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Section Penser la méthode historique
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La crise de la science historique
in Le Portique , 1er septembre 2001

 

Résumé: Une histoire de notre cerveau qui s'inscrira dans la postérité de Darwin et de Freud devra rendre compte de l'origine zoologique de nos mythes religieux. L'article étudie le meurtre sacré chrétien tel qu'il est théorisé par le dogme eucharistique. L'auteur pose les prolégomènes de son anthropologie historique en six volumes, à paraître prochainement.

Kurzer Inbegriff : Die anthropologische Geschichte unseres Gehirns muss in der Nachkommenschaft Darwin's und Freud's dargestellt werden um den tierischen Ursprung des religiösen Mythus zu bilden. Der Artikel studiert den heiligen Mord auf dem Altar der Christenheit in seiner dogmatischen Lehre der Verwandlung des Brotes und des Weines in den Leib und das Blut Christi (Transsubtanzifierung). Die Prolegomena einer neuen Wissenschaft der Menschheit in sechs Bänden werden hier zum erstenmal veröffentlicht.

résumé en anglais *, en espagnol *et en latin *.


1 - L'irréflexion n'est pas le drapeau de la liberté
2 - Je suis né en Afrique de l'Ouest il y a deux millions d'années…
3- Notre condition de transfuges de la zoologie
4 - Puis-je connaître la généalogie de mon encéphale dédoublé ?
5 - Nos carnages sacrés
6- L'animal livré au fabuleux mental
7 - L'histoire parallèle de notre idole et de nous-mêmes
8 - Du décryptage de nos massacres rédempteurs
9 - A la découverte de l'idole
10 - Psychanalyse de l'eucharistie
11 - Le meurtre homéopathique
12 - Notre idole et nous
13 - Penser la science historique
14 - Pour un discours de la méthode


1 - L'irréflexion n'est pas le drapeau de la liberté

Depuis 1991, j'ai consacré mes forces à élaborer une anthropologie historique dont le lent mûrissement théorique ne me permettait pas de publier les volumes isolément parce que la maturation progressive de ma problématique m'obligeait à une mise à jour continue de sa cohérence. Et pourtant, une entreprise de ce genre voudrait mériter son inaccomplissement parce qu'une discipline armée de pied en cap serait d'une naïveté d'autant plus irréparable qu'elle aurait négligé de consacrer ses efforts à conquérir de solides fondations.

La spectrographie exploratoire à laquelle je me suis essayé traite successivement des sacrifices (tome I), des purifications (tome II), de la dogmatique (tome III), de la Réforme (tome IV), de la poétique de l'imaginaire (tome V) et de l'informatique des théologies (tome VI). Mais le caractère obligatoirement prospectif, donc nécessairement provisoire de mes travaux pourrait conduire à des méprises si un " Discours de la méthode " n'incitait succinctement le lecteur à se familiariser avec les principes et les fondements d'une science en cours d'élaboration. C'est dans cet esprit que j'ai rédigé la présente Initiation à l'anthropologie historique sous la forme d'une propédeutique brièvement commentée, afin que le premier tome de l'entreprise proprement dite puisse s'attacher d'emblée à l'analyse des événements sans avoir ni à formuler des propositions trop élémentaires, ni à s'encombrer de malentendus évitables.

Notre civilisation se divise entre deux armées : l'une veut rendre les cultures acéphales et changer l'irréflexion en drapeau de la liberté, l'autre voudrait approfondir la connaissance de la nature et du fonctionnement du cerveau humain. L'anthropologie historique et philosophique se veut consciente de ce que seule une révolution copernicienne de la méthode peut conduire la science du passé à une exploration de notre encéphale. Puisse mon modeste défrichage des prétendues rédemptions par le trépas de la pensée critique préfigurer un État que la Révolution de 1789 condamnait à devenir pensant et qui, deux siècles plus tard, a laissé ses historiens muets devant tout le siècle des messianismes idéologiques.

