Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact

A propos des caricatures de Mahomet
Mort et résurrection de l'Europe de la pensée

 

 

Après un siècle de naufrage de la raison dans l'utopie politique, l'Europe semble obéir à l'oscillation qu'elle a déjà connue entre la raison convulsive ou délirante des constructions mythologiques et les platitudes raffinées des décadences. Entre ces deux formes de la superficialité d'esprit, le débat sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne soulève la question du déclin et de la paralysie de la réflexion politique.
A l'occasion d'une lettre ouverte à l'ancien Ministre des affaires étrangères, Manuel de Diéguez diagnostique les contradictions internes à l'encéphale occidental et exprime l'espoir que des têtes politiques solides prendront la relève de la démission des intellectuels.


1 - Votre courage diplomatique de soutenir M. Giscard d'Estaing
2 - Cassandre et la gauche
3 - De Gaulle visionnaire
4 - L'avenir intellectuel de l'Europe
5 - Le débat sur la cohérence mentale de l'Occident
6 - Saint Ambroise, Symmaque et Jean Paul II
7 - Le panculturalisme et la politique américaine d'éclatement de l'Europe
8 - Le démantèlement de la raison européenne
9 - La paralysie de la raison française
10 - Les promesses de la raison et le retour du tragique
Conclusion

Monsieur le Ministre,

Il est rare qu'un ancien Ministre des affaires étrangères éclaire les Français à la lumière de la pleine liberté de parole qu'un changement de la majorité gouvernementale lui a permis de recouvrer. Vous vous y êtes exercé dans l'émission " Res publica " du 27 novembre avec la rigueur et la précision d'esprit qui vous ont permis, en plein accord avec le Président de la République, de tenir d'une main ferme et pendant un lustre entier le sceptre de la raison et de la pensée politiques de la France sur la scène internationale. J'ai le sentiment que vous êtes en outre le précurseur discret d'une mutation de la problématique qui régissait la construction européenne antérieurement à la remise providentielle de la Ve République sur ses rails.

1 - Votre courage diplomatique de soutenir M. Giscard d'Estaing

Certes, vous avez évité d'énumérer les obstacles qui vouent les efforts politiques de l'Europe des Quinze à un échec certain; mais vous avez reconnu que nous courons tout droit vers l'inexistence diplomatique et vous avez déclaré avec l'honnêteté d'esprit qui fait votre force que, dans ces conditions, " nous recommencerons tout à zéro pour sortir du magma", parce que jamais nous ne nous résignerons au vrombissement dans le vide auquel nous nous sommes livrés pendant un demi siècle.

Certes encore, vous n'avez pas déclaré sans détours que l'Amérique et l'Angleterre se montrent les ennemies résolues de l'Europe depuis le traité de Rome, comme le général de Gaulle l'avait compris et qu'avec l'aide déterminée ou inconsciente des États satellites qu'ils ont introduits dans la place - la Suède, la Hollande , le Danemark et sans doute l'Italie et l'Espagne de demain - l'ambition d'arracher le Vieux Continent au néant est sur le chemin de l'échec. Mais, dans le même temps, vous avez soutenu avec la loyauté qui s'attache au bon sens le refus de M. Giscard d'Estaing d'accueillir la Turquie en Europe ; et vous avez souligné avec la franchise qui appartient à la logique que les verdicts de la géographie sont irréfutables. Puisque le Président de la Convention européenne a eu le courage d'écrire noir sur blanc que la candidature de la Turquie est proposée par les ennemis de l'Europe et que l'alliance de l'Amérique avec l'Angleterre n'a pas d'autre finalité que de laisser l'Europe dans les limbes, la portée de votre engagement à ses côtés s'éclaire d'une vive lumière.

Votre position d'annonciateur lucide de la France retrouvée apparaît, de surcroît, dans la retentissante crudité de l'article que vous avez publié récemment dans Le Monde *et dans lequel vous avez rappelé que l'élargissement de l'Europe retirera toute chance à notre civilisation de jamais rendre majoritaire, donc réalisable, la condition fondatrice de toute puissance politique - la volonté - et qu'à ce compte, la course précipitée du Vieux Monde vers le spectre de la " vaste zone de libre échange ", également prophétisée par le général de Gaulle, subirait une accélération mortelle . Mais ce n'est pas pour s'y précipiter plus sûrement qu'on montre du doigt un précipice.

