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Section Penser la méthode historique
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L'histoire et le mythe
in Les Temps modernes , décembre 1994
(A propos de Babylone et la Bible, de Jean Bottero)

 

Entre les âges de foi et les promesses de la raison de demain il est nécessaire d'observer les ruses et les subterfuges de la science historique à l'heure où elle a suffisamment perdu sa naïveté pour rejeter les prodiges sacrés, mais sans avoir acquis pour autant les connaissances psychologiques et généalogiques nécessaires à la compréhension de la vie onirique de la science de la mémoire. L'anthropologie historique essaie de comprendre les origines biologiques des médiations magiques dont une espèce en cours d'évasion de la zoologie a besoin pour exorciser sa solitude dans les " espaces infinis " de Pascal. Clio sera sans doute demain une muse tragique, mais elle sera existentielle et, à ce titre, elle aura des chances de fonder un humanisme aux yeux ouverts.


1 - Comment rendre scientifique l'histoire des croyances religieuses ?
2- Description n'est pas raison
3 - La science historique au rendez-vous de l'inconscient
4 - De l'hémiplégie de la méthode historique actuelle
5 - La terreur d'ignorer
6 - Sympatiser et connaître font deux
7 - Jean Bottéro et les limites de la " sympathie "
8 - Quand un "fait scientifique" est-il recevable et faut-il l'escamoter?
9- L'éthique du courage de la pensée
10 - La psychologie des religions et l'avenir de la raison occidentale

I

1 - Comment rendre scientifique l'histoire des croyances religieuses ?

Dans Babylone et la Bible, Jean Bottéro écrit: " Je crois subodorer chez lui (Claude Lévi-Strauss) trop de systèmes qui ne sont, selon moi (à mon avis), que des mythologies modernes (...) : structuralisme, psychanalyse et autres fantaisies à la mode (1). "

Dans quel contexte situer une si vigoureuse algarade? Une tempête se serait-elle déchaînée sur la mer si calme de la science historique?

On sait que l'école des Annales s'est enrichie depuis un demi-siècle d'une branche rapportée, mais qui se révélera un jour la plus féconde: une " histoire des mentalités " qui rendrait scientifique l'histoire des croyances religieuses. Certes, depuis Thucydide, les historiens s'étaient mis en tête de comprendre ce qu'ils racontaient; mais comprendre un mythe, et surtout les guerres sanglantes que les religions se sont livrées sur les champs de bataille de leur foi est une tout autre affaire que d'expliquer la bataille de Cannes ou de Pavie. Les historiens se sont donc aperçus qu'ils ne possédaient nullement les méthodes de pensée qui seules leur permettraient de traiter d'un objet aussi compliqué. Qu'est-ce qu'une religion, pourquoi des gens sensés croient-ils dur comme fer en mille prodiges et miracles dont l'absurdité est évidente, quel est l'enjeu à la fois psychologique et proprement historique de ces songes gigantesques? Bref, s'embarquer sur la galère d'une " histoire des mentalités " en partance pour le royaume des croyances sacrées, c'est condamner toute la science historique à se tourner vers Socrate, et c'est convier, en retour, le célèbre ironiste à retrouver les chemins de l'humilité. C'est pourquoi il y a plus de vingt ans qu'un Jacques Le Goff a pu écrire qu'il n'y a pas d'approfondissement de l'intelligibilité historique si l'on ne va pas " plus loin que le repérage de la présence d'idées abâtardies au sein des mentalités (2) ". Aussi " les historiens et les psychologues devront-ils bien un jour se rencontrer et collaborer (3) ".

