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Section Hachette et l'Etat de droit
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Le Commissaire Maigret, l'Etat de droit et la rue de Valois
Enquête sur un délit du groupe Hachette-Lagardère

 

Le commissaire Maigret enquête sur un délit du groupe Hachette-Lagardère. L'État de droit fonctionnera-t-il. Une affaire politico-judiciaire qui pose un problème de civilisation.

1 - Un coup d'État de la liberté

Madame la Ministre,

Si je me décide à m'adresser à vous sur Internet, c'est pour le motif qu'un écho public me paraît utile ou même nécessaire à votre politique dans un domaine qui ne concerne pas seulement la dignité de tous les auteurs de ce pays, mais leur statut tel qu'il résulte des fondements mêmes de l'État de droit. Or, un tel État repose sur les rapports harmonieux que la République et la démocratie doivent entretenir avec un Ministère public indépendant et soucieux d'assurer l'égalité de tous devant la loi pénale.

Le gouvernement en est conscient puisque, par le canal d'un article retentissant paru dans le Monde du 10 août 2001, Mme Marylise Lebranchu a déclenché dans la magistrature debout une révolution qui était attendue avec impatience depuis la Révolution et dont l'audace portera peut-être ses premiers fruits rue de Valois . Ce serait un grand bénéfice pour la République, que le Ministère de l'esprit, qui est comme le vrai temple de la France, eût le privilège de servir en première ligne de " défense et illustration " des pouvoirs que l'État de droit a le devoir d'exercer même sur le Parquet quand celui-ci a failli à la déontologie judiciaire qui fonde une démocratie digne de ce nom. Depuis le 10 août 2001, non seulement tout l'exécutif se reconnaît, mais encore se proclame responsable devant le peuple souverain des actes arbitraires dont le Ministère public se serait rendu coupable, et cela au nom d'un suffrage universel dont le Ministère de la Justice rappelle qu'il est le vrai sceptre de la nation. Ce principe aurait dû se trouver inscrit dans toutes les Constitutions républicaines depuis 1789.

Une revendication aussi solennelle des responsabilités d'une France dont la justice théâtralise les principes et l'action rapproche tout naturellement votre politique de celle de la place Vendôme et engage vos deux Ministères dans un combat partagé pour consolider le règne des valeurs universelles que notre pays partage avec toute l'Europe. Dans un tel contexte, n'est-il pas naturel qu'un philosophe isolé se considère comme une fraction infinitésimale du peuple souverain et qu'il s'adresse à vous dans cet esprit ? Je vous exposerai donc les circonstances qui situent désormais dans un contexte pénal la politique des contrats que le groupe Lagardère rend fictifs ou caducs dès leur signature.

2 - Les contrats illusoires

C'est dès le 4 avril 2000 que je vous ai adressé une lettre dans laquelle je vous demandais de bien vouloir m'éclairer sur l'action que vous aviez l'intention de mener face à la pratique courante des contrats illusoires ou semi illusoires dans l'édition. Cette question me paraissait d'autant plus importante que Votre Ministère se trouvait alors engagé dans la mise en place d'une politique européenne de protection commune des droits intellectuels et moraux des auteurs, dont on sait qu'ils sont particulièrement bien définis et garantis en France par la loi du 11 mars 1957 sur la propriété littéraire et artistique.

Mais cette lettre ne semble pas vous avoir été remise. Quelques semaines plus tard, elle est venue entre les mains de l'un de vos principaux conseillers qui, depuis lors, vous a régulièrement informée de l'évolution de ce problème focal. Son embarras me paraît bien compréhensible, car il exprime les difficultés concrètes que rencontre nécessairement votre Cabinet pour interpréter les renseignements qu'il vous communique par mon intermédiaire, alors qu'une solution dynamique et constructive sera nécessairement dérangeante. D'autant plus dérangeante que la marchandisation de l'écrit qui s'inscrit dans la logique industrielle du groupe Hachette-Lagardère est désormais devenue délictuelle et qu'à ce titre, elle ressortit au contrôle que l'État de droit a décidé d'exercer dorénavant sur le Ministère public.