2 - Cassandre et la gauche

Vous avez joué le rôle de Cassandre de la gauche. Aiderez-vous la France de Richelieu, mais aussi de Descartes, à forger l'unité de réflexion d'une nation décidée à dissuader le déclin et à sceller notre politique étrangère du sceau de la cohérence intellectuelle? Puisque l'Amérique se veut le nouveau Charles Quint de l'Europe , nous souviendrons-nous de la politique de François 1er, qui ne s'adresserait plus au " Grand Turc " aujourd'hui, mais à la Russie et à la Chine pour secouer le joug qui pèse sur l'Europe et la France, et de la politique de Richelieu, qui combattit l'alliance des protestants français avec l'Angleterre à La Rochelle, mais appela la Suède protestante à son secours contre la Maison d'Autriche ? L'union monétaire devait jouer le rôle d'un levier politique. Mais puisqu'un poussin inattendu est sorti de l'œuf de l'euro - un nouvel alibi pour fuir la responsabilité politique - faisons résolument appel aux enseignements des XVIe et XVIIe siècles pour réveiller l'Europe entière.

Votre prise de position du 27 novembre marquera une date charnière entre deux politiques extérieures de la France, celle qu'un monde déchiré par la guerre froide entre le capitalisme et l'utopie et dont Staline avait imposé les contraintes à l'Europe, d'une part, et celle, d'autre part, qui permettra à la France de conclure une étroite alliance avec la seconde puissance européenne qui dispose du droit de veto, la Russie des Tsars. Les États-Unis ont compris la nouvelle distribution des cartes longtemps avant nous : sitôt le mur de Berlin écroulé, ils se sont empressés de courtiser la sainte Russie tout en nous empêtrant dans les rets devenus inutiles de l'Otan et d'asservir l'Europe à un fantôme, la France exceptée.

Et maintenant, avec quel retard nous combattons avec succès les efforts titanesques de la politique de Washington pour changer l'ex Union soviétique en une alliée ou une complice ! La Ve République ressuscitée a su bondir sur l'occasion de ses retrouvailles avec l'histoire du monde pour retrouver le génie politique de la France. De votre côté, vous n'avez pas manqué de rappeler qu'après cinq années de perdues par le Chancelier Schröder, l'alliance avec l'Allemagne, qui demeure indispensable, n'est sans doute plus suffisante pour rallier l'Italie et l'Espagne à une véritable politique européenne. Toute votre réflexion souligne que s'il faut " tout recommencer ", ce sera par d'autres voies. Par quel prodige un " noyau dur " se durcirait-il ?

Que verraient au premier coup d'œil Richelieu et même Mazarin s'ils revenaient parmi nous, sinon qu'il est impossible de métamorphoser en forteresses de la volonté des nations truffées de bases militaires américaines sur leur sol depuis cinquante sept ans et conservées treize ans après la disparition d'un ennemi qui s'est évaporé de lui-même sans qu'il ait fallu le terrasser ? La seule nation qui a osé demander à l'occupant abusif de retirer ses troupes en pleine guerre froide est aussi la seule à jouir de la souveraineté entière qui lui permet de chercher des alliés hors d'une Europe vassalisée pour longtemps. Quand nos historiens observent le déclin de Rome, ils sont stupéfiés par l'extraordinaire passivité qui accompagne les agonies de la liberté. Qui aurait cru que la civilisation européenne née à Salamine et vieille de vingt-cinq siècles serait prise d'une maladie de langueur qui la ferait périr dans la léthargie ? Mais, dirait Richelieu, la Russie est désormais en mesure de poursuivre dans la paix le rêve que la tyrannie lui interdisait de nourrir. Comment renoncerait-elle à son destin de retrouver toute sa place sur le Vieux Continent ?

