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Section Contre la guerre américaine
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Lettre imaginaire
du Président de la République française aux écrivains américains

 

A l'heure où la guerre pour le pactole pétrolier irakien se prépare, le gouvernement américain demande à tous les écrivains du pays de rédiger des éloges de la culture américaine qui seront diffusés par les ambassades des États-Unis dans le monde entier. Cette démarche contraint l'Élysée de préciser de quelle manière la défense et illustration de la littérature française est intégrée dans la force de frappe de notre politique étrangère.
J'ai imaginé que le chef de l'État s'expliquerait sur ce point dans une lettre aux écrivains américains dans laquelle il leur exposerait sa philosophie de la création littéraire, sa vision de son histoire, sa compréhension des rapports de la littérature avec la politique et avec l'idée de justice.
Ce texte sera traduit en anglais et largement diffusé aux États-Unis .

1 - Une démarche insolite
2 - Mon devoir politique
3 - La civilisation américaine et la notion de guerre préventive
4 - L'esprit de notre littérature
5 - Votre littérature et la critique du pouvoir politique
6 - Deviendrez-vous les instruments d'un sacerdoce larvé ?
7 - L'écrivain n'est pas un préposé à la culture
8 - Des observateurs et des juges de la politique du monde
9 - Les assermentés de l'universel
10 - Votre devoir d'éclaireurs
11 - Votre patriotisme anxieux
12 - Les apôtres de la lucidité
13 - La définition de la justice
14 - Le conseil de sécurité de l'ONU
15 - Appel à d'autres juges

1 - Une démarche insolite

Il est sans exemple qu'un chef d'État s'adresse aux plus grands écrivains d'une puissance étrangère. Pour qu'une telle initiative entre dans les prérogatives attachée à ma fonction, il faut qu' un devoir politique me l'impose et que mon message réponde à la vocation d'universalité dont témoigne le génie littéraire. Or, des circonstances politiques fort singulières me contraignent à mettre en lumière les relations que vos grands écrivains ont entretenu avec l'esprit de leur nation et, à travers elle, avec la grandeur d'une humanité qui s'est civilisée à l'école de la littérature.

2 - Mon devoir politique

L'obligation politique qui me contraint à prendre la plume dans l'ordre qui vous appartient , celui des combats de l'écriture, se présente de la manière suivante : mon Ministre des Affaires étrangères m'a informé qu'en raison du portrait désastreux de votre pays que votre Président répand dans le monde entier, votre département d'État a décidé de demander à chacun d'entre vous de tenter de remédier par quelques pages talentueuses au cataclysme qui frappe l'effigie de votre nation à l'échelle de la planète et, pour cela, de rédiger un panégyrique de la culture américaine qui sera diffusé par les postes diplomatiques de votre pays sur les cinq continents, y compris par les soins de votre ambassadeur à Paris. Vous devrez chanter la grandeur de votre civilisation et rédiger des psaumes patriotiques à la gloire que votre continent s'est acquise du temps où il s'illustrait pour la défense de la liberté et de la démocratie sur toute la terre.

J'ignore si vous allez obtempérer ou faire droit librement à une démarche si pressante de votre État auprès de ses enfants de génie; mais à l'heure où votre patrie affiche et proclame son intention de détruire les fondements du droit public que plusieurs siècles de réflexion des juristes les plus illustres et des hommes de gouvernement les plus réputés pour leur sagesse ont tenté de concevoir et de rédiger avec la précision dans l'expression et la clarté d'esprit que leur raison leur dictait, vous comprendrez qu'il est du ressort de mes responsabilités, non point de suggérer leurs réponses à de grands écrivains, donc à des intelligences indociles, mais de vous expliquer quelle est la nature de la littérature française et quels rapports elle entretient avec la pensée.

3 - La civilisation américaine et la notion de guerre préventive

Votre peuple s'était voulu le guide du genre humain et le flambeau d'une démocratie en marche vers un monde de justice et de vérité. Fort de ces principes, votre État s'était fondé sur l'alliance de la vertu républicaine avec la souveraineté de votre Dieu. Et voici que la Maison blanche vous demande de légitimer la notion de guerre préventive contre le Démon. Votre ennemi s'appelle désormais l' " axe du mal " et vous le combattez au nom de la " justice immuable " que vous incarnez. Nous qui combattons la tyrannie depuis plus de deux siècles et qui avons fait de la lutte contre le despotisme la bannière de notre politique étrangère, nous condamnons également le régime irakien ; mais nous constatons qu'il ne menace en rien le peuple américain et qu'il ne porte aucune responsabilité dans le malheur qui vous a frappé le 11 septembre 2001. Allez-vous écraser une population innocente sous un tapis de bombes?

