A propros de l'encyclique Centesimus Annus
in Les Temps modernes, septembre 1991

 

J'ai tenu à saluer l'encyclique Centesimus annus dès sa parution, parce qu'il m'a paru important de souligner la lucidité politique du Vatican, qui n'a pas été dupe du triomphalisme aveugle et fatalement éphémère du capitalisme qui a suivi la chute, non moins inévitable, du mur de Berlin. L'incompatibilité demeure, naturellement, radicale entre des convictions censées se fonder sur une révélation divine - et dont la légitimité repose donc nécessairement sur un corps de doctrine imposé - et la recherche philosophique du vrai. Mais une Église devenue minoritaire appelle désormais la tolérance à son secours. Ce plaidoyer pour le droit à l'irrationnel ouvre la porte à une réflexion anthropologique sur la nature d'une espèce livrée de naissance à des mondes imaginaires. La victoire du XVIIIe siècle est donc acquise du seul fait que non seulement la recherche scientifique sur un dédoublement cérébral d'origine psychogénétique est autorisée à passer outre aux interdits religieux d'autrefois, mais encore du fait qu'elle peut les ignorer sans danger. Raison de plus d'étudier la dichotomie de l'encéphale des évadés de la zoologie au stade actuel de leur évolution. Comment et pourquoi le crâne des évadés de la nuit a-t-il commencé de sécréter des dieux ?


1 - La science face au principe d'autorité
2 - Vérité et convictions collectives
3 - La politique de l'Église et la critique chrétienne du capitalisme
4 - Un polythéisme fondé sur trois monothéismes
5 -L'Eglise entrebâille la porte de la pensée

1 - La science face au principe d'autorité

L'ambiguïté du catholicisme vient de ce que cette religion est désireuse, depuis le IIe siècle, de conclure un pacte avec la raison des philosophes. Aussi Rome prétend-elle défendre la science et la liberté en même temps qu'une doctrine nécessairement bâtie sur un mythe, puisqu'elle est censée reposer sur une " révélation ". Comme les sociétés modernes se réclament d'un esprit critique qui a fait ses premiers pas en Grèce au IVe siècle avant Jésus-Christ, elles ne sont évidemment compatibles avec une orthodoxie religieuse que si elles abandonnent leur cohérence intellectuelle pour pactiser avec un corps doctrinal, donc avec une dogmatique soutenue par le principe d'autorité. Celui-ci est de nature politique par définition. L'art avec lequel Jean-Paul II louvoie entre la croyance et la pensée n'en est que plus instructif. Il a manqué aux analyses sartriennes de la mauvaise foi une étude de la foi comme fondement de la mauvaise foi; ce n'est pas une raison de ne pas poursuivre les recherches dans cette direction.

Dans toutes ses encycliques, Jean-Paul Il ne cesse de déclarer que l'homme est libre, mais avec une nuance de taille. il lui est interdit de penser par lui-même. Sa dignité est déclarée souveraine, mais il lui est demandé de ne pas se sentir humilié de ce que l'Église se proclame propriétaire de son intelligence et de ce qu'elle décide impérialement du vrai et du faux à sa place.

2 - Vérité et convictions collectives

Dès lors, pourquoi entrer dans un débat sans issue entre des légendes sacrées et l'autonomie de l'individu pensant? Comme toute croyance exprime l'unité mentale du groupe, qu'elle a pour tâche naturelle de cimenter, c'est la commu-nauté psychique qui produit et définit le " vrai " et le " faux ", le juste et l'injuste. " C'est l'Église qui fait le Dieu " (Régis Debray). Toute réflexion dont la légitimité requiert la souveraineté de la raison est donc un défi intolérable à l'unanimité, cette condition sine qua non de la solidité cérébrale d'une Église. Aussi Rome n'apporte-t-elle jamais aucune démonstration de ses affirmations. Elle sait que la conviction collective est à elle-même sa propre preuve. La foi se démontre à se consommer en commun. Aussi la pensée critique moderne demeure-t-elle, pour l'instant, aussi inconciliable avec celle du catholicisme que du temps de Renan. Le credo ne s'accorde évidemment qu'avec la " philosophie chrétienne ", qui est ancilla theologiae par nature. Jean-Paul II le rappelle avec force en soulignant que l'" anthropologie chrétienne est, en réalité, un chapitre de la théologie "

* Centesimus annus, trad. française: éditions Médiaspaul, 55; p. 86.