3 - De Gaulle visionnaire

En vérité, votre successeur au Quai d'Orsay a aussitôt su reprendre et actualiser l'alliance avec l'Est que le Général de Gaulle avait prématurément inaugurée avec Krouchtchev . Si Richelieu armait la Suède contre le catholicisme au nord de l'Europe et le catholicisme contre le protestantisme en France, c'est parce que la politique internationale fourbit la divinité utile ou nécessaire au gré des nations et des lieux. Le ministre de Louis XIII était cardinal de surcroît, ce qui l'a aidé à apprêter la tête faible du roi par la théologie dont la France avait besoin à tel moment et à tel endroit. De même, de Gaulle était catholique. Mais la politique étrangère de la Ve République avait subi l'épreuve d'un double échec, celui de l'alliance avec la moitié catholique de l'Allemagne, que le Président Kennedy, catholique lui aussi, était venu vider en toute hâte de sa substance devant un Parlement de Bonn alors entièrement aux ordres de Washington ; puis l'échec d'une tentative d'alliance avec la frileuse Italie.

Le général s'était alors résolu à lancer le défi d'une alliance avec l'Union soviétique athée tout en combattant l'allégeance du communisme français à Moscou. Cette politique a échoué pour des raisons eschatologiques : les chars russes étaient encore trop rédempteurs pour ne pas noyer dans le sang, à Budapest et à Prague, l'hérésie du salut capitaliste. Mais la Russie est désormais guérie de la religion prolétarienne, guérie du messianisme de l'égalité entre les hommes, guérie de la dernière en date des sotériologies libératrices. Puisqu'une Europe veuve de toutes les théologies du ciel et de la terre est condamnée à retrouver le génie de Richelieu, l'heure a sonné, pour la solitude de la vérité, de retrouver la science classique de l'équilibre des forces entre les États souverains dans un monde à jamais délivré des folies du ciel et de chercher loin des Quinze ou des Vingt-cinq les moyens réels et seuls décisifs d'assurer le réveil politique de la civilisation européenne.

Mais l'alliance avec la Russie et, demain, avec la Chine n'est pas seulement la clé des retrouvailles de l'Europe avec sa liberté, donc avec la cohérence dans l'action sans laquelle il n'y a pas de puissance souveraine; elle est également la condition de l'entrée du Vieux Monde dans un dialogue civilisateur avec l'avenir intellectuel du monde arabe, avec celui de l'Afrique décolonisée, avec le monde hispano américain et avec le Japon ; car la puissance attractive des victoires de l'intelligence qu'exercera un jour dans l'ordre du "Connais-toi" l'Union européenne réconciliée avec son audace intellectuelle d'autrefois lui permettra de renouer avec sa vocation de pionnière socratique ; et pour cela, il est nécessaire qu'elle diagnostique le blocage actuel de la pensée et de la raison de l'Occident. C'est sur ce point que je voudrais attirer votre attention, parce que l'histoire de notre entendement est désormais liée à celle de notre raison politique.

4 - L'avenir intellectuel de l'Europe

Depuis la Renaissance, les victoires de notre tête s'étaient voulues parallèles aux conquêtes de la vérité politique. Du coup, l'évidence était tombée dans l'oubli que les progrès les plus significatifs dans la connaissance de notre cerveau se sont toujours insinués au plus secret de l'écrasement même de la pensée critique qu'enregistrent les déclins. C'est une Athènes déjà frappée à mort par Lacédémone qui voit naître un Platon, c'est une Rome agonisante qui pousse sur le devant de la scène une idole un peu moins primaire que les précédentes et qui remplace avec quelques avantages les dieux présents dans le bois ou la pierre, c'est dans les ténèbres du XIe siècle qu'Abélard découvre l'opération mentale d'abstraire qui désacralise le concept.

