Retour
Sommaire
Section Europolitique
Contact




DOMINIQUE DE VILLEPIN ET L'AVENIR INTELLECTUEL DE L'EUROPE

A propos de Le requin et la mouette (Albin Michel )

 

L'analyse de Le Requin et la mouette de Dominique de Villepin illustre à merveille la nécessité de faire débarquer l'anthropologie critique dans la politique internationale. Pour la première fois, un ex-ministre des affaires étrangères de la France porte sur le monde le regard d'un anthropologue avant la lettre : ce radiologue des théologies est un connaisseur du messianisme et du manichéisme qui inspirent la volonté de puissance de l'empire américain.

Si la politique des Etats constitue un document anthropologique de première main, les hommes d'action se révèlent des acteurs de la condition humaine que l'histoire place en première ligne. Le philosophe a le devoir de les spectrographier. Mais puisque le fondateur de toute la philosophie occidentale, un certain Platon, est aussi le plus grand écrivain de la Grèce, je me suis demandé ce que nous enseigne de l'intelligence politique et de ses relations avec une poétique de l'histoire l'auteur de Le Requin et la mouette ?

1 - Des rais de photons
2 - L'histoire parallèle de l'intelligence et de la volonté
3 - Le statut scientifique de l'anthropologie politique
4 - La diplomatie et la culture
5 - L'histoire des anges
6 - Une crise des auréoles
7 - La nouvelle documentation de l'historien
8 - Le stoïcisme du diplomate
9 - L'analyse d'un vocabulaire
10 - " Qui veut faire l'ange fait la bête " (Pascal)
11 - La querelle des générations
12 - Qu'est-ce que l'anthropologie politique ?
13 - Comment radiographier une théologie simiohumaine ?
14 - Une histoire de la raison européenne
15 - La mort de la pensée
16 - Les désastres de la candeur
17 - La hiérarchie des esprits
18 - Qu'est-ce que la philosophie européenne?

1 - Des rais de photons

Ce n'est pas une mince affaire que de tenter une spectrographie anthropologique de la politique dont s'inspire un ministre des Affaires étrangères qui n'a pas achevé son dialogue avec l'Histoire et dont le tour d'horizon des affaires du monde auquel il se livre dans Le requin et la mouette nous renvoie au jugement qu'il porte en écrivain et en poète sur l'esprit et le destin de la France. Mais du moins est-il possible de trouver " le fil à plomb de la conscience " qui me permettra de greffer sur un bonheur d'expression de Dominique de Villepin les principaux points d'attache de sa réflexion à l'échelle de la planète et d'en signaler le centre de gravité aux yeux d'une connaissance post darwinienne des enjeux inconscients de la politique internationale d'aujourd'hui. J'hésite néanmoins entre le " fil à plomb " et la baguette de coudrier; car le premier exprime, disait Fermat, une " appétence " de la pesanteur pour le centre de la terre, tandis que la seconde détecte les nappes phréatiques dans le sous-sol des peuples et des nations. Pour descendre au fond du puits, la diplomatie en appelle au spéléologue de l'évolution cérébrale de notre espèce.

Un deuxième problème de la méthode se greffe aussitôt sur le premier : un ministre responsable de l'interprétation politique du passé, du présent et de l'avenir de son pays ne laisse pas le confessionnal qu'est l'écriture avouer au public davantage que le tiers ou le quart de ce qu'il sait et de ce qu'il pense des secrets du monde. Mais cet obstacle se laisse d'autant plus aisément écarter qu'il permet au radiologue de l'encéphale du genre humain d'apercevoir les éclairs d'une lucidité politique d'autant plus aveuglante qu'elle jaillit des plus épais fourrés du quotidien. Exemple : " Après s'être engagés en Extrême-Orient, les Etats-Unis rêvent désormais de remodeler le monde arabe du Maghreb au Moyen-Orient, cette nouvelle poudrière que ses réserves pétrolières rendent cruciale pour les intérêts de l'Occident. " (p.102) De tels rais de photons signifient que , sous des considérations éthiques ou culturelles inspirées par un humanisme bien venu dans son ordre et " respectueux des différences ", le diplomate ne mérite son titre que s'il porte un regard sur la nature des empires en expansion et sur la fatalité qui guide leurs décisions de s'étendre. L'anthropologue capte des feux d'autant plus vifs qu'ils percent le clair-obscur de la conscience tronquée d'eux-mêmes dont disposent les Etats et leurs dirigeants d'un instant. A ce titre, le " Requin et la mouette " devient le bréviaire crypté d'une science politique à livrer aux prospecteurs du " Connais-toi " de demain.

2 - L'histoire parallèle de l'intelligence et de la volonté

Dans la République, Platon analyse les sentiments et les comportements politiques des fils et des petits fils des vainqueurs et des vaincus. Machiavel reprendra et approfondira ces études préanthropologiques. Elles se situent aujourd'hui au cœur de l'actualité politique européenne, parce que les générations nées après la seconde guerre mondiale acceptent l'omniprésence de l'empire américain en Europe et la jugent inscrite dans la nature des choses . Dominique de Villepin, en revanche, note que " les individus troquent sans trop de difficulté, pour nombre d'entre eux, la liberté contre le confort de l'irresponsabilité " (p.256). Il arrive que sa profession de foi frôle la catéchèse politique, mais seulement parce qu'un ministre des affaires étrangères est condamné, par la nature même de la fonction qu'il exerce, à recourir à un dédoublement constant du discours - sinon , sa responsabilité politique ne s'inscrirait plus dans la forme de la parole des Etats qu'on appelle la diplomatie : " Notre message des droits de l'homme doit vivre au service de tous les peuples, ce qui veut dire servir la paix face aux crises, la justice face aux inégalités, et prendre le vrai risque de l'humanité qui est celui du partage. " (p.259) Mais ne nous y trompons pas, Le Requin et la mouette est tout entier un hymne au primat de la volonté : " Notre rêve universel et humaniste ne peut être compris que si nous refusons l'idée d'un Occident tourné vers la seule satisfaction de ses désirs et prompt à désigner des boucs émissaires ." (p.259)

Comment changer la volonté en une arme de l'intelligence ? Dominique de Villepin use d'une forme de la pensée politique qui lui permet de démasquer le singe-homme sans égarer la langue diplomatique en chemin : il métamorphose la référence littéraire en parabole politique. Comment illustrer, par exemple, la guerre frontale de l'Amérique pour la conquête de l'Irak et de son pétrole, comment mettre en scène la politique de la France face au triomphe de la force sur le droit ? Par le récit bien compris de la rivalité entre Ajax et Ulysse. Ce dernier " se distingue des grands héros homériques par sa capacité à user d'autres atouts que la force. Moins imposant qu'Agamemnon, il peut, par sa souplesse et son adresse, rivaliser avec Ajax dans la lutte. Mais il parvient à canaliser cette force, à l'employer avec discernement. " Homère va remplacer les citations bibliques d'autrefois dans le commentaire qui permettait à Bossuet d'admonester les puissants : " Au fil de l'Odyssée , il analyse les situations, use de circonspection, évite entre autres le piège que lui tend Calypso quand elle lui promet l'immortalité. Par sa ruse Ulysse déjoue les dangers d'une mer hostile , résiste au chant des Sirènes, échappe du Cyclope. A cette habileté aux contours multiples, il allie une retenue et une sagesse qui fondent son véritable héroïsme ; en cela il est bien le protégé, l'élu d'Athéna. " (p.133).