Allez-vous massacrer des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants à seule fin de mettre la main sur l'or noir dont vous convoitez le trésor ? Mettrez-vous la littérature américaine au service d'une telle ambition ou bien reculerez-vous devant la profanation de l'âme même de votre nation qui vous est demandée ?

4 - L'esprit de notre littérature

C'est afin de vous aider à répondre à cette question en votre âme et conscience que j'obéis à mon devoir de Président de la République des droits de la raison de vous parler, moi aussi, en mon âme et conscience, de l'esprit de notre littérature. Vous savez qu'elle est née il y a cinq siècles seulement, à l'heure où nous avons conclu une nouvelle alliance de l'écriture avec la pensée. C'est au sortir des ténèbres du Moyen Âge que la plume de nos écrivains a retrouvé sa légitimité dans la défense et dans l'illustration des droits de l'intelligence. Depuis lors, notre nation est indéfectiblement attachée aux prérogatives de notre tête et aux privilèges de l'esprit critique.

Tous nos grands auteurs se sont voulus des philosophes de l'histoire et de la politique; et c'est cela qui les relie au génie de votre nation puisque vous êtes entrés dans l'arène de la pensée à la fin de notre siècle des Lumières. Mais souvenez-vous de nos origines communes : au XVIe siècle , la Renaissance est née d'un élan intellectuel au sein de la religion chrétienne.

Ces retrouvailles avec l'introspection socratique se sont fondées sur la critique de l'orthodoxie romaine, alors attachée à faire régner la puissance sans égale de son Église sévèrement hiérarchisée: Marot, du Bellay, Rabelais, Montaigne, tous nos grands écrivains furent à la fois des observateurs sans complaisance de la société et des défenseurs de la liberté de pensée des Réformés. Notre XVIIe siècle a obéi, lui aussi à la vocation intellectuelle qui nous inspire depuis Érasme, mais avec une ténacité masquée sous les traits mêmes du catholicisme et du protestantisme : Descartes a eu maille à partir avec Rome, Pascal a illustré une forme protestante du catholicisme, que nous appelions le jansénisme , Molière s'en est pris aux dévots, La Fontaine nous a laissé, sous la forme amusée ou féroce de ses fables, un traité de la politique plus fouillé et plus implacable que Le Prince de Machiavel, Racine le pieux s'est montré un observateur du cœur humain que sa connaissance de la cour a placé à mille lieues des dévotions et de son siècle et le génie de Corneille est celui d'un spectateur du tragique de l'Histoire et de la politique. Puis, notre XVIIIe siècle a pris le relais de la critique de l'autorité papale et du contrôle étroit qu'elle exerçait sur les droits de la pensée : Voltaire, Diderot et les encyclopédistes ont repris, avec une ardeur renouvelée, la guerre de la raison que la Renaissance avait commencée dans la philologie et que Renan poursuivra au XIXe siècle dans son Histoire du christianisme et dans sa célèbre Vie de Jésus.

5 - Votre littérature et la critique du pouvoir politique

Votre nation n'avait que dix ans d'âge en 1789 quand nous avons fondé la modernité en forgeant de toutes pièces des États rationnels encore vivants aujourd'hui et qui mirent un terme définitif aux guerres de religion dont notre continent était le théâtre depuis trois siècles. C'est pourquoi votre littérature est viscéralement liée à la nôtre. Votre génie a ses racines les plus profondes dans la critique du pouvoir des États. Vous aussi, vous vous méfiez de la politique et des tentations de la tyrannie qu'elle nourrit dans son sein.

