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Section Hachette et l'Etat de droit
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Seconde lettre ouverte à M. Jean-Luc Lagardère sur les responsabilités politiques de la société civile dans les démocraties

 

Il y a plus de deux siècles et demi, Montesquieu fondait les démocraties sur le ressort de la vertu ; mais les malheurs politiques de la vertu républicaine changent de forme au gré des siècles. Aujourd'hui la France est moins menacée par le crime que par les oligarchies de la corruption au sein de l'État parce que dans une civilisation de masse, il est plus aisé de remédier à l'anarchie bruyante de la rue que de réprimer les collusions silencieuses entre les pouvoirs publics et les rois de l'économie. Mais lorsque les ententes illicites en viennent à paralyser les droits de la culture du fait que le Parquet blanchit les délits des industriels du livre, la République est attaquée à la source par l'interdiction adressée aux têtes pensantes par la Chancellerie elle-même d'informer les citoyens du pouvoir que l'argent exerce sur la justice.
A l'heure où le gouvernement semble avoir pris conscience de ce danger par la nomination, pour la première fois, d'un industriel grand lecteur de Montesquieu à la tête du Ministère de l'économie, j'adresse à M. Jean-Luc Lagardère une deuxième lettre publique dans laquelle je l'adjure à nouveau de prendre conscience de ses responsabilités morales.

1 - L'éthique de la République et l'esprit de justice
2 - La responsabilité citoyenne de M. Jean-Luc Lagardère
3 - Les élites de la société civile dans les Républiques
4 - Où sont les garde-fous dans une République ?
5 - Les élites de l'industrie et de la culture
6 - L'esprit du peuple français
7 - Les élites devant le tribunal de l'histoire

Monsieur le Président Directeur général,

Le 22 avril, je vous ai adressé sur le net une lettre ouverte dont la portée politique a pris rendez-vous avec une actualité encore plus contraignante ; car dès le soir du 5 mai, M. le Président de la République est allé à la rencontre d'un État qui s'attacherait avant tout à ranimer " la vigueur du lien national et la vigueur de l'idéal démocratique français " et qui mettrait en place un gouvernement dont la " mission " illustrerait une " autre idée de la politique et de la citoyenneté ".

1 - L'éthique de la République et l'esprit de justice

C'est donc avec une gravité accrue que je vous renouvelle mon appel à collaborer avec un État dont la volonté démocratique si clairement proclamée se souvient de ce que le désir de justice exprime la plus profonde espérance des peuples. Mais comment voulez-vous que M. Chirac réaffirme, dans un " grand élan ", son " attachement aux valeurs de la République ", comment voulez-vous que la France demeure " fidèle à elle-même, fidèle à ses grands idéaux, fidèle à sa vocation universelle et humaniste ", comment voulez-vous que le chef de l'État salue solennellement la victoire de cette France-là sur celle du renoncement et de la fatigue s'il n'obtenait pas en tout premier lieu le redressement de l'éthique et du civisme des citoyens les plus influents du pays? On ne réforme pas une nation dont l'élite économique refuse, sous les yeux de la nation entière, de redorer le blason de sa propre moralité. Dans les Républiques, ce sont, en réalité, les grands chefs d'entreprise qui exercent les responsabilités politiques les plus lourdes parce que, dans ce type d'États, le climat de la nation dépend de l'image que les maîtres de la production donnent d'eux-mêmes et de leur civisme.

2 - La responsabilité citoyenne de M. Jean-Luc Lagardère

Quand le Ministère public d'une République se rend dans une direction tout opposée à celle que l'État espérait après lui avoir accordé son indépendance, la tragédie politique qui ronge alors le cœur même de la démocratie permet d'en mesurer la portée ; car si les Parquets ne cèdent plus aux pressions intéressées du parti au pouvoir, il est plus désastreux encore de les voir se soumettre docilement aux vœux des particuliers les plus riches. C'est pourquoi votre responsabilité proprement politique se situe au centre des préoccupations du nouveau Gouvernement, parce que vous défendez, et cela en pleine connaissance de cause, un faux en justice par la voix de l'une de vos Maisons d'édition et parce qu'à ce titre, vous n'avez pas craint de compter sur un Parquet complaisant. Il a donc classé sans suite la plainte que l'avocat le plus renommé de Paris dans les litiges culturels avait déposée contre vous. Vous ne vous êtes pas trompé sur l'étendue de vos pouvoirs dans l'État : malgré les preuves les plus irréfutables de ce qu'il s'agit d'un faux - vous en êtes vous-même bien convaincu par les documents les plus officiels émanant de l'État lui-même - le Parquet a déclaré le délit " non constitué ". Mais il en est résulté une sorte de " requête " de l'ancienne Garde des sceaux, qui a demandé que l'arbitraire évident de cette décision fût reconnu du fait que le peuple est le vrai souverain et qu'il a " le droit de savoir comment fonctionne sa justice " (Le Monde, 10 août 2001).