Les troupes américaines sont celles d'Ajax ; elles se lancent " inlassablement à l'assaut des remparts troyens " (p.133), elles "prennent l'ennemi de face, elles lui offrent tous les champs de bataille ". Qui est Ulysse ? Le compagnon des rois de la volonté : "Comment ne pas songer à Alexandre, à César, à Charles Quint, à Washington, à Bolivar, à Gandhi ou encore à Napoléon, héros au multiple visage, tour à tour général victorieux , consul pacificateur, empereur législateur, à la fois fils et dompteur de la Révolution." (p.258)

Pour susciter la " prise de conscience et le sursaut " p.(258) , il faut remonter à la célèbre formule de Protagoras: " L'homme est la mesure de toutes choses " ( p.224). Mais le fondement du "Connais-toi" est l'alliance d'une volonté avec une intelligence: " C'est bien de volontés en marche que viendra le sursaut, pour forcer le destin d'un monde qui s'interroge, nourrit les contraires, dessine des horizons neufs et rappelle les angoisses d'un passé disparu. " Si " l'Europe a l'âme grecque " (p.224), c'est parce que les Hérodote , les Thucydide et tant d'autres nous rappellent qu' " immortaliser, voilà à quoi vise l'histoire ". Mais la démonstration littéraire demeurera diplomatique, et cela précisément à la manière de la pensée théologique, qui sait depuis deux mille ans qu'on doit affirmer à la fois une chose et son contraire, parce qu'il faut que le Christ passe à la fois pour entièrement homme et entièrement Dieu sans jamais se diviser - ce que symbolisera à son tour une République entièrement idéale et réputée s'être incarnée dans ses institutions: " Qui croira que la politique européenne de sécurité et de défense se définit contre un Etat ou contre une organisation ? " En voulez-vous la preuve ? Vous allèguerez que " toutes les avancées majeures dans ce domaine ont été accomplies en bonne intelligence avec l'Otan. " (p.235)

C'est qu'à l'égal du bibliste , le diplomate est un homme politique condamné à rendre des comptes tantôt à Platon, tantôt à Machiavel, mais le plus souvent aux deux à la fois. C'est précisément la raison qui condamne l'anthropologie critique à initier la diplomatie à la connaissance de la politique des théologies, donc à la radiographie du cerveau simiohumain biphasé dont les doctrines religieuses se révèlent les parfaits témoins. L'historien ordinaire n'y vaut rien, parce qu'il faut se trouver à la manœuvre pour laisser échapper de temps à autre et comme à la dérobade des renseignements décisifs sur l'art de la navigation . Les chancelleries ne sont pas les sacristies de la démocratie. A chaque page, on entend claquer une détonation. Qu'en est-il des nations vassalisées jusqu'à la moelle ? Si elles entretiennent des liens étroits avec les Etats-Unis , c'est " à travers une relation de protection plus que de partage d'un même esprit d'indépendance " (p.237). Voilà pour la " bonne entente avec l'Otan ".

3 - Le statut scientifique de l'anthropologie politique

Il importe donc de préciser le statut scientifique d'une anthropologie que l'histoire n'appelle pas à paître ses blancs moutons, ce qui facilitera l'examen au microscope de la contribution de Dominique de Villepin à cette discipline. Mais nous savons déjà que cette contribution ne sera pas ad usum Delphini. Il ne s'agit plus de lire entre les lignes, mais à la crue lumière des brèches par lesquelles les secrets simiohumains de la politique entrent avec la violence d'une cataracte dans le tissu du récit toujours prudent auquel l'art diplomatique ne saurait échapper. Talleyrand se garde bien de tenir la plume, et pour cause. Quant à Chateaubriand, il soumet l'histoire d'une France de bergerie aux voix alternées de la monarchie et de la démocratie. Villepin aura été le premier diplomate à doter la nation d'une double épine dorsale : la République sera une et indivisible, mais la raison s'ouvrira à la démultiplication des cultures.

Mais si cette bipolarité divise la France entre un Eden et la terre, ce sera précisément sur le modèle de l'encéphale bipolaire d'une théologie chrétienne divisée, elle aussi, entre ses séraphins et sa géhenne, comme tous les masques sacrés, qui sont schizoïdes par nature. C'est pourquoi l'anthropologie historique et critique observe l'espèce humaine comme le zoologue étudie toutes les espèces à la seule exception de la nôtre. Il se trouve seulement que l'animalité proprement humaine n'est pas connue d'avance et ne se déchiffre pas à y jeter au passage un coup d'oeil désinvolte. Pour l'apercevoir dans sa spécificité , il faut un " discours de la méthode " dont la fonction est de préserver cette discipline du double piège de définir l'homme et l'animal à la lumière de critères dont nous disposerions déjà. Certains anthropologues se sont donné la facilité de caricaturer notre espèce à grand renfort d'artifices destinés à nous faire ressembler d'une manière hilarante à nos ancêtres quadrumanes , ce qui les a conduits à des descriptions saisissantes, mais falsificatrices et plus soucieuses d'épater la galerie que d'éviter le ridicule. La vengeance des nos frères inférieurs ne s'est pas fait attendre : ils se sont appliqués à faire tomber dans l'absurde la pseudo science du Singe nu de Desmond Morris. D'autres anthropologues ont pris le contrepied de leurs imprudents collègues en dressant des portraits hypernarcissiques de notre glorieuse espèce. Ceux-là se sont montrés plus attentifs à idéaliser le singe parlant, donc à lui donner le statut théologal de nos auto sublimations en chaîne que de mettre les terrorisés de la nuit à l'écoute de la véritable histoire de la simiennité qui leur appartient en propre.

L'anthropologie historique tente de cerner l'animalité d'un vivant vocalisé et que son encéphale bifide contraint à s'auto angéliser à une hauteur de quelques pieds au-dessus du sol. Cette discipline se demande quelle est la particularité psychobiologique d'une espèce que sa nature évolutive a portée à s'élever dans le " vide de l'air " qu'évoquait la physique d'avant Pascal. Le singe-homme se porte sur les fonts baptismaux d'un séraphisme bâtard et viscéralement tartufique. Il s'agit d'observer la complexion d'une animalité auto sanctifiée par des théologies ou des idéologies . La singularité d'un animal de ce type est précisément dans sa capacité de se parer de masques vocaux et , par conséquent , de présenter dans l'arène des siècles les exploits semi zoologiques d'un animal mentalement réfléchi entre le monde et ses ciels, hier religieux, démocratiques aujourd'hui . Un tel être se mire dans les représentations flatteuses de lui-même que ses miroirs cérébraux lui renvoient.

C'est à ce titre que Le Requin et la mouette se révèle un réservoir inépuisable de documents simiohumains . Il n'est que de puiser à pleines mains dans ce recueil des prouesses d'une espèce dichotomisée de naissance pour recueillir des renseignements de première main sur les exploits que ses cuirasses intellectuelles ont accomplis dans l'histoire et dans la politique. L'anthropologie critique établit que la simiohumanité est un produit sui generis de l'évolution. Elle radiographie une semi animalité dont les carapaces naturelles sont des masques sonorisés et qui font partie intégrante du capital psychogénétique du singe vocalisé.

4 - La diplomatie et la culture

J'ai déjà relevé que le génie de Dominique de Villepin métamorphose les chefs d'œuvre de la littérature en métaphores politiques. Devenu intelligent à l'école d'Ulysse, le diplomate recourra au paradigme homérique pour faire débarquer le symbolique dans l'histoire des empires. Il illustrera la faiblesse de l'Amérique par la mise en parallèle d'Achille et de la folle équipée de Napoléon en Espagne, où la guérilla conduira le César de la Révolution à la chute. Mais la guerre entre la force et le droit se livre, en réalité, entre l'angélisme simiohumain et la sagesse. " Achille mort, une assemblée de sages délibère pour savoir lequel des deux héros héritera des armes d'Achille promises par Thétis au plus vaillant des guerriers. Ajax est le meilleur au combat, héros doué d'une énergie intrépide au service de sa volonté d'indépendance. Il se déclare assez fort pour vaincre sans le concours des dieux et, ivre de sa puissance, refuse l'aide d'Athéna. " (p.76) De son côté , Ulysse apparaît " comme l'homme du débat, du dialogue , de l'écoute, de la mesure : il préfère convaincre et non imposer, mobiliser et non diviser, inventer et non reproduire les mêmes batailles sans issue : grâce à la ruse du cheval de Troie, il obtiendra la victoire pour les Grecs. " (p.76)

Le débarquement de la métaphore politique dans l'analyse des masques sacrés esquisse une connaissance de l'histoire qu'il s'agira d'élever à l'observation de l'articulation de l'angélisme originel de notre espèce avec la défense la plus féroce des intérêts pratiques des empires : " Au cœur du projet américain en Iraq se trouve la conjonction d'une conviction morale et de la défense d'intérêts objectifs. L'incursion de l'éthique dans la sphère internationale, naguère terrain d'élection de la realpolitik , ne laisse pas de surprendre. " (p.172) Mais c'est ainsi que " Les Etats-Unis creusent chaque jour un peu plus le fossé entre eux et le reste du monde. " (p.194)

5 - L'histoire des anges

Les perspectives ouvertes par la mise en évidence de documents diplomatiques en mesure de conduire à une lecture anthropologique des événements mondiaux conduit la science historique à une intelligibilité de l'actualité politique que la distanciation post-darwinienne du regard de l'humanité sur elle-même aurait dû faire naître depuis longtemps. Un seul exemple : sans un regard sur les masques simiohumains, il sera impossible de peser la proposition de " partenariat " que le Président Kennedy avait proposé à l'Europe le 4 juillet 1962.