Mais peut-être est-il également dangereux de naître dans le berceau de la Réforme ; car il n'est pas de religion à l'abri de sa rechute dans une orthodoxie. Depuis cinq siècles, notre combat pour la conquête des droits de la pensée est sans cesse à recommencer. Nos adversaires sont opiniâtres et armés jusqu'aux dents ; mais ils renaissent également de leurs cendres dans notre propre enceinte, où nos démocraties administratives ont pris le relais de la bureaucratie romaine . Depuis Kant, les protestantismes ont partout cédé à la tentation de sacraliser les organes de l'État, comme pour remplacer la hiérarchie ecclésiale - et le protestantisme prussien a collaboré avec la Stasi par respect naturel de l'autorité.

Nos rois ont toujours été catholiques, même sous l'Édit de Nantes, et la monarchie a dû abolir cet édit, parce que nos protestants livraient nos places fortes à l'Angleterre anglicane. Depuis 1905, nous avons compris que les nations qui prennent leur théologie au sérieux ne peuvent se payer le luxe de scinder le cerveau de leur population entre des confessions rivales, mais qui se réclament toutes de la vérité unique. Si la vérité religieuse existait , il ne saurait en exister deux. Cette contradiction radicale a rendu notre démocratie invivable pendant un siècle entier. Trois monarchies et deux empires ont succédé à notre Révolution de 1789. Son dernier avatar fut l'État catholique qui a régné sur la France vaincue de 1940 à 1944.

6 - Deviendrez-vous les instruments d'un sacerdoce larvé ?

Ces turbulences de notre histoire bicéphale nous font observer d'un œil averti par une longue expérience l'offre intéressée que vous fait votre Gouvernement de chanter sa gloire et ses exploits guerriers à l'heure où son sceptre se durcit dans le Golfe . Toutes les religions oscillent entre leur raidissement et leur vaporisation. Quand elles sont puissantes, elles se rangent du côté des États qui les soutiennent. Les siècles de la prêtrise romaine furent ceux de l'Inquisition. Êtes-vous sûrs que l'Amérique des psaumes ne pointe pas l'oreille sous les cantiques à la culture ? Qui vous convainc que votre Président ne veut pas faire de vous les instruments d'un sacerdoce larvé? Depuis quand la littérature est-elle au service de l'alliance de la guerre avec la piété? Chez nous, les auteurs dont la plume honorait les commandes de nos rois victorieux portaient le titre d'historiographes de la cour. Dans nos démocraties, les guerres patriotiques n'ont enfanté que des peintres de la mort. Les Croix de bois, Le Feu, Le Voyage au bout de la nuit, tels sont les titres qui, chez nos peintres des batailles ont fait de la gloire des armes un immense mausolée.

7 - L'écrivain n'est pas un préposé à la culture

C'est dans cet esprit que je voudrais vous dire ce que nous entendons, en France, par le terme de littérature et de quelle façon nos écrivains sont, sinon tous des philosophes par vocation, du moins des peseurs-nés de l'État et des méditants chevronnés de l'Histoire - ce qui, à nos yeux, demeure le fondement socratique de la vocation introspective de la philosophie. Et d'abord, je ressens comme une offense à votre vocation d'écrivains la démarche de votre État à votre égard. Comment ose-t-il vous présenter comme des serviteurs et des préposés à la défense de la culture ?

Le génie littéraire n'est pas un mercenaire de la culture, parce que la culture n'est qu'un jardinet fleuri que vous avez pour mission de survoler à grands coups d'ailes. La littérature porte son regard sur les relations que l'Histoire entretient avec la vie et avec la mort. Que diraient vos grands compositeurs, vos grands peintres, vos grands poètes si votre gouvernement leur demandait de porter la défroque des défenseurs de ce que vous appelez la culture et qui n'est que l'amas des us et coutumes de divers peuples de la terre ? Vous êtes les interlocuteurs de la fosse pour être nés avec le tragique. C'était il y a vingt-cinq siècles de cela à la bataille de Salamine.