2 - Je suis né en Afrique de l'Ouest il y a deux millions d'années

Nous ne gardons aucun souvenir de la naissance de notre cerveau il y a deux millions d'années ; mais depuis que la nature nous a armés de la capacité de conserver la trace des exploits de cet organe, nous tentons de décrypter ses secrets et de donner un sens aux péripéties qui ont jalonné son parcours avant même qu'il se fût armé d'une mémoire. Pour accomplir un si grand exploit, nous nous mettons à l'écoute des personnages fabuleux qui ont débarqué des nues dans notre entende-ment, tantôt afin de le piloter à notre place, tantôt pour lui signaler le bon chemin avec la plus grande vigueur. Mais nous essayons également de nous passer de ces conseillers trop impérieux et de déchiffrer tout seuls l'énigme que ce réservoir de nos songes s'obstine à demeurer. Dans le même temps, il faut bien avouer qu'aucune autorité ne dispose parmi nous d'une connaissance suffisante de notre espèce de raison pour nous apostropher de l'extérieur avec compétence et nous éclairer sur notre complexion véritable: ni nos dieux ne nous expliquent nos dieux, ni notre intelligence ne nous explique notre intelligence.

Nous tirerions-nous donc de cet embarras si nous apprenions à observer de plus près les interlocuteurs imaginaire qui s'entêtent à nous di-viser entre le ciel et la terre ? Les jugements de nos chromosomes intellectifs demeurent partagés sur nos capacités de remédier au malheur de notre ignorance. Les puis-sances cogitantes qui campent dans notre tête tiennent leurs rivales pour arrogantes, mystérieuses ou aveugles. Quand nous rêvons d'apprendre à penser, notre cerveau s'enfonce seulement dans des ténèbres plus épaisses, comme si nos idoles se vengeaient de nous voir terrasser leur cécité. Depuis que nous avons chassé nos dieux, nous voudrions repousser les frontières d'un empire de la nuit qui nous torture à nous répéter: " Connais-toi ".

3 - Notre condition de transfuges de la zoologie

Nous avons découvert tout récemment notre condition de transfuges ou de rescapés de la zoologie, mais cette triste nouvelle ne nous a informés ni sur notre statut particulier, ni sur celui des idoles qui ne se sont pas laisser impressionner de se trouver si rudement congédiées. Aussi la bataille que nous livrons pour conquérir un vrai regard sur l'animal relativement pensant que nous croyons parfois être devenus ne fait-elle que commencer parmi nos savants. Quelles sont les étapes que notre boîte osseuse a suivies et quelle est la logique qui a inspiré et qui dirige encore notre évasion partielle ou manquée du règne animal? Qui nous enseigne à quitter les labours traditionnels de notre espèce, qui nous souffle la vocation de nous brancher sur l'histoire de notre évolution ? D'aucuns prétendent qu'à l'origine nous aurions tenté de nous emparer de l' homme des bois que nous étions demeurés, mais que nous aurions ensuite fait preuve d'une " timidité et d'une mollesse coupables " à l'égard de notre nature : au lieu d'entreprendre de nous métamorphoser avec une vigueur et une détermination exemplaires, nous aurions perdu la main.

Alors nous nous serions mirés dans la fallacieuse image d'un " tendre et frêle pasteur soufflant dans ses pipeaux ". Notre crime ? Nous aurions " poussé trop tôt les verrous de la porte " qui "nous aurait conduits à la civilisation "( 1). Puis, nous avons porté à une tension nouvelle notre conscience de nous trouver écartelés entre les singe et les dieux - sinon comment nous serions-nous connectés avec ravissement sur les transfigurations les plus illusoire de notre capital psychogénétique ?

1 . NIETZSCHE, La naissance de la tragédie , 8.

4 - Puis-je connaître la généalogie de mon encéphale dédoublé ?