Par bonheur, il y a belle lurette que les grands hommes d'Etat portent un regard d'anthropologues sur l'histoire de l'humanité. Afin de démasquer la notion angélique de " partenariat ", Dominique de Villepin se contente de rappeler les arguments de bon sens du Général de Gaulle : une " association concrète entre les Etats-Unis et l'Europe tournerait à l'avantage des premiers en raison du déséquilibre de puissance croissant entre les deux ensembles ; ensuite, l'évolution de la situation stratégique internationale conduirait nécessairement à une polarisation toujours plus forte, qui amènerait les Européens à renoncer à leur marge de manœuvre pour s'aligner systématiquement sur les positions américaines ; en dernier lieu, cet alignement conduirait la France et d'autres Etats européens à se retrouver engagés dans des conflits lointains, étrangers à la défense de leurs intérêts de sécurité. " (pp.236-237) C'est bien à cela que, quarante ans plus tard, les allégeances aveugles des garçons-coiffeurs de la politique ont conduit huit Etats européens, dont l'Angleterre, à porter les valises de l'occupant en Irak . Dominique de Villepin prend soin de souligner que les USA ont naturellement perçu " de manière très négative " le rejet par le Général de Gaulle d'une force multilatérale " dont le commandement serait naturellement confié aux Etats-Unis. " (p.237)

Le récit de Dominique de Villepin présente l'intérêt unique de suivre pas à pas les tentatives des Etats-Unis de se plaquer sur la figure un masque expressément chargé de rendre la guerre vertueuse aux yeux de tout l'univers. Un étonnant résumé de l'histoire cérébrale de l'Europe depuis la Renaissance retracera le chemin parcouru par la raison critique depuis Lorenzo Lotto. On sait que, dans l'Annonciation de ce peintre, " la Vierge tourne le dos à Dieu et à son livre de prières, tandis que l'apparition de l'Ange au visage halluciné fait s'enfuir un chat terrorisé. " (p.21) Mais le masque messianique qu'arbore la démocratie angélique ne s'est fissuré qu'avec l'ascension parallèle de l'évangélisme politique du Nouveau Monde et d'une liberté portant haut le flambeau de la torture. Puis l'ubiquité télévisuelle est devenue la dénonciatrice à l'échelle mondiale de la répression de la résistance irakienne par une Gestapo démocratique. Comment arborer un masque international de la vertu ? L'alliance du Dieu américain avec les idéaux de 1789 permettra à l'anthropologie historique naissante de prendre acte du tournant tragique de l'histoire du monde dont Dominique de Villepin assène l'évidence: "L'Amérique entend établir la paix et la démocratie par la force (…). Ce changement complet de paradigme constitue un véritable tremblement de terre stratégique et diplomatique, comparable, par son ampleur et son caractère inattendu, au renversement des alliances européennes en 1756. " (p.58)

Mais l'anthropologie critique lève les yeux vers le dieu des singes ; et elle remarque qu'il est construit sur le même modèle que l'Amérique . Lui aussi porte le flambeau de la " justice immuable " , lui aussi éclaire le monde à la lumière de la torche que la statue de la liberté tient au bout de son bras à l'entrée du port de New-York , lui aussi attise le feu du diable dans les geôles infernales de son Abou Ghraib et de son Guantanamo souterrains. Pourquoi l'Amérique et le dieu des singes reposent-ils sur le même socle ? Pourquoi, de Dieu aussi peut-on rappeler ce que Pascal dit de l'homme : " Qui veut faire l'ange fait la bête " ? L'anthropologie moderne observera l'animalité de l'homme à spectrographier l'animalité de Dieu , parce qu'il n'y a pas de miroir plus gigantesque de la créature que l'idole devant laquelle elle se prosterne.

6 - Une crise des auréoles

Mais nous assistons au trépas progressif des anges bénisseurs. Jamais l'histoire du monde n'avait offert le spectacle d'une crise aussi aiguë des auréoles. Le christianisme avait réussi à masquer l'ambition politique des Etats sous l'effigie d'une divinité charpentée par une théologie du sacrifice payant et qui sanctifiait l'expansion des empires à glorifier les tributs sacrificiels consentis au duo de Dieu et de César, les uns sur les autels, les autres sur les propitiatoires des champs de bataille. Ce masque sacré avait rempli son office depuis le IIIe siècle jusqu'au concile de Trente et à la saint Barthélemy . Or, nous voyons s'effondrer sous nos yeux le statut religieux du défaussement simiohumain sur la sacralisation de la guerre . C'est que les démocraties sont moins naïves que les monarchies. L'Amérique étale à la face du monde une ambition qu'elle ne réussit plus à cacher sous le talisman d'un droit international qu'elle tient pour un simple colifichet sitôt que la " conscience universelle " fait mine de se montrer indocile aux ordres de son maître .

De ce processus, Le Requin et la mouette dresse un mémorial implacable . Il suffit à l'historiographe de la descente dans la géhenne de tenir un journal fidèle des événements : " Trait saillant de la nouvelle doctrine américaine, l'accent est mis sur l'importance de l'outil militaire dans le règlement des crises, tandis que s'affiche une défiance résolue à l'égard du multilatéralisme et du droit international, que les penseurs néo-conservateurs considèrent comme les instruments des faibles contre le fort. Selon eux, les organisations internationales servent surtout à empêcher les Etats-Unis d'agir alors même qu'ils ont les moyens de le faire."(p.102) Car " l'impérialisme messianique " (p.103) implique clairement que le "passage par les Nations unies " n'est jamais qu'une " formalité nécessaire " (p.110), mais vaine et qui n'interdit en rien le recours au glaive. Au reste, dès octobre 2002 , le Congrès avait autorisé le président américain à utiliser la force à titre préventif : les Etats-Unis conservaient une entière " liberté d'appréciation " (p.113) de la situation, ce qui leur permettait de se soumettre du bout des lèvres au droit international tout en conservant intacte " la possibilité de s'en dégager au moment où ils le jugeraient opportun " (p.113).

Le drame se déroule à l'école d'une logique shakespearienne de la fatalité: " Chaque jour la communauté internationale était placée devant le fait accompli " (p.120) et cela " sans que rien fût officiellement dit ". Quelques heures seulement après l'expiration de l'ultimatum du président américain à Saddam Hussein , " les opérations militaires s'engagent . Alors que le Conseil de sécurité vient d'entendre Hans Blix, ancien ministre des affaires étrangères suédois, présenter un programme de travail des inspecteurs, des bombardements massifs s'abattent sur la capitale irakienne et sur plusieurs autres villes du pays. L'artillerie prend pour cible les infrastructures assurant l'alimentation en eau et en électricité , afin de désorganiser la défense iraquienne et de démoraliser la population. " (p.122) Puis, le 1er mai, à bord du porte-avions USS Abraham Lincoln , au large des côtes de la Californie, " le président Bush annonce la fin des grandes opérations en Irak. " (p.123)

Alors, le récit paradigmatique permet à nouveau au diplomate de dire la vérité sous le voile transparent de la métaphore. En " fidèle disciple des Lumières ", Napoléon est persuadé que " toute l'Espagne va se lever d'enthousiasme à la perspective de sa régénération. Erreur fatale qui ignore à la fois l'orgueil national d'un peuple - forgé dans sa résistance à l'invasion musulmane - et le caractère de sa société, farouchement royaliste et catholique. " (p.126)

7 - La nouvelle documentation de l'historien

Mais l'anthropologie historique accède à une documentation psychogénétique que le diplomate ne saurait se permettre d'évoquer, même quand le ministère des affaires étrangères a changé de titulaire. Car la semi animalité qui caractérise une espèce angélisée de naissance ne parvient à s'étaler en plein soleil que dans la manière dont elle se branche jour après jour sur notre matière grise. Observons comment la scission originelle de notre encéphale assure la réussite de la greffe de l'imaginaire religieux sur le réel ; observons comment l'examen de la bipolarité cérébrale de l'humanité et de la divinité qui la dédouble permet à l'anthropologue de suivre le récit historique pas à pas. Rien de plus facile , puisqu'il n'est pas de diplomate sérieux qui ne sût parfaitement et depuis des années que la fable selon laquelle Saddam Hussein aurait disposé d'armes de dissuasion massive ressortissait à un simulacre diplomatique orchestré à l'échelle de la planète et de la taille des Croisades. Le monde entier a pu assister à une gesticulation para théologique destinée à cacher à la créature et à son ciel que les Etats-Unis préparaient de longue date la guerre " préventive " en Irak et que le 11 septembre 2001 leur a servi d' " opportunité " , comme le dira Condoleeza Rice .