2 - Description n'est pas raison

Mais les grands historiens seront-ils à la hauteur des espoirs que la raison place en eux? Ce qui caractérise l'" histoire de l'imaginaire ", depuis le début du siècle, c'est que les problématiques qui y ont été successivement proposées résultent le plus souvent de " découpages du matériau " fondés sur des clivages strictement sociaux et culturels. Or, ceux-ci excluent d'avance, comme Dodds le soulignait dès 1949, toute recherche sur la nature de l'imaginaire religieux en tant que tel. Certes, il est intéressant de s'enquérir des " sources orientales du bestiaire fantastique de la sculpture médiévale "; il est sage d'explorer l'" horizon eschatologique du Grand Jugement, de la Terre Sainte et promise, du Paradis perdu et retrouvé" et celui des " amples constructions mythiques des hérésies médiévales "; il est conseillé d'évoquer la " richesse frappante " de l'imaginaire du Moyen Age finissant; il est certain qu'il " faut aller chercher le sens d'une société dans son système de représentation et dans la place qu'occupe ce système dans les structures sociales et dans la réalité(4) ". Mais comment échapper à une raison sans profondeur et à son " jargon pseudo scientifique "? Le contact " direct " avec les textes serait-il le sésame de la connaissance " réellement scientifique "? Dans ce cas, il suffirait à l'historien de se retirer sous sa tente. " J'aime mieux demeurer dans mon réduit d'historien, où rien de tout ce fatras distingué (celui de Claude Lévi-Strauss) ne peut m'apporter autre chose, dans mon observatoire, que des verres colorés et filtrants, interposés entre ce que me disent mes textes et ce que j'en traduis et comprends, et surtout propres à me fausser la vision (p.287). "

3 - La science historique au rendez-vous de l'inconscient

Quelle " vision "? En vérité, toute l'école des Annales témoigne encore du refus de la science historique d'entrer dans les secrets du regard croyant. Pourquoi, depuis le fond des âges, en tous temps et en tous lieux, l'adepte d'une religion quelconque veut-il absolument ignorer qu'il rêve? Pourquoi en refuse-t-il catégoriquement toutes les preuves? Si les fidèles d'une divinité ne sont pas des sots " à épreuve d'arquebuse ", comme disait Rabelais, c'est sans doute que les songes sacrés jettent un voile protecteur et rassurant sur les mécanismes essentiels du psychisme qui font de l'homme et de l'Histoire les otages ou les relais de leurs propres médiations fantastiques. Aussi le décryptage des processus mentaux qui rendent inébranlables les identités oniriques réclame-t-il des analyses beaucoup plus profondes des " mentalités magiques " que ne le suggère la simple distinction, vieille comme Épicure et Lucrèce, entre la crédulité des uns et l'intelligence éclairée des autres; sinon, il ne se rencontrerait pas des physiciens tout remplis, eux aussi, et sans seulement s'en douter, de croyances, évidemment mythiques, en une intelligibilité " en soi " du réel - et cela jusqu'au coeur de la théorie mathématique chargée de rendre " rationnelles " les coutumes aveugles du cosmos.

Mais chacun sait, depuis Descartes, qu'une science qui prétendrait faire fi de la pensée logique ne mériterait pas le nom de Science. Aussi n'a-t-on jamais vu un savoir rigoureux se priver de réflexion sur la méthode. Observons donc comment, dans son ambition, toute récente, d'étendre son champ d'investigation à l'étude et à la compréhension de la foi, la science historique témoigne encore de présupposés tellement en guerre les uns contre les autres qu'elle semble se faire un plaisir d'étaler son incohérence philosophique aux yeux de la pensée critique. Comme la philosophie ne conservera son nom et ses prérogatives qu'à la condition de demeurer fidèle à sa vocation propre, celle de formuler les règles qui fondent les démonstrations, elle ne saurait légitimer une Histoire des mentalités qui déciderait de faire preuve d'une raison parcimonieuse et sur telle parcelle seulement de son vaste territoire, ce qui rendrait inféconde à son tour la lucidité bancale qu'elle se serait autorisée à afficher sur une étroite portion de son royaume.