3 - Démontage d'un piège juridique

L'intelligibilité des faits qui motivent la présente lettre exige, en premier lieu, la démonstration la plus simple et la plus claire des astuces pseudo juridiques sur lesquelles le groupe se fonde pour rédiger l'article 3 des contrats d'édition en vue de rendre subrepticement leur contenu irréel. Pour cela, il juge nécessaire de mettre en place une procédure dont le seul objectif est de retarder l'instant où le caractère trompeur des engagements de l'éditeur apparaîtra en pleine lumière.

Il faut bien comprendre que nous sommes plongés dans la lecture d'un roman de Simenon ou d'Agatha Christie, mais que les événements racontés sont réels et à l'échelle d'un puissant empire industriel. Observez donc en premier lieu comment l'éditeur feindra de rencontrer des difficultés conjoncturelles, donc momentanées par définition et indépendantes de sa volonté, ce qui retarderait prétendra-t-il la parution d'un ouvrage sous contrat. Afin de mieux donner le change sur ses véritable intentions, il devra paraître d'autant plus déterminé à empêcher l'auteur de rompre le contrat : ce sera donc à lui d'adresser deux lettres recommandées à six mois d'intervalle à son éditeur, afin de lui demander de bien vouloir s'exécuter - ce qui permettra à l'éditeur de gagner une année entière et peut-être de lasser un " fournisseur " qui se croira même victorieux de se voir libéré de son " employeur ". Ce ne sera qu'en fin de parcours que la motivation de ce montage apparaîtra non moins subitement que surgit le coupable à la dernière page d'un bon roman policier : le contrat sera déclaré fictif de facto après les mesures dilatoires convenues et sans que l'auteur ait reçu la moindre explication. Le leurre d'une indemnité de 5000 francs permettra à l'éditeur de l'annuler sans autre forme de procès et sans que l'auteur puisse intenter aucune action en justice - car cette précaution, naturellement indispensable à la réussite de l'opération, est inscrite à la fin de l'article 3 : " L'auteur aura droit à titre de dommages-intérêts forfaitaires et conventionnels (…) à la somme de 5.000 F, sans pouvoir prétendre à une autre forme d'indemnisation. "

4 - Comment passer du civil au pénal ?

Comment se fait-il - puisque nous sommes dans une enquête du Commissaire Maigret - qu'un litige si bien étouffé en apparence par les dispositions de l'art. 3, permettra cependant à l'auteur de se défendre en justice et surtout, comment un litige civil peut-il sortir de l'ennui de l'honnêteté et passer au pénal au point de se situer au cœur de la politique de Mme Marilyse Lebranchu au chapitre des pouvoirs de l'État sur les Parquets? Pour observer comment les fils de l'intrigue vont se nouer, il convient de poster un guetteur sur la passerelle qui conduira du civil au pénal.

En effet, l'article 3 du contrat machiavélien se trouve tout simplement abusif depuis 1975 et, de surcroît, réputé "non écrit" depuis 1985, c'est-à-dire tenu pour nul d'office à la suite de ces deux réformes déjà anciennes de l'article 1152 du code civil. Du coup, expliqua Maigret en bourrant une pipe, le groupe Hachette-Lagardère, se trouvera tenté de commettre un délit pour passer d'une rive à l'autre. L'agent en faction le verra introduire dans ses conclusions un faux au sens de l'art. 441-1 du code pénal, afin de contourner la rédaction actuelle d'un art. 1152 qui, depuis un quart de siècle, rend difficile sinon impossible l'introduction de clauses abusives dans les contrats.

5 - Comment réfuter un faux ?

Mais que va-t-il se passer, demanda Sherlock Holmes si, par impossible, l'auteur fournissait la preuve qu'il s'agit d'un faux ? Si l'éditeur alléguait, par exemple, que l'auteur aurait dûment accepté plusieurs mois auparavant des conditions nouvelles et extraordinaires de publication que l'éditeur lui aurait imposées, mais à une date prudemment non précisée, et cela en présence de deux témoins crédibles, dont le Président Directeur général de la maison d'édition concernée, comment le pauvre auteur réunirait-il jamais des preuves suffisantes de ce qu'il s'agirait d'une affabulation montée de toutes pièces par une groupe de dimension internationale? Est-il vraisemblable qu'une entreprise de taille mondiale joue sa réputation sur un trucage aussi enfantin ?