3 - Les élites de la société civile dans les Républiques

Mais le véritable objet de mon appel à votre responsabilité de citoyen d'une République, donc à votre éthique de la démocratie, porte exclusivement sur le fond du débat ; car l'esprit de la justice concerne tout le peuple français au plus profond de ses véritables intérêts. Comment se fait-il qu'on n'a jamais vu ni un Ministère public se livrer à l'arbitraire dans la solitude et la gratuité, ni les élites d'une nation se pervertir et se dégrader toutes seules ? C'est que, dans l'agonie qui frappe les Républiques, on assiste nécessairement à un face à face pervers entre l'État d'un côté et des citoyens attachés à défendre leurs intérêts privés de l'autre ; et l'on assiste au triste empressement de ces deux interlocuteurs à entraîner la nation dans la ruine de l'esprit civique du peuple. Or, ce type d'agonie se révèle sans remède dans les Républiques, parce que, dans aucun régime politique, on ne voit les citoyens veiller en personne à l'éthique de l'État, faute que les moyens d'exercer un tel contrôle puissent jamais leur être donnés par quelque institution séraphique que ce soit. Mais dans les démocraties dont l'État a conservé l'apparat monarchique, on voit les rituels d'une royauté angélisée exercer un contrôle moral positif et servir de garants discrets, mais efficaces du civisme de la nation et de son opinion publique. En revanche, seules les élites de la société civile peuvent servir d'épine dorsale aux États dépourvus de rempart symbolique, fétichisé et auréolé.

J'attire votre attention sur ce point décisif de toute la philosophie politique. Pardonnez à un philosophe de paraître vous informer de la nature des diverses formes de gouvernement et des principes de leur action, ce qui me donne, à mon corps défendant, une allure de pédagogue : mon objectif se réduit à vous renseigner sur la singularité des contraintes que leur propre logique interne exerce sur l'ossature morale des Républiques et qui seule permet à leur civisme de les livrer à une sorte d'auto-éducation permanente. Si je fais appel à votre éthique dans des circonstances où le véritable enjeu de la politique n'est autre que de soupeser la dernière chance de redressement moral de notre pays, c'est parce qu'il est devenu décisif de savoir qui sont les véritables responsables de la décadence dans les démocraties. Qui tient la corde, de la magistrature ou des élites de la société civile ?

4 - Où sont les garde-fous dans une République ?

Je vous ferai d'abord remarquer que le Ministère public n'a aucun intérêt immédiat, direct et spontané à trahir les idéaux de la République et, pour ainsi dire, à scier la branche sur laquelle il est assis, parce que l'éventail des récompenses symboliques ou concrètes dont il bénéficie ne le porte pas à un enrichissement personnel tangible et continu. Ce sont donc toujours les vices de la société civile qui produisent le pourrissement progressif des Républiques dont un Montesquieu a démonté que la vertu est leur principe fondateur. Cette évidence découle du seul fait que les États de ce type ne disposent pas d'une sorte d'institution unanimement saluée comme semi divine et chargée par le rayonnement d'un prestige quasi céleste de freiner l'expansion sans limites des germes de leur dissolution morale. Certes, la ruine de leur éthique politique frappe les élites de la société civile et les classes dirigeantes dans toutes les décadences ; mais il existe des contrepoisons mythiques dont les Républiques demeurent dépourvues. En France, le Conseil constitutionnel n'est qu'un gardien anonyme et lointain de l'éthique de l'exécutif, tandis qu'en Angleterre, où le trône demeure un objet de vénération quasi religieuse des élites et du peuple, ce symbole de l'éthique de l'État fait contrepoids aux forces destructrices de la société ou en amortit les effets dissolvants, malgré les frasques marginales de la famille royale.

C'est pourquoi vous occupez une place focale dans le redressement durable ou dans le naufrage définitif de la République, parce que, dans ce type d'États, la corruption du pouvoir et le pourrissement des institutions monte nécessairement des rois de l'industrie et de la finance, qui figurent la nouvelle haute bourgeoisie dans tous les États mondialistes - de sorte qu'en dernier ressort, le déclin de l'appareil judiciaire, et d'abord le laxisme du Ministère public au profit des puissants, est tributaire de votre civisme ou de votre indifférence au bien public.

