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Section Contre la guerre américaine
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Sur le sinistre aveuglement des Etats-Unis
Le Président de la République française vous parle …

 

"Il ( G.W. Bush) peut entrer dans l'histoire. Ou s'abîmer dans le ridicule" Thomas Vallières, Marianne, 6 janvier 2003)

Mes chers compatriotes,

On vous a appris sur les bancs de l'école qu'il existe deux sortes de justices. L'une se fabrique avec des ficelles et se pare de colifichets. Celle-là n'est qu'un masque de la force. L'autre en appelle à l'éclat supérieur d'un monde de la vérité. Cette justice-là conduit l'âme d'une nation dans son royaume. Cette âme-là de la France ne lui est pas donnée d'avance: elle la conquiert et la reconquiert sans cesse. Le destin m'a désigné, par la voix de vos suffrages, pour exprimer la volonté, la vocation et la mission de la nation. Je ne vous trahirai pas, je ne vous humilierai pas, je ne laisserai pas d'autres peuples vous donner des leçons de sagesse, de sérénité et de fermeté sur la scène internationale. Votre identité citoyenne et votre estime de vous-même ne font qu'un avec la fierté du peuple français. Notre pays a des alliés, il n'a ni protecteurs, ni tuteurs.

Vous avez entendu les autorités spirituelles du monde entier traiter d' " aveuglement sinistre " l'étalage de sa force armée dont l'Amérique présente à l'Europe le spectacle. J'entends monter autour de moi des rumeurs selon lesquelles notre pays se prosternerait bientôt et saluerait de ses applaudissements une gigantesque et stupide mascarade. Ceux qui s'imaginent que notre pays se fera honte à lui-même et s'agenouillera devant la folie du monde insultent la nation et insultent le chef de l'État. Vous ne m'avez pas élu seulement pour que je représente la République dans les instances internationales, mais également pour que je tente, par mon action, d'incarner votre dignité d'habitants du pays des droits de l'homme.

Vous savez que la nation que nous avons aidée à naître, les États-Unis, est entrée dans le troisième siècle de son existence en nous présentant son Président en tenue de combat devant les caméras et qu'il a déclaré, une fois de plus, sans en fournir davantage qu'hier et avant-hier la moindre preuve, que l'Irak représenterait une menace militaire imminente et redoutable pour la bannière étoilée, ce que nos amis russes ont eu le courage de qualifier de " verbiage ". Ne vous laissez pas troubler par le ton péremptoire d'une autorité qui prétend n'avoir de comptes à rendre à personne. Sachez qu'il est ridicule de prétendre que l'Irak brandirait la foudre du ciel et du monde, grotesque de soutenir que ce pays disposerait de la force capable de faire trembler l'univers, absurde de métamorphoser cet État en souverain de l'épouvante sur toute la terre habitée . Nous ne soutenons pas un dictateur qui avait envahi son voisin : nous disons que l'existence même des civilisations dépend du poids du droit international sur cette planète.

Jamais le sort de la justice dans le monde n'a dépendu à ce point de la mise en échec d'une forfanterie dérisoire. Je me frotte les yeux : pas de doute, il faut remonter aux excommunications majeures du Moyen Âge, quand Rome livrait Henri IV d'Allemagne aux flammes éternelles et qu'une titanesque mise en scène de la puissance du diable faisait trembler les nations pour retrouver une humanité terrorisée par un sceptre théologique. Mais vous êtes faits au feu : le pays de Montaigne et de Descartes ne sera pas surpris de ce que le monde tel qu'il est assiste sans rire à des fulminations massives . Je vois encore quelques États tout médusés par ces simulacres. Pas vous.

Les Français sauront raison garder. Je suis le garant de votre lucidité et de votre sang-froid, mais aussi de l'équilibre mental de l'Europe sous le vent de fureur et de rage qu'une bombe volante lancée sur un building de New-York fait souffler sur le globe depuis plus d'un an. Soyez le havre de la sagesse dans cette tempête clinquante et stérile. Quand les idéalités de la démocratie deviennent guerrières et s'arment jusqu'aux dents, dites-vous bien que derrière cette foudre, il n'y a que la volonté des descendants de Franklin de mettre à grand tapage la main sur les richesses pétrolières du monde.

Soyez rassurés, toutes les nations ne baisseront pas la tête devant un Continent qu'un coup de baguette d'un sorcier arabe a changé en matamore de la planète. Une Allemagne à nouveau debout et vaillante, une Russie guérie d'un messianisme dévoyé et qui a pleinement retrouvé son rôle d'autrefois dans le concert des nations européennes se sont rangées aux côtés de la justice et du droit ; et la petite Belgique nous donne un exemple de vaillance et de fermeté.