Nous ne sommes que les otages instables de nos gènes transitoires; c'est pourquoi notre cerveau a sécrété une multitude d'idoles et que nous n'avons pas manqué de tenir sottement pour réelles pendant des millénaires avant de les remplacer par une seule. Que vaut la dernière venue ? L'histoire de nos dieux ne s'est pas achevée par la victoire de notre intelligence sur les figures flatteuses qui avaient peuplé si longtemps notre esprit. Notre cerveau n'est pas encore devenu un laboratoire sérieux de notre recherche sur les origines biologiques de nos mythes sacrés. Nous sommes des animaux angoissés de se trouver enracinés dans leur propre dramaturgie. Et pourtant, il nous faut tenter de briser les barreaux qui séparent les diverses disciplines auxquelles nous exerçons désormais notre pauvre intelligence, parce qu'elles nous répartissent sur des arpents artificiellement disséminés. Rien ne les autorise à nous disperser, puis à nous enclore chacune pour son compte dans ses règles à elle, alors que leurs procédures disjointes nous enferment dans des territoires particuliers.

Au commencement, nous avons bâti une théorie de l'origine de toute la tragédie, ce qui nous a aidés à illustrer les noces, au plus secret de nos gènes, entre deux personnages dissociés, puis fructueusement mariés : un fameux chaos n'aurait pas tardé à nous livrer à une merveilleuse harmonisation de nos forces. Mais notre conque osseuse attend encore de connaître les étapes d'un si grand prodige.

5 - Nos carnages sacrés

Avons-nous du moins conquis les armes d'une intelligence politique raisonnable ? Notre idole nous a longtemps placés sous séquestre. Aujourd'hui, nous devons confesser que notre cervelle est devenue si stérile et si superficielle que nous ne disposerons en rien d'une connaissance de nos arcanes qui nous permettrait de percer le secret de nos carnages les plus sacrés. Notre paraclet est demeuré tellement claudicant qu'il nous a conduits à de gigan-tesques massacres de nos congénères. Longtemps, nous avons rêvé d'un salut que nous avions placé sous les banderoles d'un " processus historique " boiteux. Il est traumatisant pour notre espèce de se nourrir des expérimentations titubantes que nos divinités entreprenaient sur nos gènes. Nous piétinons aux portes du fabuleux mental qui nous pilote dans les nues et sur la terre. Pourquoi notre sens rassis lui-même s'alimente-t-il de nos délires ?

6 - L'animal livré au fabuleux mental

Et pourtant, nos tragédiens sacrés ont quitté la scène de notre langage , nos opéras bien drapés ont trépassé et sont devenus tristement commémoratifs, nos sonnets ont été relégués dans nos musées, les épopées de notre verbe appartiennent à l'archéologie de nos voix. C'est que nos exploits rythmés s'enracinaient dans le sol qui les nourrissait. Si notre interprétation de notre passé animal nous est désormais dicté par l'humus sur lequel les singes anthropoïdes ont poussé, il nous faudra brûler tous les livres que nous avions crus révélés et dans lesquels nous avions consigné la fausse science de notre germination que nos idoles nous avaient enseignée.

Nous avons cessé d'écouter des voix , mais nous n'avons pas encore appris à entendre la nôtre. Sous le règne de nos dieux anciens, puis sous la panoplie du dernier arrivé de nos démiurges, les grâces que nous accordait notre sens commun passaient encore pour éclairer notre lanterne. Mais bientôt la sorte de raison que nous avions armée de nos prouesses ici bas s'est révélée trop manchote pour séduire l'entendement nouveau et étrange que couvaient nos gènes. Il nous fallait tenter de rendre relativement intelligible l'aventure d'un vivant effaré et que la nature s'est amusée à enfermer dans une cage. Nous sommes des fauves dont les songes expriment la faculté de se dédoubler dans des réflecteurs gigan-tesques et sanglants. Du coup, la chronique de nos équipées dans l'épouvante et la férocité s'est rétrécie comme une peau de chagrin : devenus les mémorialistes terrorisés de notre propre folie, nous nous sommes réduits à la portion congrue dans le cosmos.