8 - Des observateurs et des juges de la politique du monde

Je vous tiens pour des conseillers et des guides des chefs d'État, parce que vous êtes des observateurs et des juges de la politique du monde. Nos grands romanciers du XIXe siècle furent des visionnaires de l'Histoire. Ils n'ont fait que poursuivre les conquêtes de la lucidité politique née au cours des trois siècles précédents : Stendhal observe de haut la machine sociale de son temps. Il voit la bourgeoisie substituer les droits de l'industrie à ceux de l'autel. Zola peint le peuple français aux couleurs de L'Assommoir et de Germinal. Balzac avait porté une société entière à une dramaturgie de l'ambition et de l'argent. Avec Les Misérables , Victor Hugo donne à la pauvreté l'élan d'une épopée de l'injustice. Mais n'avez-vous pas eu votre peintre de la médiocrité et de l'ennui avec l'auteur de Babbitt , que symbolise, chez nous, M. Homais dans Mme Bovary ? Avec Faulkner et Hemingway, n'avez-vous pas eu vos visionnaires de l'agonie? Que diraient-ils si le gouvernement américain leur demandait de sortir un instant de leur tombeau pour venir défendre, à vos côtés, le mode de vie au jour le jour qu'il appelle pompeusement la " culture américaine" au nom d'un État désormais résolu à piétiner le droit international pour se venger d'une piqûre d'insecte ?

9 - Les assermentés de l'universel

Vous n'êtes pas seulement les témoins du génie de votre nation : vous êtes les assermentés de l'universel dans le Nouveau Monde; et c'est à ce titre que vous êtes appelés à porter sur votre nation le même regard critique que nos écrivains n'ont cessé de porter sur la France depuis plus de cinq siècles. Toute grande littérature est à l'école de la colère. Où sont vos " raisins de la colère " ? De Faulkner à Henry Miller, de Dos Passos à Sinclair Lewis, ils sont partout, les feux de votre rage de créateurs. C'est Paris qui les a portés, en traduction, à la lumière parce que vous n'étiez pas encore prêts à reconnaître le génie à son pas et au métal de sa voix. Mais puisque votre littérature est un enfant que notre siècle des Lumières a vu naître au delà des mers et puisque nous sommes entrés ensemble dans l'ère des démocraties de la raison, vous partagez des devoirs avec nous - et d'abord celui d'éclairer le peuple quand ses dirigeants abusent de son ignorance, de sa naiveté et de sa crédulité.

10 - Votre devoir d'éclaireurs

On me dit que, chez vous, beaucoup de citoyens de bonne volonté ont le sentiment que l'Irak menace l'Amérique d'une manière mystérieuse et que votre Président ne peut expliquer ses raisons aux petites gens; et que, par conséquent, vos concitoyens doivent faire confiance à votre Président, qui obéirait à des motifs secrets : de grands dangers menaceraient la sécurité de votre nation.

L'ignorance, la crédulité et la candeur des peuples, nous les connaissons depuis trois mille ans. Nous savons qu'elles changent seulement d'habillage selon les époques et les lieux. Mais il était plus difficile de combattre la sottise quand elle se paraît des prestiges du ciel ou des fureurs de l'enfer ; plus difficile aussi quand, plus récemment, elle faisait descendre le paradis prolétarien sur la terre. Les folies de l'ignorance, nos grands écrivains se sont colletés avec elles depuis que nous sommes sortis de la nuit du Moyen Âge.

Allez-vous, à votre tour, apprendre à combattre l'ignorance, la crédulité et la naïveté à l'école de la grande littérature de toutes les époques et de toutes les nations? Expliquerez-vous au peuple américain que, parmi les nations en grand nombre qui possèdent, hélas, des armes redoutables, mais non votre bombe d'Hiroshima, l'Irak est la seule qui semble un gâteau de miel ? Pourquoi ce pays attire-t-il les troubadours de la vertu, les chevaliers de la Toison d'or, les croisés du Saint Sépulcre, les assoiffés du puits de la vérité et les amoureux de la belle Dulcinée du Toboso qui siègent dans votre Gouvernement ? C'est que la Toison d'or, le saint Sépulcre, le puits de la vérité et tutti quanti des modernes s'appelle le pétrole. Cela n'est-il pas plus facile à expliquer au peuple américain que les maléfices des sorcières, le péril des hérésies, les tortures éternelles des damnés et la foudre nucléaire qui figurait autrefois l'excommunication majeure ?

Vos anthropologues connaissent encore si peu les secrets de l'encéphale humain qu'ils n'ont pas réussi à réfuter la rédemption marxiste. Alors, vos images ont ridiculisé votre sénateur Mccarthy, ce qui a suffi à réfuter la croyance au salut du monde par l'avènement du paradis soviétique sur la terre. De Cervantès à Rabelais, de Swift à Kafka, les écrivains sont les visionnaires de la démence des nations. Le génie littéraire a les yeux d'Ézéchiel : ils sont ouverts sur les Hercule de la folie.