Mais la réalité dépasse toujours la fiction, sinon, le roman policier ne serait pas un genre littéraire dont Conan Doyle a rendu les titres de noblesse planétaires. Il se trouve, en l'espèce, que l'auteur concerné et piégé par un délit de faux trop parfait a été victime d'un grave accident de voiture quelques semaines après la réunion imaginaire, ce qui a laissé des cicatrices très visibles sur son visage. Il m'a donc suffi, Madame la Ministre d'un État bien réel, de porter plainte contre le groupe Hachette-Lagardère pour avoir commis un faux que le code pénal non moins réel de notre pays définit comme rédigé expressément " en vue d'obtenir un avantage en justice " et qui pourra avoir été introduit à cette fin jusque dans un acte de procédure tel, par exemple, que des conclusions au civil. Le Parquet, saisi de ma plainte, ne manquera pas de faire passer le récit romanesque du littéraire au concret : il demandera simplement aux faux témoins de ma prétendue présence dans une réunion fantôme de me décrire physiquement et leur incapacité à le faire suffira à établir la preuve irréfutable qu'il s'agit d'un faux particulièrement grave, puisque spécialement fabriqué en vue de figurer dans une procédure, donc de tromper la justice. De plus l'éditeur en question ne m'avait jamais rencontré, ni avant, ni après la signature du contrat : le citoyen souverain pourra dormir tranquille sur l'oreiller de la démocratie qui le protège.

6 - De l'entrée en scène de la Chancellerie

C'est ici, Madame la Ministre, que l'État de droit entre en scène, mais par une porte dérobée ; car figurez-vous que non seulement le Parquet s'est bien gardé d'interroger les auteurs du faux, les jugeant au-dessus des lois, sans doute en raison de leur respectabilité, donc de vérifier la preuve que je lui mettais entre les mains, mais qu'il a pris appui, de surcroît, sur son propre refus d'examiner la pièce à conviction que je lui fournissais pour déclarer que je ne lui avais pas démontré la véracité de mes dires et pour classer la plainte sans suite.

Cependant, cette procédure expéditive ne m'a pas fait perdre confiance en l'État de droit. Depuis quarante ans, j'ai choisi d'habiter aux champs une " chaumine enfumée", comme disait La Fontaine. J'y ai rédigé dans le silence tous les ouvrages que j'ai publiés aux Éditions du Seuil, chez Plon, Gallimard, les Puf, Fayard, Albin Michel, ainsi que mes contributions à l'Encyclopaedia universalis et mes soixante-quatorze articles dans les principales revues de Paris. Cet éloignement a protégé ma solitude. Habiter à cent kilomètres de la cour est aussi un moyen d'apporter à la lucidité l'aide de la distance. Mais peut-être , Madame la Ministre, cet exil en miniature nourrit-il également la candeur. Car figurez-vous que j'ai fourni ensuite à un Parquet obstinément muet des pièces officielles, donc garanties par l'autorité de l'État, notamment des documents hospitaliers authentifiés par le Ministère de la santé et par des médecins assermentés, afin de démontrer que je n'ai pu me rendre à Paris à la suite de mon accident et de ce que le groupe Lagardère a délibérément commis un délit en introduisant un faux dans ses conclusions.

7- Le 10 août 2001

Mais mon objectif n'est pas de vous exposer un cas individuel. L'État n'est concerné que par l'intérêt public. Or, mon avocat et moi nous nous trouvions dans le désert, parce qu'un État étranger au droit n'est pas un État. Il y a contradiction dans les termes, puisque c'est avec le droit écrit que sont nées les cités, puisque c'est avec la loi que la civilisation a pu naître, puisque c'est avec la notion de justice que la culture a pris son essor : d'Antigone à nos jours , la culture et la justice ont fait alliance au cœur de la politique. C'est pourquoi, le 10 août 2001, l'annonce du débarquement de l'État de droit dans le contrôle de l'appareil de la justice et le rappel solennel de la responsabilité de la République dans l'ordre civilisateur par excellence qu'est le combat contre l'arbitraire de la puissance publique ont paru à mon avocat et à moi-même une aube nouvelle dans le ciel de la démocratie et de la liberté civile et politique.

