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Les intellectuels et la politique mondiale

 

A la suite d'une importante déclaration de Mme Catherine Tasca (Le Monde, 25 juillet 2001), Manuel de Diéguez porte le débat sur la mondialisation au cœur de la philosophie de la culture et de la pensée dont se réclame l'État . Il précise les conditions de l'alliance des créateurs avec l'ambition diplomatique de la France pensante et pose la question de l'avenir de la civilisation de la raison.


  1. Une déclaration de Mme Catherine Tasca
  2. Qu'est-ce que la résistance culturelle aujourd'hui?
  3. La résistance culturelle et la mondialisation
  4. La résistance culturelle et la politique
  5. L'Etat pensant et les sacrilèges de la raison
  6. L'Etat civilisateur
  7. Un ministère de l'intelligence
  8. La République et l'avenir de la pensée

1 - Une déclaration de Mme Catherine Tasca*

De tous temps, les intellectuels ont occupé une position imprécise entre la pensée et la politique, parce que l'Histoire fonctionne sur deux registres, celui de l'action et celui qu'on appelait autrefois le spirituel, ou l'éthique et aujourd'hui l'idéologique, ou le " subliminal ". Quand Lysias demandait aux Grecs de s'unir contre la Perse au nom de leur liberté, de leur courage politique, de leur valeur militaire et de leurs vertus civiques, son discours illustrait l'une des conjonctions les plus étroites entre le politique et la culture que l'Occident ait connues ; mais cette alliance de l' esprit avec la science de la force est toujours flottante et livrée à des tensions dont les pôles extrêmes s'appellent la léthargie et l'explosion.

Le Moyen Âge tout entier a illustré les malheurs de l'alliance des États en armes avec l'imaginaire de la cléricature dominante - qu'elle soit religieuse ou laïque. C'est afin d'éviter le risque totalitaire inhérent à la main mise des appareils de pouvoir sur l'esprit que Catherine Tasca a pu dire que "la culture n'est pas un instrument de la diplomatie " et que " la création, bien souvent, est un acte de résistance " (Le Monde, 25 juillet 2001).

* A l'occasion de la réunion au Palais des Congrès, jusqu'au 25 juillet, des personnels du réseau de coopération culturelle et d'aide au développement.

2 - Qu'est-ce que la résistance culturelle aujourd'hui?

A l'appui de cette philosophie, on pourrait rappeler que le siècle des Lumières fut tout entier oppositionnel, mais que la laïcité s'est ensuite bien gardée de faire progresser la réflexion rationnelle sur les ultimes secrets de la nature humaine qu'appelle pourtant la logique de la découverte de nos origines biologiques, parce que la République cherche à son tour des moyens d'auto consolidation de sa culture : à ce titre, elle a besoin de formes nouvelles et subtiles d'auto sacralisation de l'autorité publique - mais la postérité scientifique de Darwin et de Freud se révèle inconciliable avec un retour subreptice au dogmatisme politique.

Nous vivons une époque où la responsabilité des intellectuels devient mondiale dans l'arène de l'action. C'est pourquoi il convient de réfléchir aux relations que la création intellectuelle entretient avec la politique - car si la diplomatie européenne se fonde désormais tout entière sur une résistance planétaire au nivellement culturel marxiste hier, capitaliste aujourd'hui, quelles seront les modalités nouvelles de l'alliance entre les créateurs et l'État ? Ne retrouverons-nous pas les Lysias et les Démosthène, ces témoins d'une époque où l'histoire exigeait une soudure si étroite entre le combat politique et le combat intellectuel qu'on ne pouvait les séparer sans les rendre inintelligibles l'un et l'autre ?

3 - La résistance culturelle et la mondialisation

Qu'en est-il aujourd'hui de ce débat si l'on songe que Mme Catherine Tasca répliquait au Président Directeur général de Renault qui avait déclaré : " Nous ne finançons pas des actions culturelles dont nous ne voyons pas un bénéfice immédiat pour notre entreprise " et qui avait réduit son exposé sur la politique culturelle de la France à un cours sur l'art de vendre des voitures. Mais quand la vocation propre des intellectuels les engage dans un combat entre la prééminence des droits de l'esprit et celle des lois du marché, dont la mondialisation de l'économie n'est que la conséquence logique, quel sens faut-il donner à l'opposition ou à la collaboration entre les chercheurs et la diplomatie?

