Retour
Sommaire2
Hachette et l'Etat de droit
Contact

J'ai passé deux ans dans la jungle

 

La vente prochaine de la branche éditoriale de Vivendi universal à un autre industriel du livre décidera-t-elle la classe politique française à diagnostiquer la maladie qui a emporté les civilisations de masse du passé ? La version actuelle de la remise d'un marché en les mains des impresarii et des metteurs en scène de la culture copiera-t-elle le scénario de Byzance ou d'Alexandrie sous un habillage modernisé ?

Mais, pour la première fois, les élites de la connaissance et du goût disposent à leur tour d'une puissance industrielle dont les naufrages précédents de l'Occident civilisé se trouvaient dépourvus . L'État prendra-t-il conscience de ce que le jugement de la postérité sera impitoyable à son égard s'il devait se montrer aveugle au spectacle du désastre culturel qui s'étale déjà sous ses yeux ?

1 - Lettre ouverte à M. Jean-René Fourtou, PDG de Vivendi universal
2 - La battue dans la jungle
3 - Un trésor d'équité caché depuis un quart de siècle
4 - Branle-bas de combat
5 - La fable du moribond et du code pénal
6 - La justice de cour
7 - L'État et Crésus
8 - L'intervention du Commissaire Maigret
9 - Le statut de l'édition considérée comme une industrie
10 - Une mutation du regard sur le livre
11 - Une mutation de la volonté

1 - Lettre ouverte à M. Jean-René Fourtou, PDG de Vivendi universal

Monsieur le Président Directeur général,

La vente au repreneur le " mieux disant " du pôle éditorial de Vivendi Universal vous met dans une position culturelle , donc morale et politique dont l'histoire du livre en France et en Europe n'a connu aucun exemple depuis la Renaissance, parce que la principale et sans doute l'unique leçon que les historiens du livre retiendront de la crise actuelle n'est pas autorisée à se faire entendre dans la presse. Et pourtant, avec un recul de quelques années seulement, la postérité dira qu'en 2002, l'Occident était devenu tellement inconscient du naufrage littéraire et philosophique qui le guettait qu'aucun auteur n'avait pu s'exprimer publiquement sur le fond du débat. Car la question vitale qu'ignorait " l'industrie du livre " , comme on disait en ce temps-là, était de savoir comment un Mallarmé, un Proust, un Nietzsche, un Valéry du XXIe siècle auraient encore trouvé un éditeur. Le Continent tout entier était devenu l'otage d'un objet jetable : le livre-marchandise.

Les mémorialistes de l'ex-civilisation de la pensée rappelleront que les auteurs avaient été rabaissés au rang de serviteurs des marchands qui les imprimaient et qu'ils veillaient à ne pas " indisposer " leurs nouveaux souverains. Les chroniqueurs fervents d'anecdotes rappelleront qu'un certain Houellebecque avait exprimé sur l'islam un jugement moins malicieux que celui d'Anatole France, moins savant que celui de Renan, moins moqueur que celui de Voltaire, parce que les écrivains avaient cessé d'incarner l'intelligence et le savoir de leur temps. Aussi l'employeur du susdit s'était-il précipité à la Mosquée de Paris pour exprimer au Recteur ses regrets pour un excès de langage si fâcheux à l'égard d'Allah de son malappris, de son mauvais garnement et de son chenapan d'homme de plume.

Tel est le contexte dans lequel je voudrais apporter mon témoignage concernant l'esprit qui inspire l'" amour des livres " du groupe Lagardère, parce que, parmi mes éditeurs, Fayard figure pour trois titres, dont la parution remonte à 1984, 1985 et 1986, et parce que Robert Laffont, qui fait partie de Vivendi Universal, vient de publier sans crier gare un Et l'homme créa les dieux , annonciation qui me paraît ressembler comme un frère à mon Et l'homme créa son dieu chez Durand-Fayard en 1984 : je suis donc aussi neutre qu'un Helvète entre les élégances, les chausse-trapes et les grâces de l'un et de l'autre camp.