7 - L'histoire parallèle de notre idole et de nous-mêmes

Alors, nous avons commencé d'observer d'un œil soupçonneux et donc pénétrant l'idole majestueuse dont nos ancêtres avaient accouché ; et une question toute nou-velle s'est imposée à notre encéphale, celle de savoir si notre connais-sance du fonctionnement délirant de notre cervelle était suffisamment avancée pour nous permettre d'expliquer les croyances folles que nous avions sécrétées. Pourquoi avions-nous enfanté une divinité solitaire, omnipotente, omnisciente et immémoriale, alors qu'elle se montrait aussi biphasée et bancale que nous-mêmes et notre pauvre justice ? Comme elle, nous armions et désarmions nos peuples et nos nations à l'école de notre cerveau.

Décidément, il nous faut raconter l'histoire parallèle de deux millénaires de notre idole et de nous-mêmes ; il nous faut suivre pas à pas les aventures de sa tête et de la nôtre . Notre biographie et la sienne s'épaulent ou se bousculent. C'est à tour de rôle que nous prenons le bâton du pèlerin. Nous nous imaginions narrer nos aventures tout seuls, alors que notre idole nouvelle nous collait des écouteurs aux oreilles. Nous croyions avoir vaincu des obstacles par dessus lesquels nous sautions à la manière d'un cheval bien monté. Quand nous jouions aux mémoria-listes, nous nous arrêtions à chaque bosquet, quand nous éperonnions notre monture, nous franchissions les fossés à bride abattue. La science historique était le plus endiablé de nos genres littéraires, celui qui affectionnait les siècles tumultueux parce qu'ils se prêtaient le mieux au déploiement véloce de notre cavalerie et permettait à nos régiments de fantassins de paraître se hâter sur nos champs de bataille. Mais nos historiens se sont bientôt aperçus que les événements les plus retentissants, les plus faciles à raconter hâtivement et les plus propres à captiver l'attention du lecteur pressé nourrissaient seulement le mutisme de notre embryon de pensée et que notre ignorance engrangeait nos bâillements dans l'arène du temps.

8 - Du décryptage de nos massacres rédempteurs

Ce régime de croisière de notre histoire n'a pris fin qu'à l'heure où de nouveaux États messianiques ont pris la relève des massacres rédempteurs que nos ancêtres avaient exportés en terre sainte. Nos ascendants s'enflammaient encore pour le sépulcre d'un dieu que sa mort avait rendu plus volubile que tous ses prédécesseurs. Alors, nous avons vraiment commencé de fureter dans tous les recoins de nos têtes afin de tenter d'apprendre à conjuguer le verbe comprendre. Puisque nous ignorions l'enjeu réel qui exigeait de notre entendement que nous exterminions allègrement les adorateurs des idoles de nos congénères, pourquoi, de notre côté, défendions-nous, la tête sur le billot, le prodige obstiné qui métamorphosait un morceau de pain en chair humaine et un verre de vin en sang d'un torturé à mort ? Pourquoi nous entêtions-nous à verser notre sang mêlé à celui d'un dieu sur nos autels ?

9 - A la découverte de l'idole

L'idole que nous nous étions donnée pour compagnon de route n'était-elle pas une image hypertrophiée de nous-mêmes et n'avions-nous pas des chances d'apprendre à déchiffrer nos propres secrets à radiographier la bête divinisée et si exemplairement divisée entre ses crimes et les nôtres , sa sainteté et la nôtre, ses ailes d'anges et les nôtres ? Mais quand nos progrès techniques ont porté nos meurtres au gigantisme de notre rédemption, nous ne disposions encore d'aucune simiologie sérieuse et qui aurait pu nous expliquer les ivresses auto salvatrices de nos tueries .

