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Section Penser la méthode historique
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Compte-rendu du congrès de Laputa sur la nature du cerveau
in numéro spécial sur le cerveau, Editions Jérôme Millon, 1989

 

Hanté par le contenu psychologique de la notion d' " intelligibilité " appliquée à la matière, j'ai recouru, une fois de plus, à l'anthropologue avant la lettre que fut Jonathan Swift . Le congrès de Laputa - le grand écrivain anglais souligne que ce terme signifie " île flottante " dans la langue des Yahous - s'est demandé si l'évolution du singe-homme lui a permis de distinguer les signes des choses à la suite d'une mutation génétique subite ou seulement par l'effet d'une évolution lente et pénible de son embryon de raison. Les orateurs qui ont défendu l'une ou l'autre de ces thèses ont présenté des arguments ardents et inconciliables. A mon humble avis, les exploits du Perroquet Alex ne sont remarquables que si l'on considère les conséquences abusives que les congressistes les plus éminents - les Strudelkampf, les Chrzaszcz, les Niederwald, les Strumpf, les Zinoviev, les Ostronikov - en ont tiré dans l'ordre des mathématiques. On lira avec le plus grand intérêt les contributions à ce numéro spécial dont François George m'a confié la direction en 1985. Elles sont signées de Michel Deguy, Michel Fustier, Henri Laborit, Jean-Pierre Lalloz, Edgar Morin, Hedi Kaddour et Arnaud Villani.

Rien ne démontre mieux la nécessité d'une anthropologie critique que les difficultés inhérentes à la méthode historique classique auxquelles François Furet s'est heurté dans Le passé d'une illusion. Comment rendre compte de l'échec du messianisme marxiste sans une connaissance scientifique du cerveau divisé entre le réel et le songe qui caractérise l'espèce humaine? Faute d'un regard de généalogiste de l'évolution aussi bien sur l'utopie politique que sur l'utopie posthume - celle du transport du rêve dans l'au-delà - on ne peut disposer d'une science des médiations oniriques et des exorcismes sacerdotaux ou dialectiques. L'article reprend et étend à l'interprétation du XXe siècle les analyses préliminaires que j'ai exposées dans mon étude de 1994 sur l'assyriologie de Bottero . Mais en 1996, mes observations sur les apories d'origine biopsychique de la condition humaine n'avaient pas encore abouti à une généalogie critique des origines animales du cerveau biphasé des l'homme - donc de sa reduplication dans un imaginaire religieux. Seule une psychanalyse introspective des transfuges du règne animal peut fonder une analyse de l'évolution cérébrale du singe-homme.


"Le mot que je traduis par "île volante", ou flottante, se dit, dans cette langue, Laputa"
J. Swift, Voyage à Laputa

"Il est peut-être inutile de faire remarquer que les Houyhnhnms n'ont pas, dans leur langue, de mots pour exprimer l'idée de mal, sauf ceux que leur suggèrent les laideurs physiques et morales des Yahous."
J. Swift, Voyage chez les Houyhnhnms.

1 - L'exposé du Dr Strudelkampf
2 - Les mots et les dieux
3 - L'arrivée du problème de la connaissance et la psychanalyse
4 - L'inconscience de la " loi de la chute des corps "
5 - Les travaux de M. Szczepan Chrzaszcz
6 - Le pacte du droit avec la magie et de la loi avec l'autel
7 - Les métaphores dans la science
8- Comment les preuves métaphoriques étaient illusoirement réfutées
9 - Évolution ou mutations ?
10 - Spinoza et le concept de chien
11 - M. Zinoviev et le perroquet Alex
12 - L'intervention du Président du Congrès
13 - De la structure théologique de la théorie scientifique
14 - De la structure politique de la théologie et de la science
15 - Premiers conclusions du congrès de Laputa
16 - La bombe atomique et la réflexion anthropologique
17 - Les premiers Orphée de l'intelligence
18 - Kant, Heidegger et le " ni Ange, ni Bête " de Valéry

1 - L'exposé du Dr Strudelkampf

Chacun sait qu'au dernier congrès international de simianthropologie qui s'est tenu dans l'île de Laputa en 2086, le Dr Strudelkampf a tiré des conséquences nouvelles et profondes de ce que le cerveau du simianthropus occidentalis était piégé par les preuves mêmes qu'il avait soigneusement mises sur pied et qui lui permettaient de prévoir à coup sûr les comportements constants et globaux de la nature inanimée. Il y avait longtemps, certes, que le rattachement de cette espèce d'animal pré-pensant au genre anthropopithecus pseudo-rationalis ne faisait plus de doute aux yeux des anthropopithécologues, qui formalisaient sur le modèle que voici les raisonnements bizarres auxquels le simianthropus europensis s'était livré depuis les âges les plus reculés: "Le soleil est dieu et la preuve en est qu'il fait mûrir les moissons de la terre". La preuve négative s'exprimait ainsi: "Quand Hélios-Roi est absent, les moissons cessent de croître et périssent; donc Hélios-Roi est le dieu qui fait mûrir et qui dore les blés".

Le Dr Strudelkampf a commencé par rappeler que ce genre de démonstration présentait, aux yeux de tous les singes supérieurs, l'avantage immense de se laisser infailliblement prouver par la vérification expérimentale d'une prophétie. Celle-ci gageait donc à coup sûr la vérité proposée; et il était impossible qu'elle fût jamais démentie, puisqu'elle semblait perpétuellement confirmée par l'observation.

Mais comme le simianthropus europensis originalis ne portait pas le regard sur les présupposés qui régnaient sur son espèce de raison, il laissait aux faits la charge de les démontrer; et comme les faits sont aveugles et dociles, ils venaient sans rechigner au secours des présupposés préalablement mis en place. Aussi, chaque fois que les blés avaient mûri sous la lumière divine qui resplendissait dans le ciel, la preuve était-elle une fois de plus invinciblement apportée à l'entendement de la tribu, primo, que le Soleil-Roi était effectivement la cause efficiente du phénomène et secundo, que les causes réelles engendrent la rationalité du monde. C'est ainsi que les rendez-vous de l'esprit du simianthrope avec des prévisions censées vérifier l'intelligibilité de l'univers cautionnaient tout ensemble les faits - en l'espèce, le mûrissement des moissons - et la parole mythique chargée de rendre compréhensible, dans l'esprit confus de la bête, l'irréfutable exactitude du phénomène constaté. à savoir que le Soleil-Dieu était l'agent et le locuteur d'une expérience mille fois vérifiée et dont la merveilleuse évidence ne trompait pas son singe.

Le Dr Strudelkampf s'est fondé sur ces acquis connus de la simianthropologie pour exposer aux congressistes les recherches fructueuses des dix dernières années, qui ont abouti à des progrès enfin décisifs dans l'analyse du fonctionnement cérébral ambivalent des premiers animaux pseudo-rationnels. La tâche du congrès de Laputa a été de faire le point sur ces découvertes si nouvelles, si inattendues et si riches d'espérances pour l'avenir de notre jeune science du cerveau.

2 - Les mots et les dieux

Certes, dès ses premiers pas, la simianthropologie transcendantale avait établi qu'au cours des vingt derniers siècles de son existence, le simianthropus occidentalis avait progressivement remplacé le Dieu-Soleil par des signifiants abstraits - le déterminisme et la causalité. On n'ignorait pas non plus que cet animal avait assigné à des concepts un rôle parfaitement identique à celui que jouait autrefois le Dieu-Soleil. On savait enfin que, dans l'inconscient de la bête, une confusion inguérissable s'était perpétuée entre les phénomènes répétitifs dont l'univers est le théâtre et leur prétendu "sens rationnel".