Que la planète de la raison se trouve désormais engagée dans une résistance conjointe de la culture et de la politique a été clairement souligné par le Gouvernement. Il s'agissait de préciser la philosophie qui inspire le dispositif mondial de la coopération culturelle entre les nations que dirige le Ministère des Affaires étrangères et auquel il consacre 40% de son budget . S'adressant au personnel de cet organisme, le Premier Ministre use de termes non équivoques : " Vous formez désormais un réseau public d'influence et de solidarité de dimension mondiale. C'est un atout décisif face aux enjeux posés à notre pays par la mondialisation. " Et de préciser l'encadrement et le dessein qui inspireront désormais la notion de " culture " aux yeux de l'État : " Les questions d'éthique, la lutte contre les pandémies, la sécurité alimentaire, le commerce équitable, les normes sociales, la parité entre les femmes et les hommes sont autant de domaines où la spécificité de nos analyses et de notre action pourra être mieux expliquée, et donc mieux comprise. "

4 - La résistance culturelle et la politique

Toute civilisation se fonde sur une hiérarchie des valeurs. Quelle sera la " spécificité de nos analyses " s'il s'agit de définir la notion même de " civilisation " aux yeux des Européens? Certes, on voit " émerger une opinion publique internationale " censée promouvoir un art de vivre et de penser - mais la violence sanglante du dernier sommet du G7 à Gênes a fait apparaître à la face du monde que la " civilisation " nous déclare les héritiers d'un naufrage idéologique planétaire, celui du rêve prolétarien, qui avait fait du marxisme le nouveau messianisme, le nouvel évangélisme, la nouvelle prouesse du royaume de Dieu et de son débarquement sur la terre.

Aussi la révolution internationale contre la mondialisation, ce " mai 68 mondial " embarrasse-t-il l'État dans sa " résistance culturelle ", qui se trouve désormais sans " débouché politique ". Mais un "débouché " de ce type peut-il se révéler " opérationnel " quand le véritable débat porte sur la question de savoir ce que notre temps attend des " créateurs " et à quelle profondeur il leur appartient d'entendre le terme de " résistance ", dès lors qu'il s'agit d'opérer une révolution copernicienne dans la connaissance scientifique de la nature et de la complexion des évadés de la zoologie ? Seule une telle révolution permettrait à notre espèce de comprendre pourquoi elle oscille entre les affres du vide et les sotériologies oniriques, l'économisme plat et les eschatologies délirantes, la pesanteur des travaux et des jours et les mythes rédempteurs, le quotidien mortifère et l'ascension dans les nues.

5 - L'Etat pensant et les sacrilèges de la raison

Qu'est-ce que la raison et qu'est-ce que la folie si la nature a fabriqué des animaux schizoïdes ? L'État pensant est-il prêt à soutenir les créateurs dans leur " résistance " à eux, sachant qu'ils voudraient fonder la science politique de demain sur une connaissance réelle de nous-mêmes ? Ce ne seront pas de simples " débats de société" entre des gestionnaires de la culture qui fonderont une civilisation des conquêtes de la raison. Toute fécondation de la réflexion est iconoclaste.

N'est-il pas stupéfiant qu'au sortir d'un siècle aveugle et dont l'humanisme fatigué ne possède la clé ni de nos rêves, ni de nos carnages, notre culture ne se demande en rien quelles sont les lois qui régissent nos gènes ? Qui sommes-nous sous le soleil ? En saurions-nous davantage si les tabous de la pensée laïque, succédant à ceux des orthodoxies religieuses, ne nous interdisaient pas de féconder la Révolution de 1789 en lui donnant sa vraie postérité scientifique ?

Le rédemptionnisme marxiste est mort. Pourquoi ce royaume de l'absolu a-t-il capoté ? Quels sont les chromosomes qui l'ont tué ? Où est le " débouché politique " de l'anti mondialisation ou de son contraire si l'Europe de la pensée interdit à ses chercheurs de se poser la question sacrilège de savoir quels sont les secrets d'un capital génétique saisi par l'imaginaire? Comment saurons-nous jamais pourquoi nos politiques de l'espérance se traduisent en hécatombes et en goulags si les États démocratiques condamnent à leur tour les profanateurs de leur théologie de la liberté et de la justice ? Aujourd'hui, les vrais chercheurs essaient de comprendre ce qui a bien pu se passer parmi les singes anthropoïdes pour qu'ils aient passé de l'angoisse dans les ténèbres aux ravages de leurs rêves.