Que dit la Garde des Sceaux au nom de l'État et du gouvernement tout entier ? Que " pour assurer l'égalité devant la loi, il ne peut y avoir qu'une seule politique pénale sur l'ensemble des territoires ". Que, par conséquent " le garde des sceaux, membre d'un gouvernement légitimé par le suffrage universel, conçoit et met en œuvre une politique pénale cohérente pour assurer l'égalité de tous devant la loi ; de leur côté, les magistrats appliquent cette politique pénale, nationalement définie, à des situations individuelles. " Que " l'indépendance implique la responsabilité " et que, " lorsqu'un magistrat commet une faute, la garde des sceaux doit se montrer sans faiblesse, car l'autorité judiciaire doit être au-dessus de tout soupçon ". Que " le peuple français a le droit de savoir comment fonctionne sa justice et de lui demander des comptes quand elle fait apparaître des fautes. " Et de conclure : " En tant que Garde des Sceaux, je considère que je dois mettre en œuvre ce principe de responsabilité dans tous ses aspects."

8 - A quelque chose malheur est bon

La place Vendôme apporte donc désormais à votre Ministère le puissant renfort d'un État décidé à responsabiliser un Parquet sensible aux pressions d'un industriel du livre. D'un côté, la Ve République n'a pas encore de politique systématique et concertée de sauvetage de la civilisation française et européenne face à l'offensive mondiale des industriels de l'édition, dont vous savez qu'ils sont bien décidés à changer le livre en un simple produit de consommation, tels les almanachs que colportaient les libraires ambulants à l'aube de la Renaissance avant le " détournement " de l'invention de Gutenberg par les " culturels".

Les futurs historiens du déclin - inexorable ? - de l'Europe pensante s'étonneront de ce que les États du XXI e siècle seront demeurés aussi inertes devant l'effondrement des élites lettrées que les États chrétiens du Moyen Âge devant la ruine de la culture antique. Il est pourtant clair que la massification capitaliste de la " culture " est seulement autrement programmée que la massification marxiste d'hier ou que la massification ecclésiale d'autrefois. Elle engendre un seul et même obscurantisme, dont la première condition est toujours l'anéantissement de la pensée critique et de ses sacrilèges. En revanche, si un État désarmé devant l'extermination de l'audace intellectuelle dispose du pouvoir minimal de protéger les créateurs contre les Vandales de la modernité chaque fois que ceux-ci vont jusqu'à commettre des délits, le paysage des bien pensants commence de briller des lueurs du blasphème, qui sont les torches de la raison et les messagers de ses espoirs.

9 - Maigret chez le Ministre

Dans Maigret chez le Ministre, paru en 1954, le célèbre commissaire est chargé d'une enquête criminelle qui le conduisit au cœur de l'État. En 2001 il fut appelé par la Chancellerie d'une France qui avait consolidé l'État de droit et qui osait contrôler le Ministère public. Maigret convoqua l'auteur :

- Fichue affaire, grommela-t-il.

- C'est sans doute la première fois, répondit celui-ci, qu'on voit une affaire culturelle se placer au cœur des relations de l'État avec les Parquets.

Maigret bourra sa pipe d'écume.

- C'est-à-dire avec lui-même, commenta-t-il d'un ton bourru. Mais quel est, à votre avis, l'intérêt de Hachette-Lagargère de défendre des contrats semi fictifs ? Qu'il faille les soutenir à l'aide d'un délit, passe encore : du seul fait que la clause est nulle depuis un quart de siècle, je comprends bien qu'il faille tenter de contourner l'obstacle. Mais justement, pourquoi ce travail d'Hercule pour ne pas publier un livre ! Et cela au dernier moment et de toute urgence, quand il est déjà imprimé et le bon à tirer signé!

- Cela, dit l'auteur, je vous l'expliquerai plus tard, quand nous verrons quel était le degré de rentabilité du marché visé avant l'attentat du 11 septembre 2001. Pour l'instant, il faut découvrir l'impératif général auquel Hachette-littérature obéissait au moment des faits.

- Je vous écoute, bougonna Maigret.

L'auteur tira de sa poche une lettre signée du Président Directeur général du groupe, M. Jean-Louis Lisimachio, et la tendit au commissaire, qui lut à haute voix : " Je ne peux qu'abonder dans le sens de ce que le Directeur de Cabinet de Jean-Luc Lagardère vient de vous écrire : les maisons d'édition du Groupe disposent d'une entière autonomie éditoriale et la décision de publier en est la clef de voûte. "

- Si je comprends bien, dit Maigret, le groupe Hachette-Lagardère vous déclare froidement qu'il n'est pas lié par les contrats, mais seulement par l'idée qu'il se fait de sa souveraineté, qu'il appelle son " autonomie éditoriale ".