Mais ce que la simianthropologie la plus récente est enfin parvenue à éclairer, c'est la nature de la jouissance très particulière dont le cerveau anté-humain était la proie chaque fois qu'il faisait passer ses vérifications générales et incontestables, auxquelles il se livrait déjà à l'aide d'instruments fort perfectionnés, par les cornues des signes verbaux chargés à la fois d'animer les mouvements de la matière et de les rendre miraculeusement compréhensibles. Aussi la plupart des communications ont-elles porté sur la psychologie de la connaissance "rationnelle" des anthropopithèques, autrefois leurrés par leur Dieu-Soleil, et qui l'ont été ensuite par leurs dieux nouveaux, qu'ils cachaient désormais, sans s'en apercevoir, dans leur propre parole, tels la détermination exemplaire du déterminisme et la causativité remarquable de la causalité.

3 - L'arrivée du problème de la connaissance et la psychanalyse

La grande nouveauté du congrès de Laputa est d'avoir fait entrer l'antique problème de la connaissance dans le champ de la psychanalyse. Mais il y fallait une psychanalyse extraordinaire et proprement philosophique, capable de radiographier l'animisme cérébral des simianthropes et ses plus secrètes délices scolastiques. C'est sur ces chemins nouveaux de la pensée critique que Herr Strudelkampf est parvenu à élucider les fonctions fascinatoires du verbalisme de la connaissance, tant chez l'anthropopithecus pseudo-rationalis generalis que chez tous les spécimens répertoriés de la sous-espèce représentée par le simianthropus occidentalis. Ce savant éminentissime a fait porter ses démonstrations rigoureuses sur les constructions théoriques les plus élémentaires, mais précisément et à ce titre, les plus éloquentes qu'avaient cogitées les animaux pré-pensant du deuxième millénaire de l'ère des idoles cérébrales. La philosophie retrouvait les mêmes anthropopithèques qu'un illustre explorateur, et grand précurseur de la simianthropologie transcendantale moderne, avait appelés Yahous, et qu'on avait pris, longtemps encore après leur découverte, pour des animaux imaginaires.

4 - L'inconscience de la " loi de la chute des corps "

Voyons, à titre d'exemple, comment ces demi singes ont élaboré la " loi de la chute des corps". Selon les travaux de M. Strudelkampf, l'anthropopithecus vulgaris aurait enregistré, avec une grande précision, la progression continue de la vitesse de chute des objets inertes jetés dans le vide; puis, en calculateur-né, il aurait dégagé de ses observations, à l'aide de paramètres simples, une équation rudimentaire, mais qui collait parfaitement à l'accélération régulière, en fonction de sa masse, du corps observé. C'est alors qu'intervenait, dans le cerveau de la bête, la métamorphose magique du relevé mathématique - une constance de comportement avérée de la matière inanimée - en un signifiant simianthropique : la notion de Loi, flatus vocis qui jouait, sous l'épais os frontal de la bête, le rôle explicatif autrefois attribué par l'espèce tout entière au soleil divinisé.

C'est ainsi que M Strudelkampf a pu démontrer que le duplicatum mathématique était le héraut ou le représentant de la preuve toute psychologigue du "sens rationnel" du monde qu'énonçait la "loi", cette source seulement oraculaire de la prétendue intelligibilité en soi du phénomène expérimenté. Chaque fois qu'un corps en chute libre manifestait donc la régularité merveilleuse de la progression de sa vitesse, son parcours calculable se changeait subitement en signe d'un dieu bavard : la Loi, sorte de voyageur de commerce de la "légalité" de la matière. Ce locuteur mirifique était censé vérifier non seulement le fait de la chute, en son aphasie congénitale, mais, en plus, le signifiant subjectif, puisque "parlant" que le Yahou introjectait dans le phénomène naturel scientifiquement constaté par l'expérimentateur, à savoir, sa nécessité logique, sorte de Sésame verbal d'une prétendue loquacité inhérente aux corps inanimés.

M. Strudelkampf a donc démontré que si, plusieurs siècles avant sa disparition, l'anthropopithecus pseudo-rationalis était devenu capable d'observer le caractère religieux, donc magique, des signifiants matériels les plus grossiers, tels les astres, auxquels il avait confié, à l'origine, la lourde tâche de rendre intelligibles les répétitions stupides de l'univers, tous les témoignages concernant la sorte d'entendement verbifique dont cette espèce était dotée, et qui ont pu être recueillis jusqu'à nos jours par les simianthropologues sur les cinq continents, concordent, en revanche, sur un point décisif: à savoir que le Yahou était demeuré incapable, jusqu'à son extinction complète, d'observer les transfigurations spontanées des faits en signes de leur prétendu sens, auxquelles se livrait son aveugle épistémologie dans les tréfonds de son cerveau. Il semble que l'introspection proprement humaine, qui se porte sur l'examen de l'inconscient qui habite la parole elle-même, ne soit apparue qu'avec notre espèce.

5 - Les travaux de M. Szczepan Chrzaszcz

L'heureuse nouvelle, annoncée en plein Congrès, que M. Szczepan Chrzaszcz venait d'achever l'oeuvre monumentale qu'il avait commencée il y a plus de trente ans a fait, à Laputa, l'effet d'un coup de théâtre. Ce chercheur s'est donné pour tâche, comme on sait, d'analyser la psychologie religieuse qui inspire les preuves auto-persuadantes chez toutes les variétés d'anthropopithèques recensées depuis qu'est apparu le cerveau trans-simianthropique. L'entreprise de cet illustre simianthropologue polonais, aussi gigantesque qu'audacieuse, était flatteusement appréciée de tous les congressistes; mais beaucoup émettaient cependant des doutes sur la possibilité de la conduire à son terme. Car les fondements de la psychologie du Yahou sont conjecturaux, et ils le resteront fatalement, toute psychologie de l'animal souffrant, parmi nous, de l'anthropomorphisme inévitable de nos méthodes.

Cependant, par une habile combinaison d'hypothèses d'un génial bon sens avec des observations aussi nombreuses que précises, Szczepan Chrzaszcz a pu confirmer avec une rigueur nouvelle que les animaux se laissent unanimement et spontanément convaincre du "sens rationnel" des objets inanimés par la réussite des expériences répétées qu'ils font des comportements de ces derniers, c'est-à-dire par les rendez-vous payants qu'ils parviennent à prendre collectivement avec la nature, ce qui les rend confiants à l'égard de l'univers. Mais encore fallait-il découvrir l'inspirateur de leur cerveau, c'est-à-dire l'organe qui engendre la confiance et la gratitude dans leur inconscient. Il ne suffisait pas, en effet, que la bienveillance apparente du monde extérieur les convainquît qu'une motivation toute verbale et des volontés propres au langage dirigeassent un cosmos linguistiquement si bien disposé à les servir: encore fallait-il que leur complexion corporelle les pliât fatalement à penser de la sorte.

La difficulté nouvelle était donc de découvrir, non point ce que les rencontres du discours animal avec les choses constantes prouvaient en réalité dans les boîtes crâniennes des Yahous - car on savait déjà que c'était la rentabilité des routines de l'univers qui se faisait passer pour un évangile de la logique dans l'inconscient des pré-pensants - mais quelle était la cause biologique par l'intercession rédemptrice de laquelle les animaux préhistoriques dits "rationnels" se laissaient organiquement persuader que leurs expériences les plus irréfutables étaient salutairement logophores.

Or, selon Szczepan Chrzaszcz, si les Yahous transformaient invinciblement les monotonies lassantes du cosmos en preuves imaginaires de sa rationalité, donc de sa "légalité" et, par conséquent, de son "sens intelligible", c'était uniquement parce qu'ils se laissaient subvertir par les prestiges extraordinaires de Messire Gaster. C'était leur ventre seul qui envoyait vers leurs cellules cérébrales les messages qui engendraient, dans leur faible cervelle, la croyance indéracinable qu'un univers dont les redites les comblaient d'aise et de richesse avait quelque chose de fort noble et même de majestueux à leur dire; et notamment qu'un tel univers ne pouvait s'exprimer que dans la tenue d'apparat dont l'affublaient les Idées.