Du coup, nous étions menacés de voir sombrer toute science véritable de notre passé zoologique Quel est l'animal qui se fait chapitrer par l'animal qu'il est à lui-même et qu'il hisse sur ses épaules sous les traits d'un roi du déluge et des marmites de l'enfer ? Vois, leur idole ne les lâche pas d'une semelle ; elle les a accompagnés jusqu'au jour où ils ont si bien réussi à imiter ses prouesses qu'ils se sont fabriqué une bombe presque aussi ravageuse que celle du roi de leur noyade générale. Alors, ils ont regardé leur idole droit dans les yeux et ils lui ont dit : " Que nous racontes-tu à nous serrer de près, sainte doublure de ta prétendue créature ? Que valent les fanfares de ton salut et du nôtre ? Ne sommes-nous pas devenus plus bruyants que toi ? Toute la géhenne de tes saintes représailles est moins tonitruante que la nôtre? Vois la chair et le sang que nous faisons couler : vas-tu rivaliser avec nous ? Ton Tartare d'artisan n'est pas à la taille de nos exploits. " Alors l'idole nous a jeté un regard de commisération et nous a dit : " Ne vois-tu pas que mes supplices à moi ont l'éternité pour eux ? Tu te dresses sur de bien petits ergots alors que je n'ai laissé qu'un seul animalcule de ton espèce échapper à l'abîme des eaux. "

10 - Psychanalyse de l'eucharistie

Que doit-il logiquement arriver dans l'univers cérébral d'un anthropoïde que la nature a condamné à basculer dans un imaginaire trucidatoire ? Pourquoi cet animal se montre-t-il curieusement divisé entre l'horreur croissante qu'il semble éprouver pour la cruauté de ses sacrifices sur ses autels et les contraintes psychiques qui paraissent le convaincre de l'invincible nécessité de perpétuer le meurtre de l'un de ses semblables sur l'autel ? Pourquoi veut-il rendre invisible la chair vivante censée réellement exposée sur ses offertoires ? Pourquoi la victime de bonne odeur continue-t-elle de s'offrir bien saignante à la consommation physique des fidèles et à la délectation de leur idole aux fines narines ?

La dichotomie psychique des demi transfuges de la zoologie qui nous caractérise nous a appris que notre acte de naissance est observable dans le temps de notre mémoire. Au IIIe siècle, saint Ambroise nous a en-seigné que notre idole nous a manifesté sa bienveillance la plus in-signe; car elle a consenti à retirer de notre vue offusquée la chair et le sang de l'immolé palpitant dont elle avait, pour sa part, grand besoin pour nous amnistier en retour. Elle était donc louable, l'intention de la bête qui nous dédouble dans le ciel : elle voulait préserver nos yeux de l'horreur et de l'épouvante que nous éprouverions, assurément, si nous nous regardions mâcher à pleines dents le corps d'un supplicié et boire son sang à petites gorgées.

Un grand nombre de dignitaires de notre culte ont repris cet argument décisif contre ces hérétiques de protestants, qui n'ont sûrement pas la tête suffisamment impavide et solide pour s'exercer à une saine politique du sang à répandre. Décidément, aucune science de notre mémoire historique véritable ne pourra se targuer d'un sérieux décryptage de l'inconscient de nos cultes sans que nous nous posions la question décisive de savoir pour quelles raisons, depuis deux millénaires, nous plaçons un cadavre sanglant, mais masqué, au fondement du sacré. Pourquoi ce voilement de face est-il sanctifié? Les victimes humaines de nos sacri-fices antiques s'étalaient avec crudité sur nos au-tels; mais elles répondaient davantage à la nécessité que nous éprouvions, en ce temps-là, d'apaiser la fureur de nos dieux. Notre idole s'est fissurée à notre école. Elle a honte d'elle-même , comme nous ; elle ne peut se passer du meurtre dont se nourrit son histoire et la nôtre ; mais elle rougit de honte, comme nous.

11 - Le meurtre homéopathique

Le meurtre chrétien a pris l'allure de croisière de l'histoire de nos crimes. La religion de la croix a rendu homéopathique le sang de sa potence. Notre supplicié, c'est le train des jours qui le digère. Quel est le vautour qui nous dévore le foie si notre Golgotha pseudo guérisseur réitère sans fin la trucidation sublimée par le masque qu'elle arbore?