C'est que les avant-gardes de l'intelligence surgissent au cœur des pires décadences ; et c'est toujours de l'ignorance et de la sottise communes au peuple et aux élites qu'elles font leur proie dans l'ombre, tandis que les époques euphoriques associent les triomphes superficiels du rire à ceux d'une raison qu'elles croient avoir mise définitivement en marche. L'arme raffinée des déclins est l'ironie, celle des États fiers de leur force, le sarcasme grossier, celle des démocraties laïques, un silence trop prudent pour faire progresser la question; mais le sourire discret de la connaissance manque moins souvent sa cible que la moquerie ouverte. La liberté de parole est irremplaçable sur la place publique, mais elle jette bien souvent le voile d'une fausse clarté sur les échecs profonds et invisibles qui frappent la raison courante. Dans les décadences, une lumière supérieure éclaire quelques esprits sur les contradictions de la raison optimiste, donc superficielle et facile, que le grand nombre n'aperçoit pas. La lucidité est toujours solitaire et tragique. La programmation du décès politique de l'Europe rendra-t-elle l'encéphale de l'Occident moins retentissant, mais plus fécond de faire boire au monde la ciguë du savoir rationnel avec une parcimonie ravageuse?

5 - Le débat sur la cohérence mentale de l'Occident

C'est pourquoi le débat occasionnel sur l'entrée de la Turquie en Europe n'est pas politique, du simple fait que cette adhésion sera refusée pour des raisons de bon sens - on ne fonde pas une politique sur la nébuleuse d'une Europe sans frontières. Mais il se trouve que la Turquie pose par la bande la question décisive de la cohérence cérébrale, donc de l'identité intellectuelle, non seulement de l'Occident mais de la civilisation mondiale tout entière. Cette illustration indirecte de la confusion mentale à laquelle le Vieux Monde est livré pose la question de l'avenir de la civilisation née avec la raison politique. C'est dans cet esprit que je voudrais commenter votre loyal accord avec M. Giscard d'Estaing, tellement il serait équitable à son égard - et vous en êtes d'avance convaincu - de le créditer d'une réflexion de fond sur les critères mêmes qui définissent l'identité cérébrale encore flottante de l'Europe .

Pourquoi la Turquie fournit-elle une occasion paradigmatique de démontrer le parallélisme entre le naufrage des cerveaux et celui du courage politique, sinon parce que l'Europe des bureaux commence de s'inquiéter des carences dont souffre la boîte osseuse d'un Continent à la recherche de son identité ? L'Occident a échoué à brandir un totem identitaire unique et qui devait faire merveille, l'effigie de Charlemagne. Une civilisation en quête d'un label se demande si quelques symboles suffiront à lui fournir l'anneau magique qui lui permettrait de se reconnaître à ses banderoles. Mais elle ne possède pas encore la science anthropologique qui lui permettrait de se demander si la scission cérébrale d'un État islamo-laïc ne serait pas, en profondeur, celle de l'Europe elle-même et, par delà, celle de notre espèce tout entière, qui ahane à légitimer tout ensemble les " droits de l'homme " et ceux d'un maître mythique de l'univers. Du coup, la question devient décisive de savoir si les déclins intellectuels des civilisations sont parallèles à leur décadence politique et si dans ce cas, l'Occident illustrera à son tour cette tragique concomitance. Pour le savoir, il convient de confronter le sort de la pensée critique avec celui des cultures et de comparer leurs destins respectifs.

6 - Saint Ambroise, Symmaque et Jean Paul II

Si vous observez le sort que l'Occident d'aujourd'hui réserve à la réflexion sur la nature de l'esprit humain, vous noterez combien le débat est ancien. Au troisième siècle, saint Ambroise avait demandé l'expulsion de la statue de la Victoire qui se dressait dans l'enceinte du Sénat depuis la défaite de Carthage. Symmaque avait défendu le dieu victorieux d'Hannibal au nom de l'identité psychique du peuple de la Louve. Les divinités, disait-il, expriment l'âme, l'esprit et les titres de gloire des divers peuples de la terre. Ambroise lui avait répondu sur le mode sarcastique : où avaient-ils la tête, les dieux qui se faisaient entendre dans le gosier des oies du Capitole ?