Szczepan Chrzaszcz a su éveiller une compassion toute chrétienne du Congrès en évoquant, avec la plus profonde pitié, le malheureux sort des Yahous. Jamais encore un savant mondialement connu pour la haute rigueur de ses travaux n'avait su à ce point conjurer la froideur scientifique et trouver des mots aussi délicats, aussi justes, aussi touchants pour peindre sous des traits saisissants des bêtes soumises aux croyances stupides que la meule imperturbable des choses engendrait inlassablement dans leur pauvre tête au profit de leur, ventre, et qu'ils appelaient des "théories". Ayant établi que le cerveau du Yahou n'est qu'une dépendance de son estomac et que cet animal est une usine désirante que dirige un complexe stomacho-cérébral, il était inévitable que cette espèce imaginât une nature soucieuse de la nourrir et qui ne pouvait demeurer indifférente au sort du Yahou.

Comment un univers si complaisant à ses desseins se serait-il contenté de donner tout bêtement rendez-vous à ses propres routines? Assurément, le cosmos scellait sans cesse à nouveaux frais son antique alliance avec les Pythies que sécrétait le petit encéphale plein de gratitude du Yahou. C'est pourquoi, voyant le train silencieux du monde passer et repasser sans relâche devant ses yeux étonnés, le Yahou attribuait la faculté de son espèce de prévoir ce qui arrivait à une sagesse mystérieuse, qu'il croyait enfermée, à la fois dans sa propre conque cérébrale et dans les choses. Mais celles-ci ne sécrétaient jamais que des mots serfs de l'estomac des Yahous, et qui accouraient aux seuls cris de leur maître.

On comprend que la rigueur, la pénétration et la profonde humanité du grand simianthropologue polonais aient recueilli des applaudissements aussi vibrants des congressistes que ceux qui avaient salué l'importante communication de M. Strudelkampf.

6 - Le pacte du droit avec la magie et de la loi avec l'autel

Le congrès de Laputa entrera dans la mémoire de l'humanité comme l'une des dates les plus importantes de toute l'histoire de la psychologie du cerveau; car, pour la première fois, l'ensemble des participants d'une rencontre scientifique intercontinentale a pu prendre acte, par une déclaration urbi et orbi, de l'universalité des observations de leur science. Aussi longtemps qu'un tel constat n'avait pas été solennellement dressé, il était impossible de se consacrer à l'étude en profondeur des nombreux systèmes de signes qu'avaient élaborés les diverses espèces d'anthropopithèques aujourd'hui disparues. De cette direction nouvelle de la recherche, personne ne doute plus qu'une sémiologie générale ne va pas tarder à se dégager. Alors il deviendra possible de descendre dans l'abîme de l'inconscient des savoirs théoriques d'autrefois et de comprendre l'origine physiologique des modes de transfiguration verbale et de métamorphose des expériences en signes magiques d'une prétendue "raison du monde" auxquels s'étaient exercées les civilisations ensorcelées et aujourd'hui enfin anéanties des Yahous.

Certes, nous savions déjà que la pensée anté-humaine était liturgique et d'esprit sacerdotal; et qu'elle avait donné naissance à de multiples codes juridiques de gestion et d'interprétation inconsciemment totémiques des routines à jamais impénétrables de la matière. Mais longtemps après que fût survenue l'immense mutation biologique à laquelle nous devons le surgissement de notre cerveau trans-animal, nous manquions encore d'une compréhension des principes législatifs et civiques qui régissaient autrefois la production de la rationalité politique du monde. Il fallait donc observer le pacte du droit avec la magie et de la loi avec l'autel chez les simianthropes qui nous ont précédés sur cette terre. Pour y parvenir, il convenait de tirer les conséquences proprement philosophiques de l'universalité des découvertes de MM. Strudelkampf et Chrzaszcz.

Ces grands anthropopithécologues, qui avaient placé pour la première fois l'anthropos avant le pithecos, avaient observé tous les genres de cerveaux pré-humains que les pithécanthropologues avaient recensés depuis un siècle. Mais puisque l'alchimie mentale qui avait assuré la transformation des événements répétitifs, donc des prévisions certaines de la physique mathématique, en des discours éloquents de la "logique" dont la nature était créditée, et puisque ce type d'animalité de la pensée non méditante était commun à tous les anthropopithèques qui avaient occupé notre pauvre planète et qui avaient exercé sur elle un règne sans partage de leur espèce de pensée seulement calculante, il était essentiel de mieux peser le système de signes singulier que seul le simianthropus occidentalis europensis avait mis sur pied.

Dans une contribution très remarquée, MM. Niederwald et Strumpf ont donc édifié - et également amusé - le Congrès par leur description humoristique d'une civilisation demeurée inconsciemment sacerdotale et dans laquelle la lampe d'Aladin de la rationalité divine, autrefois attribuée à la nature par les théologiens, avait été laïcisée et rendue essentiellement juridique. Ce type de code culturel transmuait désormais théâtralement les événements matériels en signaux éloquents d'un univers de juges et de plaideurs. Le cosmos occidentalisé, présentant les armes à la science, se conduisait en témoin assermenté de l'ordre civique censé y régner.

Cette méthode de pré-façonnage benoît de l'expérience prophétisable par les moyens d'un code civil des choses, avait donné naissance à une jurisprudence fort embarrassée, dont les variations ont été psychanalysées par les deux illustres communicants d'une manière qui enrichira certainement notre jeune science des mythologies cognitives. Car l'originalité de MM. Niederwald et Strumpf a été d'ouvrir la voie à une poétique de la science animale.

7 - Les métaphores dans la science

Quel est donc le rôle des métaphores, se sont-ils demandé, dans la théorie scientifique chargée de faire tenir des discours sensés au cosmos? Quelle est la poétique de la sorte de logique ventrale dont la raison pré-humaine des Européens s'est nourrie tout au long de leur histoire? Que cette poétique ait été théologique à l'origine, et qu'elle se soit ensuite convertie au vocabulaire des jurisconsultes romains de la matière ne changeait rien à l'animisme congénital du savoir yahouique; car chaque fois que la raison encore tout animale de l'anthropopithèque croyait entendre le discours des faits, elle mettait à l'oeuvre une certaine poétique de la nature, donc une certaine puissance attribuée à la parole théorique capable de transfigurer les faits en témoins revêtus de beaux vêtements. MM. Niederwald et Strumpf ont alors étudié l'imaginaire plat du Yahou du type europensis. Ils y ont mis une clarté dans l'expression qui a soulevé des applaudissements unanimes.

Les congressistes ont été enthousiasmés de découvrir que l'étude des codes poétiques, donc des systèmes de métaphores des civilisations fondées sur des images oraculaires introduites au plus secret des choses, conduira à une sociologie culturelle fondamentale, qui explorera l'inconscient des fantasmes épistémologiques des premiers Orphées du monde. La relative richesse des divers systèmes de transmutation poétique des expériences scientifiques réelles en symboles éloquents et en témoins fantastiques de la "vérité rationnelle" chez les Yahous occidentaux, permettra de vérifier la fécondité du premier principe de la simianthropologie, qui n'est autre qu'une évidence première: à savoir que l'animisme verbal a caractérisé la poétique de tous les systèmes de physique sur la planète des singes. C'est ainsi que la codification éternelle et universelle des règles de la raison mathématique par un tribunal exclusivement composé de simianthropii occidentales europenses, et dont les verdicts infaillibles condamnaient une nature-citoyenne à respecter en tous lieux et en toutes circonstances un protocole cosmique de bonne conduite, a trouvé sa place dans l'éventail bariolé des géniteurs mythiques de la pensée théorique.