4 - De l'hémiplégie de la méthode historique actuelle

Pour ne prendre qu'un seul exemple de l'hémiplégie d'une pensée réduite à la portion congrue, on constatera que l'as-syriologie croyante pourra bien brandir la bannière de la " raison " en rappelant que le récit de la Genèse remonte à un mythe sumérien dans lequel le dieu Enki crée l'homme en modelant de l'argile mêlée au sang d'un dieu immolé; elle saura également que, dans la Genèse, Jahvé donne son propre souffle à l'argile et ne trucide aucun dieu pour le malaxer avec l'argile, parce qu'il n'était plus composé lui-même de nerfs, de muscles et de viscères, du moins dans l'esprit de Moïse. Mais quand l'homme sera " créé une seconde fois" par le sacrifice de la Croix, qui sera censé avoir enfanté le " nouvel Adam ", on retrouvera le thème du dieu tué comme condition sine qua non du salut - régression spectaculaire, puisque l'autel des sacrifices sanglants sera dûment replacé au caeur de l'Histoire, avec tout le vocabulaire cultuel qui lui est afférent.

S'imaginer qu'un mythe sacré qui voit dans la torture et l'exécution d'un condamné à mort la clé de la " rédemption de tout le genre humain ne concernerait en rien l'" historien des mentalités ", c'est se mettre fort résolument un bandeau sur les yeux - et c'est condamner à jamais l'école des Annales à la superficialité de son défrichage de l'imaginaire religieux. Mais cette piste de la recherche, comment l'assyriologue semirationnel la suivrait-il? Comment irait-il au fond de la théologie chrétienne, ce qui le conduirait également et tout droit à une compréhension abyssale de l'holocauste? Malheureusement, ce genre de dérobade intellectuelle interdit également toute recherche anthropologique et philosophique en profondeur sur ta nature des idoles en général : car le culte des dieux en chair et en os a toujours été fondé sur des sacrifices de sang, que Victor Hugo appelait " le vieux meurtre idiot ".

Examinons donc, à la lecture du dernier ouvrage de Jean Bottéro, le beau désordre épistémologique qui règne en ce moment dans l'" histoire des mentalités " et augurons que, de ce nouveau chaos originel, naîtra quelque lumière, tant il est vrai que la création n'est possible que d'être précédée par les promesses du néant.

II

5 - La terreur d'ignorer

On connaît les immenses mérites des assyriologues qui s'appliquent, depuis un siècle et demi, à déchiffrer les textes sumériens et akkadiens dans lesquels les auteurs de l'Ancien Testament ont puisé une si grande partie de leur inspiration. Comme l'écrivait Jean Bottéro en 1986 déjà, " c'est le 3 décembre 1872 que la Bible a perdu à jamais sa prérogative immémoriale d'être " le plus ancien livre connu " ", un " livre pas comme les autres ", " écrit ou dicté par Dieu en personne (5) ". Mais au lieu de tirer les conséquences logiques d'une découverte aussi capitale, beaucoup d'exégètes se sont imaginés que leur nouvelle liberté leur permettrait de faire l'école buissonnière et de tracer désormais des lignes de démarcation, sinon délibérément fantaisistes entre le mythe et l'Histoire, du moins dépourvues de toute véritable rationalité scientifique. Comme les gourmets du poison de l'intelligence ne sauraient laisser les spécialistes courir la bride sur le cou et dessiner à leur gré des frontières arbitraires entre le fabuleux et le réel, chacun décidant de ce découpage selon son bon plaisir ou ses convictions, il faut bien tenter de convaincre les historiens de l'imaginaire qu'il est impossible de demeurer un savant pour une moitié de sa personnalité et laisser l'autre moitié courir à tombeau ouvert vers les abîmes de la théologie.

En effet, l'assyriologie anéantit bien davantage les fondements doctrinaux du christianisme que la découverte de l'évo-lutionnisme; c'est elle qui a rendu caducs les voeux pieux d'une exégèse qui se voudrait scientifique tout en se refusant encore, ici ou là, à livrer totalement le fabuleux à l'ascèse de la pensée critique. "Lorsque j'ai abordé le récit du Péché originel, il m'était impossible de souscrire à son historicité (...). A mes yeux, c'était un mythe (Babylone...p.31). "