Vous savez que, dans un premier temps, nous sommes parvenus, avec l'aide déterminée de Moscou, mais aussi de Berlin, à corseter le géant et à lui imposer le garrot fragile de l'ONU. Aurait-il été préférable de laisser le cyclope américain se ruer sur l'Irak au mépris de toutes les règles du droit international, comme il le demandait à cor et à cri ? Certes, le Conseil de Sécurité est composé d'une majorité moutonnière de petits États à la solde de la première puissance du moment. Mais ne dites pas que c'est porter un dommage irréparable à la civilisation du droit et de la raison de laisser la loi du plus fort s'imposer sous la vaine apparence d'une justice achetée ; car s'il est difficile d'armer la justice véritable du sceptre de la puissance en ce monde, on ne saurait soutenir, pour autant qu'il serait encore pire de déguiser la force nue sous les apprêts d'une justice fausse justice, et qu'on ne saurait faire un cadeau plus prestigieux à la barbarie que de la cacher sous le masque d'une équité contrefaite et chargée d'illusionner la candeur. Car la justice sans la loi demeure sans voix , tandis que la parole du droit suffit si bien à la faire entendre dans le monde qu'aucun Titan ne parvient à réduire son murmure au silence.

Mes chers compatriotes, le vrai génie de la France est dans son éthique. Il aurait été cynique de démasquer plus crûment la violence américaine. Mais ne croyez pas que l'arbitraire soit plus redoutable à se montrer sans fards ; contrairement à ce que pensent les Machiavel du pire, l'aveuglement ne se dénonce pas lui-même plus clairement quand il se voile sous l'anarchie d'un monde sans foi ni loi. Il était de mon devoir de tenter de corseter, même avec des rubans, une idole qui se croyait plus sûre à se mirer dans sa musculature si la terre entière se rendait orpheline du droit. Sachez que la sagesse des lois écrites est secourable à la loyauté de l'esprit .

Croyez-moi, il était plus rationnel et plus efficace, pour la sauvegarde de l'Europe civilisée, de laisser l'Amérique offrir à la terre entière le spectacle de ses efforts pour corrompre ses juges. Déjà cent mille yeux la regardent. Un tribunal acheté sous l'œil des caméras laissera passer un rai de lumière, tellement la caricature de la justice en rehausse l'éclat par le spectacle même de son absence. Alors les justes vous regardent droit dans les yeux, parce qu'ils savent que le seul siège de la justice est en eux, et ils vous disent, comme M. Hans Blix me l'a dit en un excellent français : " Je ne suis dans la poche de personne ".

J'assumerai avec vous une brève solitude, parce qu'elle est nécessaire à la défense de l'esprit de la France. Mais souvenez-vous de ce que le règne des armes est éphémère et inquiet. Les souillures des nations sont aussi indélébiles sur leurs blasons que les heures où elles resplendissent dans la lumière de la justice. Elle durera des siècles, la mémoire du jour où l'empire américain aura maculé la bannière de ses idéaux démocratiques pour se lancer à visage découvert à la conquête des richesses pétrolières du monde; et la Corée du nord ne cessera de rappeler aux historiens des parfums que l'indulgence retrouve ses droits quand la bonne odeur du sous-sol d'un État ne monte pas aux narines des pétroliers texans.

Laissez-moi, pour terminer, vous rappeler une odeur plus flatteuse. Elle remonte à vingt-quatre siècles et fleure bon le génie du pays qui préside en ce moment l'Union européenne - la Grèce. Après la défaite de Cyrus, tué à la bataille de Cunaxa, le roi de Perse, Artaxerxès, fit demander à Cléarque, le chef de l'armée des Grecs, de se livrer à leur vainqueur. Le porteur de ce message était un Grec passé au service du Grand Roi. Cléarque lui dit : " Tu es Grec et nous sommes tes compatriotes. Donne nous le conseil qui te fera honneur aux yeux de la Grèce et qui te paraîtra le plus noble pour elle et pour toi. "

Aujourd'hui, vous êtes tous des fils de la Grèce et de sa mémoire. C'est elle qui a déposé la liberté politique dans le berceau de l'Europe, c'est elle qui a fait à l'Occident de la pensée le cadeau d'une réflexion de vingt-cinq siècles sur la justice. Vous aussi, vous répondrez aux envoyés du grand roi qui viennent jusque dans vos murs vous demander de capituler devant sa force : " Nous ne remettrons pas le sceptre de la justice entre les mains des Artaxerxès du pétrole. "

7janvier 2003