8 - Comment les preuves métaphoriques étaient illusoirement réfutées

On ignore pour quelles raisons précises l'instinct vital du Yahou, animal originairement très prolifique, s'est progressivement épuisé. Ce qui est sûr, c'est que, jusqu'à l'extinction complète de son espèce vers la fin du troisième millénaire, la croyance du simianthropus occidentalis selon laquelle la théorie scientifique censée rendre légale la dromomanie de la matière inanimée serait dûment testée par des expériences, était demeurée inscrite dans son code génétique. Tous nos ascendants s'imaginaient donc que c'était bel et bien la loi en personne, ut ita dicam, qu'ils vérifiaient à tous coups au banc d'essai des choses. Leur esprit strictement combinatoire était demeuré si viscéralement incapable de seulement comprendre la question que nous examinons aujourd'hui qu'ils n'auraient en rien saisi l'objet même de notre réfutation de leurs mythes verbaux si nous nous étions exprimés au milieu d'eux.

Quand les faits semblaient faire faux bond à leurs mythes et manquer leurs rendez-vous apparents avec leurs métaphores théologiques ou juridiques, les Yahous croyaient dur comme fer que leur théorie logophore avait été réfutée par les faits. Il aurait été bien inutile de leur expliquer qu'un mythe verbal étant mythologique par nature, il n'est jamais réfuté par des " preuves matérielles", mais seulement pas sa propre déraison, les expériences ne rencontrant jamais et en aucune circonstance, sa parole; car seules les redites régulières du monde donnent l'illusion d'une légalité des faits observés. Les Yahous réfutaient leurs théories comme les croyants réfutaient quelquefois l'apparition de la déesse Marie: non point en alléguant qu'il ne saurait exister des apparitions, mais en faisant valoir qu'en l'espèce, les témoins étaient peu sûrs, ou que ce n'était pas la saison des apparitions, ou que le miracle faisait double emploi avec un autre survenu non loin de là. Le simianthropus occidentalis sécrétait la croyance que les événements rencontreraient des "lois" et des "principes", donc des signifiants, comme les théologiens sécrétaient des preuves de l'existence de Dieu.

Mais était-il démontré par la génétique que le Yahou était entièrement inconscient du caractère métaphorique de tout langage intelligible qui serait attribué à l'univers matériel? Etait-ce à son tour par un verdict de la nature qu'il qualifiait de "verdict implacable de la nature" la "vérification logico-empirique" qu'il s'imaginait en faire, comme si le signifiant - la "logique", à titre de logos rationnel du monde - eût été le héraut de l'événement matériel, à la manière dont le mûrissement des blés avait été, à l'origine, le porte-voix patenté du soleil?

9 - Évolution ou mutations ?

Des simianthropologues de réputation mondiale se sont opposés avec éloquence et passion à ces vues. Ce ne fut pas l'un des moindres intérêts du Congrès de Laputa d'entendre leurs propos. Car ils ont fait valoir aux bio-généticiens invétérés du cerveau que si la cécité apparemment invincible du Yahou l'avait toujours empêché de séparer, par l'analyse critique, les expériences muettes, d'une part, du discours de leur prétendu "sens rationnel" d'autre part, nous n'aurions aucune chance de jamais observer un progrès continu entre le cerveau tout projectif de nos ancêtres et le nôtre.

Mais MM. Strumpf et Niederwald ont donné la réplique à ces évolutionnistes impénitents, en leur rappelant avec force que notre cerveau actuel a été subitement et entièrement délivré des idoles abstraites que la pensée technique de nos ancêtres avait engendrées dans leur langage; et qu'une si grande victoire sur la pensée magique de type idéaliste était donc résultée d'une brusque mutation génétique, dont les voies mystérieuses n'ont pu encore être découvertes. Qui niera, se sont-ils écriés, que la notion de déité cérébrale exige un regard transanimal? Qui contestera que le changement fut qualitatif par nature, et qu'il fut radical précisément pour ce motif? Nul ne saurait soutenir que l'espèce de philosophie dialectique à laquelle les civilisations ventrales du simianthrope avaient donné la parole étaient demeurées étrangères à la psycho-critique des démonstrations mythologiques, puisque ces civilisations avaient cru réfuter des songes avec des faits, et non point par la seule connaissance des songes en tant que tels.

Aveuglés par leurs preuves mêmes, ces cultures n'avaient donc pu que renforcer sans cesse leur idolâtrie congénitale à l'égard de leur système probatoire et elles s'étaient portées d'abord à l'adoration de plusieurs dieux, puis d'un seul, et enfin de leur langage, tellement elles ne pouvaient accepter le mutisme de l'univers. C'est pourquoi leur culte demeurait païen; car elles immolaient inlassablement les routines aveugles du monde sur l'autel de leurs discours. C'était une science liturgique et aveuglément sacerdotale.

S'il existait un lien quelconque entre le simianthrope et l'homme, répétaient les mutationnistes, on trouverait nécessairement quelque germe, même imperceptible, du second dans le premier. Et ils s'écriaient en choeur: "Qu'on nous le montre donc, ce germe! Et, à supposer qu'on le trouve, comment expliquez-vous qu'au début du troisième millénaire, des cerveaux d'une tout autre nature sont subitement apparus chez quelques individus? Ces cerveaux-là ne sont-ils pas différents des anciens, non point par leurs prouesses combinatoires, que nous confions désormais à des machines à calculer, mais par leur regard nouveau sur la nature même du leurre animal?"

10 - Spinoza et le concept de chien

A ces arguments, les adversaires de notre spécificité absolue et de notre transcendance divine ont opposé une fin de non-recevoir catégorique. Ces apôtres de notre continuité ont allégué que quelques philosophes véritables seraient déjà apparus dans les sociétés pré-humaines, et qu'il existerait même des preuves incontestables que ces premiers penseurs auraient décrit le rôle et la nature des idoles verbales qui capturaient l'entendement de leurs congénères. Ces Yahous auraient pratiqué la souveraine dérision des sages, et ils se seraient exclamés, au spectacle de l'entendement malade de leur espèce: nomina, numina - les mots sont des dieux.

Les bio-généticiens leur ont répliqué en scandant: "Des noms, des noms, des noms!" Car si, en ces temps reculés, des précurseurs de notre intelligence visionnaire avaient existé parmi les animaux aveuglément efficaces et capables seulement de démonter les mécanismes de la nature, comment leurs intuitions géniales auraient-elles pu se faire entendre? Sur toute la terre, les bêtes pseudopensantes portaient alors unanimement aux astres leur cuisine et leur politique; depuis la nuit des temps, elles prenaient leurs prédictions assurées pour des signes certains du sens de l'univers.

M. Zimmerman s'est alors levé pour signaler, à la stupéfaction générale, qu'il avait retrouvé la trace d'un préphilosophe, un certain Spinoza, lequel aurait écrit: "Le concept de chien n'aboie pas". Par cette formule lapidaire, ce pré-mutant aurait suggéré que les dieux des Yahous n'étaient encore que des mots; et même que les véritables idoles n'étaient autres que les mots.

Cette interprétation a paru décontenancer un instant les bio-généticiens de notre cerveau. Mais elle a semblé si exagérément favorable aux anthropopithèques que le Congrès s'est cruellement divisé sur cette question. Une minorité d'évolutionnistes impénitents a maintenu, contre vents et marées, la thèse inouïe selon laquelle il aurait bel et bien existé, dans le passé, quelques rarissimes Yahous dans l'encéphale desquels une lueur de raison véritable serait apparue; et cette flamme vacillante aurait suffi pour que la pensée se séparât de l'expérience et que ces deux instances ne fussent plus ligotées l'une à l'autre par les hiérogamies fabuleuses qui rendaient les signifiants yahouiques invinciblement consubstantiels à la matière.

