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Radiographie de l'impuissance politique de l'Europe

 

L'Europe attend une Constitution de combat. Le débat de fond ne porte pas sur le statut fédéral ou confédéral de l'Europe , mais sur son indépendance, parce que le traité de Rome du 27 mai 1957 est né du désastre de l'expédition de Suez, qui s'était terminée par des menaces conjointes de Moscou et de Washington de lancer la bombe atomique sur Paris et Londres. Une Constitution dont l'objectif ne serait pas géopolitique se mettrait hors jeu.

Dans le texte ci-dessous, j'étudie la sous-information actuelle de l'opinion sur le fond du débat, qui n'est autre que la lutte de l'Europe contre un empire américain en expansion continue depuis 1945. Dans le suivant, (La Constitution et la vassalisation de l'Europe) j'étudie, textes en main , comment l'Angleterre est parvenue à façonner une Constitution qui place à titre perpétuel l'Europe sous l'autorité statutaire de l'OTAN afin de la désarmer à jamais. Les deux textes soulignent que si l'occupation de l'Irak se trouvait paresseusement légitimée par l'oubli progressif de la vocation éthique de l'Europe à l'échelle internationale , ce serait notre civilisation tout entière qui n'aurait plus d'avenir cérébral, donc de destin historique digne de ce nom.

1 - La politique et la raison des philosophes
2 - La planète est devenue un personnage politique
3 - Un panel de jeunes Français
4 - Qu'est-ce qu'une Constitution ?
5 - Qu'est-ce qu'un empire ?
6 - Les assoiffés de servitude
7 - Un réveil de l'intelligence européenne
8 - La " fierté " de se démettre
9 - L'histoire sans affûtiaux

1 - La politique et la raison des philosophes

Il y a maintenant quatre ans que je ne cesse de rappeler une évidence, à savoir que l'histoire des peuples et des nations est celle des dangereux rendez-vous de leurs songes avec leur gloire et leurs malheurs. Je ne puis me plaindre de jouer les inutiles Cassandre , puisque l'audience de mes mises en garde s'élèvera bientôt à 100 000 consultants par an (décompte Xiti). Mais les classes dirigeantes sont toujours plus lentes à s'éveiller que l'intelligentsia même moyenne d'une civilisation, parce que leur attention journalière aux affaires accapare trop exclusivement leur énergie pour que leur capacité de prendre le recul de la réflexion ne s'en trouve pas gravement amoindrie. Aussi la meilleure des élites politiques serait-elle celle d'un Etat dans lequel l'esprit monacal de quelques philosophes rappellerait aux intendants placés au timon du quotidien que la mère de la raison n'est pas le tumulte de l'action, mais la méditation.

Je vais essayer d'examiner comment l'issue, quelle qu'elle soit, du referendum du 29 mai devra être expliquée aux classes dirigeantes européennes et à celles de la France et quels secours devront être demandés à la raison contemplative des philosophes si nous entendons éviter les catastrophes politiques qui résulteraient de la méconnaissance des pièges de la vassalisation que comporte cette Constitution. C'est dans cet esprit que la soirée désespérante du 14 avril 2005 pourrait rester dans nos mémoires comme un électrochoc salutaire, parce qu'elle aura placé sous la lumière la plus crue l'étendue de l'ignorance dont témoigne le régime démocratique, et cela jusque dans les débats décisifs dont dépend sa survie.

2 - La planète est devenue un personnage politique

Quelle radiographie terrifiante, mais combien exacte de l'Europe suicidaire et des obstacles titanesques qu'elle devra vaincre pour remonter la pente nous a été fournie devant sept millions de téléspectateurs par cette émission décérébrée! Alors qu'il s'agissait de réfléchir sérieusement sur nos moyens de reconquérir un jour la grandeur d'un destin collectif dans l'histoire de la planète, nous voici réduits à nous demander avec angoisse comment nous façonnerons le globe terrestre de demain si nous nous trouvons réduits au piteux échantillon de citoyens qui nous a été présenté sur le petit écran .