Un masque simiohumain ne se rend observable en tant que tel que si l'on sait déjà qu'une dénonciation solennelle du cynisme théologique du singe-homme - par exemple, un discours biblique de Kofi Annan à la tribune des Nations Unies - n'aurait non seulement convaincu aucun Etat, mais aurait été rejetée avec des mines horrifiées par le monde entier. La simianthropologie , en revanche , ne saurait prétendre au rang d'une science expérimentale si elle validait le subterfuge colossal qui fonde la définition même du genre simiohumain sur l'idole qu'elle veut être à ses propres yeux et qu'elle a forgée à son " image et ressemblance " . A ce titre, il est de bonne méthode de s'en tenir au sacrilège fondateur de toute science - l'examen objectif des faits . Après de longs mois de silence et de paresse, le rapport d'une Commission désignée par le Congrès a feint d'établir ce que tout le monde savait - à savoir que l'invention de l'existence d'armes de destruction massive qui se seraient trouvées entre les mains de Saddam Hussein s'inscrivait dans le montage d'une stratégie de mise en place d'un masque mondial de l'éthique, celui de la " conscience démocratique mondiale " . A force de traîner les pieds, ce ne sera qu'en octobre 2004 que ce rapport permettra à John Kerry d'accuser à la télévision son rival GW Bush de recourir à des " armes de tricherie massive " ; et le président en exercice sera bien empêché de répondre au papefigue: " Vous le saviez très bien, Monsieur Carême-Prenant, et pourtant, vous avez baisé la sainte pantoufle en votant la guerre ". Le secret simianthropologique de ce constat d'huissier sera bien gardé parce que " l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu ".

Lors du second débat télévisé entre Bush et Kerry, le premier laissera échapper : " Il parle d'une grande idée : organisons un sommet. Nous allons résoudre tous les problèmes en Irak par ce sommet. Que va-t-il dire à tous ceux qui participeront à ce sommet ? 'Suivez-moi dans une mauvaise guerre, menée au mauvais moment et au mauvais endroit. Envoyez vos troupes dans une guerre qui nous qualifions d'erreur'. " Et le second laissera échapper : " Le monde entier sait qu'il n'y avait pas d'armes de destruction massive en Irak. C'est pour cette raison que le Congrès a donné au président l'autorisation d'utiliser la force , et non pas de se débarrasser du régime. " Y a-t-il un hérétique dans la salle qui ait entendu cet aveu ? Ni l'un , ni l'autre des candidats n'a pipé mot d'un totem qu'on appelle encore le " droit international " en Europe.

L'anthropologie historique est condamnée à traquer l'histoire simiohumaine en amont de l'information officielle. Mais quel vivier qu'un essai qui nourrit la science historique d'une lecture métaphorique des grands événements ! Voici les " dérives de l'esprit de conquête" (p.125) qu'illustre la campagne de Napoléon en Espagne , alors que sa puissance égalait celle des Etats-Unis deux siècles plus tard. " En 1808 Napoléon est à l'apogée de sa puissance. Victorieux à Austerlitz, Iéna, puis Friedland, il n'a plus de rival militaire sur le continent. Mieux, il possède un allié en la personne du tsar de Russie " (p.125). Mais , comme Washington aujourd'hui " il s'autorise à tout oser " et il n'attend plus " d'être attaqué pour riposter " (p.125) . Villepin passe à grandes enjambée d'Homère au grand Corse, d'Alexandre à Bolivar, de César à Gandhi. Se doute-t-il qu'il convie l'histoire du monde à se placer sous le regard des descendants de Kant qui, le premier, a su que les événements tournent autour de l'encéphale humain comme les planètes autour du soleil . " Voyant qu'il ne réussissait pas à expliquer les mouvements du ciel en tenant pour acquis que l'armée entière des étoiles tournait autour du spectateur , il se demanda s'il n'aurait pas plus de chance en faisant girer l'observateur autour des astres. (Kant, Critique de la raison pure )

8 - Le stoïcisme du diplomate

Mais il y a plus : le quai d'Orsay n'aurait pas été entendu s'il n'a pas pris soin de feindre à son tour de croire que les armes de destruction massive auraient pu exister et qu'il convenait donc de vérifier cette hypothèse avec le plus grand sérieux apparent, en s'aidant d'un appareil d'observation aussi gigantesque qu'inutile: deux mille paires d'yeux chercheraient pendant des mois les fioles imaginaires d'un poison mortel, ce qui permettait à la nation de Descartes de gagner un temps précieux et de démasquer l'empire aux yeux du monde entier dans le cas où son aveuglement le précipiterait dans la guerre ; car tout le monde verrait clair comme le jour que le roi de l'univers voulait seulement se draper dans les somptueuses parures morales des démocraties. Pendant ce temps, l'histoire réelle tirait les magiciens par la manche : " Maîtres du terrain, les Etats-Unis découvrent les difficultés de leur position. Ils se heurtent tout de suite à une résistance certes sporadique, mais qui, jour après jour, fait dans leurs rangs des blessés et des morts. De cette situation, tout le monde va payer le prix : les pays de la coalition, dont les contingents sont cruellement frappés les uns après les autres ; mais également l'ensemble de la communauté internationale, comme l'attestent les attentats du 19 août à Bagdad contre le Comité international de la Croix-Rouge et les Nations unies, ou Sergio de Mello trouvera la mort . Sans parler de la population irakienne , qui dissimule mal son désarroi . " (p.123)

C'est en diplomate stoïque que M. Dominique de Villepin évoque un " monde insaisissable ", dont il feint de croire qu'il aurait tout subitement perdu ses " repères naturels ", alors que le vaisseau n'a ni mât , ni gouvernail, ni ligne de flottaison. L'héroïsme du Quai d'Orsay le conduit à exorciser le vide du monde ; mais les idéaux de la démocratie sont devenus des spectres sur la terrasse du château d'Elseneur .

Exemple : en 1995 , le président Chirac avait tenté en vain d'obtenir des Etats-Unis leur retrait du port de Naples, dont cet empire dispose depuis 1945. Mais la puissance militaire américaine repose depuis six décennies sur l'acquiescement des démocraties du monde entier à l'implantation d'un réseau serré de bases militaires sur les cinq continents, ce qui permet au Nouveau Monde d'intervenir par la force des armes et en quelques heures sur tout le globe terrestre. Chacun sait que ce sont les régiments de l'Otan, dont le secrétaire général est toujours un homme-lige choisi par Washington, qui ont permis de mener à pied d'œuvre les troupes d'intervention en Irak ; chacun sait que la stratégie de la France visait à paraître s'intégrer à l'Otan militaire afin de tenter de démantibuler cette gigantesque machinerie de l'intérieur ; chacun sait que cette opération a échoué, bien que la France fût allée, à l'époque jusqu'à promouvoir l'entrée de nouveaux pays de l'Est dans cette organisation vassale, afin de mieux donner le change à Washington . A conjuguer leurs efforts, deux princes de l'Eglise, Richelieu ou Mazarin n'auraient pas fait mieux - mais les peuples calvinistes sont souvent plus retors que les cardinaux de Curie de la diplomatie.

9 - L'analyse d'un vocabulaire

Décrypter une diplomatie capable de s'exprimer par le détour d'un renversement aussi discret qu'ingénieux des termes d'une proposition, c'est apprendre à interpréter et à exploiter des renseignements livrés à la logique anthropologique de l'histoire par l'inconscient qui guide les écrits les plus soignés. C'est ainsi que Dominique de Villepin évoque tour à tour le " messianisme impérialiste " de l'Amérique et son " impérialisme messianique " (p.103), alors que seule cette seconde formulation souligne l'essentiel , à savoir que la volonté politique se place nécessairement en première ligne et conduit la bataille, puis " appelle au rapport " son domestique, la théologie chargée de masquer son forfait. C'est l'impérialisme qui a besoin de se donner l'univers manichéen dans lequel le combat du Bien contre le Mal alimentera l'esprit de croisade nécessaire à l'expansion angélique de l'empire . Il en est ainsi en toute théologie : le ciel des singes fait une crise de nerfs au spectacle de la désobéissance de la créature et il la chasse du jardin avant de recourir au génocide du déluge.

Mais, la prudence diplomatique conjointe de l'homme et de sa divinité exige le recours à des précautions grammaticales et à des biais qui constitueront autant de documents anthropologiques précieux aux yeux des radiographes de l'encéphale théohumain. L'inversion des termes dans l'expression le " messianisme impérialiste " deviendra plus heuristique encore au cours de la conférence que Dominique de Villepin a prononcée à New-York au début du mois d'octobre 2004 et qu'il a consacrée au terrorisme international : si vous évoquez imprudemment, disait-il, une prétendue " guerre " contre le terrorisme, vous lui confèrerez tout artificiellement un prétendu statut juridique qui n'appartient qu'à la notion de guerre définie avec soin et sagesse par le droit international et vous ferez bénéficier des kamikazes d'une promotion arbitraire dans l'ordre de la légitimité réservée exclusivement aux conflits armés entre les Etats. Comment le terrorisme demeurerait-il hors la loi si vous le baptisez à l'école des juristes?