6 - L'Etat civilisateur

La question si heureusement posée par Mme Tasca est-elle riche en surprises prometteuses ? Car si l'État définit maintenant la culture comme l'arme de sauvetage de la civilisation, alors le conflit d'intérêts multiséculaires entre les chercheurs et la pratique diplomatique d'un État s'amenuise dans des proportions fort réjouissantes, parce que nous serions tous entrés dans une civilisation de la " résistance " à la cécité ou à la sottise. Le bonheur d'une telle rencontre entre le pouvoir et la pensée est si occasionnel dans l'Histoire qu'il serait ingrat de faire la fine bouche devant un mets aussi rare que savoureux. Mais la question demeure de savoir si la résistance qu'on appelle la création a pour vocation de répondre, par exemple, à ces lignes du Washington Times : " Kyoto nous rappelle de façon déplaisante l'Europe, un édifice démesurément coûteux, mal conçu et servant uniquement à soutenir l'ego mal en point des Européens. (…) Pourquoi ont-ils été cinq millions l'an dernier à tenter de s'installer chez nous ? Peut-être parce qu'ils en ont assez d'avaler des boissons que leurs glaçons lilliputiens ne peuvent rafraîchir, de conduire des voitures grosses comme des boites d'allumettes ou parce qu'ils ont senti trop de Français qui auraient bien besoin de ces déodorants qui détruisent la couche d'ozone. "

Malraux rappelait que la culture n'est pas l'éducation nationale. Le Ministère de la rue de Valois devrait s'appeler celui de l'intelligence. Celle-ci ne chasse pas les insectes - la comédie, la satire, l'épigramme sont d'excellents chasse-mouches. Aujourd'hui, les créateurs sont devenus des anthropologues introspectifs. Ils s'interrogent sur l'évolution d'une espèce oscillante entre deux mondes. Leur anamnèse juge d'une grande urgence, pour l'Europe civilisatrice, de reconquérir son avance d'autrefois dans l'ordre de la pensée et de conduire la traque de nos énigmes au niveau de profondeur que permettent les progrès de la génétique. Ces chercheurs-là ne jugent pas digne de leurs cogitations de s'interroger sur les " mauvaises odeurs " de la France et des Français. Lorsque la Commission des droits de l'homme de l'ONU a exclu les États-Unis de sa présidence, les petits fils de Vercingétorix ont été qualifiés de " puants " par la presse américaine - de sorte que nous commençons de prendre l'habitude que les éternels bien pensants se bouchent le nez à notre approche. Puissions-nous retrouver les titres de gloire des pestiférés de la terre.

7 - Un ministère de l'intelligence

Les chercheurs lancés sur la piste de l'homme savent que, depuis vingt-cinq siècles, la civilisation mondiale n'a jamais progressé que par la médiation des buveurs de ciguë et qu'il n'y a pas de progrès des savoirs sans martyrs. Les vraies victoires de la pensée sont les fruits d'une " résistance " qui vous vaut la corde et le gibet du seul fait que toute philosophie non critique n'en est pas une. La guerre de la raison continue. Mais cette fois-ci, les chercheurs traquent les secrets de l'alliance de nos rêves avec le meurtre. C'est pourquoi la question de savoir jusqu'où ira l'alliance de l'État avec les chercheurs débouche sur le décryptage du tragique de l'histoire. Le verrou qui bloquait le développement de la civilisation mondiale était théologal hier ; sera-t-il laïc aujourd'hui pour le motif que les démocraties agenouillées devant leurs idéalités bloqueront à leur tour la recherche anthropologique et critique sur nos métamorphoses cérébrales? Toute véritable science est traumatisante, mais seul le sacrilège est fécondateur sur le long terme.

Après les grandes exterminations " purificatrices " du nazisme et du marxisme, l'ère des dévotions idéologiques est close : c'est à un autre niveau du blasphème que se cachent les secrets des transfuges de la nuit. Mais pour que la " résistance " commune de l'État et de la culture se révèlent féconde, un préalable est requis: que l'Europe ne s'imagine pas posséder le savoir. Les États croient toujours " savoir déjà ". L'esprit de gestion leur fait écrire : " Il n'existe aucun document définissant ou hiérarchisant les objectifs géographiques, thématiques, politiques, artistiques assignés au réseau. Qui peut dire en quoi consiste aujourd'hui notre politique culturelle en Europe, en Allemagne ou en Afrique ? " ( Rapport du député Yves Dauge sur les centres culturels français à l'étranger, présenté en avril 2001 à la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale)

8 - La République et l'avenir de la pensée

Une telle conception de la culture part du présupposé selon lequel il n'y aurait que des formulations plus heureuses à trouver et des solutions mieux adaptées à administrer, parce que la Révolution française serait parvenue au terme de sa logique interne et qu'elle n'aurait plus rien à enseigner aux chercheurs, alors qu'elle s'est précisément auto fossilisée et auto théologisée au point qu'elle n'ose plus vivifier la postérité des grands accoucheurs de la raison. Mais le "Connais-toi" socratique demeure ouvert aux profanations créatrices depuis deux millénaires et demi. Ce n'est pas la république des " droits de l'homme " qui fera taire la république des droits de la pensée.

26 août 2001