- Exactement. Mais vous comprenez bien, Monsieur le commissaire, qu'un si grand privilège ne devra pas coûter trop cher au groupe. D'où l'article 3, qui vide d'avance les contrats de leur substance.

Maigret continua de lire à haute voix : " Que dirait-on d'un système qui contreviendrait à ce principe sous la pression et les menaces, d'où qu'elles viennent ? "

- Vous remarquerez, dit l'auteur, que l' " autonomie éditoriale " revendiquée est qualifiée de " principe " et que toute contestation juridique ou culturelle de la légitimité de ce "principe " est baptisée de " système " de " pression " ou de " menaces ".

- Je remarque surtout, murmura Maigret, que la directive vient du Cabinet de M. Jean-Luc Lagardère lui-même et que M. Lisimachio témoigne seulement d'un zèle d' exécutant.

- Voilà pourquoi il s'agit bel et bien d'une affaire d'État , car si la Chancellerie réaffirme solennellement que la nation a le droit de savoir comment fonctionne sa justice, le peuple français exercera nécessairement un droit de regard sur les relations que le groupe Hachette-Lagardère entretient avec le Ministère public dans le dos de la République.

Maigret était songeur.

- Il me semble, dit-il, que le droit public obéit à une logique interne aussi serrée qu'une enquête de police.

- Seulement, dit l'auteur, il se trouve que la logique interne de l'État fait l'universalité de la France selon l'esprit ; c'est pourquoi le Ministère de la culture est au cœur de votre enquête.

Maigret en convint.

10 - Veut-on connaître la vérité?

Mais, du coup, une question nouvelle et décisive se pose avec la brutalité d'une enquête de police : "Maigret alluma sa pipe pour se donner le temps de réfléchir. Il se tourna vers le chef de la police néerlandaise : Est-ce que vous voulez qu'on sache la vérité ?" Aujourd'hui, les enquêtes policières sont au cœur de la politique internationale. Le plus grand empire du monde demande à ses Maigret de mettre la main sur un criminel caché dans un coin du Moyen Orient. Cela autorise-t-il une particule élémentaire du peuple français à demander au Ministère de la culture s'il veut connaître la vérité ?

Dans ce cas, une double difficulté se présente.

La première sera celle de préciser la déontologie de l'État de droit au cœur du Ministère de la Culture, et notamment à la Direction du livre et de la lecture. La question est abrupte: oui ou non la rue de Valois peut-elle se montrer solidaire ou complice de pratiques délictueuses commises au nom du groupe Hachette-Lagardère tout entier ? Si la réponse était affirmative, l'auteur n'aurait-il d'autre recours que de s'adresser à la cour européenne de justice, alors que, dans sa lettre, la protection française des droits de la pensée place notre pays à la tête de la civilisation européenne ?

La seconde difficulté résulte de la nécessité logique de mettre en application la révolution judiciaire que Mme Lebranchu a inaugurée et dont je viens de rappeler la vigueur démocratique et la rigueur républicaine ; car la Chancellerie ne s'en est pas tenue au seul courage de désacraliser en principe le mythe religieux et monarchique de l'infaillibilité du Ministère public ; elle a implicitement posé à la République la question la plus décisive: "Qu'était-ce qu'un État tartufique et qui prétendait, hier encore, se trouver désarmé devant les effets pervers du rapport Truche sur un Parquet un peu trop sensible aux pressions des grands groupes industriels et qui se disait contraint de crier à la face du monde: 'Je ne dispose d'aucun recours contre l'arbitraire de l'État que je déclare pourtant incarner ? Je ne suis que le Ponce Pilate d'un peuple que je proclame souverain et je tremble que ce peuple me demande : Veux-tu connaître ta vérité' ?"