Combien de fois n'ai-je pas tenté de démontrer que sa majesté, le suffrage universel, ne se nourrit ni des informations, ni du savoir, ni de la vocation naturelle qui permettraient à ce souverain d'un monde inerte de prendre à bras le corps la politique d'un continent menacé de naufrage; combien de fois n'ai-je pas rappelé qu'à l'échelle nationale, l'électeur peut oublier que la France est une personne, comme disait Michelet, parce qu'on se garde bien de le consulter sur les questions vitales, celles dont dépend la grandeur et la puissance d'une nation ; combien de fois n'ai-je pas rappelé qu'à l'échelle d'un continent, en revanche, ce n'est pas seulement le pays qui devrait se présenter sous les traits d'un personnage vivant dans l'encéphale des votants , parce que l'acteur dont le citoyen devra observer les attitudes , peser les capacités physiques et mentales , guider le cerveau et commander la stratégie n'est autre que la planète sur laquelle s'agite et gesticule une espèce tout juste évadée de la zoologie !

3 - Un panel de jeunes Français

Qu'adviendra-t-il d'un Continent à redresser et dont l'avenir était censé animer un vif débat sur TF1 le 14 avril 2005 à 20h50 dès lors que le spectacle a tourné à la caricature mondiale du régime démocratique sous la forme d'un show calamiteux? Quand les recettes du marketing sont appliquées à la politique de la planète, elles tombent dans le tragique ; et l'on découvre tout subitement que le culte de l'image tue la réflexion. Quelle caricature du peuple français que les quatre-vingt trois jeunes citoyens soigneusement sélectionnés par un Institut de sondage pour l'audimat et patentés au titre de représentants hautement qualifiés de la population gauloise! Si du moins cet Institut avait commencé par sonder les Français suffisamment pensants pour n'allumer la télévision que deux ou trois fois dans l'année, tellement ils jugent rarissime que le petit écran en dise davantage que la parole ou l'écrit !

Quand le Président de la République a lancé le vrai débat par un bref rappel de la tragédie dont le Continent se trouve tout entier prisonnier ; quand il a essayé de raviver la mémoire d'une France aux prises avec l'offensive conjointe et acharnée de l'Amérique et de son alliée anglaise, qui luttent, avec quelle ténacité, et depuis un demi siècle pour placer à jamais le Vieux Monde sous la tutelle de l'étranger, le premier des trois clowns chargés d'animer la représentation lui a coupé la parole pour lui rappeler, et sur un ton un peu sec, qu'il s'agissait d'un dialogue avec quatre-vingts jeunes Français censés incarner la science politique du peuple souverain. Mais pendant toute la durée de l'émission, aucun des citoyens triés sur le volet par les photographes du suffrage universel n'a posé une seule question portant sur le cœur du débat . Comme toujours dans ce genre d'exercice, un sommet de la pantalonnade télévisuelle a été atteint quand un jeune homme aux yeux écarquillés a demandé au Président de la République si l'illumination constitutionnelle allait lui permettre de se marier avec son amant et s'ils pourraient adopter des enfants.

4 - Qu'est-ce qu'une Constitution ?

Il a surtout été démontré que, sur quatre-vingts jeunes Français des deux sexes, dont quelques étudiants et même une avocate, aucun n'était un constitutionnaliste en herbe, de sorte que le lendemain matin, dès 8 heures, un Pierre Lemarque apitoyé remarquait sur France Inter qu'il y avait urgence d'informer les arrière petits-fils de la Révolution de 1789 de ce que les juristes appellent une Constitution. Je rappelle qu'il existe, depuis 1889, un petit dictionnaire Larousse à l'usage des écoles et qu'on peut y lire qu'une Constitution est " la loi fondamentale d'une nation " .