Mais c'est précisément l'inverse qu'exprime l'impérialisme messianique ; car le terrorisme dispose, pour sa part, d'un statut juridique confortable et reconnu, celui qui appartient à la notion de résistance depuis l'occupation allemande de l'Europe et qui suffit largement à légitimer les attentats dans les guerres asymétriques. On sait que ce genre de conflits armés remonte à la lutte d'Israël contre les légions de Titus : les zélotes empoisonnaient les puits, puis en accusaient l'occupant romain . En l'espèce, c'est seulement l'empire américain qui a besoin de l'artifice de métamorphoser son combat sanglant contre la résistance irakienne en une prétendue " guerre mondiale " contre un ennemi censé jouir en tous lieux des apanages propres aux Etats .

Pour que la guerre cosmique entre le Bien et le Mal puisse faire bénéficier une croisade manichéenne d'un semblant d' assise juridique, la notion de guerre est absolument indispensable à un vainqueur qui a violé, de surcroît, le droit international pour remporter la victoire - mais un ex-ministre des affaires étrangères ne saurait dénoncer en public une mythologie dont la critique offenserait gravement le statut d'une espèce que ses simulacres théologiques masquent à titre psychogénétique. On voit que l'inversion des termes de la question - ce serait le messianisme qui commanderait l'impérialisme, et non le contraire - se change en un document anthropologique dont l'interprétation échappe nécessairement à l'historien ordinaire. Il faut se trouver " au timon des affaires " , comme disait le Général de Gaulle , pour connaître la juste place des substantifs et des adjectifs.

10 - " Qui veut faire l'ange fait la bête " (Pascal)

Puisque l'espèce angélique porte le masque d'une éthique dont le crédit dans l'ordre politique dépend strictement des verdicts que la force parvient à lui faire prononcer, comment Dominique de Villepin va-t-il équilibrer la balance dont l'un des plateaux pèse la justice des mouettes et l'autre la force des requins ? Car la balance de Clio est habile à changer de poids et de mesures à l'école des siècles; mais les grands diplomates sont aussi des arbitres capables de trancher entre les droits du glaive et ceux de l'esprit. A ce titre, un ministre des affaires étrangères est à la fois livré aux feux de la rampe et un témoin exposé aux canons sur les champs de bataille. L'anthropologie politique porte un regard nouveau sur le génie des Chateaubriand, des Talleyrand ou des Vergennes, parce que les ambassadeurs de l'humanité sont crucifiés sur le gibet de l'histoire : mais c'est entre l'ange et la bête qu'ils sont cloués sur la potence que le singe-homme est à lui-même.

A ce titre, Dominique de Villepin occupe une place sans équivalent dans l'histoire des gladiateurs et des martyrs de la diplomatie, parce qu'il n'était jamais arrivé que la politique eût à résoudre des problèmes liés à la définition théopolitique des nations et à la survie psychique d'une civilisation de la pensée. A-t-on jamais vu une chancellerie conviée à traiter de l'âme d'un continent ? " A l'ouest, le coût économique de l'élargissement préoccupe et l'on doute de l'efficacité d'une Europe qui ne cesserait de s'agrandir sans que les nécessaires réformes de procédure soient menées à bien ; la liste des nouveaux candidats laisse entrevoir la perspective d'une Europe toujours plus nombreuse, mais à l'identité toujours plus fragile , et qui pourrait perdre en substance et en profondeur ce qu'elle aurait gagné en étendue." (p.228). De leur côté, les partisans et les adversaires de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne échangent leurs arguments sans même se poser la question de savoir s'ils disposent d'une connaissance anthropologique suffisante de l'espèce simiohumaine pour répondre à la difficulté de savoir ce qu'est un mythe religieux et à quelle profondeur encore inexplorée de la semi conscience de l'humanité la croyance plonge ses racines. (La Turquie, Allah et l'Occident) Le même problème se pose à l'Est. Les nouveaux membres " parviendront-ils à défendre leur jeune identité nationale dans le vaste ensemble européen ? Quelle est d'ailleurs la réalité politique de cet ensemble " (p.228).

Qu'est-ce que l'identité ? Quelle est celle dont témoigne une espèce désireuse de se placer sous la protection d'un maître dans le ciel et sur la terre ? De ce besoin viscéral, les peuples témoignent dans la proportion exacte où leur encéphale dédoublé les pousse vers le mythe ou vers le réel. Ce n'est pas par hasard que seul le pays le plus déchristianisé de l'Europe, la France, a refusé en pleine guerre froide de placer ses armées sous le commandement d'un général américain. Comment l'Europe redeviendrait-elle souveraine si elle devait rester quadrillée par les garnisons de l'empire américain qui se sont installées à demeure sur son territoire il y a soixante ans ?

11 - La querelle des générations

Face à une Commission de Bruxelles désormais placée entre les mains de l'Amérique et de l'Angleterre, donc condamnée à glisser sur la pente d'une allégeance perpétuelle à Washington, la France et l'Allemagne se tournent vers le monde extérieur afin d'y trouver les leviers indispensables à leur lutte contre la vassalisation progressive de l'Europe. " Moscou n'est plus seulement 'la ville des mille et trois clochers et des sept gares' dont rêvait Cendrars , mais une capitale voisine et en prise directe avec la vie continentale" (p.229). Et puis, il faudra également se diriger vers le sud. " Au fil des siècles, elle [l'Europe] y a puisé une large part de sa richesse. Ces échanges entre les deux rives du mare nostrum se poursuivent aujourd'hui. Leurs destins sont liés. N'oublions pas que le nom de l'Europe est celui d'une jeune princesse de Tyr, en Phénicie , enlevée par Zeus. Aujourd'hui, notre fidélité à cette origine mythologique passe par la conscience du rôle particulier de l'Europe vis-à-vis des pays du sud de la Méditerranée . Nous voulons traduire dans la réalité les songes que nos peuples portent depuis des siècles dans leur cœur " (pp.229-230). Jamais la France politique n'avait eu à évoquer la synergie entre les empires du rêve et ceux du réel: " Aujourd'hui, nous reconnaissons de plus en plus la nécessité d'une Europe forte sur le plan militaire et diplomatique. La vision d'une Europe qui se complairait dans sa faiblesse et son impuissance, sans pour autant se priver de donner des leçons , ne correspond tout simplement pas à la réalité " (p.232).

Mais est-il exact que " l'Europe a compris qu'il lui fallait prendre en main son destin pour assurer sa propre sécurité et pour être à la hauteur des espoirs placés en elle " (p.233) ? Peut-on écrire : " Nous savons que nous ne parviendrons pas à répondre aux menaces contemporaines sans un partenariat efficace et confiant entre les deux rives de l'Atlantique. Nous savons que, de la bonne entente entre l'Europe et les Etats-Unis dépend largement la stabilité internationale. Nous savons aussi que nos valeurs et nos convictions sont trop proches pour qu'une mésentente ne soit pas surmontable " (pp. 235-236) ?

A nouveau se pose la question la plus décisive, celle des variations de température et de contenu de la mémoire historique. Pour la génération née entre 1920 et 1940, il n'était nullement inscrit dans la nature des choses que l'empire américain fût devenu le maître de la Méditerranée. Que dirait-on si la marine européenne disposait des ports d'attache de Boston, de Philadelphie ou de San Francisco ? Que dirait-on si des traités en bonne et due forme accordaient à l'Europe et à titre perpétuel le bénéfice d'une exterritorialité qui lui permettrait d'installer leurs forces à Chicago ou à Los Angeles ? Aussi longtemps que l'on jugera naturel qu'un gigantesque porte-avions américain en route pour l'Irak jette l'ancre dans le port de Marseille en violation de la souveraineté française sur ses eaux territoriales ; aussi longtemps que des centaines d'hommes d'équipage américains se répandront dans la ville en l'absence d'un gouvernement en villégiature; aussi longtemps que le matériel de guerre d'une puissance étrangère empruntera la route de Bologne vers le port de Naples pour y être embarqué à destination de Bagdad avec le secours d'une police italienne chargée de mâter la résistance à mains nues de la population , il n'y aura pas l'ombre d'une souveraineté réelle du continent européen.

Mais seule la génération née entre la fin de la première guerre mondiale et le début de la seconde garde une conscience aiguë de ce que l'irruption de l'empire américain sur la scène du monde est fort récente et qu'elle demeure précaire. Aussi la clé de l'avenir est-elle dans la maturité politique dont témoignera la génération née vers 1970. Sera-t-elle tout ahurie de découvrir que l'Europe de la première décennie du troisième millénaire n'osait pas encore demander à l'Amérique le retrait de ses troupes que le Général de Gaulle, né en 1890 , avait exigé en 1966 dans une Europe encore terrorisée par Moscou?

12 - Qu'est-ce que l'anthropologie politique ?