Mais à moins de démontrer que d'autres parties du récit mythique demeureraient historiques par l'effet de quelque miracle, il faudra bien se résoudre à préciser le statut exclusivement psychologique de la " résurrection de Jésus ", de la " présence réelle " du corps de la divinité sur les autels et finalement de la croyance en l'existence objective du symbole suprême appelé " Dieu ". Si ce n'est pas la totalité des allégations oniriques d'une religion, mais seulement une fraction d'entre elles, qui ressortit à la pensée projective - le terme de " mentalité " remonte à Lévy-Bruhl, comme Jacques le Goff le rappelle - et si l'on prétend introduire l'exception bienheureuse de quelques " révélations divines " dans le système complet des médiations fantastiques d'une société, on fera fatalement preuve de moins de solidité mentale que les fidèles, qui sentent d'instinct, eux, qu'il n'y a plus de cohérence interne possible d'une théologie dogmatique si la raison et la foi se laissent complaisamment couper en tranches. Bottéro lui-même écrit : " Où est le corps du Christ selon la théologie catholique, même la plus " à jour " (p. 140)? "

Il faut donc se demander si un ancien moine dominicain, devenu notre plus grand assyriologue, est crédible quand il écrit : " L'histoire qu'ils racontent, ils ne prétendent pas le moins du monde l'avoir " constatée " de visu ou par ouï-dire, comme ferait l'auteur d'un authentique rapport historique: ils pensent seulement que, sans elle, ou (sans) quelque chose d'approchant, la question posée demeurerait sans réponse (p.217). "

Voilà qui passe sous silence la question centrale de la nature de la croyance, mais d'une manière qui n'en révèle pas moins la motivation cachée qui décide, dans l'inconscient, du choix de l'endroit précis où l'assyriologue dressera une barrière tout arbitraire entre l'Histoire et le mythe; car le croyant est d'abord un homme que terrorise l'idée de laisser une question décisive sans réponse. Quand la science ignore, elle cherche; la foi pense seulement à l'enjeu psychique de l'interrogation il serait dramatique pour tout le genre humain qu'il se vît livré à un abandon éternel et irrémédiable dans l'immensité. Mais comment l'historien semi-rationnel, qui aura dûment reconnu le caractère mythologique du récit de la chute, déciderait-il à son aune de ce qui sera tragique et de ce qui ne le sera pas? Alors, pour la première fois, Clio impose sa loi au philosophe; et la raison se voit enfin condamnée par l'Histoire, sa compagne, à assumer dans la lucidité la plus nue le drame que la foi s'ingénie à masquer. Le propre de la modernité est précisément de rendre à jamais existentielle toute pensée rigoureuse.

6 - Sympatiser et connaître font deux

C'est dire également qu'aucune sous-section du savoir historique n'est appelée davantage que l'histoire de l'imaginaire à revendiquer la connaturalité entre une éthique de la lucidité extrême et la conscience tragique, parce que celui qui s'engage dans l'étude de l'évolution d'une religion sans s'être armé au préalable d'une pensée philosophique digne de ce nom fera voir comment sa personnalité se scindera entre les exigences impératives du courage intellectuel dont il lui faudrait faire preuve dans sa spécialité et les timidités qui paralysent encore le devoir élémentaire de l'honnêteté intellectuelle dans l'étude du sacré. Par chance quand le savant ès mythes babyloniens étale à son corps défendant ses peurs, ses faux-fuyants et ses masques, il répand une lumière éclairante sur les failles de la Méthode, et il paraît monter une exposition publique des embarras de Clio.