Si le peuple français allait jusqu'à consulter un dictionnaire un peu moins succinct que cet abrégé , il apprendrait de surcroît qu'une Constitution définit les institutions chargées de motoriser un Etat ou plusieurs sur leur territoire et sur la scène internationale, comme la Constitution des Etats-Unis , qui réunit cinquante et un Etats, ou celle de la Suisse, qui confédère des cantons autrefois souverains pour les enfermer à jamais dans le moratoire de la neutralité. Le citoyen moyen saurait, en outre que , même dans les démocraties dont le statut juridique de l'Etat est demeuré monarchique, comme l'Angleterre, le gouvernement comprend un corps législatif issu du peuple des électeurs, lequel est chargé de promulguer les lois ; et que ce corps se trouve quelquefois divisé entre un Sénat représentatif des notables locaux et une Assemblée nationale composée de députés élus au suffrage universel - la chambre des Communes et la chambre des lords en Grande Bretagne, le Sénat et la Chambre des représentants aux Etats-Unis . Les votants apprendraient également qu'en France, le Parlement est coiffé d'un Conseil constitutionnel chargé de veiller à la compatibilité entre les principes de la démocratie et les lois votées par les élus du peuple ; car le suffrage universel peut se trouver pris en otage par des démagogues. Quant à la masse populaire, elle se trouve rarement autorisée à exiger du gouvernement qu'il lui donne la parole sur un point particulier, comme le prévoit la Constitution helvétique.

Mais puisque nous savons depuis le 14 avril que la majorité des Français ignore cet abécédaire pour le motif qu'un tel enseignement a été purement et simplement supprimé dans les écoles de la République, rappelons que même l'ENA , qui forme la " classe d'Etat " imaginée par Platon, n'enseigne ni le droit international public, ni l'histoire, ni la philosophie , ni l'art de gouverner qu'on appelle la politique, mais seulement la maîtrise des rouages de l'Administration et que les séminaristes sortis dans les premiers rangs peuvent aller siéger sur l'heure au Conseil d'Etat, où le moins qu'on peut en dire est qu'ils sont peu informés des fondements de la raison juridique de droit écrit et de leur enracinement dans la logique interne du droit romain.

5 - Qu'est-ce qu'un empire ?

L'émission du 14 avril a également illustré les relations relâchées que la France d'aujourd'hui entretient avec une langue fatiguée. Tous les intervenants qui ont usé du verbe partir lui ont accolé la préposition à ou en, alors qu'on part pour, et le chef de l'Etat a emprunté à l'anglais l'expression " le mouton noir ", alors que notre langue dit la "brebis galeuse". Il y a vingt-quatre siècles, un certain Socrate a fait remarquer qu'on ne manque pas de demander à nos cordonniers de connaître leur métier , alors que nos peuples sont censés connaître d'avance et sans aucune étude particulière les secrets les plus cachés et les mieux gardés de la politique internationale ! La civilisation grecque a commencé de s'effondrer avec la désastreuse expédition de Sicile, dans laquelle le peuple d'Athènes s'est aveuglément précipité, parce que son ignorance des ressorts des Etats et des empires a permis à des démagogues ambitieux et cyniques de lui faire croire que la science politique se réduit à l'art de caresser le suffrage universel. Que dit notre Nouveau petit Larousse illustré édité depuis 1924 ? Démagogie : Politique qui flatte la multitude ou Etat dans lequel le pouvoir est abandonné à la multitude.

Mais si l'on demande maintenant aux citoyens non seulement d'exercer la responsabilité écrasante d'élire les représentants les plus honnêtes et les plus expérimentés d'une politique intérieure saine et juste de leur pays, mais également ceux qui dirigeront avec le plus grand savoir la politique extérieure d'un continent peuplé d'un demi milliard d'habitants et dont les responsabilités politique s'étendront à la planète entière, n'est-il pas grand temps de nous atteler à la tâche immense et peut-être vouée à l'échec d'initier la masse de nos concitoyens à la connaissance des arcanes du globe terrestre qu'exigera demain le statut international de leur encéphale ? L'Assemblée de Strasbourg n'est-elle pas d'ores et déjà composée de petits cerveaux dont l'horizon tout local vient de se manifester par leur refus de lever l'embargo des armes sur la Chine, ce qui fait le jeu de l'Amérique et de l'Angleterre ?

Notre Vieux Monde n'est pas appelé à ronronner sur toute l'étendue de son territoire, mais à conduire notre civilisation, qui est née avec notre pensée, à remporter de nouvelles victoires de la raison. En vérité, ce n'est plus seulement le peuple qui devra recevoir une éducation particulière, car ce sont nos classes dirigeantes elles-mêmes que les pionniers de notre intelligence politique devraient se hâter d'instruire, puisqu'une bonne moitié de nos élites acceptent la vassalisation de l'Europe, comme les Grecs s'étaient divisés entre les serviteurs de la Perse et les défenseurs de l'Hellade après leur victoire contre Xerxès à Salamine.

