléchit le cyclope divin auquel l'OTAN sert de mime et de doublure. "Double cyclope, dit l'esprit, ne sais-tu pas qu'il est vain de polir le discours d'une liberté absente de l'histoire? Ignores-tu qu'une Constitution n'est la vassale d'aucun maître? Qu'avez-vous à caresser votre bien-être sur un sol occupé par un souverain étranger? Etes-vous devenus les maîtres queue et les gâte-sauce de Clio ? Elle se venge déjà de votre allégeance à votre souverain sur la terre et au ciel. "

La Grèce aiguise les intelligences dans l'arène de la vérité politique . Mais ce serait affaiblir l'Europe de refuser la Constitution avant que la nation de 1789 ait rallumé les torches de la raison et du cœur et redonné son éloquence à la voix de sa Liberté. Donnons donc la parole à l'Europe en personne.

11 - Prosopopée de l'Europe

Il y a longtemps que vos cœurs et vos esprits m'ont donné un visage ; il y a longtemps que vos lois, votre justice, vos patries et votre liberté sont à l'écoute de ma parole. Je suis votre voix intérieure, celle qui nourrit vos forces et votre courage. Laissez-moi franchir la porte de vos âmes.

Votre peur permettrait au monde entier de cacher les crimes et la souillure de l'Amérique en Irak sous la chape de plomb du silence de la France. Mais votre devoir est de faire retomber le sang de cette nation sur tous les peuples que leur honte a rendus muets sur la terre entière. Les nations que leur esprit et leur cœur rend complices des temps et des mœurs des barbares, les nations auxquelles la frayeur interdit de jeter la boue de ses charniers à la face de leur maître, les nations qui tremblent de dire la vérité ou qui détournent la tête pour mieux vaquer à leurs affaires, apprenez-leur à déplacer la frontière ancienne qui séparait le droit de la politique.

Demandez à tous les peuples de la terre de descendre dans la géhenne aux côtés de la France, demandez-leur à tous d'ouvrir les yeux de leur esprit sur le spectacle des torturés de la démocratie. Portez à toutes les nations du monde le message de la France. Notre pays leur demande de ne pas courber la tête sous le joug du faux dieu que l'Amérique appelle la Justice. Dites à toutes les nations que le peuple français restera debout sous les insultes et les crachats ; dites-leur à tous qu'il n'y a pas d'espérance pour les peuples asservis, dites-leur à tous qu'il n'est pas de destin politique pour les peuples qui baisent les chaînes dont un souverain étranger a entravé les pieds et les mains. Soyez la voix qui demande aux nations d'entendre leurs âmes ou de quitter l'arène de l'histoire, soyez la voix d'une France qui cite les peuples à comparaître devant leur tribunal intérieur, soyez la voix qui interdit à toutes les patries de saluer le sceptre d'un empire de la torture.

Guidez-les d'une main ferme dans les ténèbres de l'histoire du monde, accompagnez-les dans la tombe où leur idole les convie à descendre. Ils n'en sont qu'aux deux tiers du décompte des victimes du ciel sanglant de l'Amérique. Guantanamo, Guantanamo, tu te vides lentement des corps brisés de tes martyrs, mais les geôles d'Abou Ghraib sont pleines. Leur remplissage est passé en un an de dix mille à dix-sept mille. A votre gauche, ouvrez les yeux sur les pestiférés que le tyran du Nouveau Monde a livrés aux mains de ses bourreaux . Leur marque d'infamie est de s'être montrés courroucés à l'égard de l'occupant. A votre droite, voici les prisonniers marqués au fer rouge par les transfuges de Saddam Hussein. La plupart de leurs tortionnaires ont passé du service de l'oppresseur d'hier à celui d'aujourd'hui, parce que les bourreaux portent de sépulcre en sépulcre la cagoule de leurs maîtres.

Longtemps les tyrans ont dormi tranquilles. Puis nous nous sommes résignés à faire débarquer l'idole des chrétiens parmi celles qui se bousculaient sur la terre. Alors nos autels ont harnaché nos Etats de cuirasses et de casques; et nous avons mêlé, nous aussi, le sang d'une potence à celui de nos victoires à la guerre ; et nous nous sommes, nous aussi, agenouillés devant un gibet qui a mis la France à feu et à sang . Souvenons-nous de nos champs de bataille, quand tous les peuples de la terre se sont caparaçonnés des songes de leur ciel. Alors seulement les Etats-Unis d'Amérique ont pris la relève du Dieu armé jusqu'aux dents que nous avons baptisé la Liberté.

Je vous demande de conduire la France à la conquête d'une connaissance nouvelle et plus profonde de son âme et de son esprit. Vous êtes le peuple ennemi des faux-fuyants et des subterfuges, le peuple de la droiture et de la loyauté de la raison. Dites-leur ce que la France vous a enseigné. Ne laissez pas les évangélistes armés du Nouveau Monde poussercomme champignons après la pluie, ne laissez pas les apôtres de la démocratie hurler à la mort dans le royaume des tortures. Pourquoi leurs cerveaux se sont-ils scindés entre leurs rêves et leurs crimes ? Enseignez-leur la science de la folie qui déchire leur matière grise entre deux royaumes. Enseignez au monde entier à porter un regard nouveau sur les cadavres de vos frères en Allah. Cherchez leurs ossements et leurs chairs parmi les charognes de leurs chiens . Si vous ouvrez des yeux nouveaux et d'autres oreilles sur l'Amérique, si vous donnez des narines, un toucher et une langue à la France de votre âme , vous connaîtrez le secret des odeurs , des couleurs et des songes des barbares au cerveau dédoublé entre leur ciel et leur Tartare.

Le 1er mai 2005