Mais si l'assyriologie est une bombe à retardement placée sous l'Ancien et le Nouveau Testament, et si elle contraint l'exégèse biblique à élaborer une anthropologie philosophique capable de radiographier l'imaginaire religieux, les philosophes d'autrefois ne devront-ils pas se trouver soumis, eux aussi, à un examen drastique des présupposés animistes qui régissaient leurs convictions au coeur même de leur " raison ", puisqu'il y a vingt siècles que la philosophie occidentale est compénétrée d'un finalisme d'origine théologique? Pour l'instant, il arrive encore trop souvent que l'assyriologie et l'exégèse dite " scientifique " recourent d'un commun accord à une métaphysique dont la finalité essentielle est seulement de protéger le tabernacle de la croyance. On invoquera saint Thomas: " J'y trouvais un système intelligent, lucide, équilibré, puissant et raisonnable, qui n'était fermé à rien, ouvert à tout : tout ce que j'ai appris depuis, dans tous les domaines, s'y est introduit à sa place sans aucun frottement (p.13). " Ou encore: " Pour un thomiste, la connaissance qui fait passer en notre esprit tout ce que nous connaissons, est la première dignité de l'homme, celle qui commande toutes les autres. Voilà comment je me suis justifié et j'ai rendu digne d'enthousiasme le métier dans lequel j'avais atterri et m'étais installé: l'assyriologie (p.314)".

Mais que signifie " passer en notre esprit " s'il s'agit, en réalité, de trouver des accommodements entre la rigueur scientifique et la croyance? " J'aurais manqué à mon devoir principal si je n'avais pris le parti de " sympathiser " le plus que je pouvais avec les vieux auteurs de la Bible, en me mettant comme dans leur peau, afin de sentir et de voir les choses, autant que je pouvais, comme eux - sans jamais oublier, toutefois, mes obligations professionnelles, rationnelles et froides. J'ai toujours pensé que la meilleure Histoire tenait dans cet équilibre (Naissance...p.11). " Ou encore: " Dans tout l'immense secteur de notre vie où intervient et commande notre coeur, nul ne peut rien entendre à ce que nous faisons, disons ou pensons s'il n'ouvre pas cette chambre forte avec la seule clé qui la rende accessible : la sympathie. Un historien des religions qui négligerait cette règle d'or se condamnerait à ressembler à quelque critique gastronomique empêché, depuis l'enfance, par un venimeux ulcère à l'estomac, de jamais délirer de plaisir à table (Naissance...11). " Mais le plaisir gastronomique ne livre pas davantage les secrets de l'art culinaire que la théologie ceux de la croyance.

III

7 - Jean Bottéro et les limites de la " sympathie "

Il est évident qu'à partir d'une prédéfinition de la philosophie par la religion, la " science historique " sera toujours leurrée d'avance dans sa recherche, parce qu'elle ne pourra jamais observer de l'extérieur les médiations mythiques qui fondent, depuis des millénaires, les identités collectives sur le sang toujours frais des autels. Et puis que signifiera comprendre une "mentalité " en gourmet des présupposés théologiques de la foi si l'assyriologue et le bibliste, même seulement croyants à demi, n'en seront pas moins tenus de retirer leur crédibilité proprement événementielle aux textes sacrés que saint Thomas tenait encore pour historiques, alors que, répétons-le, dans toutes les religions du monde, le fidèle, lui, s'imagine qu'ils sont " vrais " au sens historique, de sorte qu'il faut percer à jour les secrets psychologiques des convictions engendrées par des songes.

Dans l'état actuel de la connaissance scientifique des esprits, l'assyriologue est condamné à anéantir la croyance en tant que telle avant de prétendre "sympathiser" avec elle. II écrira: "Les mythes représentent une forme inférieure et naïve de l'explication (Babylone...p. 138). " Mais comme jamais le mépris - il y faut la pitié - ne fera progresser la raison, il sera impossible de ne pas observer l'homme sous le savant dès qu'il s'agira de comprendre les raisons psychologiques pour lesquelles il estimera qu'il serait décidément tragique que le dieu ne fût pas ressuscité, mais parfaitement supportable, en revanche, que le récit de l'origine de l'homme fût mythologique.