Et pourtant, pour la première fois, une encyclique tente d'écarter la question de l'incompatibilité de nature entre la démocratie et la foi en attribuant l'origine de la connaissance religieuse non plus à la seule parole réputée avoir été proférée par la divinité, mais à la " découverte ", donc à la pensée: " Le chrétien vit la liberté (Jn 8, 31-32) et il se met au service de la liberté; il propose constamment, en fonction de la nature missionnaire de sa vocation, la vérité qu'il a découverte " (46, p. 73). Il est vrai que le latin dit : " La vérité qu'il a connue " - au sens de " révélation " que prend ce verbe dans le latin ecclésial.

Progrès infime, donc, d'autant plus que la " vérité ", que le croyant paraîtra avoir " découverte " "dans le dialogue avec les autres, attentif à tout élément de la vérité qu'il découvre dans l'expérience de la vie et de la culture des personnes et des nations ", ne le fera pas renoncer à " affirmer tout ce que sa foi et un sain exercice de la raison lui ont fait connaître " (C.A., 46; p. 73-74). Ici encore, le français démocratise l'original, qui dit : " Il ne renonce pas à témoigner de ce que la foi et l'usage correct de la raison enseignent au sujet de la personne humaine. "

Autrement dit, la vérité demeure tributaire de la " nature missionnaire " du chrétien; et la " raison " ne fait jamais rien " découvrir ", quand elle est droite (recta), que cela même dont la foi l'avait persuadée d'avance. Cependant, l'argument de l'adversaire est du moins allégué, ce qui n'était pas le cas dans les condamnations de la démocratie qui se sont succédé depuis Bossuet jusqu'à nos jours - et surtout depuis 1789 : " On tend à affirmer aujourd'hui que l'agnosticisme et le relativisme sceptique représentent la philosophie et l'attitude fondamentalement accordées aux formes démocratiques de la vie politique; et que ceux qui sont convaincus de connaître la vérité [le texte latin dit : qui sont conscients de connaître...] et qui lui donnent une ferme adhésion ne sont pas dignes de confiance du point de vue démocratique, parce qu'ils n'acceptent pas que la vérité soit déterminée par la majorité, ou bien qu'elle diffère selon les divers équilibres politiques " (C.A., 46; p. 72-73).

Bien que les philosophes et les hommes de science ne tranchent pas de la vérité aux voix, comme les Conciles, dont on sait que les décisions unanimes sont demandées et obtenues d'avance, en coulisse, par la papauté depuis 325, Socrate se gardera de rejeter le discours pontifical comme sans intérêt documentaire. Car l'essence même de la théologie est d'exprimer des vérités politiques essentielles sur le mode magicomythique.

3 - La politique de l'Église et la critique chrétienne du capitalisme

Dans cet esprit, on admirera la justesse des analyses " marxistes " de Jean-Paul II quand il résume les rapports de forces qui régnaient entre les travailleurs et le capital au XIXe siècle. Tout se passe comme si Rome découvrait l'audace et la lucidité de l'encyclique de 1890. Au début de ce pontificat, la sacralisation automatique, par la Curie, de toute autorité reconnue demeurait beaucoup plus vivace, notamment dans l'encyclique Dominum et vivificantem du 16 mai 1986, qui réussissait l'exploit de peindre le Saint-Esprit en supergendarme cosmique et qui déchargeait allègrement l'humanité du fardeau de l'holocauste, en déclarant que certains crimes sont trop énormes pour que l'homme pût jamais en être l'auteur et le coupable - de sorte qu'il fallait en attribuer la responsabilité au diable. Aujourd'hui, Jean-Paul II paraît abandonner le postulat qui fondait toute politique chrétienne sur l'adage paulinien : Omnis auctoritas a Deo (toute autorité vient de Dieu). C'est assurément à ce titre qu'aux yeux des philosophes, des sociologues et des historiens scientifiques de l'Église, l'encyclique Centesimus annus occupera une place importante.