Notre idole et nous sommes des animaux tellement boiteux et si mal évadés de la zoologie que notre capital chromosomique commun nous a précipités ensemble dans une duplication à la fois sauvage et douloureuse de notre identité partagée. Nous nous sommes placés de conserve sous l'oriflamme d'un " salut " que nous nous glorifions d'un commun accord de l'acheter au prix du sang et de la mort d'un congénère, et la victime, nous la divinisons précisément afin de souligner que notre Dieu et nous, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. Soumis aux mêmes lois, comment ne deviendrions-nous pas les proies mi-consentantes, mi-rebelles de nos représentations tout ensemble sotériologiques et assassines ?

Dieu et nous, n'est-ce pas avec une feinte indignation que nous condamnons la mise à mort d'une victime avantageuse et dont nous voulons tirer le profit politique le plus grand, celui de la " rédemption " perpétuelle qui nous rendra immortels par la vertu d'un assassinat bien apanagé? Notre idole n'est autre qu'une figure démesurée de l'anthropoïde vacciné que nous sommes devenus. C'est à nos côtés qu'elle déplore, avec des mines contrites, un supplice qu'elle change inlassablement en une offrande irremplaçable à ses propres chromosomes. Nous faisons la paire, elle sur son trône, nous sur la terre : et nous nous récompensons sans mesure par le truchement du forfait honni et magnifié dont nous faisons l'instrument de nos grâces bien rémunérées et de nos feintes expiations. L'idole et nous, nous nous donnons la main à l'école de notre éternité.

12 - Notre idole et nous

Puisque notre idole est décidément aussi suicidaire que nous, c'est devenu une question de vie ou de mort d'échapper à notre reduplication de tueurs dans le ciel . Si nous ne conquérons pas un vrai regard sur notre encéphale, nous périrons. C'est ainsi que nous nous sommes vus contraints de porter notre audace à l'entreprise périlleuse de décrire notre folie et celle de l'idole que nous avons accouplée à nos performances. Comme il est difficile à observer, le Dieu des singes ! Et pourtant, nous devrions l'apercevoir à seulement ouvrir les yeux ! Mais nos caméras sont infirmes. Avec quelle opiniâtreté notre bon sens lui-même nous paraît profanateur sitôt que nous voudrions le faire avancer d'un pas ! Notre pauvre entendement se laisse encore intimider par les criailleries du Dieu qui nous copie. Comment étendrons-nous les prérogatives de notre tête, comment féconderons-nous nos sacrilèges ?

13 - Penser la science historique

À partir de l'instant où nos récits ont présenté un tissu de mystères à des aveugles-nés, la question du rang et de la dignité de notre science historique n'est-elle pas devenue une énigme indéchiffrable? Comment nous raconter notre passé si l'évolution de notre encéphale nous a rendus inintelligibles à nous-mêmes ? Comment observer une espèce si mal évadée de la zoologie qu'elle cueille seulement quelques millénaires des papillonnements d'un anthropoïde chu dans l'imaginaire ? Nous nous frappons d'une seconde forme de cécité à multiplier nos nomenclatures vétilleuses. Mais la question est désormais posée de savoir si notre Histoire se prête encore au genre narratif à courte vue, alors qu'elle voit son objet fondre comme neige au soleil et que notre mémoire se trouve écartelée entre notre minusculité pointilleuse et notre superficialité prétentieuse.

Les inquisiteurs qui brûlèrent notre Giordano Bruno, ou le " petit père des peuples " qui fit assassiner en notre nom vingt mille officiers polonais d'une balle dans la nuque, ou les fours crématoires de Hitler, qui réduisirent six mil-lions de nos congénères en fumée, ou nos goulags, ou notre saint Barthélemy, comment les laisser raconter par des greffiers aveugles ? Que reste-t-il de sérieux à raconter aux artisans de Clio si le rétrécissement du champ de la science historique et sa réduction à l'insignifiant signent l'arrêt de mort de la discipline de la mémoire?