M. Zinoviev est alors intervenu pour une communication très attendue et qui a fait scandale. On savait déjà qu'au cours des siècles, le Yahou s'était peu à peu élevé jusqu'à découvrir que les nombres ne sont pas inhérents aux choses. Mais il faut se souvenir que cette première conquête méta-zoologique du cerveau animal ne s'était imposée que très tardivement. En vérité, jusqu'à la fin du dix-septième siècle, les sciences mathématiques du Yahou étaient demeurées profondément pythagoriques. Mais avec Newton, l'espèce de physique logophore à laquelle cette espèce avait accordé sa confiance pendant plus de deux millénaires avait soudainement buté sur la découverte incroyable que les corps célestes sont régis par des forces certes calculables, donc prévisibles par la magie des nombres, mais que les chiffres les plus sûrs ne fournissent en rien le secret de ces forces et ne leur confèrent aucune compréhensibilité véritable.

11 - M. Zinoviev et le perroquet Alex

Or, M. Zinoviev a révélé aux congressistes stupéfaits les résultats de ses expériences sur Alex, un perroquet gris: non seulement cet animal miraculeux pouvait apprendre à compter jusqu'à dix, mais il était parvenu, après plusieurs années d'exercice assidu, à comprendre que les nombres n'ont aucun rapport ontologique avec les objets dont ils servent à désigner la quantité.

En effet, M. Zinoviev a commencé par faire compter séparément quatre pailles et six bouchons à l'oiseau. Puis il a présenté progressivement au volatile intelligent des objets nouveaux, mais quelconques, dont le surdoué desvolatiles est parvenu peu à peu à exprimer le nombre; et enfin, l'oiseau merveilleux a désigné le nombre total des objets hétéroclites étalés sous ses yeux. Alex avait bel et bien découvert la neutralité des nombres et leur indifférence à la substance des choses. Car il avait fait entièrement abstraction des objets réels exposés en désordre devant lui pour n'observer qu'une quantité sans rapport avec lesdits objets en eux-mêmes.

M. Zinoviev a alors fait valoir à un Congrès sidéré par tant d'audace que si une telle expérience épistémologique pouvait réussir avec un perroquet gris, il ne devait pas demeurer éternellement impossible de faire comprendre aux Yahous que les théories mathématiques de l'univers ne révèlent en rien l'essence du cosmos et que toute raison qui "soumet" les forces de la nature au langage de la logique des équations ressortit à la pensée zoologique. Les Yahous possédaient sûrement la capacité génétique de dépasser en intelligence le perroquet gris; et leurs facultés innées leur permettaient de se hausser jusqu'à comprendre que la nature de ces forces n'est pas davantage concernée par les mathématiques pures que le nombre trois ne révèle quoi que ce soit de la nature de trois pommes, de trois bouchons ou de trois pailles.

12 - L'intervention du Président du Congrès

Le Président du Congrès, M. Dupont-Durand, est alors intervenu pour remarquer avec force que si quelques mutants avaient réellement fait leur apparition parmi les simianthropes, ils auraient été aussitôt cloués au pilori de la noétique zoologique officielle. Il eût donc été impossible, à l'en croire, qu'ils pussent jamais faire école et qu'on se souvînt seulement de leurs rares écrits ou de quelques paroles sensées qu'ils auraient pu prononcer par hasard. Une espèce dans le cerveau de laquelle toute séparation critique entre les faits et les signifiants censés les animer avait été rendue impossible par le type même de connaissance dite "expérimentale" du réel et du sens, ne pouvait accomplir que des exploits verbaux et d'avance confondus au prestige du sonore. Puisque, chez les pré-pensants, la pierre qui tombait aveuglément dans le vide était le signe de sa logique, donc d'un signifiant rationnel prétendument "objectif" et qui passait pour inhérent à la substance pierreuse, celle-ci était censée rendre un éloquent témoignage numérique à la parole rassurante qui l'animait; et la "légalité" réconfortante de son comportement passait nécessairement pour immanente à sa matière.

Et le Président de poursuivre d'un ton passionné: "Il est définitivement établi par les fondateurs de notre science simianthropologique que les pré-humains ne pouvaient se résoudre à ce que la nature ne dît mot. Et maintenant, nous voyons se dresser devant nous des navigateurs qui semblent oublier les principes mêmes de notre science. N'a-t-il pas été mille fois démontré que les Yahous n'étaient que des enfants terrorisés par le cosmos? Qu'il leur fallait donc découvrir à toutes forces quelque interlocuteur dans l'immensité et dans l'éternité? Aussi s'agrippaient-ils aux astres et aux dieux, qu'ils tenaient pour des êtres non seulement parlants, mais soucieux de les materner en retour. Aux côtés de leurs sorciers, ils mettaient une frénésie d'abandonniques et de désespérés à se lover dans le sein de l'univers et à le faire retentir, en magiciens, du bruit de leurs cités et de leurs affaires".

Cette vigoureuse intervention du Président n'a pas été du goût de tous les congressistes. Plusieurs intervenants ont fait valoir, avec une indignation contenue, qu'il n'appartenait pas aux instance dirigeantes du Congrès de peser sur les débats dans un esprit dogmatique, et que la minorité avait le droit de contester l'orthodoxie, si dissidentes que ses thèses parussent aux yeux de la simianthropologie traditionnelle. Ces propos ont recueilli les plus vifs applaudissements.

13 - De la structure théologique de la théorie scientifique

Puis ce fut à M. Wladimir Ostronikov de prendre la parole. Sa communication a fait grand bruit à Laputa. Les participants lui ont su gré d'avoir éclairé d'une lumière inattendue la question, qui était demeurée jusque là très obscure et très controversée, des rapports étranges que les Yahous avaient tissés entre la magie qui remplissait leur théologie et celle qui remplissait leurs théories scientifiques. En effet, cette espèce croyait presque unanimement en l'existence d'un grand Manitou, qu'elle colloquait fermement hors de l'univers, et de préférence dans les nues, mais sans pouvoir préciser en quel lieu le localiser, puisque ce sorcier suprême n'avait pas de corps et paraissait doté d'ubiquité. Elle le divisait, de surcroît, entre trois dieux distincts, tout en le proclamant unique et solitaire.

Le premier des trois était un certain principe tout puissant, chargé de régner sur l'univers et de le régenter tantôt sans partage et à sa guise, tantôt aux côtés d'un gigantesque rival, avec lequel il avait maille à partir et qu'il finirait, disait-on, par vaincre dans une dernière bataille. Le second était un fils de ce principe absolu. Les Yahous le chargeaient d'illustrer concrètement l'omniprésence et l'omnipotence du souverain embarrassé qui lui avait donné le jour. A ce titre, cette deuxième divinité, qui avait été proclamée égale à la première aussi bien en dignité que substantiellement, était une sorte d'expérimentateur universel des volontés empêtrées du premier. Ce duumvirat fabuleux s'enrichissait d'un troisième personnage cosmique, une sorte d'esprit chargé d'assurer l'étroite liaison et la parfaite entente entre le principe invisible et son action observable en ce monde.

On sait que la simianthropologie avait étudié depuis longtemps la structure et la signification politique de cette triple divinité, qui semblait n'avoir pas de secrets pour notre savoir. Or, M. Ostronikov a renouvelé la question en montrant que la théorie scientifique des Yahous reproduisait fidèlement ce modèle théologique de leur perception du monde; car, chez eux, l'expérience scientifique incarnait la théorie. On peut dire qu'elle la faisait voir et toucher en tous ses faits et gestes, au point qu'elle l'égalait en force, en dignité et en majesté. Comment se faisait-il que la théorie et l'expérience fussent consubstantielles l'une et l'autre par la décision souveraine des savants yahouiques, comme le Père céleste et son représentant direct sur cette terre l'étaient par la décision non moins souveraine des Conciles?