11 - Votre patriotisme anxieux

On me dit que vos compatriotes se montrent à la fois anxieux et fervents patriotes. Nous avons expérimenté ce terrible mélange ; comme les Américains d'aujourd'hui, nos ancêtres se sentaient à la fois pieux et angoissés de voir leur Église jongler avec les évangiles aux côtés des États. En ce temps-là, nos écrivains purifiaient l'eau de la fontaine d'Aréthuse, celle de la parole du Christ. Ils rappelaient aux anxieux de la foi l'angoisse d'un dieu cloué sur une potence. Vous aussi, vous êtes des suicidaires de l'esprit. Ne pensez-vous pas que nos théologiens d'autrefois, désormais convertis aux lumières de la raison, ont encore des leçons du gibet à donner à vos écrivains protestants ? Car nous sommes tous à la fois des fils de Voltaire et des connaisseurs du supplice où l'angoisse se marie avec la fidélité. Votre calvaire à vous boit la ciguë de la raison sur le chemin de croix de la guerre injuste dont rêve votre Picrochole. Monterez-vous docilement les marches de cet échafaud-là ? Laisserez-vous le couperet de votre État vous couper le cou, vous qui êtes, comme tous les écrivains du monde, les fils de Guerre et paix de Tolstoï et de L'Idiot de Dostoïevski ? Vous êtes les anxieux et les fidèles parmi les nations - mais c'est sur la roue d'Ixion de l'Histoire que vous êtes cloués.

Aujourd'hui, c'est sur votre sol que vous avez rendez-vous avec la loi du monde : pour la première fois, votre tour est venu de combattre l'alliance éternelle des États avec l'injustice. Devant la nouvelle ecclésiocratie de la légèreté et de l'irréflexion que représente votre presse belliqueuse, dites à votre nation: " Pensez par vous-mêmes, ouvrez vos oreilles, parlez librement". L'un de nos écrivains, La Boétie, a écrit il y a quatre siècle un Traité de la servitude volontaire. Souvenez-vous que la pire des servitudes est involontaire et qu'elle ressortit à la candeur politique des peuples.

12 - Les apôtres de la lucidité

Vous êtes les apôtres et les missionnaires de la lucidité politique, et cela non point depuis la Renaissance, mais depuis Thucydide et Tacite. Toute ma vie, j'ai fait de vous mes oracles, parce qu'à ma modeste place, je ne suis qu'un navigateur auquel la barre de l'Histoire est sans cesse arrachée des mains. Devant le violent accès de folie qui a saisi votre nation, croyez-vous que c'est avec mon consentement que le principe de la guerre préventive a été introduit à l'ONU? Les dieux, disaient les Anciens, rendent déments ceux qu'ils veulent perdre. J'ai tenté de corseter toutes affaires cessantes votre Ajax déchaîné. Aidez-moi à lui mettre la camisole de force jusqu'au jour où votre nation aura retrouvé ses esprits et nous redonnera des leçons de courage, de sagesse et de liberté.

13 - La définition de la justice

Aujourd'hui, j'ai besoin de vous pour l'essentiel, et l'essentiel porte sur la définition de la justice. Sachez que la politique est tellement l'otage de la force que, sans cesse, elle proclame que la justice est du côté de la puissance. Aussi votre État a-t-il fait appel à toutes les ressources de votre théologie de la force ; et, dans cet esprit, vous avez soutenu qu'il n'appartient pas au Dieu omniscient que vous êtes à vous-mêmes de révéler les péchés à la créature, mais à la créature de les confesser jusqu'au dernier, afin de tenter, par une pénitence minutieuse et complète, de se rendre éventuellement digne de se trouver épargnée par votre foudre.

Je suis parvenu à désarmer un instant votre théologie de la guerre. J'ai dit à votre Président que son rôle de chef du ciel américain est mal perçu en Europe et que si vous refusiez de dire aux inspecteurs de l'ONU où se cachent les péchés de l'Irak, nous jugerions que vous n'êtes que de rusés casuistes et que vous refusez les chances de paix afin de déclencher un déluge de feu. Nos propos d'Européens ont été entendus et vous avez dû renoncer aux pièges politiques de votre Dieu.