Or, la vérité, c'est qu'il n'a pas été prévu de saisine directe de la chancellerie par le justiciable. Cette carence procédurale rend indispensable, Madame la Ministre, que je tente de conjurer avec les seules armes de la souveraineté principielle du citoyen l'arbitraire autrefois institutionnalisé sous la rubrique "opportunité des poursuites ", ce qui exige que je défende par la plume des droits qui dépassent entièrement ma microscopique personne, puisqu'il s'agit de rien moins que d'illustrer les voix à l'unisson de l'État et de la Culture.

11 - Les événements du 11 septembre et la pesée du cerveau de l'humanité

Car il se trouve que les événements du 11 septembre 2001 ont soudainement et combien tragiquement rappelé au monde entier que l'imaginaire religieux, qui repose sur le refus de la pensée depuis Périclès, demeure, vingt-cinq siècles plus tard, au cœur de l'Histoire et de la politique internationales. Or, la civilisation européenne était née avec les premiers pas de la raison à Athènes ; puis son élan s'est trouvé bloqué pour quinze siècles. Enfin, elle s'est réveillée avec la Renaissance, quand elle s'est souvenue qu'il faut apprendre à porter un regard critique sur l'encéphale de notre espèce si l'on entend devenir pensant et que les décadences ont toujours été des décervellements. C'est pourquoi les événements du 11 septembre ont réhabilité l'évidence que le Vieux Continent ne s'armera d'une raison politique à l'échelle d'une pesée du cerveau de l'humanité que s'il conquiert une connaissance rationnelle de l'inconscient messianique de l'ex-marxisme, de l'inconscient messianique de la sotériologie américaine, de l'inconscient messianique des fanatismes religieux et de l'inconscient messianique des idéaux de la démocratie.

12 - Qu'est-ce qu'une civilisation de la pensée ?

Comme vous le savez, la théopolitique américaine a lancé la croisade du Dieu du Bien absolu, qu'elle croit incarner, contre le Dieu des Talibans, qui ont aussitôt répliqué que ce n'étaient pas eux, mais Allah qui avait pulvérisé le Wold Trade Center. Croyez-vous que l'Occident évitera le naufrage de toute civilisation de la pensée et le retour aux guerres de religion s'il n'approfondit pas le "Connais-toi" par le décryptage de nos gènes et s'il se contente de brandir devant les " infidèles " des idéalités tellement amollies et fatiguées qu'elles ne se grisent même plus de leur messianisme devenu purement verbal ? Comment un évangélisme porté sur les ailes de l'abstrait donnerait-il au " continent de la philosophie" les armes de l'intelligence qui lui permettraient d'éviter la rechute du monde dans un manichéisme revêtu seulement de sceptres autrement décorés? Croyez-vous qu'une laïcité autrefois enivrée par ses propres parures et désormais agonisante possède les stéthoscopes d'une anthropologie en mesure d'observer et de comprendre comment notre espèce s'est évadée de la zoologie pour basculer dans une dichotomie cérébrale qui nous divise depuis le paléolithique entre le réel et le rêve et qui nous fait vivre dans deux mondes à la fois, et cela à titre psychogénétique ?

Si nous disons seulement que " les terroristes ont une conception différente de la politique et de l'ordre social", nous mettrons en place un naufrage sans remède de la pensée occidentale et cela au nom du même panculturalisme acéphale qui a conduit à l'anéantissement de la civilisation des Ptolémée et de toute la science grecque et qui a jeté pour quinze siècles les savants dans la poussière face à un Dieu unique aujourd'hui devenu tricéphale.

13 - L'avenir intellectuel de l'Europe

Sans doute vos conseillers, qui en sont informés, ont-ils attiré votre attention sur mon Apostrophe à l'Amérique et au Dieu de Georges Walker Bush, dernier texte mis en ligne sur le site que je consacre depuis quelques mois à l'avenir politique et intellectuel de l'Europe . Vous savez également que ce texte se trouve en plein accord avec les décisions réelles que la France a prises aussitôt . M. Jospin a déclaré, dès 12 septembre, que notre pays conserverait son " libre arbitre ". Le 19, le Ministre de la défense soulignait que nous ne jouerions plus les supplétifs, les faire valoir ou les sous traitants - il semble que le précédent irakien ait ouvert bien des yeux. Le 20, à New-York, M. Chirac, M. Védrine et M. Richard ont répété le même message - ce que la presse américaine a, naturellement, interprété aussitôt comme un alignement pur et simple de la France. Puis, le 24, M. Jospin a rappelé que nous prendrons appui sur nos " valeurs" pour refuser la guerre sainte. Car l'attentat du 11 septembre a fait débarquer un milliard de musulmans sur la scène internationale. Aucun gouvernement européen responsable ne saurait négliger le seul levier politique actuellement disponible pour tenter de contenir la croissance exponentielle de l'hégémonie mondiale de Washington.