Je vous adresse mon récit par internet afin de souligner le rendez-vous avec le destin et la vocation d'une culture que l'histoire vous a donné . Le rôle véritable que l'on assume dans le temps de la mémoire d'une nation n'est pas celui que le court terme vous réserve , mais celui qui fait d'un homme l'acteur d'une mission.

2 - La battue dans la jungle

Je viens de passer deux ans dans la jungle. En janvier 2000 , Calmann-Lévy devait publier l'introduction générale à mon anthropologie historique et philosophique . L'ouvrage était imprimé et le " bon à tirer " dûment signé, lorsque le nouveau Directeur de Calmann-Lévy, M. Denis Bourgeois, m'a subitement signifié, quelques jours seulement après sa prise de fonctions, qu'il n'exécuterait pas le contrat signé par son prédécesseur. C'est alors seulement que j'ai découvert, à ma plus grande stupéfaction, que les contrats du groupe Hachette sont d'habiles fictions juridiques. Ils sont si astucieusement construits sur des atermoiements calculés de l'éditeur qu'ils lui permettent de tenir l'auteur en laisse pendant deux ans. Après ce délai, le contrat est rompu, mais non par une déclaration ouverte, donc maladroite de rupture pure et simple: l'éditeur patelin se donne le luxe de " redonner sa liberté " à l'auteur en le " délivrant de ses obligations ". Mais ce genre de contrat est invalidé par l'article 1152 du code civil, qui interdit les clauses abusives depuis 1975 et qui déclare en outre, depuis 1985, que des dispositions qui vident les contrats de leur substance sont " réputées non écrites ", donc ne pas figurer dans les contrats : elles sont purement et simplement ignorées des tribunaux .

3 - Un trésor d'équité caché depuis un quart de siècle

Tout abasourdi de ce qu'un tel trésor d'équité échappe depuis un quart de siècle à l'attention scrupuleuse de l'État , qui l'a placé au cœur de la loi sur les contrats, donc de tout le droit civil j'ai demandé à M. Patrick Déchin, directeur de Cabinet de M. Jean-Luc Lagardère, ce qu'il pensait de ce type d'engagements fictifs du groupe et comment je devais interpréter le faux contrat que j'avais signé de bonne foi dix mois plus tôt. J'admire la candeur de sa brève réponse : ce type de bulle de savon était utile à la " créativité " des Maisons du groupe. Vingt-quatre heures plus tard, M. Lisimachio m'écrivait à son tour qu'il confirmait pleinement la teneur de la lettre de M. Déchin. Comme il se trouve que M. Durand comble M. Lisimachio d'éloges dithyrambiques et publics dans Le Monde du 4 octobre, me reprochera-t-on de vous exposer modestement une réalité dont la portée peint en pied le triste sort réservé à mon seul supérieur hiérarchique, qui n'est autre que le statut juridique des auteurs français tel que le définit la loi du 11 mars 1957 ? Car ce statut me paraît celui d'un pauvre hère et d'un nigaud. Je le vois malmené comme un simple d'esprit au vu et au su de tout le monde.

4 - Branle-bas de combat

Mais le récit d'une battue dans la jungle est riche en péripéties. On y chasse le plus gros gibier, à savoir l'État de droit. Parviendra-t-on à transformer ce pachyderme en témoin passif et résigné du viol de la loi dont il est censé garantir l'application ? J'ai aussitôt mis sur mon site (section Hachette et l'Etat de droit) le scoop de MM. Déchin et Lisimachio. Comme mes messages sur internet sont repris par de nombreux portails philosophiques, j'ai déclenché un branle-bas de combat chez Hachette. Comment allait-on m'empêcher d'assigner le groupe en justice et de démasquer aux yeux de la presse et du public l'existence de centaines de contrats nuls aux yeux du droit français ? Il y fallait trois coups de force, tous dangereux - mais comment arrêter l'incendie quand la savane est en feu ?