De l'ambiguïté des rapports que l'historien moderne entretient avec son savoir naîtra un mélange d'irritation et de fausse sérénité. L'irritation d'abord : " Avec qui, et comment (discuter) lorsque vous n'avez devant vous que des gens très courtois, mais ouvertement persuadés que ce qui vous paraît une évidence, un " deux et deux font quatre ", n'est qu'un entêtement orgueilleux (Babylone ...p.33)? " Ou encore : " Il fallait bien leur ouvrir l'esprit... sur le fait qu'on ne peut pas tenir pour historique l'affaire d'Adam et Ève (Naissance...p.39) ". Ou enfin: " Mentionnons pour mémoire, et parce qu'elle a sévi longtemps et se survit sans doute encore, çà et là, une autre justification à tout prix de la vérité historique de Genèse II et III : son auteur aurait prétendument bénéficié, à défaut de témoignages humains, d'une " révélation " divine. (...) Que l'appel à une telle ressource soit fait par des dévots, avec ce mélange de foi et de crédulité qui leur est particulier, passe encore. Mais nul, évidemment, ne saurait y recourir, de saine raison s'il veut se tenir sur le plan objectif et les pieds sur terre du savoir, du comprendre (Babylone...p.308). " Fausse sérénité ensuite : " Peut-être qu'enseignée intelligemment, et tôt, l'histoire des religions émasculerait le fanatisme (p. 277). "

Le savant " équilibre diplomatique " entre la " sympathie " et la rigueur scientifique laisse rêveur quand on voit un Jean Bottéro pousser l'audace iconoclaste jusqu'à souligner que les prières les plus ferventes ne sont jamais qu'un héritage tardif de la magie primitive, parce que les exorcismes ont longtemps fait partie intégrante du culte : " Une pareille situation suppose évidemment qu'un univers d'abord " magique " et fondé sur le pouvoir des hommes d'agir sur le mal avait dû, à une époque fort ancienne dont nous ignorons tout, se trouver en quelque sorte agrégé et incorporé à une représentation religieuse selon laquelle les dieux seuls avaient réellement la haute main sur les choses (p.277). "

Comment " sympathiser " avec un spectacle aussi humiliant pour l'intelligence humaine que celui du transfert de la sorcellerie originelle vers un système de pensée seulement un peu plus élaboré, mais de même nature : celui des prières payantes où le prêtre prend le relais du magicien? Comment expliquer la persistance d'une logique des incantations verbales jusqu'au coeur de la physique classique? Comment " sympathiser " avec la foi quand on connaît parfaitement les pouvoirs tout magiques du langage? Moïse " emmène donc la poignée de ses compatriotes, heureusement échappés d'Égypte, jusqu'au pays de Madian, que la tradition a, plus tard, on ne sait pourquoi, remplacé par l'actuel Sinaï. Et comme on ne change pas facilement de dieux, il va leur présenter celui à qui il veut les attacher comme le nom nouveau d'une divinité traditionnelle. Il leur explique même que ce nom est tout un programme, contenu dans le nom même (manière de raisonner dont nous connaissons de nombreux exemples, à l'époque - principalement, cela va de soi, en Mésopotamie) (p.224). "

8 - Quand un "fait scientifique" est-il recevable et faut-il l'escamoter?

En vérité, la pensée critique du plus rationnel et du plus irrationnel de nos assyriologues croit pouvoir évacuer à peu de frais la question, pourtant décisive, de savoir si l'exégète doit posséder la foi ou non, alors qu'il reconnaît, dans le même temps, que la valeur proprement scientifique d'une recherche dépend bel et bien, en fin de parcours, de cette question-là : " Il (un journaliste) m'a demandé : " Et vous, en fin de compte, est-ce que, oui ou non, vous avez la foi? " Je lui ai rétorqué sur-le-champ: " A partir du moment où, dans un sens ou dans un autre, je réponds à votre question, mon livre ne vaut plus rien (p.294). " C'est que l'on prétend ne rapporter que " des faits, nus et incontestables, tels que nos documents, étudiés avec loyauté et impartialité, nous les montrent (p.294) ".