Puisque notre encéphale a trop longtemps demandé à une idole complaisante ou rétive de nous expliquer le monde, notre histoire ne saurait ambitionner de devenir un jour pensante et demeurer obstinément motus et bouche cousue: notre mé-moire a le chois de faire naufrage corps et biens ou d'étudier les divinités gesticulantes que nous nous sommes fournis depuis le paléolithique ; c'est à ce prix que les causes profondes pour lesquelles nous avions demandé à des personnages cérébraux de venir habiter nos têtes se dévoileront à nous.

14 - Pour un discours de la méthode

La méthode historique appropriée à décrypter notre zoologie céleste et qui nous imposera d'interpréter notre ambiguïté congénitale de damnés et de rescapés du monde animal exigera que nous gardions les yeux constamment fixés sur les doubles rênes de notre monture, celles du réel et celles du mythe, ce qui nous permettra, en retour, de poser les fondements d'une véritable éthique de la connaissance de nous-mêmes. Alors notre encéphale désarrimé pilotera notre conquête d'une science réelle de la nature et du fonctionnement de l'espèce qu'un verdict malencontreux de son évolution a rendue indissolublement meurtrière et bénisseuse. Quand notre raison aura été libérée, elle interprétera l'empire d'une folie flanquée d'un enfer et d'un paradis que nous partageons avec notre idole ; mais l'analyse de l'étrange alliance que ces deux territoires ont conclue entre eux servira de purgatoire à notre raison nouvelle. Alors nous féconderons l'évasion de notre idole et de nous-mêmes d'un capital génétique demeuré prisonnier de la géhenne dont témoignent nos songes sacrés.

Par bonheur, notre Histoire a quelques chances de devenir pensante parce que nous disposons d'un document sur notre encéphale dont la valeur de tout premier ordre résulte de ce qu'il reproduit exemplai-rement les férocités et les sucreries de notre nature, de celle de Dieu et de leur mariage avec nos anges et nos séraphins : j'ai nommé la bible. J'ai déjà dit qu'on y voit un roi des singes occupé à l'extermination de sa créature et qui s'en glorifie effrontément. Qui est cette bête, sinon nous-mêmes ? Pourquoi adorerions-nous ce modèle agrandi de nos exploits s'il ne figurait l'entendement divisé entre la férocité et l'épouvante dont notre espèce se trouve affligée ? Comme nous sommes habiles à dresser notre portrait en pied sous le déguisement de notre ciel ? Nous sommes l'anthropoïde exercé à aimer et à adorer l'auteur du plus gigantesque génocide de tous les temps. Mais un jour, une science historique quaerens intellectum scellera une alliance féconde avec la Clio besogneuse qui nous racontait sans les comprendre nos travaux et nos jours sous le sceptre d'un tueur .

Quelle sera la morale trans-animale des simiologues du ciel qui porteront un regard de l'extérieur sur notre équipée et sur celle de notre Dieu des tortures dans la cohue des millénaires ? Quand nous débarquerons sur un continent absent des cartes marines et de toute mémoire, nous ouvrirons sur l'infini un cerveau aux yeux duquel le petit décentrement copernicien n'aura été qu'un jouet d'enfant.

Abstract

A story of our brain built on the posterity of Darwin and Freud shall demonstrate the zoological origin of our religious myths. This article analyses the ritual Christian murder as it has been theorized by the eucharistic dogma. The author initiates the prolegomenon of his historical anthropology to be published very soon in six volumes.

Compendium

Cerebri humani res gestae fecunda posteritate Darwinii et Freudi demonstrantur. Origo deorum apud animalia testatur. Sacrificii christiani caedes in ara scrutatur. Prolegomena novae scientiae humani generis sex voluminibus illustrata hic primum eduntur .

Resumen

La historia de nuestro cerebro fecundara la posteridad de Darwin y de Freud, y debe explicarnos la procedentia zoologica de nuestros mitos religiosos. El articulo estudia el homicidio supuesto real sobre el altar de la christianidad (teologia de la eucharistia). El autor pone los fundamentos de su antropologia historica en seis tomos proximamente editados.

le 5 mai 2002