En premier lieu, recourir à la guerre préventive et assigner l'auteur en justice afin de tenter de légitimer la rupture immédiate et en catastrophe d'un contrat portant sur une science sacrilège - l'étude des théologies comme des documents anthropologiques. Mais, depuis plus de trois siècles, ni la France, ni aucun pays européen n'a enregistré une décision de justice de ce type. Pourquoi n'a-t-on encore jamais vu un éditeur citer un auteur à comparaître devant des magistrats afin de ne pas le publier, pourquoi la jurisprudence littéraire mondiale est-elle encore en attente d'une telle prouesse, sinon parce que la France des droits de l'homme était autrefois sourcilleuse sur le théâtre des droits de la raison . L'essentiel est-il désormais de répandre, au coeur des contrats devenus plus vaporeux que les anges et les séraphins, un épais rideau de fumée afin de les cacher à la vue? Le moment venu, on interromprait une procédure pour rire.

Mais la seconde difficulté était de formuler un grief crédible devant un tribunal. Savez-vous ce que le groupe Lagardère a trouvé? Je m'étais montré trop confiant en la haute culture philosophique et littéraire des Directeurs des Maisons les plus illustres de Hachette, notamment de l'éditeur de Renan et d'Anatole France, mes premiers pédagogues, j'avais commis le péché inexpiable d'expliquer au prédécesseur de M. Denis Bourgeois à la tête de Calmann-Lévy - M. Olivier Nora, devenu Directeur de Grasset depuis lors - le sens de dix ans de travail solitaire sur notre encéphale livré au fantastique. N'était-ce pas la moindre des politesses à l'égard de l'éditeur d'une introduction à mes recherches ? Mais comme Ésope, Phèdre et La Fontaine le font dire au loup qui boit l'eau d'une rivière en amont, l'agneau qui la boit en aval en empoisonne le cours.

5 - La fable du moribond et du code pénal

Comment franchir l'obstacle d'une argumentation juridique où l'absurde le dispute au grotesque? Tout simplement en confectionnant un faux qu'on introduira dans les conclusions - ce qui constituera un délit au sens de l'art. 441-1 du code pénal, qui réprime plus gravement que tout autre un faux " destiné à obtenir un avantage en justice ". Qu'à cela ne tienne : il sera sans doute difficile à l'auteur de démontrer qu'il s'agit d'un faux. On allèguera donc que je serais venu tout spécialement à Paris - ma chaumine enfumée campe sur un lopin à 100 km de la capitale - et que je me serais docilement soumis à des conditions de publication inacceptables, notamment concernant le choix du titre, qui ressortirait aux prérogatives exclusives de l'éditeur, comme la qualité du papier ou le choix des caractères d'imprimerie. Bref, j'aurais consenti à faire passer à la trappe la nature même de l'ouvrage, qui porte sur la question de savoir si l'invention de l'écriture a légèrement accéléré l'évolution cérébrale de notre espèce.

Mais la jungle est pleine de pièges dans lesquels les chasseurs les plus expérimentés peuvent tomber: deux mois avant la rencontre imaginaire j'avais été victime d'un grave accident d'automobile, avec traumatisme crânien, hémothorax et blessures faciales. Défiguré pour longtemps, je défiai les fabricants du faux de me décrire physiquement. Les documents hospitaliers démontraient trop irréfutablement mon état physique pour que la battue pût conduire à la capture de la proie. Le moribond a déposé plainte pour faux.

6 - La justice de cour

Les Parquets de la République, me disais-je, ne sont pas aux ordres des intérêts d'un particulier, si puissant soit-il. Un article retentissant paru dans le Monde du 10 août 2001 et signé de la Garde des Sceaux de l'époque proclamait solennellement que le règne de " la justice de cour " allait se trouver aboli en France par la grâce de la gauche et que dorénavant, vous ne serez plus " blanc ou noir selon que vous serez puissant ou misérable ". Je ne savais pas que les fables de La Fontaine sont devenues le livre de chevet de l'État de droit. Mais le Parquet a si bien lu Ésope qu'il a aussitôt classé ma plainte " sans suite " en vertu de l'autorité de la fable dans laquelle le lion déclare qu'il prend la première part, quia nominor leo.