Il convient de la lire comme un triple coup d'éclat politique.

Premièrement, elle prétend occuper vigoureusement la place laissée vacante par l'effrondement du marxisme, en présentant le catholicisme comme le nouveau et le seul véritable défenseur de la classe ouvrière. Déjà l'encyclique Rerum novarum avait repris à son compte, et au plus près, les analyses de Marx, en condamnant la théorie capitaliste selon laquelle le travail manuel ne serait qu'une marchandise soumise à la loi de l'offre et de la demande, de sorte que sa valeur sur le marché pouvait descendre au-dessous du minimum nécessaire à la survie du " prolétaire ". Mais Centesimus annus va plus loin en mettant le souci de la " dignité des travailleurs " au coeur de l'entreprise et en liant cette dignité à des salaires décents. Celui qui gagne son pain à la " sueur de son front " doit désormais pouvoir, non seulement survivre lui-même, mais faire survivre sa famille - sinon l'entreprise capitaliste n'a pas de légitimité morale.

Secondement, l'encyclique voudrait présenter la voix de l'Église comme celle de la vie éthique de tout le genre humain. Il ne faut pas oublier que le marxisme pur était fondé sur une exigence évangélique. La ruine politique de cette doctrine, tuée par la corruption de son clergé et par la fainéantise du " prolétariat au pouvoir ", rend l'Église ambitieuse de se présenter en arbitre unique et souverain, dans la guerre des valeurs qui règne désormais entre l'État, le capital et les masses.

Troisièmement, l'encyclique manifeste la volonté de la papauté de s'annexer et de proclamer catholique une conception de la notion de justice qui n'a rien de spécifiquement chrétien. Que l'injustice ne doive pas être vaincue par la violence est une idée que Platon a défendue, il y a vingt-quatre siècles dans le Gorgias. où Socrate soutient même qu'il " vaut mieux subir l'injustice que la commettre ". Est-ce à dire que cette encyclique marque le premier pas de la reconquête triomphale de l'Europe par le catholicisme dont rêve Jean-Paul II?

4 - Un polythéisme fondé sur trois monothéismes

La question est plutôt de savoir si le christianisme pourrait encore faire l'objet d'une définition théologique et philosophique dans le cas où quelques bribes de sa doctrine s'intégreraient à la culture européenne du XXIe siècle - au sens où l'on peut soutenir que nous sommes les héritiers de la civilisation gréco-romaine ou les fils du XVIe siècle. Car le catholicisme de masse, du reste devenu essentiellement une mariologie, ne rassemble des foules immenses qu'en Afrique, en Amérique du Sud, au Portugal ou en Pologne. Ainsi se vérifie une loi qui n'a jamais été démentie depuis qu'au XIIIe siècle saint Thomas a introduit Aristote dans l'orthodoxie : la croyance aux miracles et aux prodiges de la religion du Golgotha recule partout où progressent l'intelligence et le savoir.

Mais l'encyclique pourrait inaugurer une forme d'humanisme qui avait fleuri du temps de Cicéron, quand la République s'alliait à un polythéisme respectueux de tous les cultes. On lit, en effet, sous la plume de Jean-Paul II : " Et l'Église n'ignore pas le danger du fanatisme, ou du fondamentalisme de ceux qui, au nom d'une idéologie - le texte latin dit " doctrine " - qui se prétend scientifique ou religieuse, estiment pouvoir imposer aux autres leur conception de la vérité et du bien. (...) l'Église, en réaffirmant constamment la dignité transcendante de la personne, adopte comme règle d'action le respect de la liberté " (C.A., 46; p. 73).

Certes, l'Église s'affirme toujours seule en possession de la " vérité ". Elle déclare habilement que le fondamentalisme ne serait pas une religion - comme si toute dogmatique n'était pas fondamentaliste par définition et comme si le catholicisme n'avait pas été fanatique pendant vingt siècles, précisément pour ce motif. Mais Rome déclare maintenant : " Dans certains pays, apparaissent de nouvelles formes de fondamentalisme religieux qui, de façon voilée ou même ouvertement, refusent aux citoyens qui ont une foi différente de celle de la majorité le plein exercice de leurs droits civils ou religieux, les empêchent de participer au débat culturel... " (C.A.. 29; p. 46).