Avant d'observer au microscope à quelle station Dominique de Villepin se trouve en sentinelle sur le chemin de croix de l'anthropologie politique de demain, trois salves tirées d'une seule page suffiront à convaincre le lecteur que les bouches à feu de cette vigie de la France sont chargées jusqu'à la gueule et qu'il ne manque à son artillerie qu'une science et un art de la cannonade fondés sur une connaissance de l'évolution dans le temps de l'écriture de l'encéphale schizoïde des descendants de Darwin et de Freud ; car le scannage du cerveau des malheureux expulsés de la zoologie qu'une nature cruelle a précipités dans l'univers du langage ne requiert d'autre apprentissage de leur histoire de fou qu'une initiation à ce que " parler veut dire " ; mais pour bien entendre ce qu'on dit, il faut le bathyscaphe d'une simianthropologie . Première salve : " Quel que soit le jugement de l'histoire, les choix de l'administration américaine répondent à une vision cohérente et à un corps de doctrine précis , dont le fondement est simple : les Etats-Unis ont les moyens et le devoir d'exercer leur prééminence, car il est de leur intérêt comme de celui de la planète, de la préserver. " (p.103). Deuxième salve : " Puisqu'elle incarne la démocratie, l'Amérique doit, aux yeux du président George W. Bush et de ses conseillers, assumer sa puissance sans complexes et sans hésiter à écarter ceux qui se dressent sur son chemin ou menacent la pax americana et la prospérité qui doit en résulter. " (p.103) Troisième salve : " En définitive cet impérialisme messianique met en œuvre les ressorts classiques de la puissance au service d'une conception manichéenne du monde , en équilibre entre le bien et le mal. " (p.103)

Dominique de Villepin se présente donc en anthropologue de la politique du seul fait qu'il place les représentations théologiques du monde au cœur de la géopolitique - ce qui exige une connaissance scientifique du cerveau schizoïde d'une espèce scindée entre le réel et l'imaginaire. Depuis son évasion du règne animal, l'encéphale simiohumain s'est scindé entre un lobe branché de naissance sur le monde réel et un second, qui s'est spécialisé dans la sécrétion de multiples univers fabuleux dont les prises électriques permettent de connecter l'histoire avec des signifiants mythiques. Il faut donc interpréter " les pages noircies des siècles " en se mettant à l'écoute de la mouette " ivre d'azur "et au " rire déchirant " afin d'approfondir l'interprétation des documents psychogénétiques fondamentaux que sont les doctrines religieuses .

On sait que les cerveaux les plus primitifs se veulent aussi les plus délirants, de sorte qu'ils ne concèdent au témoignage des sens qu'une étroite lucarne. Parfois, les deux cerveaux condamnés à cohabiter à titre héréditaire sous un seul os frontal se dévalorisent néanmoins l'un l'autre avec tant de vigueur qu'ils se mettent réciproquement hors de combat; mais, d'ordinaire, un équilibre diplomatique relativement stable s'établit entre eux. Les basculements constants de l'un à l'autre et les négociations entre leurs droits et apanages respectifs définissent rien moins que l'humaine condition . Pascal déclare subitement que ses découvertes en géométrie ne valent pas " une heure de peine " ; car il se trouvait relégué aux côtés de ses congénères sur une île déserte où un "boucher obscur " les avait tous condamnés à mort. Le cerveau terrestre est à la peine, le cerveau épouvanté remédie à sa tragique ignorance par la démence codifiée des théologies. Mais pour le diplomate, le problème anthropologique se pose en termes politiques: "Comment dépasser l'opposition entre une Europe méridionale d'imprégnation catholique et une Europe du Nord d'inspiration calviniste " ? (p.223) La question ainsi posée est de savoir si, de son côté , l'anthropologie critique s'enrichit des informations directes ou indirectes que l'action diplomatique de la France lui apporte.

Car l'Occident ne dispose d'aucune anthropologie politique dont la liberté intellectuelle lui permettrait de décrypter les secrets de la dichotomie qui divise l'encéphale simiohumain entre des mondes oniriques et le réel. Il en résulte qu'un ministre des affaires étrangères peut s'autoriser à évoquer la difficulté scientifique de " dépasser une opposition ", mais non se substituer au chercheur dans les laboratoires où les sciences humaines demeurent condamnées à se plier aux interdits culturels de notre époque. D'où une aporie centrale que Dominique de Villepin évoque en ces termes : " Comment oublier en effet, la dimension religieuse, voire mystique, que certains peuples du Moyen-Orient confèrent aux guerres qui les déchirent ? Il revient à la politique d'élaborer des compromis inconcevables pour les religions. Reste que la plus grande violence que l'on puisse faire à un peuple, c'est d'ignorer ses croyances . Ali, le gendre du prophète Mahomet, disait que 'l'homme est l'ennemi de ce qu'il ignore'. " (p.181 )

Comment tenter de vaincre cette ignorance si la censure qu'exerce l'orthodoxie culturaliste européenne sur la recherche anthropologique, qui n'est autre que la recherche fondamentale de notre temps, se trouve inscrite à l'article premier de son credo, où l'on peut lire: " Tu prendras grand soin de confondre les religions avec tous les arts . Tu démontreras l'existence de Dieu à la lecture de Claudel ou de Bernanos . Tu te mettras à l'écoute de Mozart ou de Beethoven en théologien de leur musique. Tu contempleras le ciel à bien observer les chefs-d'œuvre de la peinture ". " L'art de la Renaissance vibre toujours d'une religiosité et d'une foi renouvelées. La peinture italienne , celle d'un Raphaël ou d'un Léonard de Vinci, exprime le sentiment religieux avec perfection et plénitude. " (p.36).

Mais si le " sentiment religieux " est censé suffire à légitimer une théologie, alors il faut saluer la victoire diplomatique que Chateaubriand a remportée à titre posthume, lui qui écrivait dans le Génie du christianisme : " Je ne parle que de théologie poétique ". Malheureusement, le destin poétique de Dieu a quitté l'arène de l'Histoire. Le 11 septembre 2001 a brutalement rappelé à toutes les chancelleries qu'il n'y aura pas de compréhension scientifique de la politique aussi longtemps que nous n'élaborerons pas une discipline capable d'éclairer les fondements anthropologiques des théologies musulmane, juive et chrétienne, parce que le décryptage de l'espèce onirique se situe désormais au fondement même d'une géopolitique éclairée. Comment un humanisme condamné à demeurer acéphale permettrait-il à la diplomatie française de combler son retard - donc de dépasser la simple description culturelle des croyances religieuses ? La conquête d'une intelligibilité en profondeur des ressorts psychophysiologiques du sacré peut seule, désormais, interdire à l'action diplomatique de s'en tenir à la surface de l'histoire et de la politique .

13 - Comment radiographier une théologie simiohumaine ?

A partir de la Renaissance, l'humanisme s'est d'abord engagé dans la lutte de l'Europe pensante contre la superstition qu'on ne baptisera du néologisme " obscurantisme " qu'à la fin du XIXe siècle. Cinq siècles après Copernic, ce sera le refuge des orthodoxies dans l'apologie des cultures qui contribuera à désarmer les théologies déjà agonisantes du Vieux Monde ; mais ce dissolvant coulera sur les croyances encore dans la force de l'âge comme l'eau sur la plume d'un canard. Dominique de Villepin rappelle qu'à la suite du 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme " prit l'aspect d'un combat entre le Bien et le Mal. L'horreur sans précédent comportait un aspect proprement diabolique invitant à l'exorcisme. L'identification des Etats-Unis avec le Bien était d'autant plus facile que l'Amérique se pense volontiers singulière. " (p.172).

On ne saurait croiser davantage dans les eaux d'une anthropologie ambitieuse de rendre compte du contenu de la boîte osseuse des fuyards des ténèbres. Qu'est-ce que l'Amérique ? " Création volontaire , originale, sans référence historique , ce pays symbolise un lieu de recommencement . La nation nourrit d'elle-même une vision idéologique, intemporelle, qui se double fréquemment de la croyance en une certaine virginité morale propre à exercer un effet d'exemplarité à travers le monde." (p.172). On ajoutera : "Que ce soit dans l'isolationnisme caractéristique de l'époque du président Carter ou dans l'interventionnisme actuel, la politique étrangère des Etats-Unis se caractérise volontiers par une messianisme fondé sur la certitude que le pays est porteur d'un destin manifeste et que cette singularité lui confère des droits à l'égard des autres peuples . Seule l'Amérique compte, jusqu'à épouser les contours de la planète entière , dans une étonnante occultation du monde " (p.172) .