Dix-sept siècles plus tard , Jean Paul II retrouvait devant le Parlement italien les arguments respectifs de Symmaque et de l'évêque de Milan : la future Constitution européenne devait se référer aux vérités éternelles de la révélation chrétienne qu'exprimait la théologie immuable du seul Dieu véritable, celui dont l'Église catholique exprimait la nature, les directives et les volontés. Mais, dans le même temps, le Dieu de la croix se réclamait de l'identité territoriale du Vieux Continent , donc du moule psychoculturel dans lequel notre civilisation s'est coulée depuis vingt siècles. En raison de l'effritement de son corps doctrinal, le Vatican demandait subitement à l'autorité contingente des mœurs et des coutumes bimillénaires des peuples européens d'épauler l'autorité du surnaturel fatigué des chrétiens - et les mânes de Symmaque en ont été fort aises.

Mais comment une civilisation oscillante depuis la Renaissance entre la caution intellectuelle des simples cultures et une dogmatique délabrée jugera-t-elle les sceptres opposés du temporel et de l'intemporel et comment cette bancalité de l'encéphale européen est-elle liée à notre déclin politique ? Comme Ministre des Affaires étrangères, sans doute êtes-vous bien souvent tombé des nues au spectacle de la candeur confondante non seulement de la plupart des intellectuels, mais également de nombre d'hommes politiques au chapitre des relations réelles entre les grandes puissances. Mais cette naïveté a des sources très profondes et qui tiennent à la nature même du cerveau humain au stade actuel de son évolution.

7 - Le panculturalisme et la politique américaine d'éclatement de l'Europe

Pour le comprendre, il faut observer comment la politique américaine tente d'aggraver la confusion mentale qui règne entre les structures psychiques polymorphes, subjectives et précaires qui président aux cultures locales, d'une part, et, d'autre part, les souverainetés anachroniques d'une raison prétendument universelle et dont se réclament le monothéisme unifié et résolu de l'Islam et ceux, branlants, d'un christianisme et d'un judaïsme effrités et minoritaires. Vous savez que les États-Unis reprochent à la France de " persécuter " la secte Moon ou la scientologie pour le motif qu'il s'agirait de religions " authentiques ". C'est jouer sur le velours, puisque la France laïque proclame urbi et orbi que toutes les religions sont seulement des manifestations culturelles, y compris les trois monothéismes, de sorte que les petits fils de Descartes seraient bien mal venus de ne pas donner le feu vert aux religions encore piteusement situées entre chien et loup et qui ne recueillent, pour l'instant, que peu d'adhérents - mais qui peut présager de la prospérité future de leurs floralies dans une esthétique foisonnante des imaginaires religieux du monde entier ?

Il va sans dire que, de son côté, Washington confesse haut et fort qu'il n'existe qu' un seul Dieu réel , le sien, lequel incarne l' " axe du bien " dans tout l'univers ; et les États-Unis se gardent de clarifier la question posée il y a dix-sept siècles par Symmaque à l'Europe d'aujourd'hui - celle de savoir comment des religions modestement légitimées comme des formes locales de la culture peuvent, en même temps, se réclamer de la vérité théologique, qui est censée surnaturelle et transgéographique par définition.

Que penser du chaos cérébral dont témoigne la civilisation mondiale d'aujourd'hui ? Est-il délibérément instrumentalisé par la finalité politique qui l'inspirerait à l'égard du Tiers Monde ? La question est trop complexe pour l'aborder en quelques lignes et je doute de la profondeur de la science anthropologique des conseillers en machiavélisme culturel du Département d'État américain. Je me contenterai d'observer une confusion mentale sans doute instinctive, mais qui sert les intérêts américains parce que l'Europe la partage largement à son propre détriment. Car le pluriculturalisme ne connait pas de frontières. C'est précisément en raison du statut de l'exterritorialité dont jouit paradoxalement la subjectivité des cultures locales qu'il est interdit à l'Occident culturaliste de s'assigner des limites géographiques.