Le catholicisme reconnaît donc expressément les droits d'un polythéisme composé de trois monothéismes. Le fondement même du christianisme comme orthodoxie s'en trouve évidemment ruiné.

5 -L'Eglise entrebâille la porte de la pensée

Comme effrayé de son audace, Jean-Paul II s'exerce aussitôt aux amalgames adroits dont l'Église est coutumière si " une foi différente de celle de la majorité " doit être reconnue dans la plénitude de ses droits, c'est qu'il s'agit d'un plaidoyer pro domo. II faut pouvoir se plaindre de ceux qui "restreignent le droit qu'a l'Église de prêcher l'Évangile et le droit qu'ont les hommes d'accueillir la parole qu'ils ont entendu prêcher et de se convertir au Christ " (CA.. 29; p. 46); car seul Jésus-Christ est le " vrai bien de l'homme " (Ibid.) Naturellement, ce " droit d'accueillir " et de " prêcher " est celui d'inculquer des convictions dans le cerveau sans défense des enfants en bas âge. C'était cela, entre autres, que le marxisme ecclésiocratique avait appris à l'école de Rome.

Mais il n'empêche que si l'incompatibilité absolue entre la doctrine chrétienne et les autres croyances religieuses est levée -sinon théologiquement, puisque cela est impossible, du moins en fait - nous entrons dans une libre recherche psychanalytique et philosophique sur la nature des religions. Considérées dans leur diversité, elles s'ouvrent à une étude scientifique et critique de l'imaginaire humain en ses formes aussi multiples que changeantes.

Que les masses grecques aient cru qu'Actéon avait surpris Artémis au bain ou qu'Athéna était apparue à Ulysse n'est pas plus extraordinaire que la croyance des masses chrétiennes à l'apparition de la déesse Marie à Fatima ou ailleurs. En revanche, que des hommes sensés, instruits et même armés d'un sens politique hors du commun, comme Jean-Paul 11, puissent croire sincèrement à ces fables pose une question dont dépend tout progrès en profondeur de la psychologie, de l'anthropologie et de la philosophie post-marxienne et postchrétienne : car il s'agit enfin de découvrir comment le cerveau humain se laisse programmer dès l'enfance par un imaginaire.

Par-delà les Voltaire et les Renan, la postérité de Sartre fera-t-elle progresser une philosophie de l'imaginaire religieux et scientifique? Après tout, c'est Sartre qui a introduit le substantif l'imaginaire dans la langue française.

*Le texte latin recourt au " nous" de majesté, abandonné dans les traductions, ce qui donne évidemment à l'ensemble de l'original la tonalité pontificale. De plus, la Curie a tenté de moderniser son latin sans s'être défaite, pour autant, de la tradition médiévale dont elle est l'héritière. Le résultat est quelquefois plus scolastique que nature, comme s'il s'agissait d'une mise à jour de la langue de bois latine du Moyen Age à l'école de la langue de bois des administrations modernes. On rencontrera des " consociationes professoriae ", des " corpore internationalia ", des " vis creatrix " (force créatrice), des " ideologia, totalitarismus, marxismus, agnosticismus, fanatismus, relativismus, fondamentalismus ", des " imperiosa regimina " et des " politicam actionen dirigere " qui feraient frémir Cicéron et Tacite. Cependant, il faut savoir gré à ce latin d'Église d'une crudité souvent réjouissante et qui ne passe pas toujours dans l'édulcoration subreptice du français, de l'allemand et de l'espagnol bureaucratiques. Où le français dit: " De plus, le travailleur n'était pas même certain de réussir à vendre sa " marchandise ", et il se trouvait constamment sous la menace du chômage, ce qui en l'absence de protection sociale, lui faisait courir le risque de mourir de faim " (C.A., 4); le latin fait mieux voir que le travailleur était " à lui-même sa propre marchandise " et que " se trouver sans travail ", c'était " rien moins que de pouvoir mourir de faim " (Dans un latin désopilant, et digne de Janotus de Bragmardo : Idem valebat ac fame confici posse.) En revanche, l'original conserve un vocabulaire plus dogmatique et doctrinaire que les traductions.

12 mars 2002