Mais quel tissu d'énigmes que le " perpétuel en avant " du messianisme! (p.172) Il faut retrouver le fer de lance du courage cérébral qui a donné son élan à la science mondiale depuis Périclès pour remettre en marche le moteur d'une raison critique tombée en panne de carburant . Pour cela, le premier impératif est de renoncer au postulat d'une mise à égalité des croyances et des savoirs, tellement cet a priori constitue depuis vingt-cinq siècles le fondement même de la cécité intellectuelle, comme Platon le soulignait déjà dans le Gorgias.

14 - Une histoire de la raison européenne

Comment oublier que la Renaissance fut avant tout une révolution intellectuelle ? La découverte de la perspective dans la peinture n'est pas séparable d'une philologie articulée avec la critique historique des textes qu'on croyait dictés du haut du ciel . Pour qu'Erasme s'étonnât de ce que le Saint Esprit semblât s'amuser à multiplier les fautes de grammaire dans un grec exécrable, il faut qu'une philologie pensante monte la garde derrière la parole révélée ; il faut que le talent littéraire de Dieu fasse question; il faut qu'un regard sur le gigantesque artifice littéraire qu'illustre sa " parole révélée " puisse débarquer au cœur de la parole sacrée. Sinon, comment rendre compte du destin civilisateur de la raison européenne ?

"Après la première mondialisation dominée par l'Espagne à la Renaissance, écrit Dominique de Villepin, après la deuxième, lancée par la Révolution industrielle et dominée par les pays anglo-saxons, ne peut-on parier que la troisième mondialisation, celle des identités, des cultures et des symboles, apportera un nouvel élan à l'ambition française ? " (p.252) Mais si l'ambition française demeurait cartésienne, il faudrait rappeler que la révolution industrielle s'est entièrement fondée, elle aussi, sur des découvertes scientifiques. Sans l'invention du moteur à vapeur, le quadrillage du territoire des nations par les réseaux ferroviaires aurait été irréalisable. Comment l'Europe et la France entreraient-elles dans une mondialisation des " identités, des cultures et des symboles " sans un progrès nouveau et décisif de la connaissance scientifique de l'humanité qui seul donnerait leur fécondité intellectuelle à la trinité des symboles, des cultures, et des identités?

Puisque le progrès dans la connaissance rationnelle des arcanes de la matière va désormais son chemin sans rencontrer d'obstacle religieux , idéologique ou politique majeur, même dans les pays sous-développés, la troisième étape de l'aventure du genre humain est celle qui la condamnera à descendre dans le gouffre sans fond de l'ignorance dans laquelle notre espèce demeurerait plongée si elle devait renoncer à l'ambition de percer les secrets des mondes mythiques qui se promènent sous son crâne. Il y faudra une psychologie autrement plus profonde que celle qui se vantait d'être devenue expérimentale, mais qui se gardait bien d'observer et d'expérimenter le cerveau divaguant de l'humanité. Par chance, toute politique qui se voudra rationnelle devra en passer par le creuset de cette expérimentation-là de la politique et de l'histoire du seul fait que les conflits religieux sont redevenus mondiaux : du coup, il devient criant que la connaissance de notre encéphale onirique n'a pas vraiment progressé depuis Voltaire et que Freud n'en a pas percé les secrets.

C'est donc toute la politique internationale qui, en secret, montre fermement son chemin aux sciences humaines ; c'est elle qui condamne désormais l'art diplomatique à dépasser la simple proclamation de " l'universalisme des droits de l'homme ", la simple réaffirmation de la " foi dans la fraternité et la solidarité ", le simple appel à l'espoir de " réunir toutes les différences dans une même communauté humaine " (p. 252). Une politique handicapée par son ignorance du fonctionnement du cerveau des fuyards de la nuit est devenue comparable à la rhétorique de Ptolémée face à l'éloquence des coperniciens de la science des Etats. Aussi Dominique de Villepin souligne-t-il avec force , comme je l'ai déjà rappelé, que l'esprit de conquête propre à l'intelligence critique est né à Athènes avec la découverte de ce que " l'homme est la mesure de toutes choses ".

15 - La mort de la pensée

Près de cinq siècles après Copernic, les églises se voient empêchées d'enseigner les articles de foi d'une théologie ptolémaïque , mais elles ont aussitôt trouvé auprès des Etats laïcs un secours puissant et inattendu, qui leur a permis de perpétuer l'interdiction qui leur tient le plus à cœur, celle de penser. En consentant à sacraliser les cultures, les démocraties occidentales ont permis au christianisme de retrouver d'instinct la position de repli qu'un paganisme disloqué avait adoptée dès la fin du IIIe siècle, quand Simmaque avait fait valoir, face aux chrétiens qui voulaient expulser la statue de la victoire de l'enceinte du Sénat, que les dieux sont l'expression naturelle, donc légitime, de l'esprit des peuples. Les siècles accordent aux cultes le pouvoir extraordinaire d'installer des Célestes réels dans les nues, tellement le trésor culturel qu'ils représentent leur donne, de surcroît, l'existence objective qu'ils renvendiquent. La vocation tardive des cultures de se substituer aux théologies est commune à tous les bas empires. La confusion mentale qui en résulte tue aussitôt toute raison et toute philosophie .

C'est dire que si cette fatalité devait se confirmer, l'Europe de l'intelligence s'éteindrait en quelques années. Mais puisqu'on ne saurait apprendre à connaître réellement notre espèce sans avoir percé les secrets psychobiologiques qui lui font sécréter des savoirs imaginaires, l'Europe pourrirait à la manière de Byzance, c'est-à-dire, par la tête. On sait que faute d'avoir su conquérir une connaissance réelle de l'humanité rendue orpheline de son Olympe, cette civilisation a conduit le monde entier à se prosterner, le front dans la poussière , devant un homme-dieu monté vers un nouvel Olympe pour deux millénaires. L'animal bicéphale de demain saluera-t-il l'avènement d'un dieu du salut plus stupéfiant que son prédécesseur ?

Encore une fois, la civilisation de la pensée est condamnée à descendre dans les profondeurs de l'homme. Que signifie " la concurrence entre la science et la foi " ? Si " aucun modèle ne l'a emporté sur un autre " , ne doit-on pas se demander comment trois dieux solitaires ont pu succéder à ceux des Anciens et comment il se fait que des acteurs célestes déambulent dans les encéphales depuis le paléolithique, alors qu'ils n'existent jamais ailleurs que dans l'encéphale de leurs adorateurs ? Il est temps de les mettre en observation dans les laboratoires du "Connais-toi" de France et de Navarre. Sans cette audace, le lent dépérissement intellectuel de l'Europe est assuré parmi les parterres fleuris des simples cultures.

16 - Les désastres de la candeur

Le problème de la conjonction inévitable entre un avenir vivant de la pensée rationnelle et le destin de l'Europe politique se situe au cœur de l'essai de Dominique de Villepin: car si l'on appelle " culture " la chanson populaire en langue anglaise, le cinéma anglo-saxon et l'industrialisation effrénée de l'édition française; si un ministre de la République s'adressant à des étudiants de Columbia peut leur dire : " Les Français aiment les Américains. Le rêve des familles françaises, c'est que les jeunes aillent étudier dans les universités américaines. Quand nous allons au cinéma , c'est pour voir des films américains. Quand nous ouvrons nos radios, c'est pour écouter de la musique américaine. Nous aimons les Etats-Unis . (…) Le monde vous admire. Le monde vous respecte. " (Nicolas Sarkozy, in Le Monde, 6 oct. 2004) ; si la classe cultivée française pèse maintenant le génie d'un auteur " à l'américaine ", c'est-à-dire au tapage médiatique que ses tirages lui attirent; si un John Hulsman , de la Heritage Foundation , chercheur au Davis Institut de Washington , doit s'appliquer à rappeler aux Européens retombés en enfance qu'ils se trompent du tout au tout s'ils s'imaginent que la politique étrangère du démocrate John Kerry diffèrerait sur le fond de celle de son adversaire républicain, alors la question posée par Platon il y a vingt-cinq siècles se situe derechef au cœur de toute réflexion sérieuse sur le destin cérébral et politique de l'Europe . Mais précisément, la réponse à la question des désastres de la candeur qui frappe les peuples fatigués dépend de la profondeur de l'alliance qu'ils concluent entre leur science politique et la trempe de leur intelligence. L'avenir créateur de la pensée occidentale s'inscrit dans l'impératif absolu de reprendre le combat du siècle des Lumières, mais avec les armes d'une raison capable de peser de siècle en siècle le degré d'évolution intellectuelle d'une espèce dont les traces cérébrales se sont gravées dans ses écrits.

L'esprit européen " interroge la vérité provisoire pour en découvrir une autre, plus solide. La tradition dialectique de la philosophie allemande, l'esprit critique italien ou français, et jusqu'à l'empirisme des penseurs britanniques, procèdent du même mouvement de balancier entre affirmation et doute, qui constate le résultat de la raison pour aussitôt le soumettre à la question, afin que la vérité en sorte affermie. " (pp.225-226).