Mais que signifient les termes de " loyauté " et d'" impartialité " s'ils sont censés porter à la fois sur des faits et sur leur interprétation, c'est-à-dire sur les signifiants - rationnels, c'est-à-dire conscients de leur contenu psychologique, ou magiques, c'est-à-dire animistes - que le savant projette nécessairement sur eux et dont il ne veut pas contrôler le mélange? Comment la " scientificité " de l'intelligibilité historique ne demeurerait-elle pas aveugle à elle-même aussi longtemps qu'elle n'aura pas conquis une conscience claire de ce que les signifiants, eux, ne sont jamais des " réalités objectives ", mais des valeurs, et que la balance à peser les valeurs s'appelle l'éthique?

Du reste, la rencontre inopinée des faits avec les jugements de valeur qui fondent les élévations de l'intelligence sur une éthique de la lucidité pourra se produire à l'intérieur d'un même paragraphe : " L'historien, comme tel, n'intervient pas directement dans les croyances : il se contente d'établir, avec les mêmes moyens et dans le même propos qu'un juge d'instruction, les données réelles et connaissables sur lesquelles les croyances sont établies (p.220). " Puis on lira tout à la suite: " La foi et la crédulité allant souvent de compagnie, il arrive que l'historien, par aventure, dépoussière les données à quoi (auxquelles) la foi s'applique de tous les sédiments que la crédulité y a superposés."

L'arbitrage souverain auquel procède l'assyriologue et le bibliste quand ils répartissent à leur gré les prérogatives qu'ils attribuent aux " faits nus " et celles qu'ils attribuent à la " sympathie " renvoie l'histoire de l'imaginaire religieux à une psychanalyse des gratifications qui récompensent le savoir " objectif " dans l'inconscient. Le premier avantage scientifique de la " sympathie " se révèle alors : elle frappe de stérilité la comparaison " des phénomènes religieux (entre eux) comme si, (à partir) de telles mises en parallèle, pouvait jaillir la lumière sur leur pénétration et leur intelligence (p.296) ". Mais ce bénéfice, assurément d'un grand prix, se verra aussitôt dévalué par une prédéfinition de la raison si complaisante à une théologie rassurante qu'elle ne pourra jamais aller au fond du tragique des médiations fabuleuses auxquelles l'esprit humain recourt afin d'échapper à sa déréliction cosmique. La grandeur d'une histoire réellement " scientifique " de l'imaginaire magique serait précisément de reconnaître lucidement que la situation de l'homme est celle d'un être à jamais abandonné sous le soleil, et que ce " fait scientifique " n'est précisément pas escamotable par l'assyriologue, parce qu'il se place au centre d'une histoire du sacré qui ne peut devenir rationnelle qu'au prix de son obéissance à une haute éthique du courage cérébral.

9- L'éthique du courage de la pensée

Encore une fois, la chance inouïe qu'offre à la philosophie critique l'apparition d'une histoire des religions qui se voudrait enfin fondée en raison, c'est qu'un tel projet oblige Socrate à approfondir bien davantage la notion même de raison que les Descartes et les Kant n'ont jamais pu le faire face aux élucubrations de la scolastique. Mais on veut encore devenir rationnel à peu de frais : " J'écris d'abord pour moi; j'écris pour comprendre (p. 310). " Mais ne pas penser à bon compte, c'est accepter de comprendre jusqu'à désespérer de l'homme, parce qu'il s'agit de remonter de l'abîme sans le secours d'aucune idole.

C'est pourquoi une science historique consciente du tragique de la condition humaine et qui saura porter les " mentalités religieuses " sur les fonts baptismaux - si je puis dire - d'une intelligence qui n'aura pas froid aux yeux, devra étudier le Nouveau Testament et le récit de la Croix avec l'aide d'une " raison " autrement plus vaillante que celle des doux héritiers de Voltaire, de Renan et même de Freud. Et pour cela, pourquoi ne tenterait-elle pas de comprendre en tout premier lieu la " religion du pays " dans sa mythologie, sa politique et sa symbolique, et cela en allant au fond du mythe, c'est-à-dire aux sources psychologiques de la croyance en l'existence d'un Dieu extérieur à la conscience du sujet? Comment l'étude courageuse des religions en activité ne nous conduirait-elle pas beaucoup plus loin dans la connaissance de l'homme que celle des religions mortes?