7 - L'État et Crésus

Mais je ne m'étais pas encore enfoncé assez loin dans la brousse pour apprendre que, dans le pays des droits de l'homme, la France d'en bas ne saurait aller en appel contre un " classement sans suite " purement déclaratif, donc arbitraire par définition du seul fait qu'une décision de justice doit être motivée. J'ai découvert qu'il faut avoir la bourse bien garnie pour verser au greffe de la cour une caution dont le montant sera laissé au bon plaisir du Parquet. Celui-ci saura se montrer dissuasif puisqu'il sera juge et partie dans l'action intentée à grands frais contre lui. Comment serais-je tout subitement devenu le Crésus en mesure de rivaliser à armes égales avec la justice de cour? Comment un Parquet soudainement rendu vertueux jusqu'au masochiste se réfuterait-il lui-même en appel ? Comment une justice républicaine qui sélectionne les justiciables au tintement de leurs écus se dresserait-elle contre elle-même dans une démocratie où le droit en appelle à la monnaie sonnante et trébuchante des citoyens?

8 - L'intervention du Commissaire Maigret

J'ai continué de raconter la battue sur internet . Les députés, les sénateurs, les Ministres, les postes diplomatiques français à l'étranger et étrangers en France connaissent l'enquête policière que j'ai confiée au Commissaire Maigret. De l'avis des aficionados des romans de Simenon, le réalisme de mon aventure a séduit sa plume à titre posthume. J'ai également adressé sur internet deux lettres publiques de philosophie politique à M. Jean-Luc Lagardère. La première est intitulée Lettre ouverte à Jean-Luc Lagardère sur l'édition dans un État de droit ; la deuxième, Lettre ouverte à Jean-Luc Lagardère sur les responsabilités politiques des élites de la société civile dans les Républiques. Il faut savoir que la jungle est le théâtre d'un spectacle fascinant : les grands fauves y chassent leurs proies en toute tranquillité. On compte au moins une dizaine de fables d'Ésope ou de Phèdre qui traitent de ce sujet par un biais ou un autre. Mais, par définition, une fable est un roman policier qui ne vaut que s'il illustre une vérité d'intérêt général, donc à la fois morale et politique - ce qui revient à poser le problème de fond.

9 - Le statut de l'édition considérée comme une industrie

Quel est le statut de l'édition moderne sous le sceptre d'un État connaisseur des fabulistes ? M. Jean-Luc Lagardère déclare tranquillement dans le Monde du 17 septembre que le commerce du livre est une industrie et il en veut pour preuve que ce commerce déplace des tonnes de papier. Si un produit est déclaré industriel parce que l' industrie le définit à partir de la matière qu'elle utilisera pour le fabriquer, la question sera de savoir si la littérature répondra à cette définition d'un objet produit en série par les machines qui s'y emploieront jour et nuit. On connaît la phrase célèbre de Malraux : " Cela dit, le cinéma est aussi une industrie ".

Quelle est la marchandise que fabrique à la chaîne le cinéma industriel ? Plus précisément, quels sont les traits du produit fini qui définiront un film comme un objet à consommer sur le mode requis par l'industrie de la pellicule? Une étude du mariage de l'art avec le cinéma n'a jamais été conduite avec une rigueur syllogistique. En revanche, la littérature étudie ce ménage depuis longtemps, parce qu'un vrai livre ressortit à la littérature quand il est écrit pour être lu encore par la génération suivante, puis par la postérité ; sinon il se trouve tout simplement éjecté de la littérature. Il s'agit donc de savoir si un livre voué à armer la mémoire d'une civilisation peut répondre de surcroît aux critères qui définissent un produit industriel, donc livré à l'oubli par nature, ou bien si la littérature considérée comme un produit non jetable demeure étrangère à son ingestion rapide par l'industrie du livre. C'est demander si le grand public est en mesure d'entrer dans l'univers de l'écrit qu'on appelle la littérature et dans lequel l'écrivain le convie à entrer. La philosophie pose la même question.

Le problème de savoir dans quelles conditions la cohabitation de l'industrie du livre avec la littérature est viable se présente donc comme une question de vie ou de mort pour l'écrivain. A cette interrogation, ce sont les chiffres qui répondent clairement: 99,9% des best-sellers sont jetés à la poubelle quelques mois après leur parution. Quel est le statut des 0,1% qui se vendent massivement, au même titre que les produits industriels,et qui ressortissent pourtant à la littérature, c'est-à-dire à la postérité ? Quant aux 99,9% qui relèvent de l'extermination de la littérature, à quel type de produits appartiennent-ils ? La question est cruelle; mais si la vérité n'était pas cruelle, elle serait partout applaudie et rien ne serait plus facile que de lui prêter l'oreille.