Quelle était la signification politique, donc l'utilité pratique de cette providentielle confusion? Pourquoi les Yahous étaient-ils intraitables sur ce point de leur doctrine scientifique et théologique? Car tous ceux qui prétendaient que la théorie était seule vraie se voyaient accusés de l'hérésie des Nestoriens et frappés incontinent d'anathème; et tous ceux qui prétendaient, à l'opposé, que l'expérience seule disait la vérité, étaient accusés de l'hérésie contraire d'Eutychès et brûlés vifs sur l'heure. Mais ceux qui soutenaient que la théorie scientifique et l'expérience, son égale, se mélangeaient donc nécessairement, qu'il ne fallait pas les séparer l'une de l'autre, et même qu'il fallait les unir, étaient également de fieffés hérétiques. Car ces deux instances de la connaissance pouvaient bien paraître se rencontrer sur le terrain, elles n'en demeuraient pas moins aussi séparées en leur essence, et dans l'esprit qui les contemplait, que le créateur de son fils et le dieu de l'homme, bien que personne n'eût jamais expliqué, parmi les simianthropes, ru pourquoi la mixture ne prenait pas, ru pourquoi elle semblait prendre.

14 - De la structure politique de la théologie et de la science

M. Ostronikov en a conclu que les Yahous possédaient déjà une lueur suffisante de raison pour se poser des questions qui les embarrassaient, mais bien insuffisante, hélas, pour les faire rire de leurs réponses. C'est ainsi qu'il leur arrivait quelquefois de séparer les choses du langage qui leur servait à la fois à les désigner et à les rendre, croyaient-ils, intelligibles; mais comment les choses et les mots concluaient ensuite des alliances dans leur têtes, afin d'engendrer des signifiants de la nature en leur esprit, ils ne pouvaient l'apercevoir. C'est pourquoi ils demeuraient incapables de rassembler, dans une seule et même réflexion, la critique de leur mythe religieux et la critique de leur mythe scientifique. La racine de leur faiblesse était le refus de leur déréliction dans l'étendue, donc leur panique profonde. C'est pourquoi, entre leurs expériences et leurs idées, ils étaient la proie de la nuée de leurs sorciers. Or ceux-ci ne manquaient pas d'adresse. Car s'ils disaient que leurs idées pures étaient vierges et non maculées par l'expérience, c'était afin de maintenir le pouvoir politique bien séparé de la foule; et s'ils disaient que l'expérience pure était souveraine et indépendante de toute théorie, c'était afin d'opposer les individus et le monde contingent aux prétentions dominatrices des principes; et quand ils faisaient convoler en justes noces leurs signifiants angéliques avec la confusion des choses particulières, c'était afin de se donner un régime politique séraphico-réaliste, qu'ils appelaient démocratie, et qui les rendait irrémédiablement boiteux.

15 - Premiers conclusions du congrès de Laputa

Quelles conclusions générales pouvons-nous tirer d'ores et déjà des travaux du Congrès de Laputa? La première me paraît d'ordre spirituel. Car, depuis un millénaire, l'étude des cerveaux de nos ancêtres, à laquelle les Strudelkampf, les Chrzaszcz, les Zinoviev et les Ostronikov ont apporté de nos jours des contributions si nouvelles et si décisives n'a cessé de consolider nos élévations transanimales. Nous avons appris à magnifier notre solitude dans le silence de l'univers et à nourrir notre espèce de grandeur du spectacle de notre petitesse plutôt que du gigantisme qui permettait aux Yahous de faire de leurs erreurs le marchepied de leurs Olympes. Que penser de l'esprit créateur de notre civilisation, celle qui n'est apparue qu'avec les premiers cerveaux pour lesquels les atomes danseurs ne sont pas davantage dotés d'une parole théorique qui les rendrait "rationnels" dans le vide éternel que les cieux d'autrefois n'étaient habités par les feux? Qu'avons-nous fait de la découverte du sens exclusivement humain de notre puissance?

En vérité, nous sommes désormais taraudés par une quiétude grandissante. Car nous ne cessons de nous poser la question essentielle qui nous a divisés à Laputa - celle de savoir si le simianthrope est un animal évolutif ou si nous appartenons à une espèce entièrement nouvelle. Beaucoup, parmi nous, s'en tiennent à la thèse officielle : si nous prévoyons , aujourd'hui à coup sûr les chemins aveugles qu'emprunte la matière dans l'infini cosmique, ce progrès de notre lucidité n'aurait été rendu possible qu'à partir de l'instant où une certaine modification de notre code génétique aurait provoqué l'heureux surgissement, parmi nous, des premiers animaux capables d'étudier l'inconscient de la notion, autrefois souveraine, de "raison expérimentale". Ce serait la psychanalyse transcendantale à laquelle nous sommes parvenus à soumettre le vocabulaire scientifique trop candide de nos ancêtres qui nous aurait convaincus de l'impossibilité, pour l'homme, de jamais expérimenter autre chose que des faits nus. Aussi longtemps que l'esprit de nos ascendants croyait constater une "obéissance" - comme ils disaient - du monde au langage de leurs sciences théoriques, aucune véritable philosophie de la grandeur tragique du trans-simianthrope ne pouvait naître et se développer.

Comme il arrive souvent dans les rencontres internationales, la motion finale du Congrès de Laputa a tenté de résoudre la difficulté en noyant le poisson: que le Yahou ait été un trans-simianthrope virtuel ou qu'il soit demeuré un ,singe invétéré, ce ne serait plus, de nos jours, qu'une question toute secondaire, qu'il appartiendrait la seule archéologie biologique de résoudre et qui ne devrait plus soulever les passions, puisque notre cerveau actuel l'aurait désormais privée de tout véritable intérêt. N'est-ce pas un fait reconnu par tous les historiens de notre raison que la mutation encéphalique qui est survenue chez de nombreux Yahous au début du troisième millénaire s'est révélée héréditaire et qu'elle a conduit à l'élimination progressive des diverses espèces d'anthropopithèques qui survivaient parmi nous?

L'évidence que cette mutation s'était produite chez quelques rarissimes spécimens du néolithique supérieur ne démontre-t-elle pas que les miracles biologiques ne sont féconds que si leur environnement culturel est capable de les rendre exploitables - comme la conquête de l'Amérique par les Vikings était demeurée stérile, alors que celle de Christophe Colomb a changé la marche du monde? Depuis qu'un nouveau type d'expériences scientifiques a pu être mené à bien par une science spectatrice des idoles proprement mentales qui nourrissent le leurre animal, les derniers modèles connus du simianthrope ne se sont-ils pas trouvés relégués, par la force des choses, parmi les humbles travailleurs de nos sciences pratiques? Celles-ci n'ont-elles pas été purgées, à nos yeux de visionnaires, des dernières traces de la cosmologie théologique qui paralysait leur vocation à l'établissement exclusif des faits exacts?

Aussi serait-il vain de reprocher au Congrès de Laputa de s'être contenté de nous rappeler comment notre pensée est devenue notre nouvelle conscience, et l'autorité capable de peser notre condition méta-zoologique; et comment notre intelligence libérée nous a élevés à la dignité des esprits enflammés par leur déréliction dans un incompréhensible univers. Mais est-il démontré pour autant que l'élévation de notre lucidité à une incandescente ignorance aurait été la conséquence logique d'une grâce génétique, qui nous aurait permis de manger avec modestie et sérénité les fruits de l'arbre du bien et du mal? Est-il démontré que nous sommes enfin devenues pareils aux dieux? En vérité, nos ancêtres ne nous lâchent pas d'une semelle; et nous ne cessons de nous interroger sur eux avec angoisse, tellement la question soulevée par MM. Zimmermann et Zinoviev demeure vivante dans nos esprits.