6 - Les assoiffés de servitude

Il faut savoir que nos assoiffés de servitude ne sont pas nécessairement achetables à bas prix ou à prix d'or, comme on en a accusé Thémistocle lui-même; ce ne sont que de pâles émules des Grecs fascinés par la cour de Babylone . Nos otages de l'air du temps ont oublié que le vrai réalisme est armé d'un télescope. Napoléon disait du génie qu'il n'est jamais qu'un "formidable bon sens ". Mais faut-il la pénétration d'esprit qu'appelle un bon sens devenu titanesque pour comprendre que l'Amérique ne vaincra pas à elle seule la Chine, l'Inde, la Russie, l'Europe, l'Afrique et l'Amérique du Sud réunies ?

Il importe donc de poser la question décisive de savoir si la faiblesse de jugement dont témoignent les défenseurs du parti de l'Amérique est native ou apprise . Beaucoup jugent naturel et irréversible le train des jours dicté par un Nouveau Monde qu'ils prennent sincèrement pour l'empire le plus puissant de tous les temps. Ceux-là voient seulement que l'Europe est divisée à l'intérieur d'elle-même et privée de défense militaire. Mais c'est l'Amérique victorieuse du IIIe Reich qui a façonné la plupart d'entre eux depuis leur enfance . Aussi ignorent-ils que tous les empires d'hier, d'aujourd'hui et de demain sont des tigres en liberté et qu'il n'est pas si difficile qu'on le croit de les empêcher de conquérir la forêt tout entière.

Ces enfants de la politique ne savent pas non plus que c'est l'empire américain qui se sert de G. W. Bush, et non l'inverse ; ces naïfs n'ont pas encore appris que les nations en expansion se forgent leur outillage avec les intelligences et les volontés du moment et qu'un Président violent et arrogant n'est pas leur instrument le plus efficace. La faiblesse des empires résulte de ce qu'ils sont contraints d'en passer par l'outil le plus souvent rudimentaire que le suffrage universel leur fournit. Les Reagan , les Bush père, les Clinton et même le doux Carter , l'Amérique s'en est servie non seulement au mieux, mais beaucoup plus efficacement que d'un cow-boy du Texas qui ne réussit qu'à dresser contre sa sottise jusqu'à une civilisation pourtant bien fatiguée et quasi tombée en léthargie.

Dès lors que peu importe la pointure politique du chef éphémère d'un empire, puisque ce personnage s'étend par la puissance inscrite dans ses organes naturels, il faut savoir que la progression du Cyclope est facilement arrêtée par une phalange d'Ulysse résolus et lucides. Pendant des lustres, les meilleurs orateurs de la Grèce ont rappelé aux cités qu'elles avaient vaincu les Perses chaque fois qu'elles s'étaient unies et que leur désunion avait toujours entraîn" leur défaite. Rien n'y a fait jusqu'au jour où Alexandre rasa la cité grecque la plus vendue aux Perses, Milet et partit écraser les Perses chez eux à la tête de quelques phalanges macédoniennes aguerries. Il avait découvert une arme stratégique que Napoléon allait retrouver deux millénaires plus tard : celle de gagner ses batailles avec les jambes de ses soldats. De maigres effectifs réussissent le prodige de se multiplier à paraître se déplacer à la vitesse des dieux. Il est vrai qu'Alexandre avait aidé à leur éblouissement en se faisant proclamer le fils de Zeus. Où est le nouveau fils de Zeus ? Aujourd'hui les jambes de l'Europe sont celles de l'ubiquité de sa parole et de l'universalité de sa voix. Saurons-nous les faire entendre à l'école d'Alexandre ? [L'accouchement d'une conscience politique européenne, Discours du Président de la République française, 19 août 2004; L'accouchement d'une conscience politique européenne, Discours du Chancelier d'Allemagne, 19 août 2004] .