A ce compte, une union européenne fondée sur l'authentification proprement culturelle du sacré est condamnée à valoriser un corps sans cerveau, tandis qu'une forte musculature cérébrale, fût-elle anachronique sur le modèle théologique, s'accorde nécessairement avec l'unité physico-politique redoutable d'une nation dominante. L'hypertrophie du terme de culture et son extension anarchique aux principales cosmologies mythiques pourtant censées s'imposer par le seul canal d'une révélation surnaturelle, donc miraculeuse par définition, permettrait à l'Amérique d'installer à l'Est de l'Europe le formidable cheval de Troie d'une forteresse des États-Unis , la Turquie coranique, laquelle ferait pendant à celle , non moins armée, de l'Angleterre satellisée à l'Ouest.

8 - Le démantèlement de la raison européenne

Mais si l'Europe se prêtait à un démantèlement de sa raison qui la rendrait, certes, titanesque, mais informe et inerte, ce serait faute que l'Occident ait jamais disposé d'une anthropologie scientifique, donc critique qui lui aurait permis de connaître l'encéphale politico-théologique d'Ambroise et celui, politico-culturel de Symmaque. D'un côté, les théologies sont devenues indéfendables en raison de leur absurdité : aucun Dieu réputé réel et unificateur des cerveaux branchés sur un ciel ne survivra longtemps à la féconde postérité intellectuelle de Darwin et de Freud. De l'autre, la religion confuse des " droits de l'homme " commanderait à l'Europe d'installer Mahomet à Strasbourg au nom de l'universalité diffuse dont un panculturalisme englobant le religieux exprimera l'orthodoxie américaine à l'échelle planétaire. On voit à quel point une politologie qui n'étudie pas les cerveaux demeure éloignée d'une science.

C'est pourquoi le IIIe millénaire appelle une véritable Europe de la pensée d'avant-garde à se placer au cœur de la réflexion politique sur l'évolution de la matière grise de notre espèce. Si l'anthropologie scientifique ne conquérait pas les instruments d'une connaissance des étapes qui ont condamné les évadés de la zoologie à habiter deux mondes à la fois, l'un réel, l'autre délirant, jamais nous ne conquerrons une connaissance rationnelle des fuyards de la nuit ; et si notre espèce dédoublée continuait de tituber entre la platitude et les enchantements, notre continent n'aura plus de destin à l'échelle de la planète, parce qu'il se diluera dans la papauté invertébrée des cultures. Le Vieux Continent se changera-t-il en une boîte de Pandore dont jaillira une civilisation privée de cerveau ?

Il est bienvenu, l'électrochoc de M. Giscard d'Estaing.

9 - La paralysie de la raison française

Deux siècles après 1789, la France ne se demande pas davantage comment les droits proclamés légitimes de la croyance religieuse sont réputés se rendre compatibles avec les idéaux intellectuels d'une République rationnelle qu'on ne s'interroge, à Ankara, sur les fondements derniers de l'État laïc d'un côté et de l'autorité d'Allah de l'autre. Sachant qu'à l'instar de toute politique en possession de la vérité absolue, la théologie devient nécessairement despotique sitôt qu'elle dispose des moyens de mettre la force publique au service du ciel, l'Europe semi rationnelle se contente de rendre l'idole inoffensive en lui conférant un statut ambigu; mais elle se garde de prendre acte de ce qu'il est politique au premier chef et par définition de procéder à la nomination et à la promotion d'un créateur imaginaire de l'univers et d'un contrôleur général du genre humain. Non seulement on laissera en suspens l'examen scientifique de la bancalité politique d'une espèce frappée d'une infirmité psycho biologique insoluble, mais on veillera à protéger à nouveaux frais la vie onirique d'une humanité orpheline de son empyrée le plus récent - le paradis marxiste est décédé à l'âge de soixante deux ans. La France de Descartes salue désormais la " richesse cosmologique " des Pygmées et Vladimir Poutine prend modèle sur la France laïque pour enseigner et prêcher à nouveau la théologie d'Antioche et de Constantinople.