10 - Une mutation du regard sur le livre

La vérité que la jungle enseigne à ses Robinson est celle-ci : la ruine de la culture européenne ne s'inscrit pas dans le drame de la " fin de l'exception française " ; elle se cache à une bien plus grande profondeur dans la brousse. C'est au cœur de la jungle qu'il faut se rendre pour découvrir le secret de la mutation interne de la civilisation occidentale qui résulte de la métamorphose des critères mêmes du jugement sur le livre : à chaque parution , c'est le succès de vente du produit qui sera unanimement invoqué à titre de preuve irréfutable de la valeur du " produit " concerné. C'est l'Amérique qui a provoqué, à partir de 1945, ce déplacement brutal de la problématique entière de la culture du Vieux Monde, donc le logiciel qui commande en amont toute l'argumentation sur les valeurs en aval. Avant 1940, il aurait été béotien de dérouler la litanie des succès de vente d'un auteur. On savait que le Zarathoustra s'est vendu à 500 exemplaires pendant les dix premières années, on savait qu'en 1950 Julien Gracq avait refusé le Goncourt et que, depuis lors, le prix va à un produit semi périssable, parce que le prestige industriel de l'Académie Goncourt doit se marier avec son prestige littéraire.

11 - Une mutation de la volonté

L'œil encore mi clos qu'ouvrira tout grand la victoire annoncée de l'industrie du livre sur la littérature et sur la pensée permettra à une lucidité rallumée de mesurer trop tard l'étendue du désastre. Alors les intelligences éveillées verront clair comme le jour à quel point la mise à l'abri d'une culture dans le giron national - donc son contrôle par des capitaux fièrement locaux - répondait jusqu'au ridicule à la naïveté des Bas-Empires. Il n'y aura pas de sauvetage miraculeux de l' "exception " européenne si l'analyse ne remonte pas en amont jusqu'à la logique interne à laquelle les civilisations de masse sont soumises depuis les Ptolémée. C'est pourquoi vous dites seulement que " la solution Lagardère serait socialement la plus désastreuse ", mais non qu'un autre groupe aurait caché les clés du salut dans son coffre. Les civilisations en perdition doivent-elles descendre en enfer pour remonter du fond de l'escarcelle du diable avec des yeux orphiques ?

Après tout, c'est à l'échelle mondiale que l'art musical a découvert à la fois les moyens industriels de sa puissances et les armes de son évasion de la civilisation de masse. En France, le public des radios spécialisées s'élève à un million d'auditeurs quotidiens. Les cinq continents connaissent les noms des grands virtuoses et des chefs d'orchestre de génie - et pourtant, la puissance et la gloire de cet art prospèrent sur une autre planète. Mais si le génie littéraire et la philosophie mouraient, la musique accompagnerait l'écriture et la pensée dans leur naufrage parce qu'Orphée ne saurait demeurer vivant à seulement faire remonter jour et nuit des ténèbres une Eurydice du passé.

Le sauvetage des civilisations échappe à la stratégie des conservatoires. L'intelligence et le goût ne sont pas des héritages, mais des démiurgies. Si la France politique et la France de la raison n'opposaient pas leur veto à la subordination des droits de l'esprit à l'arrogance des marchands de livres, l'Occident de l'esprit périra. L'Europe a déjà connu plusieurs naufrages de son génie - Byzance, Alexandrie, le Moyen Âge le lui rappellent. Nous souviendrons-nous à temps de ce que l'Occident est le fils de cette terrible leçon de l'Histoire ? La Grèce et Rome ne se sont jamais relevées de l'extermination de la culture antique. Si d'autres peuples n'avaient recueilli et fécondé un héritage retrouvé par miracle en Italie il y a cinq siècles seulement, ce Continent se serait englouti dans les ténèbres d'un éternel oubli. L'Europe sauvera-t-elle la civilisation du livre?

21 octobre 2002