7 - Un réveil de l'intelligence européenne

Le 8 mars 2005, j'ai mis sur ce site un texte dans lequel je comparais le tempérament politique du citoyen idéal dont rêvait la démocratie en 1905 avec celui du croyant dont l'Eglise contrôlait de père en fils le savoir, les convictions et le catéchisme. [A propos de la commémoration du centenaire de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat, 8 mars 2005] Je me suis ensuite livré à une analyse anthropologique de l'arme nucléaire [L'Europe face à la gendarmerie cosmique des Etats-Unis, 30 mars 2005] afin de tenter d'informer la classe politique de la nécessité d'une révolution philosophique sans laquelle l'Europe se trouvera désarmée face aux Etats-Unis dans nos négociations avec l'Iran. Puis j'ai esquissé l'avenir du "Connais-toi" européen par une radiographie anthropologique de la visite en Europe de Condoleezza Rice [La politique internationale et l'éthique : Lettre ouverte à Mme Condoleezza Rice, 16 février 2005] suivie d'un scannage de l'agonie sacrificielle de Jean Paul II [A propos de la mort sacrificielle de Jean Paul II , 12 avril 2005] et enfin d'une spectrographie post darwinienne du meurtre chrétien de l'autel [Aux sources du meurtre sacrificiel chrétien , 1er mars 2005. ]

Et voici que le désastre du 14 avril 2005 est sur le point de réveiller l'encéphale d'une classe politique endormie dans la peur, la myopie et l'oubli. De tous côtés, on court aux armes, de toutes parts on mobilise des intelligences et des savoirs, en toute hâte on pèse les cerveaux tombés en léthargie et les autres, tellement on se décide, comme disait Kant, à sortir du sommeil dogmatique sécrété par le train-train des bureaucraties. Certes, il est possible que le retard avec lequel on ouvre des yeux ébahis soit irrattrapable . On ne savait pas encore que le suffrage universel est inapte par nature à répondre à la question posée par la ratification d'une Constitution. Mais, encore une fois, ce n'est pas le peuple entier qu'on délivrera de son ignorance en moins de quarante jours, mais des élites politiques aux circuits cérébraux paralysés et mal formées par une instruction publique qui ne leur a pas enseigné que la pensée philosophique européenne étudie depuis vingt-quatre siècles les bienfaits et les méfaits comparés des démocraties de l'ignorance et des oligarchies de l'égoïsme et de la tyrannie, parce que cette discipline pèse les diverses formes de la faiblesse et de la puissance de l'encéphale simiohumain sur des balances que Darwin et Freud ont seulement permis tout récemment de perfectionner quelque peu.

8 - La " fierté " de se démettre

Il faut savoir que l'ignorance des réalités du monde extérieur et des secrets de la politique internationale dont a témoigné un échantillon de citoyens nés des théologiens de la révolution de 1789 et de ses métamorphoses dans le monde moderne ne le cède en rien à l'ignorance des générations façonnées par la religion de la Croix. Dans les deux catéchèses, c'est toute la classe dite cultivée de l'Europe qui n'a bénéficié d'aucune initiation aux affaires de la planète. Si un panel de nos avocats, de nos enseignants, de nos savants avait été présenté aux cinq continents, le monde entier saurait que nos élites post ecclésiales n'ont pas davantage le globe terrestre dans la tête que le clergé du XIXe siècle.

France Inter n'accorde encore que deux minutes chaque matin à Bernard Guetta pour traiter des soubresauts politiques de la planète , parce que la vraie science politique, celle qui tient désormais tout entière dans la géopolitique , n'a pas encore reçu son accréditation au sein de notre " exception culturelle ". En attendant l'intronisation de la planète dans le cerveau de l'" honnête homme " du XXIe siècle, essayez donc d'expliquer à nos élites que l'Amérique se trouve engagée jusqu'aux épaules, aux côtés de son alliée l'Angleterre, dans une guerre inexpiable pour la mise sous protectorat définitif de l'Europe et de la France ! Vous ne rencontrerez que des mines incrédules , parce que la définition du protectorat en droit international public ne fait pas partie de la culture générale de l'intelligentsia française. Consultez Le petit Larousse illustré: Protectorat : Situation d'un Etat placé sous l'autorité d'un autre Etat , notamment pour tout ce qui concerne ses relations extérieures. "