Mais nous sommes piégés par la force propre à la politique et qui lui permet de baptiser la puissance dans l'eau de baptême de la justice; car l'ONU a admis qu'il était équitable de condamner une seule nation à détruire ses armes à seule fin de permettre à votre armée de s'emparer de son pétrole. Et maintenant, si le Conseil de Sécurité décidait, à la majorité de ses membres, que votre ennemi ne s'est pas entièrement désarmé, ce serait l'expression de la justice qui serait censée sortir de la bouche de cette majorité de confection.

14 - Le conseil de sécurité de l'ONU

Le Conseil de sécurité de l' ONU qui sera censé décider de la paix ou de la guerre et que la France présidera à partir du 1er janvier compte une majorité d'États microscopiques dont votre gouvernement s'est rendu entièrement le maître et qu'il a liés à sa puissance par des traités qui interdisent à ces Lilliputiens de jamais contrarier votre politique étrangère. C'est un grand paradoxe de faire régner la justice par la voix de vos serviteurs alors que leur dépendance à votre égard les a privés de leur souveraineté. Quelle parodie de faire prononcer les oracles de la morale internationale à des marionnettes dont vous tirez les ficelles, quelle mascarade que celle de la force à laquelle nous voyons l'Histoire se soumettre sous nos yeux. La France, la Russie et la Chine, membres permanents du Conseil, ont renoncé d'avance à leur droit de veto. Il vous a suffi de quelques deniers pour acheter la Colombie, la Roumanie, Singapour ou l'île Maurice.

Il y a bien longtemps que l'Histoire avait cessé d'offrir à la planète entière le spectacle d'une telle caricature de la justice ; il y avait bien longtemps que la force n'avait mis en scène, sur le théâtre de sa folie, un tribunal plus burlesque que celui dont votre gouvernement vous demande de changer les verdicts de l'absurde en décrets du droit international. La France sera-t-elle complice du Dieu qui parlera par la voix de vos domestiques ? Cautionnerons-nous des États que vous aurez soudoyés ? Des Pygmées à votre solde et que vous aurez déguisés en figurants de la démocratie feront-ils s'agenouiller l'Europe devant leurs auréoles ?

15 - Appel à d'autres juges

La France en appelle à d'autres juges. Depuis cinq siècles, nos écrivains sont des juges de l'idée de justice. Les plus grands d'entre vous ont fait comparaître la justice de Dieu lui-même devant leur tribunal. D'Eschyle à Shakespeare , de Sophocle à Cervantès, ils ont prêté leur plume à l'Isaïe qui dormait en eux. Est-il de plus grands souverains que ceux qui regardent les nations avec les yeux des prophètes et qui vous disent que le Dieu de l'Amérique vous cloue sur une potence afin de vous faire payer le tribut de votre salut ? Ceux-là savent que le Dieu de l'Amérique est encore l'idole qui donna bon vent à la flotte des Grecs en partance pour Troie. Votre Iphigénie à vous s'appelle la littérature. C'est elle que votre État vous demande de sacrifier à votre idole afin d'assurer une fructueuse traversée à vos navires.

Voilà ce que je voudrais entendre de votre bouche de grands écrivains de la libre Amérique. Votre Dieu vous donnera tout l'or de Priam si vous sacrifiez la justice sur l'autel de la guerre. Mais voyez comme les chefs d'État sont peu de choses à vos côtés. Vous seuls disposez de la puissance de faire entendre la voix du génie littéraire dont vous êtes les gardiens, mais à la condition de vous en montrer les victimes héroïques. Vous êtes appelés à boire la ciguë du sacrifice à l'esprit qui rend ressuscitative l'âme de la littérature.

Demain, le tocsin sonnera l'heure des carnages. Avant la charge, c'est à vous que je fais appel. Vous êtes les visionnaires de la folie des nations. Depuis des siècles, vos échecs sont ceux de la pensée. Vous êtes des patriotes, mais votre patrie est un vaisseau , celui de l'intelligence dans les tempêtes de l'Histoire. Aidez votre littérature à tenir le gouvernail de la raison avant que votre civilisation et la nôtre ne sombrent dans le naufrage du droit international.

Comme Président de la République, je ne trahirai pas les idéaux de mon pays. Le monde attend la réponse de la France à la question de savoir si la force dit le droit faute que la justice ait la force pour elle.

24 décembre 2002