Mais sans une révolution dans la connaissance anthropologique de l'histoire de notre encéphale et de son évolution, comment le messianisme idéologique des démocraties serait-il armé pour doter l'Europe politique d'une pensée digne de ce nom? Si je demande à l'État, non point de concevoir et de mettre sur pied une politique de défense des droits de la pensée face à l'offensive mondiale des industriels du livre, mais seulement une protection contre leurs délits, c'est parce que, depuis dix ans, mes modestes travaux ne semblent avoir été poursuivis dans la postérité de Darwin et de Freud qu'à seule fin de répondre à la situation internationale tout subitement démasquée par les événements du 11 septembre.

14 - Civilisation et science politique

La science politique mondiale ne dispose tout simplement pas d'une connaissance scientifique suffisante du genre humain pour comprendre l'attentat du 11 septembre et pour y faire face. Cette carence proprement intellectuelle d'une civilisation n'est pas nouvelle. La science politique des Grecs ne leur permettait pas de prophétiser l'avènement du christianisme déjà en germe chez Alexandre, la scolastique du Moyen Âge ne connaissait pas suffisamment l'humanité pour prévoir le déferlement du messianisme de Luther, la monarchie du XVIIIe siècle ne connaissait pas suffisamment notre espèce pour prévoir le débarquement de la sotériologie jacobine, l'humanisme du XXe siècle ne connaissait pas suffisamment l'état actuel du cerveau des anthropoïdes évolutifs pour prévoir les camps de concentration et les goulags.

C'est dans cet esprit que, dès le 14 octobre 1997, j'ai informé M. David Kessler, Conseiller culturel de Matignon, de ce qui allait se passer par l'envoi d'un texte de dix pages intitulé Pour une connaissance d'État des croyances parce qu'il n'y a plus de vraie science politique sans une connaissance anthropologique de notre statut biologiquement onirique. Aujourd'hui, tout le monde découvre que la léthargie cérébrale des civilisations iréniques et pieuses a été dynamitée par une explosion politique et que nous nous cachions le monde réel sous des dérobades culturelles : oui, les dieux uniques aussi ont une face de bonté et une face de " vengeance infinie ", que tous leurs théologiens appellent leur "sainte justice", parce que toute politique simio-humaine est construite sur le modèle de notre cerveau élevé au titanesque divin. Oserons-nous radiographier les rois simiesques que les singes se donnent dans le ciel de leur propre colossalité cérébrale?

15 - L'État de droit et la notion d'opportunité des poursuites

La question posée à l'État est celle de la censure intellectuelle à laquelle la notion, extra juridique par définition, d' "opportunité des poursuites " servira d'alibi. Je demande donc seulement si le véritable intérêt de l'État de droit et du Ministère de la Culture ne serait pas de connaître davantage la vérité sur l'homme et sur sa boîte osseuse que ne le permet l'autorisation accordée par le Parquet à un industriel du livre de bloquer la parution d'une recherche scientifique et philosophique dont je ne suis qu'un très modeste éclaireur ? Combien d'autres que moi travaillent dans l'ombre à analyser les codes sacrificiels et les sources du fanatisme dans une perspective psycho-physiologique - celle de l'évolution de notre encéphale depuis la découverte de l'écriture, il y a seulement cinq mille ans ! Dans ce contexte, il est dans la logique de la mondialisation d'une pseudo culture que le groupe Hachette-Lagardère ait voulu bloquer au dernier moment la parution périlleuse de l'introduction à mon anthropologie historique, alors que M. Olivier Nora, alors Président Directeur général de Calmann-Lévy s'était imprudemment engagé dans cette voie .