17 - La hiérarchie des esprits

Elle est pathétique, la quête de rigueur, de grandeur, de hauteur d'un diplomate dont chaque page témoigne de ce qu'il est conscient de la profondeur du divorce dont il voudrait conjurer la fatalité entre une Europe vassalisée et une Europe qui se cherche désespérément des leviers politiques à l'échelle de la planète afin de tenter d'exorciser sa domestication intérieure. Mais la faiblesse politique et cérébrale du Vieux Continent est-elle réparable si " l'histoire qui lie les Etats-Unis et l'Europe est une histoire charnelle " (p.239) ?

Mais, ici encore, Dominique de Villepin lance la flèche du Parthe: " L'égalité, écrit-il, a dévié vers l'égalitarisme ; et l'égalité s'est épuisée dans des mécanismes absurdes et contreproductifs . " (p.251) " Nous le savons : une Europe affaiblie, sans conviction ni projet stratégique, sans capacité militaire ni poids économique, ne susciterait que le désintérêt de nos cousins d'outre-Atlantique. " (p.232)

Non, il n'y a pas d' " histoire charnelle " entre des encéphales différemment construits : " L'histoire qui lie les Etats-Unis et l'Europe repose sur un socle solide : la défense de la liberté et le respect de la démocratie. " (p.235) Non, la liberté et la démocratie dépendent des définitions qu'en donnent des mythes religieux incompatibles entre eux : " Faut-il énumérer les circonstances historiques qui nous ont rapprochés ? Faut-il rappeler la mutation profonde qui s'est engagée au sein de l'Otan, destinée à garantir la pérennité de cette alliance ? Notre projet transatlantique repose sur une vision équilibrée des rapports entre Etats. L'Europe et les Etats-Unis doivent coopérer en partenaires égaux. " (p.239) Non, il a suffi au président Kennedy d'une tournée dans les capitales de l'Europe asservie pour obtenir du parlement allemand qu'il renie le traité franco-allemand que de Gaulle et Adenaueur venaient de signer . Il n'a jamais existé de partenaires égaux dans l'histoire des nations ; seuls les anges se montrent des partenaires solides et "privilégiés " du monstre de la Genèse autour duquel ils voltigent, mais je doute que ces mouettes de l'éternité montrent beaucoup d'esprit critique à l'égard du sceptre de plomb de leur souverain.

Qu'en est-il du " respect des exigences multilatérales de l'écoute et du dialogue " (p.240) sous le ciel noir de l'Amérique ? Ceci : toutes les civilisations se fondent sur la hiérarchie des intelligences qui les commande en secret, toutes se sont éteintes dans le nivellement des encéphales . Si le respect d'autrui devait condamner l'Occident à mettre à égalité le savoir et l'ignorance, l'intelligence et la sottise, la science et la superstition, l'Europe périrait dans le naufrage des différences. Non , l'encéphale européen n'est pas le prochain du sorcier et de ses totems ; non, je ne suis pas le prochain du Bororo qui mourra de panique s'il a perdu son grigri ; non, je ne suis pas le prochain du fou qui croit manger la chair et boire le sang d'un homme-dieu ; non je ne suis pas le prochain qui renoncera, certes, à présenter à son idole le tribut sanglant du congénère divinisé et encore tout palpitant qu'il vient d'assassiner sur l'autel , mais qui le croit assis dans les nues aux côtés de son père ; non , je ne suis pas le prochain du fou qui proclame l'avènement d'un dieu de justice sur la terre et qui se donne son enfer des tortures à remplir les geôles d'Abou Ghraib ou de Guantanamo ; non je ne suis pas le prochain de ceux de mes congénères qui n'ont pas d'yeux pour les idoles qui les habitent et auxquelles ils donnent la réplique. Mais l'Europe est la sœur du singe-homme qui cherche du regard le singe qu'il a quitté et l'homme qu'il n'est pas encore devenu; elle est la sœur du singe qui déplace la frontière entre la terre et le rêve ; elle est la sœur du singe qui se penche sur sa boite osseuse, qui en observe les diverses parties et qui étudie leurs connexions, leurs négociations, leurs interconnections ; elle est la soeur du singe qui élève le crâne d'Yorik à la lumière de la lune et qui cherche la balance dont la pesée lui dirait ce que sont l'être et le non-être du singe-homme.

18 - Qu'est-ce que la philosophie européenne

Mais l'essentiel reste à dire. Les lecteurs de ce site savent qu'il ne suffit pas d'appeler de ses vœux une résurrection de la philosophie occidentale qui nourrirait les retrouvailles du Vieux Continent avec son ambition politique ; encore faut-il préciser la nature de la dérive qui a conduit la philosophie européenne à voleter de fleur en fleur , à butiner un peu de miel ici ou là, à mâtiner le structuralisme d'un peu de marxisme, d'un peu de psychanalyse, d'un peu d'invocation à l' " Etre " dans la gigantesque imposture qu'on appelait autrefois la scolastique. C'est ici que le Requin et la mouette trouve sa place, c'est ici que se situe la mutation en profondeur du philosopher qui m'a fait rédiger les pages précédentes.

La question de fond est celle-ci : que devient la pensée philosophique si le diplomate et l'homme d'Etat ne sont pas étudiés, de siècle en siècle au titre de témoins du genre humain ? Comment se fait-il que les hommes d'action occupent le devant de la scène depuis six millénaires, comment se fait-il qu'ils guident les peuples et les nations depuis qu'il existe une histoire, comment se fait-il qu'ils incarnent les volontés et les faiblesses de l'espèce dont ils pilotent le destin dans la paix et la guerre et que la philosophie occidentale refuse de rien apprendre des faits et gestes de ces hérauts et de ces fers de lance de la condition humaine ?

La cause pour laquelle la philosophie détourne sa face du spectacle dont elle devrait percer les secrets remonte à Aristote. Avant lui, c'était l'humanité que Platon regardait droit dans les yeux, avant lui, c'était la politique et l'histoire que ce philosophe prenait à bras le corps, avant lui c'était avec les tyrans Callimaque ou Gorgias que la pensée se colletait , avant lui, c'était l'encéphale simiohumain que Socrate accouchait de son ignorance et de sa sottise, avant lui c'étaient des personnages en chair et en os que les dialogues platoniciens mettaient en scène et qui donnaient à voir l'alliance des têtes avec les corps. La psychophysiologie du singe semi pensant est née à Athènes sous Périclès .

Mais Aristote a changé tout cela : il fut le premier professeur de philosophie. Ce spécialiste des savoirs particuliers est parvenu à faire croire à ses élèves qu'il n'était nullement nécessaire d'observer l'humanité tapie derrière ses sciences et que celles-ci se suffiraient si bien à elles-mêmes qu'il fallait les parquer chacune dans son enclos. C'est qu'Aristote avait meublé le cerveau d'Alexandre et qu'on n'instruit pas un conquérant sans qu'en retour il vous marque au fer rouge. Comment regarder l'humanité par-dessus la tête d'un tel maître ?

Puis la théologie chrétienne a traité de Dieu comme Aristote avait traité de la philosophie, c'est-à-dire sans se risquer à regarder qui tirait les ficelles du ciel. Du coup, la philosophie est devenue, pour des siècles, la servante de la théologie, avant de devenir celle des sciences , puis celle du marxisme et enfin celle des cultures. C'est pourquoi l'Europe attend de la philosophie qu'elle remonte au-delà d'Aristote et qu'elle retrouve ses sources chez Platon, comme la Renaissance l'avait compris à l'heure où les Lettres et les arts ont retrouvé leur voix et renié l'alliance trompeuse de la théologie avec la physique d'Aristote. Alors Dieu s'est remis à parler à l'écoute de la mouette ; et il a tournoyé, porté par les vents, d'une aile ondoyante ; et le poète l'a regardé prendre de la hauteur , se rapprocher, monter, descendre, virevolter.

Mais pour entendre " Dieu ", il faut observer les paradigmes de la condition humaine que sont les Etats et leurs chefs. La civilisation européenne scellera l'alliance de son ambition politique retrouvée avec son ambition philosophique ressuscitée quand elle observera Hitler ou Staline avec les yeux d'un Platon que vingt-cinq siècles de progrès des sciences dites humaines auront initié aux secrets de la psychogénétique des rescapés du monde animal. Si Socrate renonçait à observer l'humanité qui se cache derrière Hitler, Staline, Abou Ghraib ou Guantanamo, alors Le Requin et la mouette n'aurait pas le destin philosophique que sa logique interne lui promet - celui de donner à la philosophie la maïeutique qui saisit à bras le corps l'histoire et la politique.

le 21 octobre 2004