La France politique ignore également qu'il n'y a plus de géopolitique qui puisse revendiquer le titre de science sans se fonder sur une connaissance proprement anthropologique des peuples et des nations et notamment des mentalités insulaires; qu'il n'y a pas de géopolitique digne de ce nom sans un approfondissement du génie bien oublié d'un Hyppolite Taine, qui a étudié l'Angleterre en précurseur de toute la géopolitique qui commence de prendre forme sous nos yeux. Si vous disiez que Londres exorcise depuis Jules César, Charles Quint , Napoléon et Hitler le désastre que serait à ses yeux un continent politiquement unifié face à ses rivages, vous paraîtriez débarquer de la planète Mars .

La démonstration la plus saisissante de la méconnaissance radicale du monde extérieur dont fait preuve non seulement la "France d'en bas ", mais la " France d'en haut ", peut se mesurer aux passages suivants d'une interview de Richard Perle dans le Figaro du 16 avril 2005.

" Jacques Chirac tente, à mon sens, de développer une identité française, tant au niveau européen qu'au niveau mondial, qui se construirait en opposition aux Etats-Unis. Il oeuvre également pour une conception de l'Europe qui se développerait au titre d'un contrepoids aux Etats-Unis et au sein de laquelle la France incarnerait l'avant-garde d'une vision européenne de l'avenir. Pourtant, cette vision du monde me semble totalement stérile. (…) Je tiens à préciser que je n'ai rien contre l'élargissement de l'Europe et son unification, mais à la condition que cette dernière agisse en alliée et en partenaire. (…) [C'est moi qui souligne]

La France et l'Allemagne nous reprochent régulièrement de nous appuyer sur nos alliés au sein de l'Europe, que ce soit la Pologne ou l'Italie. En stigmatisant l'hyperpuissance américaine , comme c'est souvent le cas dans votre pays, , en nous reprochant notre soi-disant cynisme moralisateur et notre refus du multilatéralisme, la France ne fait rien d'autre, en fin de compte, que d'exprimer son regret de ne plus disposer des capacités économiques et politiques en mesure de peser sur l'ordre mondial, comme ce fut le cas pendant des siècles. (…)

L'intelligentsia européenne, en particulier française, a très mal reçu les deux élections de George W. Bush, le caricaturant à l'envi comme un cow-boy décérébré, inculte et finalement très éloigné de vos critères culturels. Elle avait agi de manière analogue avec Ronald Reagan, qu'on a beaucoup méprisé pour ne pas être un intellectuel, et pourtant l'histoire leur a prouvé le contraire. De même, l'avenir donnera raison à Bush. (…)

Je me suis employé à expliquer en quoi les politiques menées par la France et l'Arabie saoudite continuent de nous poser de sérieux problèmes. Et ces pays ne sont, hélas, pas les seuls. J'inclus également l'Allemagne et la Russie, qui se sont employées, elles aussi, à nous contrer, non seulement sur la question d'une intervention militaire en Irak, mais également sur d'autres dossiers d'envergure, comme les moyens de régler la question israélo-palestinienne, la manière d'envisager nos relations avec le Moyen-Orient ou encore de concevoir l'Europe. (…)

Je ne peux donc que déplorer l'étrangeté des choix diplomatiques menés par la France et l'Allemagne, centre historique de l'Europe en construction. Il faut mettre un terme aux liaisons dangereuses. (…) (Richard Perle interrogé par Marie- Laure Germon)

Richard Perle juge que nous devons mettre toute notre fierté à nous soumettre au nouvel ordre mondial voulu par l'Amérique , et cela sur le modèle des immigrés qui " abandonnent volontiers leurs coutumes ancestrales pour s'intégrer efficacement". Et de conclure: " L'Europe doit encore travailler à créer chez elle le même désir et la même fierté de s'intégrer à nous. " Si vous croyez impuissants les Titans de l'inculture, n'oubliez pas qu'ils sont au pouvoir.