16 - La bombe atomique et la réflexion anthropologique

En premier lieu, nous ne savons pas, au juste, en quoi nous sommes des dieux. Nous voyons surtout que les dieux des simianthropes étaient des nains, et qu'ils étaient à l'image et ressemblance de ces animaux. Ce n'étaient que de grossiers esprits politiques; et nous avons observé les ruses cousues de fil blanc à l'aide desquelles ils aveuglaient les Yahous afin de se faire obéir et adorer.

En second lieu, nous avons été troublés par les derniers orateurs du Congrès, qui avaient mené un combat d'arrière-garde pour tenter d'empêcher le vote final d'une motion de synthèse anesthésiante par la majorité des congressistes. En effet, les évolutionnistes étaient revenus à l'assaut avec une idée neuve, qui aurait pu concilier leur thèse avec celle des généticiens. Le prodige incroyable, disaient-ils, qu'avait été l'accession soudaine de nombreux simianthropes à une raison capable de démythifier la notion même d'"expérience probatoire" aurait été puissamment favorisée par la découverte, dans la seconde moitié du XXè siècle, de la bombe atomique dont les Yahous avaient doté vaillamment leurs armées; car ils étaient tellement stupides qu'ils voyaient dans leur suicide universel une forme possible de la guerre impitoyable qu'ils se faisaient les uns aux autres depuis les temps les plus reculés.

Mais de nombreux Yahous avaient été terrorisés à tel point par cet engin que sa folie aurait agi sur leur capital génétique et qu'ils auraient commencé de quitter leur condition de pauvres anthropopithèques. Une solitude nouvelle de leur conscience aurait alors germé en leur embryon d'intelligence. Ils auraient découvert qu'aucune divinité, ni transcendante au monde, ni immanente aux choses, ne pouvait les délivrer de leur responsabilité entière et exclusive d'assurer leur survie par leurs propres moyens mentaux, ou de provoquer eux-mêmes leur totale destruction; alors ils se seraient vus en quelque sorte condamnés, par la découverte de leur abandon pascalien dans l'étendue, à affronter enfin leur tâche essentielle, celle de définir tout seuls le bien et le mal sur leur île vouée au "silence des espaces infinis".Bref, ils en auraient ressenti une épouvante tellement salutaire que leur potentialité à devenir des hommes en aurait été brusquement fécondée; et leur code génétique aurait subi une modification bienheureuse par l'effet d'un choc psychologique aussi violent.

Alors quelques Yahous isolés auraient tenté, pour la première fois, d'observer la couleur, l'odeur, la chair, le rythme et la substance des idoles verbales que, depuis les Éléates, leur espèce introjectait dans la matière inanimée; et ils auraient découvert que leur grandeur virtuelle et leur petitesse réelle sous le soleil se résumaient à connaître ou à ignorer leur responsabilité morale dans le mutisme de l'espace mystérieusement imbriqué dans le temps et du temps mystérieusement imbriqué dans l'espace.

Mais comme ces animaux ne possédaient pas encore la sorte de distanciation visionnaire qui nous permet d'observer désormais de l'extérieur, et comme en étrangers, le fonctionnement du cerveau animal - car notre philosophie s'est rendue spectatrice des encéphales, comme Balzac l'était du destin de ses personnages - les généticiens sont demeurés de bois; et ils ont accusé les évolutionnistes nouveaux de n'être que des Barons von Münchausen de l'anthropopithécantologie. J'entends encore M. Florens, chef de file des biologistes, s'écrier: "Comment l'angoisse, même extrême, qui serait née, chez le Yahou, avec le danger de son auto-extermination massive, aurait-elle pu conduire soudainement une portion importante de l'espèce simianthropique a observer de Sirius ses méthodes de pensée ataviques et à se déconnecter des preuves stomachales dans lesquelles sa raison était enfermée depuis la nuit des temps? A vouloir refuser le miracle génétique, vous êtes conduits à invoquer un miracle psychologique - et vous aboutissez à deux moitiés de miracles, l'un psychique, l'autre mutationniste, que vous mettez ensemble pour une étrange décoction".

A cela, M. Zimmerman répliquait: "Vous semblez ignorer que les simianthropes, tout simianthropes qu'ils fussent demeurés, avaient fini par découvrir que leur course à la mort leur coûtait trop cher et qu'elle était inutile, puisqu'elle leur donnait lés moyens de s'auto-exterminer plusieurs milliers de fois, alors qu'en bonne et saine logique, une seule suffisait".

"Vous voyez bien - reprenait M. Florens - que les simianthropes n'ont jamais porté un vrai regard sur eux-mêmes et qu'ils n'ont évité leur anéantissement collectif qu'à l'aide de leur raison calculatrice, sans qu'une étincelle d'humanité véritable les ait jamais motivés véritablement."

17 - Les premiers Orphée de l'intelligence

Pour ma modeste part, je ne puis me résoudre à partager l'opinion des généticiens, bien que la majorité des simianthropologues d'aujourd'hui se recrute dans leurs rangs. Comment admettrais-je que seule la chiquenaude initiale d'une mutation brusque et bienheureuse de notre code génétique ait pu engendrer le cerveau philosophique de notre humanité devenue soudainement méditante? D'abord, j'ai découvert quelques pré-pensants, moi aussi, avec l'aide de mes illustres collègues, MM. Zimmerman et Zinoviev. Un certain Augustin d'abord, qui avait eu l'audace de se demander si la grâce divine était surajoutée au simianthrope par un plaquage artificiel ou s'il fallait la considérer comme immanente à notre nature.

Or, contrairement aux thèses de certains théologiens du péché originel, il semble que ce saint n'ait pas privé Adam de toute grâce innée après sa chute. La question de la nature de notre intelligence, qui est notre seule grâce véritable, ne se pose-t-elle pas exactement dans les mêmes termes? Nous est-elle tombée du ciel de nos chromosomes nouveaux ou bien est-elle virtuelle chez l'animal? Nos bio-généticiens ne manquent-ils pas de charité et de générosité de coeur à l'égard des Yahous, en les vouant à la cécité totale? Ne se montrent-ils pas ingrats pour les mutants de la préhistoire, tués par la sottise de leurs congénères? Ne faut-il pas saluer les martyrs de notre cerveau qui étaient apparus antiquissimis temporibus et qui avaient fait preuve du même esprit évolutionniste que les premiers chrétiens, changés en bourreaux des idoles anciennes les plus stupides - ce qui leur avait permis de leur en substituer une autre, qu'ils étaient parvenus à rendre de plus en plus intelligente au cours des siècles?

Mais nous ne sommes pas près de guérir de la scission épistémologique qui est apparue avec tant d'éclat au Congrès de Laputa. Les généticiens ne prétendent-ils pas, maintenant, que la preuve la plus irréfutable de ce que l'angoisse atomique n'aurait été pour rien dans l'éveil de l'intelligence véritable de l'humanité d'aujourd'hui, c'est que, loin d'avoir porté l'esprit du Yahou à la contemplation de sa misérable condition cérébrale, la peur panique de cet animal devant l'arme suicidaire née de ses mains avait seulement provoqué une crise profonde et désastreuse de son identité? Alors, un nihilisme affolé s'était emparé de son microscopique granule de conscience ce qui n'a pas manqué de confirmer, aux yeux des généticiens, la grande fragilité de la constitution psychique de ce pauvre animal.