Pour étudier les ramifications de la pensée gnostique dans l'Histoire réelle, et notamment dans feu le marxisme, pour comprendre la généalogie des idoles de type idéologique, pour aller au plus secret des sacrifices cultuels et de leur sens dans l'ordre politique, pour observer des théologies très cérébralisées et armées d'une dialectique complexe, pour suivre l'évolution des notions de pouvoir, de légitimité, de souveraineté, d'infaillibilité, et surtout pour comprendre pourquoi, dans le christianisme, la " présence réelle " de la chair et du sang d'une victime propitiatoire et expiatoire sur l'autel a replacé de meurtre originel au coeur de l'Histoire, c'est folie d'aller à la recherche de nos énigmes comme à la cueillette et sur les traces de quelque religion engloutie. Jean Bottéro a cent fois raison d'écrire que la " vraie et grande histoire " ne "doit pas s'arrêter aux textes, mais pousser jusqu'aux hommes qui les ont composés, rédigés, lus ou entendu lire, utilisés et médités (p.107) "; et mille fois raison de reprocher à ses collègues de se comporter en " talmudistes qu'il ne faut à aucun prix sortir des regards aigus, mais myopes, qu'ils portent sur leurs grimoires et sur ce qu'ils en tirent immédiatement (p.281) ". Mais comme l'écrivait Claude Bernard, il faut d'abord savoir ce qu'il faut chercher - et cela, c'est la pensée qui l'apporte.

10 - La psychologie des religions et l'avenir de la raison occidentale

Le christianisme se présente à nous avec sa masse de croyants à étudier in vivo; cette religion est encore là avec ses théologiens en chair et en os, dont Clio peut observer sur le vif, et aux côtés de Socrate, comment ils modifient ou confirment sous nos yeux les traits de leur Dieu, en orfèvres des médiations oniriques qu'une espèce assassine se forge sans relâche. Mais les derniers mystères se cachent précisément dans la psychologie complaisante à elle-même qui conduit toute la communauté scientifique à exorciser par le culte de la " sympathie " l'étude iconoclaste de cet immense et fabuleux matériau. Pourquoi courir avec tant d'ardeur vers l'Assyrie ou la Mésopotamie, sinon parce que l'histoire de l'imaginaire religieux exige des fouilles si profondes, et peut-être si cruelles dans les tréfonds de la politique et de l'Histoire que nous préférons nous cacher dans les déserts où des cieux oubliés et inoffensifs nous feront bénéficier de leur clémence. Alors on soutiendra que l'assyriologie aurait " en commun avec la métaphysique " d'être " totalement inutile et inutilisable " et de ne concerner qu'une " poignée d'êtres ", parce qu'elle se réduirait à la " connaissance, dans l'espace et le temps, d'un morceau de l'univers (p.312) ".

Telle est la grandeur et tel le tragique de Jean Bottéro la foi l'a armé contre la raison superficielle des ethnologues structuralistes, qui n'entrent jamais dans la psychologie de la croyance; mais la même foi l'empêche également d'aller au terme du chemin de la raison, où Isaïe lui donne pourtant rendez-vous, lui qui criait : " Vos mains sont pleines de sang."

Non, l'assyriologie n'est pas inutile, l'assyriologie sert décidément à quelque chose! Cet explosif nous concerne tous, à condition que l'on ose lui demander: " Que nous apprendraient-elles donc, nos médiations magiques, pour que nous ayons tellement peur de les interroger? "

 

1 - Jean Bottéro, Babylone et la Bible, Entretiens avec Hélène Monsacré, Les Belles Lettres 1994,p.287.
2 - Jacques Le Goff, Faire de l'Histoire, t.III, Nouveaux objets, Gallimard, coll. Folio Histoire, 1974,p. 123.
3 - Ibid., p. 125.
4 - Jacques Le Goff, Introduction à L'Automne du Moyen Age, de Johannes Huizinga, Paris, Payot, 1975.
5 - Jean Bottéro, Naissance de Dieu, La Bible et l'historien, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1986, p. 21.

12 mars 2002