Mais la question qui intéresse la République et qui vous concerne, Madame la Ministre, est celle que Maigret posait dans Un crime en Hollande, roman datant de 1931. Un État moderne peut-il, soixante-dix plus tard, invoquer l'arbitraire absolu que recouvre la notion d'opportunité des poursuites pour participer activement à l'interdiction de paraître qui frappe une science au berceau et demeurer inerte, à l'exemple du Parquet, devant les comportements délictueux des milieux d'affaires voués à la massification pseudo culturelle du monde? Ces milieux savaient hier que les " chercheurs" eux-mêmes n'étaient plus des penseurs et qu'ils feignaient de chercher ce qu'ils étaient censés avoir déjà trouvé. Ils savaient également que la " recherche scientifique " ainsi entendue traitait de problèmes inoffensifs et situés en aval parce qu'elle était prosternée en amont devant des " cultures" superficielles. Ils savaient qu'il était difficile à l'Europe de remonter plus haut et de poser la question la plus décisive, celle du statut de la raison, qui se situe, depuis Montaigne, au cœur de notre civilisation . Mais ne vont-ils pas changer leur fusil d'épaule si le paysage politique et culturel se trouve bouleversé et si le panculturalisme des déclins est devenu obsolète parce que son ronronnement ne répond plus à la donne stratégique mondiale ?

16 - La République et le droit de penser

Quoi qu'il en soit de l'obscurantisme qui inspire la stratégie de la mondialisation culturelle, la civilisation des " droits de l'homme " est cartésienne. Elle rappelle que le plus noble de ces droits n'est nullement celui de croire, mais celui de penser. Nous sommes la première civilisation qui sache qu'aucun Dieu n'a jamais existé ailleurs que dans l'entendement de leurs adorateurs. Si nous conservons cette avance immense sur toutes les cultures du monde, nous descendrons plus profondément dans la connaissance de l'homme qu'aucune civilisation avant nous ; parce que nous serons les premiers à savoir comment et pourquoi, depuis des millénaires, le cerveau des transfuges du monde animal s'est mis à sécréter des dieux multiples, puis trois idoles impossibles à unifier ; et pourquoi ces idoles ont pris des formes sacerdotales diverses, mais toujours schizoïdes ; et pourquoi ce sacré à triple face évolue au gré des climats , des tempéraments nationaux, des techniques, des péripéties politiques. Mais surtout, pourquoi son sceptre triphasé survit vaguement, même à l'état le plus vaporisé, dans les encéphales mi vénérateurs, mi-terrorisés de ses fidèles.

Si nous approfondissons le "Connais-toi" à la suite du coup de tonnerre de l'effondrement de deux buildings américains, les historiens de notre civilisation diront un jour que les Européens du début du IIIe millénaire ont eu le mérite de comprendre que l'avenir du poids politique de leur continent dépendait désormais du poids cérébral de leur civilisation et que, le 11 septembre 2001, le vrai sceptre du monde était redevenu celui de la pensée. C'est qu'à l'instar de la politique, la raison véritable donne rendez-vous à la réalité et la précède toujours. Mais, le plus souvent, ce n'est pas elle, mais une explosion qui déchire le voile d'une société devenue aveugle. Le type d'explosion a changé. Comme la guerre est devenue un détonateur cataclysmique, il a fallu réinventer une bombe très ancienne: le suicide sacrificiel.

17 - Sept décennies…

Songez qu' entre 2001 et la date de parution du roman de Simenon sur la Hollande puritaine de 1931, il s'est écoulé exactement autant d'années qu'entre la Révolution de 1830 et l'exposition universelle de 1900. Si la France, qui a retrouvé sa vocation à l'universalité le 11 septembre 2001, refusait de connaître à l'échelle désormais planétaire la vérité sur l'homme et sur son cerveau, et si elle se dérobait non moins subrepticement à la question que l'État néerlandais de 1931 refusait d'avouer un crime familial, qu'en serait-il demain d'une France de l'alliance du droit avec la pensée ? Notre nation ne s'est-elle pas à nouveau placée vaillamment cette année, à la tête des pays civilisés, en libérant le peuple français des chaînes de la sanctification du Ministère public ? Cette ultime désacralisation de l'arbitraire suffira-t-elle, Madame la Ministre, pour que la notion béatifique d' "opportunité des poursuites" dans notre État de droit fasse pencher la balance de la justice et la rue de Valois du côté des intérêts désormais confondus de la politique et de la connaissance de l'homme?

11 octobre 2001