Aussi les généticiens ont-ils beau jeu de soutenir, aujourd'hui encore, que les simianthropes avaient été si cruellement frappés par la révélation de leur responsabilité cérébrale et par la découverte qu'ils ne pouvaient se fier à rien d'autre en ce monde qu'à leur propre espèce de raison infirme pour se délivrer de la pulsion de mort qui habitait leurs gènes, que l'immense majorité d'entre eux avait bien cru que l'univers leur était tombé sur la tête; alors, comme à l'accoutumée, ils s'étaient rassemblés pour se cacher tous ensemble sous leurs tapis à prières en poussant de grandes clameurs mêlées de dévotions et de gémissements publics.

Ce pitoyable spectacle n'était-il pas la preuve que seuls des cerveaux d'une espèce nouvelle pouvaient croître et s'épanouir dans la lucidité trans-animale? Ne faut-il pas être né homme pour conquérir, dès l'enfance, la souveraineté intérieure qui nous permet d'assumer désormais, dans la joie de la lucidité, les glorieuses responsabilités morales que les pauvres Yahous déléguaient si peureusement à leurs Olympes? J'avoue que de tels arguments ébranlent ma religion d'évolutionniste impénitent. Et pourtant, les pré-mutants que j'ai cru observer ne considéraient-ils pas déjà que leur désespoir, né de la "sécheresse" de leurs âmes, était à la fois le signe de la "nuit obscure" de leur entendement, dans laquelle ils étaient plongés, et le signe de leur attente de la clarté du jour? Une terrible épreuve initiatique n'est-elle pas décelable chez les premiers Orphée de l'homme, et leur géhenne n'a-t-elle pas fait germer pendant des siècles la lumière qui se cachait au plus profond de leur chair?

18 - Kant, Heidegger et le " ni Ange, ni Bête " de Valéry

Mais comment m'évaderai-je jamais de l'enfer qui tantôt coupe tous les ponts entre notre cerveau actuel et celui de nos ancêtres, ce qui blesse notre charité et offense notre pitié, tantôt nous plonge dans le désespoir de ne découvrir aucun lien véritable entre la raison des simianthropes et la nôtre, au point que l'idée même d'avoir pu ressembler, dans un lointain passé, à ces esclaves de leurs idoles, nous remplit d'horreur et d'effroi? En vérité, depuis que s'est clos le Congrès de Laputa, le combat fait rage, dans nos rangs, entre les évolutionnistes et les généticiens; et il n'y a plus de jour où ne s'allume quelque nouvel incendie entre les théologiens inspirés et les froids conservateurs du cerveau de nos ancêtres.

C'est ainsi que le chef de file des généticiens, M. Schimmer, a récemment voué aux gémonies notre éminent confrère, M. Bouteillier, coupable d'hérésie évolutionniste pour avoir prétendu créditer un simianthrope du nom d'Emmanuel Kant du titre de philosophe du fonctionnement du cerveau de ses congénères. Ce premier cartographe de la raison animale n'avait jamais rien trouvé de plus, aux yeux, de M. Schimmer, que d'attribuer à certaines catégories innées du jugement - donc à des pistes et des chemins génétiques dans le cerveau durci de cette espèce - la capacité congénitale et invétérée d'engendrer une prétendue intelligibilité des phénomènes, laquelle aurait été à la fois immanente à ces derniers et immanente à la logique spontanée de la bête. Par cet exploit, Emmanuel Kant n'avait donc que substitué aux dieux éloignés dans les nues et insaisissables des Yahous des oracles génétiques tout conceptuels, et fieffés juristes au demeurant. Ne disait-il pas: "Nous ne pouvons comprendre la phrase: "Quand le soleil brille, la pierre chauffe!", car nous ne découvrirons jamais le lien logique entre le soleil et la pierre, quand bien même nous analyserions à l'infini l'un et l'autre. En revanche, quand nous disons enfin: "Le soleil chauffe la pierre", nous introduisons la causalité, qui rend intelligible le phénomène"?

Ah! le mirifique sorcier! "Approchez, Mesdames et Messieurs, écrit R. Schimmer, et voyez comment la catégorie fameuse de la causalité agit entre la pierre et le soleil! Admirez ce totem merveilleux, cette arme suprême des magiciens, cet élixir de compréhensibilité." Mais il est avéré que les "catégories" du jugement des Yahous ne sont jamais vérifiées, en réalité, que par le baptême de leurs expériences dans l'eau de leurs métaphores. Pour congénitales que se prétendent leurs liturgies, elles n'en demeurent pas moins soumises, dans leur esprit, au banc d'essai de la matière, de sorte qu'elles la rencontrent immanquablement par le miracle de leur parole, qui réassujettit leur cerveau au tribunal des choses prétendument parlantes.

Mais nos évolutionnistes ne se tiennent pas pour battus. Moi qui figure modestement dans leurs rangs, je n'ai pas dit mon dernier mot. Car nous avons découvert un autre pré-mutant, qui aurait, pensons-nous clairement signalé la nature circulaire de la preuve du Docteur Kantius, car il aurait écrit en toutes. lettres: "La démonstration consiste donc à montrer que les principes de l'entente ment pur ne sont possibles que grâce à ce qu'eux-mêmes doivent rendre possibles". Et d'ailleurs, ce premier cerveau proprement humain aurait cogité de la manière que voici: "La phrase: La science ne pense pas, n'est pas un reproche, mais une simple constatation de la structure interne de la science".

Bien qu'aucun Yahou n'eût compris un traître mot de ce que cet Heidegger (1) avait voulu dire, celui-ci l'avait pourtant bien clairement dit! Mais j'avoue ne savoir que répondre aux généticiens qui nous ont fait observer que ce prétendu philosophe ne refusait la parole circulaire aux choses, telles que la science des simianthropes les mettait en ordre, qu'à seule fin de leur redonner ensuite la parole avec davantage de force qu'auparavant, par le relais, cette fois-ci, de leur "être", sorte d'oracle censé habiter leur tréfonds. Ce philosophe croyait dur comme fer que le cerveau véritable avait pour mission spirituelle de découvrir le mystérieux locuteur, qui se serait tapi dans la matière - l'"être" du monde! Aussi l'entendement de ce devin était-il seulement à la recherche d'un nouveau substitut de la divinité, qui donnerait au cosmos tout entier l'âme magique que les autres Yahous attribuaient depuis deux millénaires à une divinité séparée du monde. Il est donc évident, nous disent les généticiens que, nous autres évolutionnistes, nous nous trompons une fois de plus; car c'était un progrès relatif d'avoir du moins retiré la parole aux choses, afin de l'attribuer à une idole distincte de la matière; et c'était une terrible régression, en revanche, de revenir à la religion aveugle des premiers simianthropes, qui avaient cru que les astres et la terre étaient habités par des dieux. Et pourtant, une force invincible me rend confiant en mon hérésie. L'armée des généticiens a beau nous ridiculiser par ses railleries les plus cruelles, je crois toujours que le Yahou est capable, dans sa ténèbre, de recevoir la lumière de l'intelligence; car il n'aurait pas été écrit, chez les simianthropes, que ceux-ci "ne l'ont pas reçue" s'ils n'avaient été habités, à leur corps défendant, par le pouvoir étrange de la refuser, donc d'en pressentir la clarté. Et je me répète la prière du philosophe:


Une Figure vint à la lumière
Dans la lumière.
Et Il regardait de toutes parts.
Et celui-ci n'était "Ni Ange, ni Bête
."(2)

1. Martin Heidegger, Qu'est-ce qu'une chose? trad. Reboul et J. Taminiaux, Gallimard 1971, pp. 230-231.
2. Paul Valéry, Paraboles pour accompagner douze aquarelles de PA.
Lesart; Pléiade, t. I, pp. 197-201.

12 mars 2002