10 - Les promesses de la raison et le retour du tragique

Encore une fois, si ce sont les décadences politiques qui exercent le privilège de ressusciter la pensée critique, parce que, sous l'aiguillon des outrages qu'elle subit, la raison prospective, loin de se complaire dans l'auto glorification des déclins, plonge dans les abîmes de la finitude humaine, quelles sont les promesses d'une renaissance de l'intelligence en lesquelles l'Europe humiliée peut mettre sa dernière espérance? Pour la première fois, on voit naître une distanciation toute nouvelle du regard de la connaissance rationnelle sur le genre humain tout entier, parce que le récit historique naïf ne permet plus d'expliquer les grands événements : on ne rend pas intelligibles la saint Barthélemy, les croisades, l'inquisition, le marxisme , le nazisme , le fanatisme des kamikazes , l' " axe du mal " et son rival, l' " axe du bien ", en les racontant aux enfants des écoles sous la rubrique édulcorante des " faits religieux ". L'histoire aseptisée est morte précisément parce que le déclin politique de l'Europe rend stérile le regard de Pangloss le polyglotte sur le passé du monde.

Telle était déjà la leçon cachée des décadences antérieures à la nôtre: Athènes, Rome, Byzance, Alexandrie ne savaient plus comment narrer leur propre aventure, parce qu'elles avaient perdu le regard des Eschyle ou des Sophocle sur le tragique de l'Histoire - et c'est le tragique retrouvé sous le sceptre de l'étranger qui risque à la fois de précipiter à nouveau l'Europe la tête dans la poussière devant un gibet sacralisé tout en lui offrant une chance de terrasser les tiédeurs de l'intelligence et de donner la victoire aux forces résurrectionnelles de la lucidité .

Si l'Europe pensante se réveille dans la lumière cruelle de la vérité, sans doute sera-t-elle la première civilisation au monde à enseigner même aux enfants en bas âge que personne ne les regarde dans l'univers et que notre cerveau doit se rendre digne de la solitude dont il est le spectateur. Valéry : " Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles " . Peut-être l'heure a-t-elle sonné, pour l'humanité, de survivre acéphale ou de savoir qu'il est mortel de demeurer un enfant terrifié par son ombre. Mais à l'heure où, de Lucien à Voltaire et d'Aristophane à Ubu, le rire ne suffit plus à assurer la vengeance souveraine d'une raison adulte, quelle promesse pour l'intelligence de demain, que la nécessité d'apprendre à regarder les rescapés du monde animal à partir de la planète des lucidités !

Conclusion

En 1865, Claude Bernard publiait son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale. On attend un Claude Bernard de la science politique qui écrirait une Introduction à la connaissance anthropologique de l'encéphale laïc et de l'encéphale religieux de l'Europe .

A l'heure où la culture européenne déserte la superficialité idéologique pour tomber dans la superficialité des plus vieilles recettes de la sagesse au quotidien - l'industrialisation de l'édition passe du délire à la platitude afin de rentabiliser un marché - je me réjouis de ce que quelques esprits politiques, dont vous êtes, donnent à nos intellectuels une leçon d'éthique de la pensée.

M. Védrine pour un « partenariat stratégique »
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 9 Novembre 2002 du Monde
« Le problème de la Turquie a été mal posé au départ », a expliqué, jeudi 7 novembre, au Monde, l'ancien ministre socialiste des affaires étrangères, Hubert Védrine. « C'est un grand pays, stratégique, qui n'est pas en Europe, mais en Asie mineure. » Pour lui, « s'abriter derrière les critères de Copenhague pour exiger toujours plus de démocratie des Turcs » en vue d'une adhésion à l'UE est « un jeu de masques hypocrite. On va de promesse en promesse à leur égard avec une gêne de plus en plus grande ». L'Union doit, dit-il, « fixer ses frontières et bâtir avec des pays frontaliers, comme la Russie et la Turquie, un partenariat stratégique, qui serait plus que l'association, mais moins que l'adhésion ». Et s'il est trop tard pour revenir en arrière vis-à-vis d'Ankara ? « Alors, il n'y a pas de raisons de s'arrêter à une Union à 25. On ira vers une Europe à 35, à 40, avec la Russie, l'Ukraine, la Turquie, les pays balkaniques et du Maghreb, qui sera un grand espace économique et de stabilité, dans lequel l'intégration politique se fera au sein d'un noyau dur » beaucoup plus restreint. *

mise à jour 2 décembre 2002