5 - Les élites de l'industrie et de la culture

Mais votre exemple est d'autant plus paradigmatique que votre position dominante dans l'édition vous place au cœur de la culture de notre pays, donc à l'endroit le plus névralgique de la politique, celui où l'exception française affirme notre identité intellectuelle. Comment voulez-vous qu'un État fondé sur des principes philosophiques et qui se veut pensant se redresse si, sous votre impulsion, son immoralité s'étend à la culture et va jusqu'à livrer les écrivains et les philosophes à vos intérêts de grand industriel spécialisé dans l'armement et l'aviation civile ? Votre souci est de faire signer aux écrivains des contrats semi fictifs, donc illusoires et contraires, de surcroît, aux dispositions du code civil depuis dix-sept ans, comme il est démontré par des preuves écrites et rédigées par votre propre Directeur de Cabinet et par le Directeur du groupe Hachette. Comment voulez-vous que le Président de la République élu le 5 mai se rende crédible aux yeux des Français si vous commettez ou si vous laissez commettre des délits purs et simples par les Maisons d'édition dont vous êtes l'actionnaire majoritaire et que vous contrôlez entièrement et si vous comptez sur le déclin politique de l'État, et d'abord des Parquets, pour classer sans suite des délits qui ruinent l'image culturelle de la France dans le monde ?

Comment pouvez-vous interdire l'aveu de la vérité aux Présidents Directeurs généraux de vos maisons d'édition nommément dénoncés par un ancien Président Directeur général de Calmann-Lévy, donc désignés comme les auteurs ou les complices du délit de faux au sens de l'art. 441-1 du code pénal ? Comment se fait-il que la dissimulation que vous leur imposez dépende non point des faits eux-mêmes, qui sont clairement établis, mais de vos rapports avec le Parquet, donc de votre puissance auprès de l'appareil judiciaire de la République ? Comment pouvez-vous porter une atteinte si grave au prestige culturel de la Maison d'édition qui a édité Renan et Anatole France, alors que ces auteurs se trouvent à l'origine des découvertes de la raison qui ont fécondé le monde moderne et permis la naissance de la psychanalyse de Freud qui, depuis un siècle, révolutionne notre connaissance des secrets psychiques du genre humain ? Comment ne voyez-vous pas que vous portez un coup mortel à l'image de la France de la pensée et de l'intelligence dans le monde et que votre responsabilité culturelle s'inscrit dans la responsabilité politique de l'État régénéré qui nous est promis ?

Pourquoi le chef de l'État, le Premier Ministre et toute la presse ont-ils souligné que le redressement de la nation passe par un " gouvernement de mission ", sinon parce que la République française est apostolique ou n'est pas ? De cette éthique-là, le Ministère de la culture est le centre névralgique, tout simplement parce que la France de l'esprit est celle qui exprime l'identité la plus profonde de notre nation.

6 - L'esprit du peuple français

Mais supposons un instant que vous demeuriez sourd à mon appel ; supposons que l'État autrefois cartésien soutienne votre surdité de tout le poids de son silence ; supposons que la presse se veuille complice de votre mutisme aux côtés de toute la classe dirigeante, supposons que ces hypothèses extrêmes soient crédibles moins d'une semaine après l'élection du Président de la République : dans ce cas, comment ne verriez-vous pas que tant de cynisme de la part d'une démocratie défunte ne ferait que témoigner du caractère irréversible du trépas de la France de 1789?

Mais ce qui étonne le plus les étrangers, c'est que depuis la fin du Moyen Âge, le peuple est devenu un observateur attentif et averti de la qualité de ses élites. Dès le XVIIe siècle, il a cessé de se laisser conditionner par des dirigeants infidèles à son éthique naturelle. Puis le XVIIIe siècle lui a appris à les regarder. De Montaigne à Zola, quelle constance dans l'infaillibilité de son diagnostic ! Mais sa patience est entrecoupée, hélas, d'explosions. Les lucidités comprimées trouvent un exutoire sanglant dans les révolutions. Puis les vaines promesses qui l'ont floué longtemps engendrent des utopies meurtrières. Alors seulement le peuple français se trompe de chefs et s'égare dans ses crimes. Une fois de plus, sa colère est demeurée mesurée ; une fois de plus, il s'est arrêté au bord du gouffre. L'ordre reviendra sans doute dans la rue - mais si l'éthique de la République désertait sans retour les élites de la société civile, la partie serait perdue.

7 - Les élites devant le tribunal de l'Histoire

Dans ce cas, vous serez jugé responsable de l'éthique de la France politique aux yeux d'une autorité qui fait attendre longtemps ses verdicts, mais qui se montre implacable sitôt qu'elle s'avance dans le prétoire, parce qu'elle s'appelle l'Histoire. Ce tribunal-là est le plus réfléchi qui se puisse imaginer. En vérité, il est né philosophe . Jamais on ne l'a vu s'arrêter à l'apparence des choses, jamais il ne s'est laissé aveugler par les subterfuges des échotiers de la nation. Voyez comme il rejette le tumulte des cabales et des clans, voyez comme il va droit à la source ! C'est en confidence que l'histoire s'adresse aux élites. Elle leur dit à l'oreille que ce sont les aristocraties de l'intelligence qui font les ascensions et les déclins des Républiques. Vous a-t-elle raconté ses secrets ? Votre place dans l'histoire des élites de la France se joue aujourd'hui.

11 mai 2002