9 - L'histoire sans affûtiaux

Il résulte de l'infirmité intellectuelle d'une Europe pourtant engagée dans un combat dont dépend sa survie politique que cette tragédie ne soulève aucun débat public. Je n'ai cessé de souligner la passivité de notre presse, qui s'attache seulement à rappeler tous les jours que Florence Aubenas et Hussein Hannoun sont pris en otage, alors qu'elle pourrait tout aussi bien et beaucoup plus efficacement annoncer tous les matins : " Aujourd'hui, nous en sommes au 710e , au 711e , au 712e jour de la prise en otage et de l'occupation sanglante de tout le peuple irakien, au 713e jour d'une guerre déclenchée par l'Amérique en violation ouverte du droit international et au mépris de l'autorité juridique et morale l'Assemblée générale des Nations Unies, qui est censée représenter la conscience universelle et les fondements éthiques de la civilisation mondiale. Aujourd'hui nous en sommes au cadavre n° 100317 du massacre de la population civile irakienne par l'armée américaine et au 720e jour du silence de toute l'Europe politique face à l'expansion de l'empire des guerriers du Nouveau Monde ".

Naturellement, c'est sans aucun mérite que je voyais la démocratie militaire des fils de Benjamin Franklin enfler continûment, parce que des centaines d'observateurs et d'analystes ont précédé mes bésicles. Si j'ai commencé d'en parler sur ce site plusieurs mois avant le 11 septembre 2001 , c'est seulement parce qu'en ces temps reculés, une arme fantasmagorique d'un type entièrement inédit avait fait son apparition dans le ciel simiohumain, celle de la " guerre des étoiles ", dont il était bien évident que son aura astrale allait servir de prélude cosmique à la mise en place de la panoplie militaro-théologique qui auréole les champs de bataille mythologiques d'aujourd'hui, puisque la démocratie américaine est devenue une instance sotériologique et rédemptrice. L'esprit religieux débarquait si bien dans la géopolitique que cette discipline ne pouvait plus se passer d'une anthropologie en mesure de radiographier l'encéphale dichotomique des évadés parathéologiques de la zoologie. Et voici qu'un " signe du destin ", lancé le 14 avril de la salle des fêtes de l'Elysée se révèle un cardiogramme de l'Europe; et ce cardiogramme relègue d'ores et déjà dans l'illusoire l'idée même de rédiger une constitution réelle à l'usage d'une Europe à la fois livrée à des secousses sismiques et demeurée à l'état fœtal .

Jamais une construction verbale n'a réussi à dicter sa loi à une politique sur le terrain, jamais un texte juridique ne s'est imposé dans l'arène de l'histoire avant qu'un pouvoir de fait n'eût ressenti l'urgence de se donner une légalité. Ce que l'échantillon de Français censés débattre des articles d'une Constitution fantomale sentait sans doute confusément, c'était qu'on mettait la charrue avant les bœufs et qu'il était ridicule d'installer pour la galerie et seulement pour un effet de manche garanti un Président fictif de l'Europe et une ombre de Ministre des Affaires étrangères censés éblouir la Chine et l'Inde, mais qui ne manifesteraient en rien une volonté politique unifiée, ferme et réelle de l'Europe. Qu'est-ce qu'un continent dont une moitié de la classe politique se place sous le sceptre de l'étranger sans seulement en avoir clairement conscience, tandis que l'autre moitié conduit quelques nations décidées à secouer le joug de la " servitude volontaire " d'un La Boétie, mais sans disposer des moyens de remédier à une ignorance commune au peuple et aux élites, de sorte que ces nations intrépides se sentent aussi isolées que des Diderot et des Voltaire qui auraient tenté d'ouvrir les yeux du Moyen-Age sur le prodige de l'eucharistie.

Le continent né avec la liberté politique a-t-il des chances de gagner la bataille de Salamine de la modernité sans disposer de dirigeants et de pédagogues capables de l'informer ? Au cours des négociations de la Convention qui ont abouti à la rédaction d'un projet fantasmé de Constitution pour l'Europe , j'avais souligné sur ce site que l'histoire réelle allait manquer de gentillesse et qu'elle renoncerait à passer par le portillon fleuri qu'on lui aménageait, parce que Clio n'est plus de la première jeunesse et qu'à son âge on rejette les fanfreluches et les colifichets dont des galants voudraient l'attifer.[L'Europe au rendez-vous de son destin politique (sur la mission de M. Giscard d'Estaing), 28 mai 2002]

Le 1er mai 2005